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Gustave, le mauvais sujet

— Hue!... hue donc, Zéphire!... du courage, mon gro% trotte encore une petite lieue, et nous serons cheux. nous... Ah!... v'ià que tu te mets en train... c'est bien heureux!... Tu commences à sentir l'écurie, j'vois ça.

Le père Lucas s'entretenait ainsi avec son bidet, et, tout en cheminant sur la route de Louvres à Ermenonville, s'efforçait, par ses discours accompagnés souvent de gestes expressifs, de donner du cœur à Zéphire, qui n'en trottait pas plus vite pour cela.

Tout à coup, un poids nouveau tombant sur la croupe du pauvre animal, il fait un saut et prend un temps de galop, ce qui ne lui arrivait pas deux fois l'an ; mais la violence de la secousse semble lui avoir donné des ailes. Lucas veut crier... deux bras vigoureux l'entourent et le serrent fortement : le pauvre villageois, frappé de terreur, croit avoir le diable en croupe ; il n'a plus la force de parler; il s'abandonne à son destin, lâche la bride au biclet, et ferme les yeux pour ne pas voir son compagnon de voyage.

Cependant Zéphire n'était ni de force ni d'humeur à galoper longtemps ; d'ailleurs le terrain devenait sablonneux, et cela amortit sa vigueur ; il reprit donc son pas ordinaire. Les bras oui entouraient Lucas se déta-

chêrent et lui laissèrent la respiration plus libre. \'x\ éclat de rire partit derrière le dos du pauvre paysan. 11 commença à reprendre ses sens, il rappela son courage, et réfléchissant que, sans être un esprit malfaisant, on pouvait très-bien avoir sauté sur la croupe de Zéphire, il tourna un peu la tête... risqua un œil... et vit. au lieu -de Béelzébuth ou d'Asmodée , un jeune homme d'une figure agréable, dont la mise était un peu en désordre, mais qui, malgré cela, n'avait rien d'effrayant.

— Morgue, monsieur, il faut avouer que vous m'avez fait une tière peur!...

— N'est-ce pas, mon gros père?... Aussi vous ave , presque un quart de lieue sans bouger, et je crois même sans respirer ! ...

— Ça vous fait rire, ça, monsieur : m'est avis qu'i gnia pas de quoi ... Qu'aurait dit not' femme si ail1 m'avait vu revenir mort à la maison?...

— Parbleu', elle se serait consolée.

— Oh! ça, c'est possible .. mais moi, je ne serais pas consolé... et ma tille, et ma petite Suzon, qui aime tant son papa Lucas!...

— Allons, papa Lucas, vous n'êtes pas mort, et j' espère que votre frayeur est calmée : ainsi ne parlons plus de cela. Vous voyez que je ne suis ni un diable ni un voleur...

— Je n'en sommes pas encore ben sûr... Un homme qui tombe derrière moi comme un accident !...

— Depuis quelques moments je vous appelais, mais vous ne m'entendiez pas... J'ai pris ma course... et comme j'ai eu des leçons de Franconi, je suis monté à cheval sans vous arrêter.

— Oh! ça, vous êtes leste!... c'est vrai. Mais est-ce que vous croyez que je vais vous mener comme ça longtemps!... %

— 7 Parbleu ! jusque chez vous, je pense.

— Cheux moi? et pour quoi faire?

— Pour me loger cette nuit.

— Vous loger... un homme tombé (tes nues!...

— Qu"imp;>rte d'où je tombe, si je vous paie bien? Père Lucas, nimez-vous l'argent ?

— Cui-da... quand il est gagné honnêtement, s'entend.

— Eh bien ! comme il n'y a aucun mal à donner à souper et à coucher à un voyageur, vous me recevrez c 3 soir chez vous. Tenez, voilà vingt francs d'avance peur ma dépense. Maintenant serrons les genoux, piquez Zéphire, et hâtons-nous d'aller rassurer madame Lucas.

Le jeune homme avait un ton si persuasif, si décidé. des manières si rondes et si gaies, que le paysan ne vit rien à répliquer à sa proposition. De plus, Lucas aimait l'argent, et vingt francs! c'est une somme au village' On presse donc le bidet, et Ton continue à trotter.

Chemin faisant, Lucas adresse de nouvelles questions à son compagnon. — Ah çà ! vous venez donc des environs, car vous vous promeniez sans chapeau? — Parbleu ! je n'ai pas eu le temps de le prendre ; c'est bien heureux que j'aie pu passer un pantalon et un habit!...

— Diable!... est-ce que vous étiez à vous baigner dans un endroit oùs1 que c'est défendu? — Je ne me baignais pas précisément, mais j'étais en effet dans un endroit où il est défendu d'aller. — J1 vois c' que c'est!... vous étiez à chasser sans permission ! — Comme vous dites, père Lucas ; je chassais sur un terrain qui ne m'appartient pas. — Vlà c' que c'est... ces jeunes gens... ça ne doute de rien. Ah çà ! vous chassiez donc sans habit et sans culotte? — Ah! c'est que c'est beaucoup plus commode pour attraper l'oiseau que je chassais. — Ah ! c'est un oiseau!... Hue donc, Zéphire!... Morgue, v'ià une drôle de chasse ! il faudra que vous me l'appreniez, car je n'en avons jamais entendu parler. — Mais, père Lucas. il me semble que Zéphire ne va plus ! — Ali ! dam' ! il n'est pas habitué à porter deux charges. — J'ai une faim dévorante : où demeurez-vous? — A Ermenonville.

— Est-ce ce village que j'aperçois? — Non, ce n'est que Morfontaine ; nous avons encore une lieue et demie a faire.

C qui me chiffonne, c'est que v'ià la nuit... et j'ons peur des voleurs et des loups. — Ne craignez rien, je voua défendrai.

Comme nos voyageurs achevaient cette conversation, ils entendirent le galop de chevaux qui venaient derrière eux. Il faisait déjà très-sombre; on ne pouvait se reconnaître de loin. Le bruit approchait ; les personnes qui galopaient n'étaient plus éloignées de nos voyageurs. Tout à coup le jeune compagnon de Lucas semble saisi d'une crainte subite. — Morbleu! s'écrie-t-il, c'est moi que Ton poursuit!... et vite, mon brave homme, il faut leur échapper !... — Vous que l'on poursuit !... Comment! pour c't'oiseau que vous chassiez en chemise?... — N'importe pourquoi; je vous conterai cela... Allons, il faut absolument gagner du terrain ; ensuite la nuit nous protégera.

Sans attendre l'avis du paysan, le jeune homme pousse, presse, bourre de coups le pauvre cheval, et le force à prendre le galop. En vain Lucas se lamente, jure, crie qu'on va crever sa monture; son compagnon n'écoute rien que le bruit des chevaux qui le poursuivent et qui sont sur le point de l'atteindre. On traverse ainsi Morfontaine. Zéphire ne se possède plus : n'étant pas habitué à un pareil traitement, il se livre à une noble fureur; il regimbe , gambade, rue, brise son mors et emporte ses cavaliers vers une mare où barbotaient tranquillement une douzaine de canards. Lucas crie : — Arrête, arrête ! On crie derrière nos voyageurs : — Arrêtez ! arrêtez ! Notre jeune homme rit et jure en même temps. Enfin Zéphire entre dans la mare ; il s'embourbe, tombe de côté ; les cavaliers en font autant, on roule sur les canards, on en écrase quatre ; on se mouille, on se crotte, on crie, an ne s'entend plus.

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