‹ Gustave Flaubert, avec des fragments inéditsChapitre 29 sur 63 · UN SCRUPULK RELIGIEUX DE FLAUBERT · texte numérisé non relu

UN SCRUPULK RELIGIEUX DE FLAUBERT

Admettons pourtant que ce ne soit pas là le vrai motif. Il n'en reste pas moins ce fait indéniable que Flaubert n'a pas osé ou n'a pas voulu faire parler Jésus, ni même seulement le mettre en scène, malgré l'exemple de Renan, deLeconte de Lisle et de beaucoup d'autres. Pourquoi? Qui le retenait, lui qui ne croyait à rien, lui qui n'a pas éprouvé ces scrupules pour le Bouddha, ou même pour le Jéhovah de la Bible ?...

A-t-il cédé à des considérations purement littéraires ? L'inconsistance du Jésus de Renan l'aurait-elle détourné d'une pareille tentative ? Jugeaitil impossible de rivaliser avec la divine simplicité des récits évangéliques ? Une telle défiance de soi serait bien extraordinaire chez un styliste aussi conscient et aussi maître de toutes les ressources de son métier. Il n'y a guère d'autre moyen d'expliquer cette abstention qu'en admettant chez lui la persistance d'une sensibilité toute chrétienne. Malgré qu'il ne crût pas, il continuait à considérer la personne du Christ comme sacrée, et sa vie comme un sujet auquel on ne touche pas et qui échappe à la littérature.

PomUnUàsins celle Tentation de saint Antoine, tout le sollicitait à faire une place à Jésus. Lorsque les dieux sont passés et que l'Ermite, éperdu, s'est écrié : « Que restera-t il ? » le Diable répond: « Il reste moi ! » Et, pour Flaubert, le Diable, c'est la science. Il eût été conséquent, scmble-t-il, et, en même temps, d'un grand effcl dramatique, de proclamer ce Iriompl.e de la science .levant Jésus

agonisant.

Encore une fois, pourquoi ne la-t-il pas fait? Sans doute, parce que prévoir une défaite du christianisme eût paru hasardeux. C'était une conclusion arbitraire. Or le principe radical de son esthétique empêchait Flaubert de conclure. Une œuvre d'art ne conclut pas, elle représente. Il l'a répété cent fols : la folie est de vouloir conclure. La conclusion, « elle est au sein du Père. Lui soûl la possède et ne la communique pas. » Dans une lettre, dans une conversation, Flaubert se permettait bien d'exprimer des opinions, souvent fort vives, il ne s'en est pas privé. Dieu merci ! Mais, sagement, il estimait que les idées et les émotions du moment ne devaient point avoir accès dans une œuvre hautement impersonnelle el objective.

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