‹ Gustave Flaubert, avec des fragments inéditsChapitre 26 sur 63 · Id., t. III. p. UO · texte numérisé non relu

Id., t. III. p. UO

3. Maxime Du Camp affirme positivement ce que nous ne faisons qu'insinuer ici. A propos de Flaubert et de la Tentation de 1874 on lit dans les Souvenirs littéraires, p. 435 : t II nous a avoué depuis qu'il regrettait de n'avoir pas suivi notre conseil et de n'avoir pas gardé son travail en portefeuille. »

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c'est un ouvrag^e orig-inal, dont la version de 1874 n'est qu'une réplique, — plus parfaite peut-être, — mais enfin une réplique. Dans ce cas, n'y a-t-il pas un haut intérêt littéraire à pouvoir comparer les deux formes, à suivre la pensée du maître à travers ses évolutions, à assister, pour ainsi dire, phrase par phrase, au travail passionné et méticuleux du styliste admirable que fut Gustave Flaubert ?

Ajoutons qu'il va, dans cette première version, des « morceaux » entiers qui ne devaient point périr, qui dureront certainement autant que la langue et dont la beauté est au moins égale à celle de la Tentation définitive. Et puis enfin, cette œuvre de jeunesse — bonne ou mauvaise — nous révèle à plein une nature d'Iiomme et d'artiste que nous ne faisions que deviner à travers sa correspondance. Ceux qui ont gémi sur l'acharnement de Flaubert à comprimer et à cacher son vrai « moi » seront peut-être heureux de le trouver ici plus étalé et plus à découvert. Chez lui, le fond originel était extrêmement riche. Il faut le reconnaître, à mesure qu'il vieillissait, son esprit s'est sans doute afi'ermi dans ses tendances les plus sérieuses et les[plus positives, mais bien des idées et

(les sentiments qui furent familiers h. Flaubert adolescent — un certain mysticisme même — ont totalement disparu chez Tironiste morose qui écrivit Bouvard et Pécuchet,

Et ainsi le Saint Antoine que nous avons publié n*est point une simple variante de l'autre. C'est, dans son fond, une chose très différente, comme on va le voir.

Dans les deux Tentations, le personnage principal est le même. Bon nombre de personnages accessoires et. ch et là, des épisodes entiers figurent également dans la première et la seconde. Et cependant, malgré toutes ces analogies, les deux versions n'ont, pour ainsi dire, de commun que le titre.

Il ne faut pas oublier (ju'il y a entre elles un intervalle de vingt ans. Cela expli(iue presque tout. Le Flaubert de 1874 n'avait plus la jeunesse d'imagination et de sentiment, la ferveur, l'exubérance créatrice du Flaubert de 1849. U avait laissé en route bien des illusions, des préjugés, des engouements juvéniles, mais, quand il s'interrogeait, il

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s'avouait que le meilleur de lui. c'était le romantique qu'il avait été et qui — en dépit de tous ses efforts pour l'extirper — continuait toujours à vivre au fond de son cœur.

Or, le romantique déborde dans le premier Saint Antoine On le reconnaît à une certaine rhétorique redondante et truculente, tlont Flaubert ne perdit jamais complètement l'habitude, à la violence de la couleur, au lyrisme échevelé, au mélange du sérieux et du grotesque, à l'emploi fréquent de l'antithèse. Toute la Tentation primitive repose sur l'antithèse de l'Ascète et du Cochon, — l'un symbolisant la bassesse de l'instinct dans l'homme, le penchant originel vers l'ignoble ; l'autre exprimant la part divine de l'àme et de l'intelligence.

Enfin, comme chez les prosateurs romantiques, les métaphores, les comparaisons poétiques abondent. Plus que quiconque, Flaubert pourrait s'appeler « l'Imaginifique ». A la longue, on trouve qu'il abuse, et cette création perpétuelle d'images finit par sembler un jeu trop facile. 11 y a même une foule de passages qui, par le mouvement, le rythme, l'éclat du style, la luxuriance du détail pittoresque, s'assimilent plutôt à un développement en vers qu'à un paragraphe de prose. Le

couplet de la Mort qui commence ainsi : « Où sontelles maintenant, toutes les femmes qui furent aimées?.., » rappelle la manière de Victor Hugo dans les Feuilles d'automne et les Chants du crépuscule. C'est le grand lieu commun lyrique, tel qu'on le traitait aux environs de 1830.

La Tentation de 1874 est d'un style bien plus serré, bien plus travaillé, mais aussi plus sec et plus froid. Entre cette date et celle de la première version, les Parnassiens ont établi leur discipline, et cela se sent à la surveillance jalouse que l'auteur exerce constamment sur lui-même, à la répression impitoyable de tous les écarts de plume ou d'imagination et. pour tout dire, aune sorte de perfection un peu glacée qui donne sans doute à l'œuvre une incomparable valeur d'art, mais qui lui ôte la spontanéité et la bonhomie de l'inspiration naïve.

Ces différences de forme sont encore bien superficielles. En voici de plus profondes. Le Saint Antoine de 1874 est une œuvre strictement objective et impersonnelle : c'est le contraire pour le premier. On pourrait assez bien le définir : une confession personnelle coulée dans le moule d'une moralité du moyen-àge. Et, en efl'et, Flaubert —

qu'il en ait eu conscience ou non — s'est substitué à son personnage *. Il se raconte et s'analyse à la place de saint Antoine : cest lui qui parle, le plus souvent, par la bouche du solitaire ; et quand on connaît un peu les événements de sa vie intime, on les trouve sans peine mêlés à la trame de la fiction. Il n'est que de comparer certaines phrases de la Correspondance à certaines phrases du Saint Antoine, pour deviner dans celles-ci Técho plus ou moins amplifié de celles-là.

D'abord (le sujet l'y conviait), Flaubert a mis, dans cette confession déguisée, ses propres « tentations », ses convoitises qui furent énormes^ pour employer son mot favori. Lui-même s'en vantait: « Aurai-je eu des envies, moi!... et de piètres -. » Ses amis le plaisantaient de s'exciter sans cesse sur des jouissances ou des entreprises impossibles, et la grand'mère de Maxime Du Camp lui appliquait le dicton trivial : « Plus grands yeux que grand ventre ! »

Il est, du moins, certain que personne, dans no-

1. Il écrivait à madame Colet : « J'ai été moi-même, dans Saint Antoine, le saint Antoine. > {Correspondance, t. II, p. 73).

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