‹ Gustave Flaubert, avec des fragments inéditsChapitre 62 sur 63 · Directeur de l'Odéos · texte numérisé non relu

Directeur de l'Odéos

plus loin, Paulin Ménier et Taillade ; à gauche, de Vautre côté, Sardouet Dëja^et fils. Laferrière seul au milieu des chaises, etc.

Il a fallu attendre la fin de deux enterrements. Rien de religieux. Cela se précipite comme des ballots dans une maison de roulage. U église est éclairée au ga^ comme un café, casino catholique. Ca ne sent même plus le jésuite. C'est adminisiratif et chemin de fer. Rien pour le cœur, rien pour la poésie y rien pour la religion. Toute la hideur du monde moderne est là»

C'est peut-être^ après tout, une transition pour amener Vejfacement complet des funérailles^ quelque chose comme une crémation instantanée. On escamotera la mort dans ce qu'elle a de pire. La tendresse humaine y perdra. Un certain lien que Von sentait (d cause du fil coupé pathétiquement) entre ceux qui ne sont plus et vous. Le drame s'en va de ce monde.

« Comme une armoire à glace ! » Expression d'admiration (à propos de lutteurs) de M. Rolin- Rossig?iol, le cornac cViceux. Il voulait dire for-

mes carrées et nettes. Mais il y a aussi là dedans un sentiment de luxe et de beauté: la chose riche^ hors ligne i — princière.

Phrases écrites sur des cartes de visite, pour féliciter M. Camille Doucet de sa nomination à V Académie française :

— Heureux ! Oh ! bien heureux /...

— Ma femme et moi nous sommes fous !

— Enfin ! Justice est faite !

— Quel bonheur! etc.

A propos des pèlerins de Lourdes. — L-inven^ tion des chemins de fer fut mal vue par le clergé, témoin le mandement de V archevêque de Besançon, Monseigneur Bouvier^ qui les considère comme envoyés par Dieu pour punir les hôteliers de la violation du dimanche. Les libres penseurs, au contraire, les ont considérés comme devant favoriser leurs vues, par le rapprochement des peuples, l'effacement des préjugés, etc.

Et voilà [que les chemins de fer sercent aux pèlerinages (Tune manière imprévue!.., (octO' breiSîS).

Règle de conduite. — Conseiller V audace aux hommes et la retenue aux femmes, — ce qui est la maxime du monde, — peut-être selon la nature. Mais n'est-ce pas attenter à la délicatesse des uns et à l'intérêt des autres ?

Qu'importe, pour les premiers, un adultère de plus ? Tandis que le moindre amour peut faire perdre à une femme, si bas qu'elle soit ^ sa position, sa fortune, sa vie même.

Conclusion : c'est à ces dames à nous faire les avances.

Une femme qui, dans sa Jeunesse, a été un « type » reste victime du type, il faut qu'elle s'habille ou se coiffe d'une certaine façon ; et, même quand ce genre de coiffure et d'habillement ne va plus à sa personne, il faut qu'elle

continue! De là des extravagances grotesques. Étendre cela au moral.

... Ce je ne sais quoi de borné et d'exaspérant qui fait le fond du caractère féminin.

Les hommes qui aiment beaucoup la femme ne peuvent pas aimer la justice.

Un homme aimé par une femme l'est en même temps par d'autres. Puissance de rayonnement. Théorie de V amour quHnspirent les actrices.

Celui qui ne dit pas de mal des femmes ne les aime points puisque la manière laplus profonde de sentir quelque chose est d'en souffrir.

<i II a une femme et des enfants ! » Honorable excuse à toutes les turpitudes.

Autrefois, à Paris, on croyait que la femme était un moyen d'arriver à une position, on la considérait comme une échelle qui conduisait à la fortune. Autant de maîtresses, autant d'échelons? N'est-ce pas, actuellement, le contraire'? Car, pour leur agréer, c'est la Position plus encore que V Argent qu'il leur faut. Elles couchent avec le Rang, le Renom, l'Entourage social, tout comme font les hommes. Quant au demi-monde, du moins, cela est incontestable.

A mesure que la prostitution des femmes diminue (se modifie ou se cache), celle des hommes s'étend. Le corps peut être moins vénal, soit! Mais l'esprit arrive à une banalité, à une pro' miscuité sans exemple.

Vacteur Ravel a créé le genre des amoureux ridicules. Compter dans combien de pièces, dans combien de livres, l'amour est maintenant ridicU'

LES CARNETS DE GUSTAViù FLAUBERT 239

lisé^ — et plaignez-vous ensuite de la bassesse du théâtre et du roman ^ sans compter celle de la vie.

Autre face de la question: cet acharnement contre l'adultère est peut-être moraU Pour se sauver des passions, il faut d'abord en rire.

Arrivés à la cinquantaine, les gens d* esprit font sérieusement ce qui les aurait fait pouffer de rire à vingt- cinq.

Ne plus aimer Paris, signe de décadence. Ne pouvoir s'en passer, marque de bêtise.

Les savants se décernent le titre d'écrivains aussi facilement que les poètes s'attribuent celui de penseur.

Il y a, dans toute indignation, une faute de jugement — une envie sourde — et une vertu.

Dans V adolescence, on aime les autres femmes , parce qu'elles ressemblent plus ou moins à la première ; plus tard, on les aime parce qu^elles diffèrent entre elles.

Proverbe italien : un bon ami est une proie.

Qu'est-ce que la gloire? Faire dire beaucoup de bêtises sur son compte, ""

Quel est l'imbécile qui a dit ceci: a II y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde »? Pas du tout! 21 y a quelqu'un de plus bête qu'un idiot ^ c'est tout le monde!

Puissance des mots. Ignorance franc aise. Après

la perte du Canada, on dit : « Que nous font quelques arpents de neige ! »

Ils étaient peuplés de S raillions d'habitants et produisaient par an 500 millions !

Une sottise ou une infamie, en se renforçant d'une autre, peut devenir respectable. Colles la peau d'un âne sur un pot de chambre et vous faites un tambour.

Ce quHl y a de plus imbécile au monde, ce sont les gens dits moyens ^ la bourgeoisie intellec tuelle, de même que les braves gens sont les plus féroces.

La cruauté par sensualité révolte moins que la cruauté qui sHgnore^ la cruauté d- idées, de principes. Est-ce parce que la première est un besoin de l'homme dans la plénitude de ses facultés et que la seconde est un vice de son intelli-

gence? L'art peut tirer parti de Vune, il s'écarte de la seconde. On n'idéalisera jamais Robespierre, Néron a été poétique de tout temps.

Pour Marat, la chose serait plus aisée, parce qu'il semble y avoir eu ches lui plus d^ emportement d'instinct, de pathos.

Venthousiasme {du Peuple) est d'autant plus fort que l'idée est plus vague. Puissance des mots : « république, honneur, gloire », etc.

Le Peuple est une expression de l'humanité plus étroite que VindividUt — et la Foule est tout ce qu'il y a de plus contraire à l'homme.

Ce n'est pas contre Dieu que Prométhée, aujourd'hui, devrait se révolter, mais contre le Peuple, dieu-nouveau. Aux vieilles tyrannies sacerdotales, féodales et monarchiques, en a succédé une autre, plus subtile, inextricable, im-

périeuse et qui, dans quelque temps, ne laissera pas un seul coin de la terre qui soit libre.

Vous ne presser plus sur mon corps, vous ne me forcer même plus à croire, soit! Mais où est le progrès du libre arbitre et, partant, celui de la m,or alité, si^ par le seul fait de V organisation sociale, je suis fatalement contraint à penser comme vous f

Dans cinquante ans d'ici (iSoO), il ne sera pas possible de vivre, même de son revenu, sans s'occuper d'argent comme un banquier. Il me semble que, pour l'esprit, cela équivaut à peu près à l'esclavage.

Les affaires ! Importance des affaires !

Tout y cède IÇa ne souffre aucune objection.

Le plus grand éloge qu'on puisse dire maintenant d'un homme politique, c'est : «. Quel homme d'affaires! »

au GUSTAVE FLAUBERT

Mon illusion se dissipe, Car je vois que vous me trompiez :

Vous devriez être tulipe.

Ayant des oignons à vos pieds.

Improvisé par Victor Hugo, chez madame Zimmermann, à propos de madame Doche qui, renversée au fond de sa causeuse, prêtait une attention soutenue à son pied chaussé de satin blanc.

A copier ('our la suite de Bouvard et Pécuchet) :

De nos chaumes Gruyère avoûrait les fromages. Toutefois mon pinceau cherche d'autres images. L'humanité souffrante a des droits sur mon cœur.

{François de Neuf château : Poème des Vosges, récité par V auteur devant le peuple assemblé, à Épinal, le /" vendémiaire an V, jour anniversaire de la fondation de la République).

.,.11 était de ces hommes qui ont les épaules assez larges pour heurter y en passant, les deux linteaux de toutes les portes.

Si tu veux des perles, jette4oi à la mer !

Yoici maintenant des « pensées )) sur la littérature : ce sont, comme on pouvait s'y attendre, les plus nombreuses. On sera frappé sans doute de ce qu'elles ont, en général, de technique. C'est un homme de métier qui parle, qui essaie de voir clair dans sa propre esthétique ou qui raisonne sur les conditions essentielles de son art. Peu d'artistes ont été aussi conscients que Flaubert.

Pour avoir une idée complète de sa doctrine, il faudrait joindre à ces pensées les nombreuses pages théoriques qu'il a consacrées à la littérature dans sa première Éducation sentimentale. Cette œu\Te, composée de 1843 à 1843, et qui n'a rien de commun avec l'autre, — absolument rien que

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Je titre, — est, dans sa seconde moitié surtout, une sorte de poème de la vie intellectuelle. Si on la rapproche des notes qui vont suivre, on verra combien la pensée de l'écrivain, d'abord confuse et tumultueuse, s'est clarifiée, précisée et assagie, à mesure que sa réflexion et son expérience s'étendaient et se fortifiaient.

Le véritable écrioain est celui qui, sans sortir d'un même sujets peut faire y en dix volumes ou en trois pages y une narration ^ une description, une analyse et un dialogue.

Hors de là, farceurs ou gens de goût : deux catégories médiocres !

La nature n^est belle que pour qui sait la voir preuve que tout dépend du subjectif.

y art est la reclierche de V inutile. Il est, dans la spéculation, ce qu^est Vhéroïsme dans la morale.

C est pour cela que les vrais artistes sont ceux où Vart excède.

Le don de Vobservation ne peut appartenir qu'à un honnête homme. Car, pour voir les choses en elles-mêmes, il faut n'y porter aucun intérêt personnel.

if

L'observation et le trait sont deux qualités qu'il est bien de mépriser^ mais qu'il est bon d'avoir.

Il faut être assez fort pour pouvoir se griser <ivec un verre d'eau, — et résister à une bouteille de rhum.

La littérature n'est pas une chose abstraite. Elle s^ adresse à V homme tout entier. Tel mot qui vous semble hasardé, tel passage libertin n'est peut-

être coupable que d'agacer vos nerfs. Cela explique la fureur des gens contre certains llores {et les procès de presse!) Ce n'est jamais le fond qui scandalise, mais la forme. Le style, indépendamment de ce qu'il dit, peut avoir des inconvenances en soi. On trouve un certain caractère de débauche aux épithètes violentes, aux situations franches, à la couleur vraie.

La poésie ne sort pas du monde organique, quoi qu*on en dise. (Littérature industrielle, utilitaire, humanitaire, etc., est sans beauté et sans entrailles). Il lui faut une base sensible et une surface plastique.

En ce sens, rien de plus poétique que le vice et le crime. Aussi les livres vertueux sont- ils ennuyeux et faux. I Is méconnaissent la vie, le Moi rejaillissant contre tous {Vhomme contre la société ou en dehors d'elle, qui est le vrai Homme!).

Voilà pourquoi il est si difficile de faire rire des vices. Note^ que Molière ne s'est attaque qu'aux ridicules. (Harpagon fait peur, Arnolphe fait pleurer, Tartufe épouvante, etc.) Le ridicule, à la bonne heure ! Chose transitoire, conçue par

Vhomme^ inventée par lui, qui vient de V esprit et qui y retourne!

Comme personnages vicieux, je ne connais que ceux du marquis de Sade qui me fassent rire. {Et ce n'était pas V intention de l'auteur^ bien au contraire !) Mais ici le crime arrive à être un ridicule. Car la nature est tellement exaltée^ poussée à outrance qu'elle devient impossible et disparaît. On îi' a plus qu'une conception fantastique donnée pour humaine et en opposition avec Vhumanité.

La critique est la dixième Muse^ et la bonté, la quatrième Grâce.

Le goût est comme la voix. Souvent il perd en justesse et en ductilité ce qu'il gagne en hauteur.

Quand le goût se raffine, il se pervertit, comme

lesfemmes qui, trop aimables, deviennent coquettes, — et pires.

Conseil. — Vous êtes un romantique. Plus vous irez, tâche:: de Vêtre de moins en moins.

(Conversation de Sainte-Beuve, samedi 17 mars 60, — à propos de Saint- Amant. La phrase était mieux écrite que cela.)

V artiste non seulement porte en soi Inhumanité, mais il en reproduit Vhistoire dans la création de son œuvre. D'abord, du trouble, une vue générale, les aspirations^ les éblouissements : époque barbare. Puis l'analyse, le doute, la méthode, la disposition des parties : Vêtre scientifique. Enfin, il revient à la synthèse première élargie dans V exécution.

Si Vhumanité doit se développer à la manière d'une œuvre conçue par la Providence, elle est loin encore, miséricorde ! de cette troisiènie phase !

Vidée que Vesprit procède du simple au cornposé explique la nullité poétique du XVIIP siècle. Et c'est parce qu'il ne sentait pas Vhistoire qu'il a formulé cet axiome.

M. de Martignac, en septembre 1830, eut à se défendre devant la Chambre d*avoir secouru des gens de lettres pauvres.

Si le romantisme de 1830 {Hugo, Lamartine, etc.) n^apas été plus fécond, c'est qu'il n'est peutêtre remonté à la Tradition, à la Renaissance, que superficiellement. Gothique de couleur et catholique par genre, il a dédaigné ou méconnu le naturalisme qui le déborde maintenant (1859), mais qui n*apas encore son poète ni sa formule.

Pour connaître la poétique de Voltaire, voyez, en tête de Sémiramis. la Dissertation sur la tra-

gédie ancienne et moderne, la Préface de l'Orphelin de la Chine : « Les aventures les plus intéressantes ne sont rien, quand elles ne peignent pas les mœurs, » Vépitre dédicatoire de Tancrède ; a Ce sera {V alliance de la mise en scène et de la poésie) le partage des génies qui viendront après nous, J^aurai du moins encouragé ceux qui me feront oublier. » Préface de Mariamne : « C'est contre mon goût que fai mis la mort de Mariamne en récit, au lieu de la mettre en action. Mais je n-ai pas voulu combattre en rien le goût du public. C'est pour lui et non pour moi que f écris. »

Dans la préface rf'Oreste, il se déclare hardiment pour les types, il ne voulait ni demi-teintes, ni nuances : « L'amour qui n'est pas furieux est froid; et une politique qui n'est pas une ambition forcenée est plus froide encore. » Quant à Vamour, « il n'est pas fait pour la seconde place ».

L'idée, le désir d'un théâtre romantique est nettement posée dans l'Écossaise. Celle de Nanine est pleine de contradictions, et il ne conclut pas. Idée du drame historique dans la préface de Zaïre. Franchement utilitaire dans la Lettre au roi de Prusse (Mahomet), admet tous les genres.

' Idéalité de Vart antique.

! L'usage des masques montre qu'il ne sortait pas

ides types.

Julien Fleur ij, chanoine de Chartres, fut chargé des éditions ad usum Delphini. Celle d'Apulée est excellente.

Propriété littéraire. — Question odieuse {et qui rattache Vart à V économie politique).

On peut payer un travail manuel, mais non un intellectuel. Considérer V œuvre d'art comme une denrée, c'est la mettre au même niveau.

— Mais les services s'échangent contre des services. Donc, Je vous paie le plaisir que vous me vendes par votre œuvre.

— Vous ne pouvez pas me la payer. Car f écris non pour le lecteur d'aujourd'hui, mais pour tous les lecteurs qui pourront venir dans la suite des temps. Ma marchandise ne peut être con-

sommée. Mon service reste donc indéfini et impayable.

L'art officiel (histoire de) comprendrait : A -Un précis de l'art, tel que Ventend la majorité des Français. Comme preuve, critiqua des grands succès. Puis Histoire et exposition

de:

jo L'art gouvernemental ;

5» L'art jésuite;

3° L'art populaire ;

4» L'art des gens du monde.

Une histoire de l'art jésuitique y rentrerait, celle de l'Académie, de la censure, les discours polUtnues, les enthousiasmes du Moniteur (tableaux chronoloqiques). Revue des principaux critiques sur le même homme, ou les mêmes œuvres. L art socialiste, prêcheur.

B - Une histoire des définitions de lart. opinions différcnies que l'on a eues sur son bat. Histoire de la moralité dans l'art, theorœ de l^^tile, - et de ce qu'elle peut et doit être.

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