‹ Gustave Flaubert, avec des fragments inéditsChapitre 61 sur 63 · Id., V, p · texte numérisé non relu

Id., V, p

Il est aisé aujourd'hui de plaisanter, là-dessus, rextrcme candeur du bon Flaubert. Nous ne sommes plus si persuadés de rexcellence du mandarinat, ni de l'efficacité del'enseig'nenient supérieur pour le relèvement d'un pays, et nous ne sommes pas sûrs du tout que « les hommes purement intellectuels ont rendu plus de services au genre humain que tous les saint Vincent de Paul du monde ».

Mais j'oserai dire que, dans ces passages de sa Con^espondance , nous n'avons pas la vraie pensée <le Flaubert. Ce n'est pas lui qui parle ici, ce sont ses commensaux des dîners Magny : les Renan, les Berthelot, les Schérer, les Nefl'tzer. Cette admiration de l'enseignement supérieur, ce respect du « mandarin », cela, c'est du Renan tout pur. Flaubert n'a fait que répéter, avec conviction, ce qu'il entendait affirmer, autour de lui. ave-c plus de conviction encore, par ces doctes et importants personnages.

U n'en est pas moins vrai qu'il a indiqué, avec plus de justesse peut-être que Renan et les autres,

le vrai remède de la défaite : non pas tant un vain intellectualisme que la connaissance des réalités. Essayer de voir les choses telles qu'elles sont, n'est-ce pas le principe essentiel de son esthétique? Partout, dans sa Correspondance, il dénonce la sottise des politiciens qui se paient de phrases creuses. Enfin, ce qui ressort d'une lecture de ses lettres, c'est que cet anarchiste de tempérament est devenu, au nom de ses théories d'art, un homme d'ordre. Et c'est encore parce qu'il avait profondément le sentiment que toute chose et tout individu doivent être à leur place dans un État hien réglé, comme dans un livre bien construit, qu'il s'est fait en quelque sorte le prédicateur de la justice : non pas la vague justice immanente des sentimentaux et des révolutionnaires, mais celle qui s'adapte aux conditions de la réalité et qui consiste à rendre à chacun selon ses mérites et ses œuvres.

Ces deux idées essentielles, — l'ordre, la justice, dominent toutes les critiques, — souvent excessives ou incomplètes, — qu'il a dirigées contre les mœurs et la politique du xix® siècle. Ajoutons que ce solitaire, ce contemplatif a eu,

comme personne, le culte de l'action, voire de

l'héroïsme. N'est-ce pas assez pour rapprocher renseignement de ses livres de nos préoccupations les plus actuelles et pour lui faire pardonner des paradoxes inconsidérés, — que lui-même, d'ailleurs, a démentis?

Ce que Flaubert a écrit dépasse de beaucoup ce qu'il a publié.

On oublie trop souvent que son existence se partage en deux moitiés très inégales, ce que j'appeUerai sa vie publique et sa vie cachée. Cette dernière fut bien plus féconde et plus considérable que l'autre. Lorsqu'il fit paraître, en 1837, Madame Bovary, il y avait plus de vin^ ans qu'il noircissait du papier. Vers 1840, il commence, à proprement parler, son métier d'auteur ; il compose avec des velléités intermittentes de publication. Et, jusqu'à son dernier souffle, il a rêvé, pensé, ima^né, ébauché : travaillé, comme il le répétait, bien au delà de ce que nous pouvons^

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croire. A côté de l'œuvre qu'il avait sur le chantier, il en a conçu d'autres que nous ignorons. Si absorbé qu'il fût par le travail du moment, il ne cessait pas de méditer, de lire, de critiquer ses lectures, de vagabonder par les chemins de la fantaisie. Ce labeur se résolvait en notes jetées, au fur et à mesure, dans des cahiers ou sur des feuilles volantes.

Reproduire tout le contenu de ces cahiers, — et tout d'un coup, — serait fatiguer inutilement l'attention du public et noyer ce qui est vraiment précieux ou curieux sous un flot d'écritures moins attrayantes. Quand le lecteur aura digéré ce qu'il y a d'intéressant pour tout le monde dans ces amas de feuillets jaunis, on pourra peut-être lui présenter, — par acquit de conscience et pour la beauté de la méthode, — ce qui n'offrait d'intérêt que pour Flaubert lui-môme. Et puis, il faut bien laisser quelque chose à faire aux éditeurs de l'avenir.

Rien d'essentiel, je l'espère, ne sera sacrifié. En tout cas, j'ai pris la peine de parcourir ou de lire attentivement ce qui a été mis à ma disposition par la nièce de l'écrivain. Prochainement peut-être quelqu'un étudiera l'œuvre inédite dans son en-

semble, le Flaubert de la « vie cachée ». Pour L'instant je voudrais simplement dépouiller ces modestes carnets, oii, soit en cours de route, soit dans sa solitude de Croisset, il consignait diligemment le bilan de sa journée intellectuelle.

Ce grand analyseur avait la manie de s'ausculter l'âme : déjà sa Correspondance, — si incomplète, — si mutilée, — nous l'aurait appris, au cas où ses romans ne nous en auraient pas fourni d'abord la preuve éclatante. Et non seulement il s'analysait, mais il notait les moindres ébranlements de sa sensibilité, les idées qui lui venaient ou que lui suggéraient les livres des autres, les éclairs les plus fuyants de son imagination, — ou encore les paradoxes, les truculences verbales dont il aimait à étourdir ses interlocuteurs, ou à s'éblouir lui-même. Bien plus : il se plaisait à coucher par écrit de menus faits, des circonstances qui nous paraissent futiles, parce que le sentiment dans lequel il les a notés nous échappe. C'est que nul ne s'est évertué comme lui, selon l'expression de Schopenhauer, à « fixer la roue du temps ». Il

ne veut rien perdre de lui-même. Il faut que, dans dix ans, dans quinze ans, lorsqu'il rouvrira son journal, tel mot, tel détail, insignifiant pour d'autres, le remettent dans Pétat d'àme où il était aujourd'hui et qu'il aperçoive son existence tout entière dans un perpétuel présent.

Il écrit, par exemple, en tête du manuscrit de Saint Antoine : « Commencé le lundi 24 février, à trois heures un quart, temps de soleil et de vent ! » Ou bien, il jette, à la fin d'un carnet : « Aujourd'hui 12 décembre 1862, anniversaire de ma quarante et unième année, été chez M. de Lesseps porter un exemplaire de Salammbô pour le bey de Tunis, — chez Janin, — déjeuner chez Ed. Delessert, — chez H. Berlioz. — au Palais-Royal, m'inscrire chez le Prince, — acheté deux carceLs, — reçu une lettre de Bouilhet^ — et m'être mis sérieusement au plan de la première partie de mon roman moderne parisien... ??? »

Heureusement pour nous, les carnets de Flaubert renferment — et en grand nombre, — des confidences moins strictement personnelles. L'un d'eux, daté de 1870, s'intitule: Expansions. Un autre, sans date, porte cette épigraphe : Spira ! Spera! (Souffle! Espère!) Les deux rubriques

sont également révélatrices : il a déversé, dans ses pages, le trop plein d'émotions et d'idées qui Fassaillaient au cours de ses journées et de ses nuits laborieuses, et, — d'un bout à l'autre, — on y sent circuler le souffle ardent du brasier jamais éteint que fut sa grande intelligence.

A ceux qui nieraient d'avance la valeur de ces notes intimes et qui contesteraient l'utilité de leur publication, je répondrais que, si elles n'ajoutent rien à la gloire de l'artiste, elles nous font mieux connaître l'homme et apprécier plus exactement la fécondité de son imagination et l'étendue de son esprit. Elles démentent victorieusement ceux qui s'obstinent encore à considérer Flaubert comme on ne sait quel cuistre muré dans des besognes de style, — qui vont même jusqu'à douter de son intelligence, ou qui lui reprochent d'avoir manqué de cœur*.

Voici d'abord des croquis destinés à des romans futurs, ou crayonnés pour le plaisir, des phrases

1. Après les Lettres à sa nièce Caroline, ce reproche est au moins sin^rulier.

qu'il tenait en réserve, des traits de mœurs contemporaines, des pensées morales ou sociales, des boutades, de l'humour, un peu gros, comme il Taimait^

Notons à"ce propos que les papiers de Flaubert contiennent plusieurs plans de romans, des scénarios de féeries ou de comédies.

Un critique allemand, M. Fischer -, a déjà publié une analyse d'un projet de grand roman, intitulé la Spirale. Il conviendrait, que cette analyse fût tirée au clair par un critique français. Cette ébauche semble en valoir la peine.

Quant à moi, j'ai lu, dans un carnet, de nombreuses notes pour un roman intitulé : Un ménage parisien. Reste à savoir si ce roman n'est pas le même que Flaubert appelle ailleurs : Monsieur le Préfet ou Sous le Second Empire. J'ai eu trop peu de temps cS carnet en mains, pour pouvoir trancher la question.

1. Bien entendu, nous ne donnons ici qu'un choix de ces notes. C'est aux éditeurs futurs qu'il appartiendra de les publier intégralement,

2. W. Fischer, Études sur Flaubert inédit, Julius Zeitler, éditeur, Leipzig, 1908.

Enterrements parisiens, — Enterrement de la fille de ChillijK Tous les camxiradeSy si affligés qu'ils soient j prennent des poses. Pas une attitude vraie. Les comiques ont une douleur bonhomme, l'attendrissement avachi : « Mon pauvre vieux! » Les tragiques : a Quel désastre! »

La main dans le gilet et la tête au vent, Chilly, dont la face ruisselait de larmes, s'était fait friser les moustaches. — Belot réclame dans les journaux, le lendemain de Venterrement de sa mère, pour trois célébrités qu'on avait oubliées.

Aujourd'hui, 4 novembre 186'2, été à V église Saint-Martin, à Venterrement du père de B,.,, gens de lettres et cabotins. A cette heure que le bonhomme est enterré fraîchement, tous les assistants sont dans les cafés ou avec du fard aux joues, sur les planches des théâtres, à débiter des gaudrioles. J'étais entre les deux Lévy. Devant moi, Théodore de Banville et Maurice Sand;

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