‹ Gustave Flaubert, avec des fragments inéditsChapitre 23 sur 63 · Loc. cit.. II, p · texte numérisé non relu

Loc. cit.. II, p

bre recourbé ; plus de « fenêtre grillée donnant sur les flots bleus » ; mais, observées avec une rigueur quasi scientifique, les mœurs étranges d'un vieux monde qui se décompose à côté d'un monde tout jeune qui s'essaie à la vie.

Il aurait dépeint cette Egypte contemporaine envahie par l'activité fiévreuse du Nord, pleine d'hommes d'affaires, de fonctionnaires, de militaires, d- aventuriers de tous pays. Il aurait fait éclater au soleil le bariolage de ces villes, où le nègre à demi nu coudoie nos employés de chemin de fer, nos garçons d'hôtel à casquettes galonnées; où les processions de hadjis qui reviennent de la Mecque défilent, bannière au vent, à travers les grandes rues européennes, sous les lorgnettes et les appareils photographiques d'un club alpin ou d'une agence Cook; où l'enseigne d'un dentiste américain voisine avec celle d'une couturière parisienne ; où l'on sort d'un café indigène tapissé de nattes grossières et plein de loqueteux accroupis, pour entrer dans un grand bar anglais à l'éclairage électrique aveuglant, avec ses tablées de soupeurs en costumes de touristes. Puis le grotesque violent qui se dégage de cette foule bigarrée (Flaubert avait un sens très vif du grotesque : il l'a prouvé dans

Bouvard et Pécuchet) ; puis la cohue des immigrants, — la corruption à l'état de prodige, la crapule magnifique qui s'épanouit en de tels milieux ainsi qu'en une terre bénie (comme dit Flaubert, c'est là la base 1) ; puis, du haut en bas de l'échelle, la vénalité, presque candide à force d'être inconsciente : et, par-dessus tout cela, la belle insouciance de ce monde qui se sent si choyé par la nature et le soleil qu'il se laisse aller comme les bêtes, oubliant ses dieux et sa patrie, ne retenant de ses pays d'origine que de vagues préjugés nationaux, et n'empruntant aux religions qui l'entourent que de stupéfiantes superstitions.

Cette foule bigarrée aurait tourné autour des protagonistes de Flaubert comme le chœur dans les trao-édies antiques. Selon toute vraisemblance, l'action se serait passée en Egypte à Tépoque du percement de l'isthme de Suez. Il nous aurait représenté quelque aventurier de grande envergure

Levantin ou Français — moitié liéros, moitié

canaille : il lui aurait opposé un Oriental féru de nos mœurs et de notre civilisation, et il aurait symbolisé ainsi «le rapprochement des races dans les grandes entreprises de l'industrie et de la spéculation modernes, — mais surtout ce duel qui

l'orient et l'aFRIQUE dans l'œuvre de FLAUBERT 85

s'annonce de plus en plus redoutable entre l'Orient et l'Occident.

Malheureusement pour nous, le livre de Flaubert est resté à l'état de projet. Il n'en faut pas moins retenir son idée comme une indication précieuse. Si l'on rattache cette ébauche aux deux grands romans africains du maître, on se trouve en présence d'une large conception d'ensemble, dont la signification jusqu'ici a été à peine entrevue et dont la fécondité littéraire est loin d'être épuisée.

Disons-le tout de suite : l'œuvre que nous avons pris la responsabilité de publier, — après avoir triomphé des scrupules très honorables de madame Carohne Franklin-Grout, la nièce de Gustave Flaubert S n'est point un brouillon informe, un essai de jeunesse définitivement condamné à l'oubli par

i. Il n'est pas exact, comme on l'a déjà dit, que nous ayons découvert le manuscrit de la première c Tentation ». Nous n'avons pas eu à le retrouver, pour la bonne raison qu'il est connu depuis la mort de Flaubert. Il a été soigneusement catalogué par la nièce de l'écrivain. Des lettrés, des professeurs, môme des étrangers ont pu le feuilleter tout à leur aise. Ils n'y virent sans doute qu'une copie ou une variante de la version que nous possédons. Notre seul mérite, — si c'en est un, — c'a été de le lire attentivement et d'y reconnaître une œuvre originale, très différente de l'autre.

l'auteur. Cette première version de la « Tentation de saint Antoine » est celle quHl aurait publiée lui-même après Madame Bovary,, s'il n'en eût été empêché par des raisons qui n'ont rien de littéraire et que nous allons expliquer. La version de 1874, — la seule connue du public et, d'ailleurs, si différente de l'autre, dans sa forme comme dans son esprit, — cette version n'aurait jamais vu le jour, si Flaubert avait cru possible de risquer la publication du Saint Antoine, après le scandale de son premier roman.

Pour bien saisir les raisons qui l'ont déterminé, il est nécessaire de reprendre les choses d'un peu haut et d'esquisser rapidement l'historique de la Tentation.

Tout le monde sait que l'idée en fut suggérée à Flaubert par un tableau de Breughel qui se trouve encore aujourd'hui à Gênes, au palais Balbi. Le tableau est assez médiocre, si l'on en juge par ces notes datées de Milan, que nous avons eu la bonne fortune de retrouver dans son album de voyage (avril-mai 1845) :

Au fond, des deux côtés, sur chacune des collines, deux têtes monstrueuses de diables, moitié vivants, moitié montagnes. Au bas, à gauche, saint Antoine entre trois

femmes, et détournant la tête, pour éviter leurs caresses. Elles sont nues, blanches, elles sourient et vont l'envelopper de leurs bras. En face du spectateur, tout à fait au bas du tableau, la Gourmandise, nue jusqu'à la ceinture, maigre, la tête ornée d'ornements roug-es et verts, figure triste, cou démesurément long et tendu, comme* celui d'une grue, faisant un coude vers la nuque, — clavicules saillantes, — lui présente un plat chargé de mets coloriés. — Homme à cheval dans un tonneau, bêtes sortant du ventre des animaux, grenouilles à bras et sautant sur les terrains. — Homme à nez rouge, sur un cheval, entouré de diables. — Dragon ailé qui plane. Tout semble sur le même plan. Ensemble fourmillant, grouillant et ricanant d'une façon grotesque et emportée, dans la bonhomie de chaque détail. — Ce tableau paraît d'abord confus, puis il devient étrange pour la plupart, drôle pour quelques-uns, quelque chose de plus pour d'autres. Il a effacé pour moi toute la galerie où il est. Je ne me souviens déjà plus du reste.

Il est évident que cette peinture, un peu indigente dans sa bizarrerie, ne fournit pas grand'chose à l'imag-ination de Flaubert. Pourtant, ce lui fut une véritable révélation. Du coup, sa conscience d'artiste entrevit le parti merveilleux qu'il pouvait tirer d'une semblable donnée. Et pour quiconque est un peu familier avec la pensée et l'àme du maître, il est évident encore qu'il y avait entre lui

et le type légendaire de saint Antoine une affinité plus ou moins lointaine qui dut vivement le frapper.

Mais cette révélation, comme il arrive toujours, ne fit probablement que lui éclairer tout un travail obscur de germination qui s'était opérée en lui, sans qu'il en eût conscience. Flaubert enfant aimait passionnément le théâtre. A douze ans, il jouait la comédie dans le salon maternel. Or, il dut assister, comme tous les jeunes Rouennais d'alors, aux représentations qui se donnaient annuellement, à la foire de Saint-Romain, dans la baraque d'un imprésario ambulant resté fameux sous le nom de Père saint Antoine * et qui perpétuaient en plein xix^ siècle la tradition des « Mystères ». Sans doute, Flaubert en reçut une forte impression, — et ce qui le prouverait, au besoin, c'est que, bien avant son voyage en Italie, il écrivit un scénario intitulé Smahr, vieux mystère^ et dont le principal personnage est un ermite tenté par Satan. Il est donc permis de conjecturer que la Tentation, comme le Faust de Gœthe, est sor-

1. Nous derons cette conjecture à M. Georges Bumesnil, qui, en sa qualité de Rouennais, a pu assister, lui aussi, aux représentations du Père saint Antoine.

tie directement du drame médiéval. Le sujet de Gœthe, c'est Thomme qui vend son àme au Diable ; celui de Flaubert, c'est l'homme qui ne veut pas la vendre, non plus, comme au moyen-âge, parce que c'est un péché, mais parce que c'est inu- Ule!...

Néanmoins, si épris qu'il soit de ce sujet, il se défie d'abord de ses forces : « J'ai vu, — écrit-il de Milan à son ami Alfred Lepoittevin, — j'ai vu un tableau de Breughel... qui m'a fait penser à arranger pour le théâtre « la Tentation de saint Antoine », mais cela demanderait un autre gaillard que moi^. » Alors, il se rejette sur un projet de drame tiré de l'histoire corse et dont le héros eût été un certain Sampier Ornano, qui vivait vers 1560. Aussitôt rentré à Croisset, en juin 18i5, il prie un de ses camarades, Ernest Chevalier, substitut à Calvi, de lui envoyer des documents sur son personnage -.

Puis les deuils se succèdent dans sa famille. Il se lie vraisemblablement à cette époque avec Louise Colet. Des soucis, des préoccupations de toute sorte le détournent de ses projets littéraires.

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