‹ Gustave Flaubert, avec des fragments inéditsChapitre 63 sur 63 · C. Bien montrer partout la bèUse de 1 .m · texte numérisé non relu

C. Bien montrer partout la bèUse de 1 .m

pulsion {soit populaire, soit gouvernementale), comme contraire au génie des créateurs et au sens même de Vart, qui est V objectivité, la Repré^ sentation.

Le grand roman social à écrire {maintenant que les rangs et les castes sont perdus) doit représenter la lutte ou plutôt la fusion de la barba^ rie et de la civilisation, La scène doit se passer au désert, et à Paris, en Orient et en Occident. Opposition de mœurs, de paysages et de caractères, tout y serait, - et le héros principal de^ vrait être un barbare qui se civilise près d'un civilisé qui se barbarise.

Saint Paul de Renan {sur le style), ^ Dédié à sa femme, comme la Vie de Jésus l'était à sa sœur,

M, et madame Renan assis sur les blocs disjoints du vieux môle à S éleucie portaient envie « aux apôtres qui s'embarquèrent pour la conquête du monde ».

— « Tout n'est^ ici-bas, que symbole et que songe! » Qu^en savez-vousf

— a La compagne fidèle qui ne retire pas sa main de celle ^a'elle a une fois serrée, »

Cette dédicace à deux femmes me paraît caractéristique.

Cette idée-là ne serait pas venue à un homme moins sentimental , plus préoccupé du Juste.

A propos des Actes des Apôtres :

« Une odeur matinale, une brise de mer, si fose le dire »...

« Si fose m'exprimer ainsi » plusieurs fois répété.

Il y a un fond d'académicien.

Jésus poète.

« Tantôt il soutenait qu'il était venu continuer la loi de Moïse, tantôt la supplanter (le Christ). A vrai dire^ c'était là, pour un grand poète comme lui, un détail insigniflant... », p. 58.

Dérangera appelé Napoléon « le plus grand poète des temps modernes ». Augier appelle poète

un notaire. Il faudrait pourtant s- entendre sur la signification des mots.

« Ils sont des hommes (les Apôtres) , tu fus un dieu,.. », p. 3^8.

Évidemment Renan ne croit pas à la divinité du Christ. C'est donc une manière de parler, un effet de style !

Comme dans Rousseau: « Sa mort fut celle d'un Dieu ! »

« La question seulement est de savoir si une société peut tenir sans une censure des mœurs privées et si l'avenir ne ramènera pas quelque chose d'analogue à la discipline ecclésiastique^ que le libéralisme moderne a si jalousement supprimée.., », p. 393.

Haine de la liberté^ fonds socialiste, manchette d'évêque qui perce.

Max Millier , Origine de la religion, p. S55 :

(( N'attendes pas de la poésie au sens moderne du mot. Ces vieux poètes n'avaient pas le temps de chercher des ornements poétiques, ou de belles, ou de brillantes expressions. Ce qu'ils cherchaient au prix de tous leurs efforts, c'était r expression juste de ce qu'ils sentaietit. Une expression heureuse était pour eux un véritable soulagement ».

Comme si le poète cherchait des ornements, de belles expressions ! Il fait absolument comme tout le monde et comme le vieil Hindou. Il cherche à rendre ce qu'il sent, et, quand il l'a rendu, il éprouve un véritable soulagement.

Esprit peu patriotique de Paris :

Dans la guerre contre les Anglais, la passion communale l'égaré : il fut Bourguignon et Anglais. Au XVI^ siècle, guisard et espagnol. La milice des moines, en contact direct avec le peuple, lui donna un esprit démocratique et archicatholique.

{Ècrii PU Ur2, après la Commune.)

• Dr

Révolution française :

Grand souffle et petits cerveaux: résultat médiocre. Donc l^ enthousiasme et Vhéroïsme ont besoin, pour accomplir leur œuvre, d'une chose en plus.

Révolution littéraire de 1830 : Théories très médiocres. Peu de science et peu de hardiesse, quoi qu'on dise. Mais des gens d'esprit ; de véritables vocations {de poètes) : de là^ des œuvres.

L'humanité a fait plus de progrès de 15W à iSOO que de 1790 à 1870. Le XVP siècle a eu moins de doctrines que le XIX^.

« La pauvre Venise. » C'était Domenico, mon domestique d'hôtel à Constantinople, qui répétait cela.

Moi je dis: « Pauvre littérature, » Car elle me semble, comme la vieille et belle ville des doges, être pleine de mouchards et de soldats. Des

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bourgeois indifférents viennent examiner ses ruines. Peu à peu, elle s'abîme dans je ne sais quelle universalité morne et infinie. J'entends ses murs tomber dans Veau et les crapauds sauter contre les fresques qui s'écaillent.

Il y a aussi, mais en moins ^rand nombre, — •les pensées philosophiques dans les carnets de MauLert. Ce n'est pas diminuer sa gloire que de reconnaître qu'il n'était ^ubn^ plus philosophe que Balzac. Les littérateurs diront qu'il était quel- (|ue chose de mieux.

Quoi qu'il en soit, il est trop évident que ces [censées n'ont pas pour nous Pintérét des autres. Nou^> en avons reproduit quelques-unes parmi celles qui caractérisent les tendances de son esprit. Nout? n'avons rien voulu en atténuer ni en dissimuler, puisque nous cherchons, ici, à nous faire une imag^e exacte de l'homme que fut Flaubert. Nul de nos écrivains n'a été plus radicalement sceptique. Par une espèce de point d'honneur intellectuel, il a traîné jusqu'à sa mort le boulet du scepticisme, lui que les élans de son cœur emportaient sans cesse vers les plus audacieuses affir-

mations et déposaient parfois au seuil du mysticisme.

L'espoir est un attentat contre (a Providence.

Chaque être a une inclination naturelle vers sa forme.

Quamlibet formam sequitur aliqua inclinato.

{Saint Thomas, Somme, l'« partie, quest. 30.)

« Tout notre plaisir est dans la conscience de quelque perfection, »

(Descartes à la princesse Elisabeth.)

L'excès est une preuve d'idéalité : Aller au delà du besoin.

Le dogme du Progrès est la i^éaction du dogme de la chute:

Première doctrine : on est de plits en plus perverti.

Deuxième : on l'est de moins en moins.

Liberté de penser : on est heureux avec et sans elle.

La beauté caractérisée par des formes d'animaux. Jupiter se rapproche du lion, Hercule du taureau. Ainsi les anciens avaient Vidéal de la bête.

(Voyez 'Winckolmann. De l'essence de l^art.)

Le dernier refuge, la suprême consolation, c'est de savoir qu'on appartient au Cosmos, qu'on fait pouHie de VOrdre.

Les notes intimes de Flaubert se confondent souvent avec ses notes de voyages. Celles-ci four-

niraient aisément la matière de deux ou trois volumes.

Pour les unes comme pour les autres, nous avons dû nous borner, ici encore, à reproduire les plus caractéristiques.

Hier, iO avril {1870), reçu la visite de Taine. Il ne m'a pas parlé du plébiscite: rara avis ! J'étais tenté de l'embrasser.

rue'?

L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa char-

:ef

Comme Je me suis répété cela depuis dix mois

L'idée du suicide est la plus consolante de toutes. Comme rien ne peut plus vous atteindre, une fois mort, à chaque douleur nouvelle qui vous saisit, on a par devers soi cette pensée: « Oui. mais quand je le voudrai, cela ne sera plus. »

Ainsi la vie se passe, lentement.

4 avril, un mardi (1810).

Le premier {Alfred) m'a quitté pour une femme; le second {Bouilhet) pour une femme; le troisième (Ducamp) me quittait pour une femme. Tous, tous.

SuiS'Je donc un monstre f

nM homme absurde est celui qui ne change jamais! »

Cest moi V homme absurde.

Pauvre vieux fou y qui porte, à cinquante ans, le dévouement qu'ils avaient (peut-être) à dixhuit.

Écrit en revenant de Tunis et de la province de Constantine, où Flaubert était allé se documenter pour Salammbô (avril-mai 1858) :

... Voilà trois jours passés à peu près exclusivement à dormir. Mon voyage est considérablement reculé, oublié, tout est confus dans ma tête. Je suis comm£ si je sortais d'un bal masqué de deux mois. Vais-je travailler? Vais-je m* ennuyer ?

Que toutes les énergies de La nature, que j'ai aspirées, me pénètrent et qu^ elles s'exhalent dans mon livre. A moi, puissances de V émotion plastique. Résurrection du passé, à moi, à moi. Il faut faire, à travers le Beau, vivant^ et vr ai quand jjiênie. Pitié pour ma volonté, Dieu des âmes. Donne-moi la Force et l^ Espoir...

Nuit du samedi (12 juin) au dimanche 13, minuit.

Nous terminerons par ces lignes, qui sont la plus éloquente préface qu'on puisse inscrire en tête de Salammbô^ — et qui résument à peu près toute Festhétique de Flaubert : « A travers le Beau, faire vivant et vrai quand même î »

Les dernières phrases, dont Faccent est si profondément chrétien, surprendront sans doute. On sera tenté de retourner contre elles la critique qur Flaubert lui-même adressait tout à Theure à Renan et de n'y voir qu'un effet de style, une « façon de parler ». Que c'est étrange, cette invocation au « Dieu des âmes », dans la bouche du sceptique qui écrivit Bouvard et Pécucliet, du spinoziste qui conçut la première Tentation de saint Antoine !

N'essayons^point de scruter les arrière-fonds de sa conscience : c'est le secret des ténèbres pour nous. Mais ce cri si émouvant qui lui échappa durant cette veillée d'armes, avant de se jeter dans un énorme labeur de cinq années, nous révèle mieux que toutes les dissertations combien Fart était, pour lui, une chose sérieuse. A défaut d'un autre idéal, il lui donna tout son cœur.

Être digne de l'art, être un artiste accompli, — c'est cet ardent désir que Ton sent percer à travers toutes les notes éparses que nous avons recueillies. C'est lui qui les vivifie et qui leur prête un sens parfois supérieur à celui des mots rapides où court la pensée de l'auteur. Nous pénétrons ainsi davantage dans l'intimité de son travail et de sa vie d'écrivain. Sans cesse, nous le trouvons aux aguets devant les aspects multiples et changeants de la réalité. Bien loin de se cloîtrer dans son Groisset, il n'est occupé que de ses contemporains, pour en donner une image plus véridique. Il s'observe lui-même, autant et peut-être plus que les autres : c'est ce que nous fera mieux comprendre la première Éducation sentimentale^ qui n'est guère qu'une autobiographie. Flaubert, dans sa Correspondance, s'accuse d'avoir abusé de l'ana-

lyse: on jugera qu'il ne se jvantait point. Enfin, à toute rexpérience qu'il tirait de lui-même, du spectacle des mœurs et de la pratique des hommes, il a prétendu ajouter celle des livres. Et'il â cherché aussi, par Fétude approfondie des maîtres, à perfectionner ses procédés de style. Il lisait continuellement et relisait ses auteurs de prédilection.

Ce fut un bourreau de lecture : ses carnets^nous le prouvent une fois de plus, — et surabondamment. Lui-même dressait, de temps en temps, la liste des livres qu'il avait dévorés pendant une saison. Ce sont de véritables catalogues qui rappellent le pantagruélique appétit livresque des héros de Rabelais. En juin 1874, il calcule que depuis le mois d'août 1872, il a lu exactement 309 volumes : soit, environ, un volume tous les deux jours. Et qu'on ne s'imagine pas qu'il se noyait dans le fatras bibhographique ! Si les sujets de ses romans l'obligent à fouiller des bouquins trèsspéciaux, il ne leur sacrifie pas les lectures substantielles et sohdes. Parmi des titres extravagants ou strictement techniques, j'en relève d'autres comme ceux-ci : Les Époques de la nature de BufFon, V Esthétique de Hegel, la Dramaturgie de

Hambourg de Lessing, le Beaumarchais de Loménie, le Lascaris ,àç^ Villemain, ou les Ennemis de Voltaire de Nisard. A côté de cela, ses bréviaires assidus : Montaigne, La Bruyère, Montesquieu, les tragiques grecs, Aristophane, Virgile surtout, pour qui il avait un culte, sur les vers duquel il se pâmait, — c'est lui qui le dit, — « comme un vieux professeur de rhétorique ». Il disait aussi — et c'était même une de ses phrases favorites — que « personne ne lit les classiques ». Personne ne les a lus davantage que lui.

Et ce n'était pas seulement un lettré, c'était un cerveau encyclopédique. A part Taine et Renan, je ne vois aucun de ses contemporains qui ait eu une culture aussi étendue que Flaubert.

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