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LES TROIS BAIGNEUSES

Héliogravure.

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avec la Venus anadyoniène (coll. Bridgewater, à Londres). On retrouve encore le même type de femme dans une très belle toile de la collection de M.1" Courbet, contemporaine de la Femme à la vague, et qui pourrait s'intituler les Trois Baigneuses, pour la distinguer de celles de Montpellier et de Bruxelles. C'est sur les bords d'une source à l'eau bleue transparente ; une belle jeune fille nue, aux cheveux noirs, grasse, souple, cambrée, hésite à y entrer ; ses deux compagnes l'encouragent : à droite, une blonde nue, assise sur le rocher, une main sur sa cuisse, l'autre sur le bras gauche de son amie, et, à gauche, une femme brune, vêtue d'une robe rouge et d'une chemise blanche, et, qui, de son liras gauche étendu, retient la baigneuse pour qu'elle ne glisse pas.

La Source, et deux études, non datées, de Blonde endormie, de profil à gauche, l'une ayant ramené sur sa cuisse gauche un drap blanc, l'autre, les jambes couvertes d'une draperie sombre, toutes trois appartenant à iM"c Courbet, continuent cette extraordinaire série de nus, dont le morceau capital, digne des plus grands maîtres, reste toujours le merveilleux modèle de Y Atelier.

Courbet se trouvait encore à Ornans, le 13 mai 1869. A cette date, il écrit à ses parents, alors à Flagey, pour les prévenir qu'il ne pourra leur rendre visite avec sa nouvelle voiture, un break de son invention, qu'il envoie à l'Exposition de Longchamps. Il était représenté au Salon par le Hallali du Cerf, épisode de chasse à courre par un temps de neige, et par la Sieste pendant la saison des foins. Montagnes du Doubs, tableaux déjà présentés au public dans son

exposition particulière de 1867. Son architecte, Léon Isabey lui mande que le Hallali occupe le point central du côté droit du salon carré d'honneur, au-dessus du grand escalier.

La Sieste fut, en général, assez malmenée par la Presse. Elie Roy, dans V Artiste (ni, p. 373) la juge «bizarre, d'un dessin impossible » ; P. Casimir-Périer la range parmi les « peintures qu'en veut ignorer » . Paul de Saint- Victor n'est pas tendre non plus à son endroit, déclarant que les bœufs n'ont pas d'épaisseur et que la faneuse vient en droite ligne de l'Opéra-Comique. Presque seul, Charles Blanc {Temps, 4 juin) a compris la « force » de cette « admirable » toile, mais l'effet de neige de V Hallali lui paraît triste et désobligeant.

Cette dernière toile fit sortir Théophile Gautier {Journal officiel, 16 juin) de sa réserve habituelle, plutôt bienveillante, et il eut la dent dure pour Courbet. A son sens, considérer encore le maître d'Ornans comme un réaliste est un préjugé qu'il est temps de combattre ; maintenant, il ne peint plus que de pratique, sans consulter la nature. 'Le Hallali est d'un aspect assez chimérique, la neige de convention, le cheval d'une anatomie hasardeuse, etc. ; il ressemble à une tapisserie à moitié déteinte ; et ses dimensions sont colossales pour un sujet aussi mince. Il y revient encore dans ses Tableaux à la Plume (p. 285), et s'autorisant d'hivers passés en Russie, il prétend que les silhouettes s'enlèvent en brun sur la neige, méconnaissant ainsi deux fois la réelle beauté de cette œuvre, sa vérité, sa clarté et les trouvailles heureuses des ombres bleues, des feuilles rousses, et des sapins festonnés de givre. Paul Mantz {Galette des Beaux-Arts, 1869, II, p. 14) renchérit encore et déclare tout net que Courbet n'est plus qu'un fantaisiste. Quanta Olivier Merson {Monde Illustré), la tonalité du cheval lui paraît excellente, bien qu'il soit de carton, et le cavalier de bois... Il parle aussi du dessin « chimérique ». C'est un adjectif qui revient souvent sous la plume des critiques de 1868 pour caractériser Courbet, et qui acquiert une grande saveur, quand on songe à la façon dont ils avaient eux-mêmes étudié la nature.

Au contraire, pour Paul de Saint-Victor {Y Artiste, 1869, IV, p. 166), le Hallali est un « mâle et vaillant tableau », dont les chiens sont brossés à la Snyders. Dans le Moniteur Universel du 22 juin, M. Georges Lafenestre rend plein hommage aux qualités vigoureuses de cette œuvre, et voudrait voir Courbet décorer à fresques les salles

d'Exposition agricole, « qui ne seront jamais bâties, tant que nos chers contemporains préféreront à l'art simple, sain et vigoureux, les mièvreries et les parfumeries, les galanteries et les parodies ». Enfin, Castagnary (le Siècle) estime que certaines parties de dessin de V Hallali deviendront classiques, que l'on pourra un jour les donner en modèles, et que de pareils tableaux peuvent figurer avec honneur dans les galeries les plus sévères. I : ~

Ce furent les bains de mer d'Ktretat, qui, cet été, attirèrent Courbet. Cette petite station, intime et charmante, toute menue dans sa crique fermée de deux portes, avait été « découverte » par Isabey, puis célébrée par Alphonse Karr. Son heureuse situation entre Fécamp et Le Havre, non loin du cap d'Antifer, ne tarda pas à attirer la foule des baigneurs.

Courbet put, tout à l'aise, se baigner sur la plage de galets à pente roide, poussant souvent au large, à plus de trois cents

mètres. en compagnied'Eu-

gène Diaz, le compositeur de la Coupe du Roi </<• Thulé et le fils du paysagiste Diaz ; ce dernier les regardait du rivage, un peu inquiet de leur hardiesse : non sans raison d'ailleurs, puisqu'un jour Courbet dut ramener sur son dos, en nageant, le jeune homme exténué, sans du reste lâcher la pipe qu'il ne quittait jamais. Ces prouesses avaient rendu le maître d'Ornans célèbre auprès des marins, qui l'avaient surnommé le phoque.

Pour peindre, tantôt Courbet plaçait sa toile près des r<//< >/,<,. v. vieilles embarcations couvertes de chaumes qui servent de magasins

aux pêcheurs, tantôt, il escaladait les falaises. On se le figure en route vers la Falaise d'Aval, du côté de Fécamp, avec ses rochers « plus grands qu'à Ornans » ; il passe devant une grotte, le Trou à l'homme, pavée de roches blanches et tapissées de mousse, puis près du Trou au chien : le voici devant l'immense Porte d'Aval, arc en tiers point, creusé par la mer, qui s'enlève sur l'horizon gris, vert ou bleu. A côté est VA iguille gigantesque, autour de laquelle tournoient les mouettes en poussant des cris perçants ; au delà, sur le Trou de la Courtine, la Magna Porta, la Manneporte ; entre les deux, une petite baie s'arrondit, où le sable gris bleu moutonne, parmi la fraîcheur et les mélodies de la mer.

Par un sentier très roide, une Valleuse, qui devait lui rappeler aussi les Grapillottes du pays, il remontait à la Chambre des Demoiselles, grotte taillée à la cime d'une aiguille, et repartait vers la Falaise d'Amont ; une petite crique s'y rencontre, le Chaudron, où la mer s'engouffre, mugit, et bat les roches à coups furieux. La Porte d'Amont, le banc de Sainte-Anne, et l'Aiguille de Belval ou de Bénouville, les valleuses escaladant la falaise, et la mer, partout présente, calme ou terrible, grise ou colorée, lui offraient, de ce côté aussi, une foule de motifs.

Il écrit à ses parents que depuis un mois il a exécuté déjà dix tableaux de mer, et qu'il en a vendu 5 pour 4.500 francs ; l'un des autres est destiné au Salon de 1870. Plusieurs figurent sur le catalogue de l'Exposition de 1882, entre autres : Falaise d'Flretat, avec trois barques échouées sur la grève, la mer moutonnante, et la Porte d'Aval, sous un ciel noir, où roulent de gros nuages, tandis qu'une coulée de soleil caresse d'oblique les vieilles roches; la Vague, temps d'orage; Marée basse, soleil couchant ; la Vague, marée basse ; Marine, effet du matin, la Plage d' lit r état, soleil couchant; Marine, soleil couchant ; la Grève : poèmes de mer, où Courbet a mis toute sa passion de montagnard, habitué à trouver sa vision bornée par les hautes montagnes, pour les horizons infinis, et toute sa passion de coloriste pour les aspects sans cesse changeants de la plaine liquide. Mais il faut mettre hors de pair la Mer orageuse, que le Luxembourg, puis le Louvre s'obstinent à appeler la Vague, qui parut au Salon de 1870 avec la Falaise d'Étretat, et fut achetée de M. Haro par l'État, en 1878, pour la somme de 20.000 francs : au premier plan, la grève sinistre avec

deux barques abandonnées ; sous le ciel sombre, la mer se soulève furieuse, et déferle en une vague énorme qui s'incurve et retombe irisée de perles, d'émeraudes, d'améthystes, de saphirs et de topazes.

C'est parmi l'enchantement de la mer, que deux bonnes nouvelles arrivèrent à Courbet : l'Exposition de Bruxelles venait de lui décerner la première médaille ; et le jury de celle de Munich avait demandé et obtenu pour lui du roi de Bavière la croix de chevalier de première classe de l'ordre du mérite de Saint-Michel, à laquelle est attaché le titre de Baron : « Tout cela, écrit Courbet, donne un démenti formel à l'administration française ; dans ces endroits-là, il n'y a pas besoin d'être napoléonien pour avoir du mérite. Vous voyez que... j'ai fait une rude campagne ! » Il annonce, enfin, qu'il va partir afin de remercier « ces gens-là », et le roi.

Courbet avait envoyé à Munich un Paysage, près de Manières ; la Femme au Perroquet ; les Casseurs de Pierres, et le Hallali. Cette dernière toile arriva en retard, de même que la Divine Tragédie, de Chenavard. Aussi M. Schleich, le Directeur de l'Exposition, les reléguat-il dans une salle obscure ; mais ses remplaçants, profitant de son absence les en tirèrent pour les exposer convenablement dans une autre salle.

Ces œuvres eurent un grand succès, qu'enregistre Eugène Mùntz pour la Galette des Beaux-Arts (1869, 1" octobre, p. 309) : « M. Manet, écrit-il, passe tout à fait inaperçu avec son Philosophe et son Chanteur espagnol. M. Courbet, au contraire, fait école; on le loue de voir la nature comme un paysan, et de la peindre comme un professeur. » Un critique de la Suddeutsche Presse félicite le maître de poursuivre « sa voie, sans se laisser troubler par le succès ou l'insuccès ; il sait conserver pure et fraîche sa manière de voir, et il ne cherche dans l'art qu'un moyen d'exprimer ses impressions personnelles. C'est une des apparitions les plus consolantes de l'art français moderne; car, si ses sujets sont quelquefois repoussants, plus repoussants encore sont les efforts de ceux qui veulent produire de l'effet, et se faire un nom à n'importe quel prix, même au prix de l'art... Il faut une singulière puissance pour créer une œuvre comme Y Hallali ; comparez-la aux miasmes du raffinement et de la dégénérescence, qui composent généralement les ingrédients de l'art français, et vous trouverez qu'elle leur est supérieure par sa spontanéité et par son naturel d'une gaucherie rustique. »

Courbet fut reçu avec une grande cordialité par les artistes bavarois : des fêtes furent données en son honneur ; on institua même des concours de bière, où il obtint le premier prix. Etienne Carjat raconte qu'il y avait soixante concurrents le premier jour; il n'y en eut plus que quinze, le lendemain; dix, le troisième jour; un bavarois, un prus-

La Mer orageuse ou la Vague.

sien et le maître, le quatrième jour; vers cinq heures, Courbet seul buvait toujours à même un barillet de bière, contenant dix litres, et qui était la chope servie à chaque candidat.

Il fit de meilleure besogne en peignant. A L'Exposition internationale une Sorcière, de Franz Hais, connue sous le nom de Hille Bobbe de Haarlem, et qui avait été envoyée par le propriétaire de la galerie Suermondt, à Aix-la-Chapelle avait attiré son attention. Le peintre

néerlandais a représenté, on le sait, sous ce nom, une cartomancienne cynique, qui débitait des plaisanteries grossières aux portes des tavernes, où les soldats et les matelots l'excitaient en lui payant à boire du schiedam ; coiffée d'un bonnet sale, elle grimace un ignoble sourire, aussi laide que la chouette qu'elle porte sur son épaule gauche ; dans sa main droite, elle porte une cruche où elle va boire. Courbet obtint facilement la permission de copier cette mégère ; ce fut l'affaire de quelques heures ; il signa son œuvre; ... 6g, G. Courbet, et du monogramme de Hais, avec la date : 1645, et ajouta la mention : Aix-la- ChapcUc, au-dessous. 11 avait tenu non seulement à présenter l'aspect extérieur de l'original, mais il s'était ingénié encore à en reproduire la contexture intime, se servant des mêmes couleurs, touchant de la même façon, exécutant un véritable trompe-l'œil.

Courbet copia encore le Portrait de Rembrandt, delà Pinacothèque de Munich, et avec une égale maîtrise ; c'est le portrait fameux, où le maître est vu de trois quarts à droite, vieilli, à la face ravagée et boursouflée, coiffé d'un large béret, son buste s'engonçant en un lourd manteau sombre. Courbet signa : 69, G. Courbet, avec la mention : copie, musée de Munich. On raconte qu'il tint la gageure, de substituer, un instant, sa copie au tableau original, sans que le conservateur s'en aperçût. Les artistes bavarois et les critiques admirèrent beaucoup ces deux s-plendides reproductions, entre autres Lùtzow, Kaulbach et Piloty. Elles témoignent une fois de plus avec quelle pénétration Courbet avait su analyser les procédés des anciennes techniques.

Voyant l'intérêt que sa facture excitait autour de lui, le maître d'Ornans se prêta volontiers au désir que lui manifestèrent les membres de l'Académie, curieux de le voir peindre. Ils le menèrent aux environs de Munich, dans un bois, que longe l'Isar. En quelques instants, faisant courir son couteau sur la toile, il exécuta un magnifique paysage.

« Voilà votre terre! s'écriait-il, à mesure qu'il avançait... Voilà vos arbres!... voilà votre eau!.. »

Un autre jour, ce fut à l'Académie, dans l'atelier du baron Remberg. Celui-ci, Foltz, Piloty, Schwind, Kaulbach parlaient du nu.

— Procurez-moi un modèle vivant, fit Courbet; vous allez voir comment je m'y prends!

Vite, Kaulbach fit descendre sa bonne, une grasse bavaroise à la chevelure blonde, qui, habituée sans doute, à ce genre de service, se déshabilla séance tenante, et prit la pose. Il suffit de quelques heures au maître pour la peindre étendue sur un lit, dont on aperçoit le matelas rayé : elle est vue de dos, sa tête appuyée sur son bras droit.

La Dame de Munich

en un mouvement onduleux, qui incurve la ligne de l'échiné, celle de la hanche et de la cuisse gauche, avec une grâce d'attitude et une fermeté de modelé vraiment admirables. Une jambe est étendue, la gauche se recourbe. Le chien dort sur une chaise, près d'un fauteuil où une draperie rouge s'oppose à la blancheur nacrée delà jeune femme; et, par une fenêtre, aux petites vitres carrées, un splendide paysage d'automne sourit à cette merveille. Telle est la Femme nue de Munich, dont l'histoire devait être si mouvementée.

On trouve un écho de l'admiration qu'excita Courbet, à Munich, dans une lettre que lui adressèrent, le 16 novembre, deux jeunes styriennes, de retour dans leur pays, encore sous le coup du « grand bonheur », et de la « véritable jouissance » qu'elles ont éprouvées à voir les « chefsd'œuvre, pleins de vérité, de nature et de poésie » enfantés de la main, de 1' « esprit luisant et élevé », de « riche fantaisie », de celui qu'elles appellent « l'étoile la plus brillante au ciel de l'art ». Courbet tout ému, en fit, incontinent, une chanson.

C'est le même jour peut-être que, prié par les artistes bavarois de résumer son caractère, il peignit une pipe, et au-dessous, l'inscription fameuse dans un cartouche : Courbet, sans idéal et sans religion.

Un peu avant son départ, le roi Louis II, le protecteur de Wagner, qui n'avait pas pu obtenir du maître qu'il décorât sa chambre à coucher d'une image de Lohengrin, lui remit sa croix de chevalier de Saint-Michel dans un écrin, attachée d'un ruban bleu et rose. Elle est en émail bleu de Prusse, porte une couronne en tête; des foudres sur son pourtour. Les membres de l'Académie reconduisirent Courbet, en triomphe, jusqu'à la gare.

De Munich, le maître revint à Ornans, en passant par la Suisse, où il s'arrêta dans quelques villes. C'est à ce moment qu'il exécuta ce magnifique Paysage cf ' Interlaken, aujourd'hui dans la collection Durand-Ruel, qui est le prélude de sa série de paysages suisses. C'est l'automne : un beau noyer, jauni par l'arrière-saison, se dresse au milieu du tableau, près d'un torrent aux eaux bleues, entre deux chalets bruns et des roches; dans le fond, la Jungfrau resplendit toute blanche, sous le ciel d'azur.

Il passa l'hiver dans sa ville natale et ne revint à Paris qu'à la fin de mars, pour y exécuter quelques portraits, notamment celui de Castagnary, représenté en buste, de trois quarts à droite, avec toute sa barbe, et en gilet blanc; l'ébauche de celui de M. Bordet, un amateur de Dijon, qui allait devenir un de ses acheteurs ; et celui de Roche fort, dont il épaissit la figure, et, qui, ne se reconnaissant point, refusa plus tard le tableau.

La Mer orageuse, et la Falaise d'Btrctat furent très remarquées et appréciées au Salon. Elles ne recueillirent guère que des éloges; cependant, la première fut assez généralement préférée à la seconde. Paul de Saint-Victor fit une sorte d'amende honorable dans la Liberté

(5 juin); de même Olivier Merson, dans le Monde Illustré (xxvii, 7, 10). M. Georges Lafenestre [Moniteur Universel, 17 mai) loue ces toiles qui « joignent à la vigueur de la facture, déjà si souvent admirée, de l'artiste, une grandeur d'aspect, une largeur de style, qui attestent chez lui une progression infatigable dans son développement », et il

La Vague aux trois barques.

glorifie l'auteur dont « les convictions rudes et fermes... ont tué chez nous les conventions pittoresques et les préjugés artistiques », au profit d'une peinture brave et saine, de l'émotion salubre et vivante, et de l'expression personnelle et sincère. Castagnary, au Siècle, comparant ces marines au Naufrage de Don Juan, et à Jésus dans la Tempête, de Delacroix, estime qu'elles ne leur sont pas inférieures.

Le 29 avril, Courbet écrit à sa sœur Juliette que, depuis un mois

qu'il est de retour à Paris, il a vendu pour près de 52.000 francs de peinture, et qu'il a « un succès monstreux » au Salon ; une de ses marines est déjà vendue pour 8.000 francs. M. Bordet, de Dijon, lui a acheté la Femme au Perroquet 'pour 15.000 francs, ainsi que des marines pour son frère et pour sa sœur, Mme de Villebichot, avec laquelle il a eu des pourparlers de mariage. Mais s'il ne s'est pas marié, il est devenu leur ami, et ne peut plus désormais passer à Dijon, sans « descendre » chez eux. Il va même organiser, dans cette ville, avec le concours de M. Bordet, une exposition de peinture en faveur des femmes du Creusot.

Une note de Courbet donne le détail de ces ventes, qui furent, en effet, lucratives. M. Bordet y figure avec la Femme au Perroquet (1 5.000), et cinq marines : Midi (500) ; Grosse Mer (500) ; Orage (400) ; Ciel Couchant (400); Petite Marine (100). Puis, M. Gauchez : Chevreuils passant la rivière (4.000); la petite Femme nue de Francfort (2.000); M. Fourquet : Marine de Saint-Aubin (300); autre Marine de Saint-Aubin (300); Femme nue (400); Paysage (300); M. Marion : Paysage de la Roche pourrie (400); Marine (300); Marine (300); M. Delacroix, à Roubaix : Femme nue de Munich (4.000); M. Stumpf : Paysage avec chevreuil (800); Paysage suises (600); Etretat (400); M. Vidal : Marine (300); M. Tulié, à Honneur : Marine, Saint-Simèon (300) ; Marine, Ciel couchant (300) ; M. Auguste Breysse, 34, boulevard du Prince-Eugène : deux Marines (1.000); M. Brame: Chiens lévriers (2.000); Écoutot, Moulin près d'Ornans (3.500), et une Source ; le Miroir de Sccy-en-Varais et le Moulin de Sccy (3.500); Falaise d 'Etretat (8.000), marine; Mer agitée (1.000); Lac de Brien^ (2.000). Enfin, il avait des commandes de MM. Brame, Templaere, Bordet, Vidal, Godin, Diaz, Otto, Stumpf, Monot et la duchesse Colonna (Marcello) après lui avoir acheté un paysage suisse pour 2.000 francs, lui demandait son Portrait (aujourd'hui au musée de Fribourg).

Sur ces entrefaites, le ministère libéral Ollivier, qui avait été constitué le 3 janvier 1870, et qui comptait parmi ses membres Maurice Richard, ami de Courbet, avec le portefeuille des Beaux-Arts, résolut de faire plébisciter l'Empire libéral, pour essayer de relever le prestige de Napoléon III, fortement ébranlé. Une fois le résultat du scrutin connu Courbet, ravi, écrit à ses parents, à la date du 1 1 mai : « Le vote du plébiscite fait beaucoup rire. L'Empire est terrifié. L'armée a mieux

voté que les bourgeois, de telle sorte qu'il ne lui reste que la masse inerte des paysans. L'Empire continue à faire des barricades, mais personne ne coupe dedans... »

Ce qui augmentait encore son contentement, c'est qu'il venait d'acheter pour 3.500 francs la collection de M"4 de Planhol ; cette collection comprenait une grande quantité de toiles soi-disant anciennes, qui provenaient de l'oncle de la propriétaire, M. de Naglis, ambassadeur sous Charles X. L'affaire avait été conclue par l'intermédiaire de M. Meiniel, 42, rue de Varennes, à Paris : « J'ai fait un marché merveilleux, écrit le peintre. J'ai loué un logement 1.300 francs [24, rue Colombier], pour laisser [ce musée] où il est. C'est une chose qui vaut peut-être 300.000 francs. Je n'ose pas y songer ni regarder. J'ai payé de suite pour qu'on n'ait rien à réclamer... Il y a entre autres, une dizaine de Rubens, qui valent un prix fou... » Quelque temps après, Courbet loua à un cercle la plus grande partie de ce local, y laissant la plupart des 500 toiles, bustes en plâtre, objets en marbre, qu'il avait ainsi acquis. Un inventaire ultérieur indique une Réconciliation de Laban et de Jacob, par Pierre de Cortone; un Portrait de M'"' de Chantai, par Philippe de Champaigne; une esquisse attribuée à Rubens; un Saint-Bruno, de l'I-'.cole de Murillo; une Tête d1 Hèrodiade , qui, avant le rentoilage, portait la mention : Par le Titien; une Conversion de la Madeleine, attribuée à Holbein; une Lapidât ion de saint Etienne, attribuée à Paul Véronèse; un Joseph expliquant avec douleur an vieux roi Pharaon que dans trois jours il serait perdu, attribué à Vélazquez; Charlemagne, par Claude Vignon; Saint-Etienne, attribué au Ciuerchin; une Cène, rappelant celle de Vinci, criblée de plombs; un Saint François, attribué à Vélazquez, etc. En réalité, ces œuvres sans aucune valeur n'étaient que des copies d'élèves, ou des essais, venus on ne sait d'où, sans doute du fonds de quelque marchand de bric-à-brac italien, et le prix de 3.500 francs était supérieur à leur valeur propre. Elles étaient bonnes tout au plus à servir de toiles préparées.

A cette époque, Courbet fréquentait beaucoup le café de Madrid, sur le boulevard Montmartre, que Carjat, « poète en chambre et photographe », comme dit Alphonse Daudet, en une amusante chronique avait inventé, quand le café des Variétés parut fastidieux. Cette « machine à poignées de main » harponna les gens au passage,

et bientôt tous ses amis adoptèrent la nouvelle « buvette littéraire », qui devint ainsi une « petite bourse des arts », en même temps qu'une pépinière de politiciens, où se recruta presque toute la Commune.

Il y avait Vallès, « le nez dans son absinthe », fouillant le café du coin de l'œil, afin de trouver des types pour ses Rêfractaires ; à côté, « le gros peintre Courbet,... riait à pleine barbe, et secouait sa graisse en disant du mal de Raphaël » ; plus loin, « un grand garçon mince, à lunettes », avec une tête d'avoué, Vermorel, distribuait des exemplaires de son premier livre : Desperan^a ; Paschal Grousset, don Pasquale du Figaro, « ganté, pommadé, frisé au petit fer », voyant que sa littérature ne produisait pas l'effet attendu, passait à la table des Politiques.

A celle-ci trônait Gambetta, entouré de Laurier, Floquet, Spuller, Lannes , Isambert, « table bruyante, gesticulante, sur laquelle le poing de Gambetta s'exerça pendant cinq ans au pugilat parlementaire; le marbre en est resté fendu, comme le rocher de Roland ». Castagnary et Carjat vinrent se joindre à la bande.

Au fond du café, se forma bientôt le coin des Purs, où, parmi de « vieux sachems à grandes barbes, ventriloques solennels et dogmatiques, piaffait le père Delescluze, revenant de Caj^enne, et vénéré pour ce voyage au long cours. Ce groupe se renforça, aussitôt que Rochefort eût fondé La Marseillaise , d'une « nuée d'étudiants, vieillots et prétentieux, journalistes improvisés, sans esprit, sans orthographe, ignorants de Paris comme des Patagons, enfants à barbe, qui se croyaient appelés à régénérer le monde, pédants de république, ayant tous des gilets à la Robespierre, des cravates à la Saint-Just ». Tels Raoul Rigault, Tridon, Andrieu, etc., qui devaient participer aux gouvernements du 4 septembre, puis du 18 mars.

On imagine la révolution que produisit, le 22 juin, parmi cette « champignonnière de grands hommes », la nouvelle que Courbet venait d'être décoré par décret delà veille, inséré au Journal officiel de V Empire français de ce jour. De nouveaux arrivants annoncèrent qu'ils venaient de voir le peintre avec le ruban rouge à la boutonnière ; les uns s'inscrivirent en faux contre cette calomnie ; les autres prétendirent que Courbet s'amusait de cette décoration, comme d'un hochet. Au milieu d'une ébullition extraordinaire, on n'entendait que ces interrogations: « ... Acceptera-t-il ? N'acceptera-t-il pas?... » Seul, Carjat restait calme, car « l'ami Castagnary veillait ».

Le lendemain, 23 juin, les journaux publiaient la lettre célèbre à M. Maurice Richard, ministre des Lettres, Sciences et Beaux-Arts, où Courbet, ayant appris la nouvelle de sa décoration chez son ami Jules Dupré, à l'Isle-Adam, écrivait qu'il ne pouvait accepter cette distinction, tout en rendant hommage plein et entier au ministre, arrivé aux affaires « après une administration funeste, qui semblait s'être donné à tâche de tuer l'art dans notre pays, et qui y serait parvenu par corruption et par violence, s'il ne s'était trouvé, çà et là, quelques hommes de cœur pour lui faire échec ». Ses opinions de citoyen s'opposent à ce qu'il accepte cette décoration du gouvernement, et aussi son sentiment d'artiste, car « l'État est incompétent en matière d'art Quand il entreprend de récompenser, il usurpe sur le goût public. Son intervention est toute démoralisante, funeste à l'activité qu'elle abuse sur sa propre valeur, funeste à l'art qu'elle enferme dans des convenances officielles et qu'elle condamne à la plus stérile médiocrité. La sagesse pour lui est de s'abstenir. Le jour où il nous aura laisses libres, il aura rempli vis-à-vis de nous tous ses devoirs. » Tel il a vécu, tel il veut mourir ; quand il ne sera plus, il désire qu'on dise de lui : « Celui-là n'a jamais appartenu à aucune école, à aucune église, à aucune institution, à aucune académie, surtout à aucun régime, si ce n'est le régime de la Liberté. »

Par une lettre, datée du 24 juin, il apprend à ses parents que le ministre lui avait dépêché un ami, M. Ordinaire, pour le tâter ; ce que voyant, il était parti pour Méry, « chez le père Usquin », attendant l'événement, qui n'a pas tardé. La lettre au Siècle fait « un bruit dans Paris qu'on ne peut imaginer ; ce n'est pas fini ; tous les journaux partent comme un seul homme ; c'est effrayant ; on va voir ce qui va arriver, car ça blesse tous les décorés, et toutes les institutions de l'Empire ». Les félicitations et les bouquets arrivent en foule; « jamais personne n'a eu un succès comme celui que j'ai eu cette année, avec mes marines ; mon année est splendide de toute façon. »

Immédiatement, les artistes lui offrirent un banquet, chez Bonvalet, boulevard du Temple, sous la présidence de (iustave Chaudey. Daumier y assistait, lui qui avait refusé aussi de se faire décorer par Maurice Richard, et avait répondu au sculpteur Préault :

— Mon bon ami, laisse-moi me regarder dans la glace : voilà cinquante ans que je me vois comme çà ; je rirais si je me voyais

autrement. Merci pour ta fraternelle intervention ; mais n'en parlons plus jamais.

Carjat, plein de bonnes intentions, associa Daumier à la gloire de Courbet ; et parmi les applaudissements unanimes, les deux artistes s'embrassèrent.

Thiers, lui-même, tint à féliciter Courbet, lui faisant remarquer qu'ayant toutes les décorations, il n'en portait jamais aucune. L'artiste a laissé le récit de cette entrevue, où il raconta à l'homme d'État qu'il avait toujours été républicain, et que, petit enfant, avec sa grand'mère, il cherchait déjà le moyen de venir en aide aux pauvres d'Ornans, afin qu'ils ne soient plus obligés de mendier ; que la plupart des hommes distingués sortaient du peuple, et que, bien loin d'admettre comme son interlocuteur, qu'un artiste ne pouvait être républicain, il pensait que le génie moderne réclamait la liberté. « Nos tempéraments sont tout à fait opposés, lui dit-il, en le quittant, après avoir visité ses objets d'art ; toute ma sollicitude est pour les pauvres, tandis que la vôtre est pour les riches ; aussi tout doit vous réussir. »

Le 15 juillet, le jour même où la guerre à la Prusse fut votée par les Chambres, Courbet écrivit à ses parents : « La guerre est déclarée ; les paysans qui ont voté oui, vont le payer cher... Nous sommes dans le cas de revoir les Alliés : avec les Napoléons, c'est naturel... La police et le gouvernement font crier : Vive la guerre ! dans Paris. C'est une infamie. Tous les honnêtes gens se retirent chez eux, et fuient Paris. »

Quant à lui, il va aller aux bains de mer d'Étretat, ou chez Victor Hugo, à Guernesey. A la suite de son refus de la décoration, il a reçu plus de trois cents lettres de compliments ; on lui a donné un dîner de 80 à 100 personnes ; M. Thiers, et « jusqu'à des princesses », l'ont félicité. « De l'avis de tout le monde, je suis le premier homme de France... Il faut que je tienne mon chapeau dans la main, comme les curés, le long des rues... L'acte que je viens de faire est un coup merveilleux ; c'est comme un rêve ; tout le monde m'envie ; je n'ai pas d'opposant. J'ai tant de commandes dans ce moment que je ne puis pas aboutir. Aussi, je pars. Paris est odieux, et on peut se faire empoigner tous les jours... Je serai au mois de septembre, àOrnans... Mon affaire a duré trois semaines, dans Paris, en province et à l'étranger. C'est fini, maintenant ; la guerre me remplace... »

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