‹ Gustave Flaubert, avec des fragments inéditsChapitre 25 sur 63 · Correspondance, t. III, p · texte numérisé non relu

Correspondance, t. III, p

Quoiqu'il aflccte des airs braves, ravcrtissoment lui donne tout de même à réfléchir. 11 fait son examen de conscience et découvre avec effroi que Saint Antoine va être jugé une récidive ag-gravante de Madame Bovary. Cn Pinard quelconque n'aurait, entre une foule de passages compromettants, que l'embarras du choix, pour étayer ses accusations d'immoralité et d'attaques contre la religion. C'eût été bien plus facile et bien plus accablant que pour le premier livre incriminé... Avouons-le, l'échappé de la correctionnelle préféra son repos aux ti*acasseries et aux poursuites qu'il pressentait. Saint Antoine fut ajourné à une époque plus clémente. — et le pauvre Flaubert en demeura, quehjue temps, tout désemparé. Au plus fort de cette crise, il écrit à Maurice Schlesinger : « C'est à tel point (jue j'hésite à mettre mon roman en volume. J'ai envie de rentrer et pour toujours dans la solitude et le nmtisme dont je suis sorti, de ne rien publier, pour ne plus faire parler de moi. Car il me parait impossible, par le temps qui court, de rien dire : l'hypocrisie sociale est tellement féroce !... Les gens du monde les mieux disposés pour moi me trouvent immoral, impie. Je ferais bien à l'avenir de ne pas dire ceci, cela, de

prendre garde, etc., etc. Ah! comme je suis embêté, cher ami!... Je ne vois rien, en fouillant mon malheureux cerveau, qui ne, soit répréhensihle. Ce que f allais publie?^ après mon roman, à savoir un livre qui m'a demandé plusieurs années de recherches et d'études arides, me ferait aller au bagne ! Et tous mes autres plans ont des inconvénients pareils. Comprenez-vous maintenant l'état facétieux où je me trouve * ?... »

Les termes de cette lettre sont assez explicites, il me semble. Le livre qu'il allait publier après son roman, ce livre qui lui avait coûté « plusieurs années de recherches et d'études arides », c'est, à n'en pas douter, le Saint Antoine, — qu'il avait recopié tout exprès, dont il était enchanté, au point de le préférer à Madame Bovary. Sans le hasard du procès, nous n'aurions pas d'autre version du Saint Antoine que celle-là, celle qu'il avait composée en 1849, puis revue et corrig-ée en 1856, — celle précisément que nous avons donnée au public.

1. Correspondance, t. IIJ, pp. 77-78. - Dans une autre lettre à M. Schlesinger, il dit expressément : t J'avais un volume tout prêt à paraître. Mats la rigueur des teynps me force à e?î ajourner indéfiniment la publication, tdbid., p. 82.)

Cependant Flaubert ne se résigna point tout à fait à « enterrer » la Tentation, Cette même année 4857, qui fut celle du procès, il en fit paraître dans l'Artiste^ alors dirigé par son ami Gautier, plusieurs fragments très importants : le festin de Nabuchodonosor, l'arrivée de la Reine de Saba. Apollonius de Tyane, le Sphinx et la Chimère, les Betes fabuleuses, la Courtisane Démonassa. L'accueil ne paraît pas avoir été très chaleureux, et. comme personne ne témoignait le désir de voir le reste, Flaubert se le tint décidément pour dit. Le manuscrit de Saint Antoine dormit * douze ans dans ses cartons, jusqu'en 1869, après l'achèvement de VÉducation sentimentale.

Il se dédommagea de ce contre-temps et de ces mécomptes en déversant dans 5a/a/7?m^6ô la fureur lyrique qui l'oppressait. A tout prix, il voulait sortir du monde moderne qui — disait-il, — lui « puait étrangement au nez ». et, comme il ne pouvait s'en évader par Alexandrie et laThébaïde, il se réfugia dans Carthage. Cette Cartilage du

1. Il ne faudrait pas prendre cette expression au pied de la lettre. Dans l'intervalle de 1857 à 1869, Flaubert revit \naintes fois son manuscrit et ses brouillons, — comme nous l'avons dit plus haut.

in« siècle, c'était encore l'antiquité et c'était encore FAfrique. Or, Flaubert aimait passionnément Tune et l'autre.

On comprend maintenant le cas de consciencequi s'est posé pour madame Grout et pour moi. lorsqu'il s'est agi de publier le manuscrit de la première Tentation.

Evidemment, cette version est celle qui aurait dû paraître. C'est une œuvre terminée, revue avec soin par l'auteur, alors qu'il était dans toute la maturité de son génie. Mais, d'autre part, il est trop certain que, douze ans plus tard, elle ne le satisfit plus, puisqu'il estima nécessaire de la remanier totalement, pour en tirer la version que nous possédons depuis 1874. Publier celle de I806, n'était-ce point aller contre sa volonté formelle?

Notons d'abord que Flaubert, — homme de tous les scrupules et dont la vie se passa à douter de lui-même, —Flaubert n'aurait pas été plus content de la dernière version, s'il avait eu le loisir ou la fantaisie de la reprendre en détail. En octobre 1856, il était persuadé que le Saint Antoine première manière avait un plan solide et qu'il était

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enfin « sur ses pieds * ». L'année suivante, revirement complet : le plan ne tient pas. la personnalité du saint est inconsistante, bref, c'est manqué encore une fois ^ Il est évident qu'en 1874 le plan n'était guère meilleur et que la psycholog-ie du personnage central restait aussi nébuleuse. Qui sait ce qu'eût fait Flaubert par la suite, si la Tentation^ pour une cause ou pour une autre, fût rentrée de nouveau dans ses tiroirs ^.. ?

Mais n'abusons pas de cet argument qui, en somme, est extérieur au débat.

Admettons que ce premier manuscrit soit très inférieur au dernier, que Flaubert l'ait absolument désavoué (ce que nous ne savons pas). Nous serat-il interdit de faire pour lui ce qu'on a fait pour tant d'autres écrivains, dont un a recueilli pieusement les moindres épaves? Mais il ne s'agit point d'un fragment quelconque, n'ayant qu'une valeuidocumentaire. Nous ne saurions trop le répéter:

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