‹ Gustave Flaubert, avec des fragments inéditsChapitre 28 sur 63 · UN SCRUPULE RELIGIEUX DE FLAUBERT · texte numérisé non relu

UN SCRUPULE RELIGIEUX DE FLAUBERT

un cri formidable qu'on entend, mais à peine un soupir, une exhalaison... » Les ténèbres se referment, et l'Ermite prosterné, la face contre terre, s'écrie : « Horreur ! je n'ai rien vu, n'est-ce pas, mon Dieu !... Que resterait-il?... »

Or ce fragment fut supprimé par Flaubert dans l'édition de la Tentation de saint Antoine qu'il publia en 1874. A quelles raisons a-t-il obéi?... Elles sont tout à son honneur, comme on va le voir.

Selon madame Caroline Franklin-Grout, la nièce de l'écrivain, Flaubert craignit d'abord qu'on ne l'accusât de marcher sur les brisées de Renan. A ce moment-là, le scandale excité par la Vie de Jésus n'était pas encore apaisé. Or, Flaubert ne goûtait que médiocrement ce livre. Il écrivait à une de ses correspondantes : « Le livre de mon ami Renan ne m'a pas enthousiasmé, comme il a fait du public. J'aime qu'on traite ces matières-là avec plus d'appareil scientifique. Mais, à cause même de sa forme facile, le monde des femmes et des légers lecteurs s'y est pris. » C'est précisé-

ment ce genre de succès que Flaubert voulait éviter pour sa Tentation. Spéculer sur le scandale et les passions anti religieuses, pour faire lire une œuvre, lui paraissait indigne de lui.

Mais madame Grout est plus affirmative. Elle se rappelle que Flaubert lui lut autrefois cette Agonie de Jésus et que cette lecture avait produit sur elle une profonde impression. Le maître, à l'en croire, n'aurait retranché cet épisode que dans la crainte de froisser les âmes pieuses. Ainsi ce sceptique, qui écrivait de lui-même : « Je suis mystique, au fond, et je ne crois à rien », — le père du curé Bournisien et de l'abbé JeufTroy, — aurait ménagé la religion par égard pour le sentiment religieux.

Si cela est vrai, il faut avouer qu'une telle abnégation a quelque chose d'admirable, d'unique peutêtre dans l'histoire de la littérature. Pour un écrivain comme Flaubert, aux yeux de qui rien ne comptait en dehors de l'art, le sacrifice d'un morceau de prose aussi parfait est une action voisine de l'héroïsme. Et la noblesse du motif y ajoute une beauté si rare qu'elle en devient presque incroyable aujourd'hyi.

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