LA CHAMBRE MYSTÉRIEUSE
Avant huit heures du matin Benoît frappait à la porte de son maître. Gustave se lève, et demande sans ouvrir pourquoi on fait tapage. — M. le c olonel veut vous parler, répond Benoît.
Gustave s'attend à être grondé; il s'habille, ferme à clef sa chambre à coucher, et va chez son oncle. Benoît est très-intrigué de voir que son maître à fermé sa chambre comme la veille, mais cependant il n'ose renouveler ses questions.
— Morbleu! monsieur, dit le colonel en apercevant son neveu, me direz-vous quel vertige vous a passé par la tête hier soir ? Vous sortez d'une maison charmante où l'on vous fait mille politesses sans offrir vos hommages à la maîtresse du logis, que vous laissez là au moment de lui accompagner une sonate!... vous vous sauver comme si le diable était à vos trousses!... vous montez un cheval qui n'a jamais été qu'au brancard... un cheval excellent... qui m'a coûté quarante louis! et pour terminer vos exploits, vous abîmer, vous crevez cette pauvre bête!... vous tombez dans la cour comme un
boulet de quapante-lmit, vous cassez les carreaux de la
loge du concierge; vous effrayez tout le monde!... v< m rendez presque inbécile mon portier (qui Tétait déjà à moitié), et tout cela c'est pour courir à l'olnce... pour manger un pâté, une volaille... pour mettre le fcmffel au pillage, que vous aviez tant d'empressement à revenir ! Je n'y conçois rien; vous aviez pourtant assez biea dîné... — -Mon oncle, il m'a pris en route une fringale insurportable. .. —Eh! mille escadrons!... mange tant que tu voudras, tu en es le maître ; mais il ne faut pas pour tes fringales crever mes chevaux, et mettre ma maison sens dessus dessous! — Mon oncle, est-ce que madame Fonbelle a paru fâchée de mon départ !... — Oh ! elle est trop bonne!... elle a été la première à m'apaiser !... mais tu lui dois des excuses... — Oh!... je lui en ferai, mon oncle... j'irai la voir... — Et il faut, moi, que j'achète un autre cheval!... J'avoue que je te croyais quelque amourette en tête!... et je pensais que tu nous avais quittés aussi brusquement pour aller courtiser quelque minois chiffonné!,., mais j'ai été bien surpris en rentrant d'apprendre que tu étais arrivé ici, ventre à terre, pour souper!... Peste! quel appétit!... Ah ! je t'en prie, une autre fois mets un pâté et des brioches dans tes poches, afin de ne plus t'exposer à me jouer le même tour.
Gustave quitte son oncle. En retournant à sa chambre. il rencontra Benoît, auquel il appliqua quelques soufflets pour lu; apprendre à rendre compte de sa conduite à son oncle. Benoît pleura en protestant que Fidèle était le seul coupable, parce qu'il avait été tourner auprès du colonel en tenant encore dans sa gueule une partie de la volaille qu'il avait volée sur le carré.
Gustave, après avoir embrassé Suzon,prit un cabriolet et se rendit chez M. de Grancière. Il vit Eugénie, et s'excusa sur son départ de la veille. On reçut ses excuses, mais on le plaisanta sur son rendez-vous . Gustave crut s'apercevoir que madame Fonbelle était piquée; il en
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éprouva une secrète joie, il se flattait déjà de ne point lui être indifférent; mais malgré le plaisir qu'il goûtait dans sa conversation, il abrégea sa visite et fut de retour à l'hôtel avant quatre heures.
11 se hâta de se rendre auprès de Suzon, et ne la quitta plus de la journée. Il fit venir dans sa chambre tout ce qu'il fallut pour le dîner de la petite. Benoît avait été assez corrigé pour n'avoir plus envie de parler ; d'ailleurs il ne passait jamais l'antichambre de son maître.
Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi : Gustave ne quittait l'hôtel que pour aller voir madame Fonbelle, qui était revenue à Paris avec son père, la saison de la campagne étant passée. Hors ses visites à Eugénie, Gustave ne quittait point Suzon ; il ne sortait de sa chambre que pour déjeuner et dîner avec son oncle lorsque celui-ci mangeait chez lui.
Le colonel était émerveillé de la conduite rangée de Gustave ; il lui faisait même quelquefois la guerre sur son amour démesuré pour le travail. — Mon ami, disait M. Moranval à son neveu, il ne faut pas donner toujours dans les extrêmes : jadis tu étais étourdi, coureur, tu faisais le diable toute la journée; maintenant, tu t'enfermes dans ta chambre et tu n'en bouges plus !... tu travailles trop!... tu te rendras malade!... et la preuve, c'est que malgré ta sagesse et ta conduite régulière, eli bien ! tu n'engraisses pas du tout : au contraire, tu as une mine pâle, allongée, des yeux creux.... cernés!... on croirait à te voir que tu passes toutes les nuits au bal ou en bonnes fortunes! . . . — Mon oncle, l'étude fatigue aussi beaucoup — Eh! morbleu! n'en fais pas tant! voilà ce que je me tue à te dire. Viens avec moi dans le monde, et ne t'enferme pas dans ta chambre pour désécher sur des livres et du papier!
Le temps devait agir plus efficacement que les conseils du colonel ; Gustave tenait encore souvent compagnie à Suzon; mais, pour passer les heures qu'on ne peut pas employer sans cess-.e à faire l'amour (malgré l'envie qu'en
auraient ces dames et ces demoiselles), Gustave enseignait à lire et à écrire il la petite, qui n'avait en que quelques leçons du maître (L'école d'Ermenonville (lequel
if était pas de première force), et qui, pour plaire à son bon ami, étudiait tout le temps qu'elle était seule. Ces moments devenaient chaque jour plus longs. Suzon était bien gentille, bien douce, bien aimante; mais Gustave La voyait tant qu'il voulait; il la retrouvait la nuit, il était accablé de ses caresses, et près d'elle il consultait souvent sa montre et inventait des prétextes pour sortir. C'était près de madame Fonbelle qu'il retournait : là il trouvai! le temps trop court. Eugénie, cependant, ne recevait qu'en plaisantant les hommages de Gustave ; elle riait quand il soupirait, elle changeait de conversation lorsqu'il parlait de ses sentiments ; elle se moquait de lui lorsqu'il était triste et rêveur. Mais, à travers cette conduite un peu coquette, Gustave découvrait des mouvements de sensibilité, de tendresse, qu'on cherchait à lui cacher, mais qu'on ne dérobe pas facilement à l'œil d'un amant.
Suzon n" adressait jamais un reproche à Gustave sur la fréquence de ses absences ; elle soupirait lorsqu'il s'éloignait, elle pleurait lorsqu'il était longtemps sans revenir; mais dès qu'elle l'entendait entrer dans la première pièce, elle se hâtait d'essuyer ses yeux, elle renfonçait ses larmes et n'offrait à Gustave qu'un visage doux et riant.
Le colonel savait que son neveu allait souvent chez M. de Grancière; il voyait naître avec joie l'amour de Gustave pour Eugénie, il ne doutait pas que cette nouvelle passion ne fût cause du changement heureux qui s'était fait clans la conduite de son neveu. 11 avait parlé a son ami de ses désirs, de ses espérances, et M. de'Gran- ,'ière avait répondu que sa fille était entièrement maîtresse fle faire ses volontés et de se remarier si bon lui semolait. — D'après cela, dit le colonel, les choses iront comme Vie souhaite: car Gustave doit plaire à Eugénie, il a tout
»ce qu'il faut pour cela : et elle l'épousera, parce qu'elle est trop honnête pour lui céder sans être sa femme, et qu'il est ennuyeux de refuser toujours ce qu'au fond on désire soi-même accorder.
Suzon avait, d'après les désirs de Gustave, écrit une lettre à ses parents, contenant les expressions de son repentir pour le chagrin que sa fuite avait dû leur •causer; elle rejetait sa faute sur Féloignement qu'elle ressentait pour Nicolas qu'on voulait lui faire épouser; elle disait être placée à Paris, mais elle ne donnait au- -cune adresse pour qu'on lui fit réponse, car elle craignait qu'on ne vint l'arracher d'auprès de celui qu'elle ne voulait pas quitter.
Un matin, que, contre son ordinaire, le colonel se promenait dans sa cour, examinant un cheval qu'il avait acheté nouvellement, il crut entendre du côté de la remise prononcer le nom de son neveu. Il approche contre le mur, s'arrête sans être vu, et entend la conversation suivante entre Benoît et son père qui nettoyaient le cabriolet du colonel.
— Tu dis donc, mon garçon, que M. Gustave ne veut plus qu'on entre dans sa chambre?... — Non, certes, papa, il ne veut pas!... il me l'a même bien défendu !... — Et qui est-ce donc qui fait son lit... qui nettoie chez lui?... — Ah! dam', je n'en sais rien... il a acheté deux colombes à ce qu'il m'a dit, et il s'amuse à les apprivoiser. . . C'est avec ses oiseaux qu'il joue toute la journée, pendant que son oncle croit qu'il travaille... — Bah!... il élève des oiseaux... à son âge!... C'est donc ça, Benoît, que je vois queuquefois des objets passer derrière les rideaux de sa fenêtre quand il est sorti... — Oh ! c'est ça ! mais il faut que ces oiseaux-là mangent fièrement et boivent du vin ; car M. Gustave en fait une jolie consommation!... Et des pâtés!... des volailles!.,, des fruits!... des gâteaux!... —Mais, Benoît, ne serait-ce pas plutôt un singe qu'il élèverait en cachette pour i'aire une surprise à M. le colonel pour ses étrennes?...
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— &h! c'est possible!... Oui, ça doit être nu ou dniv singes!... car j'entends aussi quelquefois remuer des chaises... et c'te fois entre autres que j'ai cru que c'était un voleur !... A coup sûr des oiseaux n'auraient pas fait ce bruit-là!... Je serais bien curieux de savoir au juste ce que c'est. — Et niui aussi.
— Parbleu! je le saurai, moi, dit tout bas le colonel en s'éloignant de la Eternise... Des singea auquels il l'aui des volailles et du vin ! ... Oh ! il y a quelque cho*e làdessous. Et cet amour extraordinaire que Gustave avait pris pour l'étude!... aurais-je été sa dupe?... voyons cela.
Le colonel n'était pas homme à différer de s'éclaircir sur un tait aussi singulier, et qui lui faisait concevoir mille soupçons. Il monte à la chambre de Gustave; il veut entrer, la porte est fermée à clef. — Allons, dit-il, Benoît ne ment pa-. Mais je verrai ce que Ton veut dérober à tous les yeux.
Il deseend, et fait venir le valet de son neveu.
— Où est ton maître, Benoît? — Monsieur, il est sorti.
— As-tu la clef de sa chambre? j'ai besoin d'y aller prendre quelque chose... — Moi... monsieur?... non, je ne l'ai pas.
Benoît rougit et se trouble. — Allons, calme-toi, lui dit Moranval, je sais que tu n'es pour rien dans les folies de mon neveu ; il te trouve trop bête pour te prendre pour confident. — C'est vrai monsieur le colonel. — Va me chercher des pinces, un crochet... — Si monsieur le colonel voulait un serrurier?... — Non, je m'en passerai ; fais ce que je te dis, et tais-toi !
Benoit apporte au colonel ce qu'il demande, et suit M. Moranval, qui monte à l'appartement de son neveu r mais, arrivé devant l'antichambre, le colonel se retourne et ordonne à Benoît de s'éloigner, ce que celui-ci fait à regret, car il est très-curieux de voir ce qu'il y a dans la chambre à coucher de son maître.
Le colonel sait plutôt enfoncer une porte que forcer
une serrure : cependant il remue si bien celle de la chambre de Gustave, qu'il parvient à détacher les vis : le pêne cède... il est dans la chambre mystérieuse.
Mais il regarde en vais de tous côtés, il n'aperçoit ni shlge ni oiseaux : cependant des vêtements qui ne peuvent appartenir à Gustave sont placés sur le pied du lit. — ïl y a une femme ici, dit le colonel ; mais par où diable a-t-elle passé?...
En achevant ces mots, ses regards tombent sur une encoignure entre la cheminée et la fenêtre où Suzon s'était blottie en mettant un fauteuil devant elle. Le colonel aperçoit la petite ; il reste immobile devant la jeune tille, qui, de son côté, n'ose pas lever les yeux.
— Que diable faites-vous là, ma petite?... dit enfin le colonel en recouvrant la parole . Mais Suzon fermait les yeux et ne bougeait pas. Le colonel dérange le fauteuil et prend la main de la jeune villageoise qui tremble comme la feuille.
Allons... rassurez-vous... je ne vous mangerai point... Répondez -moi, petite, et surtout dites la vérité... — Oui. monsieur. — Que faites-vous dans la chambre de mon neveu? — Je demeure avec lui!... —Ah ! vous demeurez avec lui!... Je ne vois qu'un lit dans cette chambre. — Je couche avec lui, monsieur. — C'est fort bien !... Et depuis quand dure ce beau ménage?... — Depuis six semaines, monsieur. — Quoi! depuis six semaines vous êtes dans cette chambre!... vous ne sortez jamais? — Oh ! non, jamais, monsieur; j'avais trop peur d'être vue! — Que faites-vous donc toute la journée?... — Quand il est là, je le regarde, je lui parle, je l'embrasse... Quand je suis seule, j'apprends à lire et à écrire. — Mais, morbleu ! vous devez être seule souvent, car depuis quelques jours il sort beaucoup, et ce genre de vie ne vous ennuie pas? — Non, monsieur ; je pense toujours à lui, je l'attends toujours... et je sais bien qu'il reviendra.
Le colonnel considère Suzon : sa grâce, sa naïveté dé-
sarment sa colère : il recommence ses questions : — Ofl avez-vous fait la connaissance démon neveu? — A Ermenonville, monsieur ; il a logé chez nous. — Ah ! il a logé chez vos parents; et pour prix de leur hospitalité, il a séduit et enlevé leur lllle ! — Oh ! il ne m'a ni séduite ni enlevée, monsieur ; celas' est fait tout seul!... J'ai étédans sa chambre, par hasard, et puis nous nous sommes aimés de suite... — Et vous avez tout de suite couché ensemble?— C'est vrai, monsieur. — Allons il me parait <m"à Ermenonville cela se mène aussi rondement qu'à Paris. Mais pourquoi avez-vous quitté votre pays, votre famille ? — Ah ! monsieur, on voulait me marier à Nicolas Toupet, que je n'aime pas du tout!... J'aurais été bien malheureuse... et puis, je pensais tous les jours à M. Gustave, et je mourais de chagrin de ne plus le voir... — Et votre mère, si elle mourait du chagrin que lui aura causé l'abandon de sa tille?... Si votre fuite la conduisait au tombeau?... — Ah ! monsieur?... ne me dites pas cela.
Suzon se mit à sangloter. Le colonel était vivement ému : il se promenait dans sa chambre, frappait du pied, regardait Suzon, s'arrêtait et jurait après son neveu.
Au bout d'un moment, il revint vers la petite, et lui prit la main :
— Allons, mon enfant, calmez-vous, ne pleurez plus, et écoutez-moi. Je ne vous ferai point de reproches sur votre conduite ; vous n'en avez pas senti vous-même toute l'inconséquence... vous avez agi d'après votre cœur; et, quoiqu'on dise qu'il faut toujours se laisser guider par lui, le vôtre ne vous a fait faire que des sottises. Vous ne pouvez pas demeurer ici... c'est déjà beaucoup d'y être restée six semaines. Allons, mille escadrons! ne pleurez pas ainsi, ou je me fâche . . Vous allez quitter cet hôtel... — Ah !. monsieur!... prenez-moi pour votre domestique... je vous servirai, je travaillerai... — Non pas, pardieu !... une bonne comme tous mettrait mon hôtel sens dessus dessjus !... Et croyez-vous que Gustave serait content de vous voir mêlée parmi mes gens? Non, mon enfant, il
faut sortir de cette maison : il n'y à point a revenir là-dessus. Voulez-vous maintenant rester à Paris, ou retourner chez vos parents? — Ah! monsieur, ne me renvoyez pas au village, on me ferait épouser Nicolas pour me punir. — Morbleu ! vous détestez bien ce Nicolas ; et cependant si vous ressembliez aux femmes de Paris, cela ne vous empêcherait pas de. . . mais il n'est pas question de cela. Vous ne retournerez pas à votre pays, j'y consens : mais je vais vous placer quelque part, et vous écrirez à votre mère où vous serez. Voyons... où diable pourrai-je vous placer ?. .. — Cela m'est égal, monsieur ; puisque je ne serai plus avec lui, je ne puis plus êtreheureuse. .. — Bah ! bah ! propos d'enfant que tout cela... L'amour passe, ma petite ; et si vous aviez plus d'expérience, vous sentiriez que celui de Gustave est déjà . . Enfin, l'amour ne fait pas vivre, et il faut songer à votre avenir. Mon neveu est un étourdi qui vous aurait laissé moisir votre jeunesse dans sa chambre... tandis que lui... Ah ! morbleu ! les hommes ne méritent guère les pleurs que vous répandez pour eux.
Le colonel ne sait à quoi se décider; il cherche ce qu'il pourra faire de Suzon, qu'il ne veut pas et qu'il ne peut point garder à l'hôtel, mais dont il a résolu de prendre soin, parce qu'il a reconnu que, tou;. en demeurant dans la chambre d'un garçon, la jeune villageoise a moins d'expérience que n'en ont certaines demoiselles qui habitent avec leurs parents. Suzon ne dit plus rien; elle regarde timidement M. Moranval, et attend qu'il dispose de son sort Le colonel sort de la chambre à coucher, et ouvre la porte de l'antichambre pour appeler Benoît... mais il n'a pas besoin de prendre cette peine : le portier et son fils sont collés contre l'escalier, attendant que le colonel sorte de chez son neveu avec les curiosités qu'ils brûlent de voir.
M. Moi anval les regarde avec sévérité : — Que faitesvous là? leur dit-il brusquement. —Monsieur le colonel.., nous... nous... attendons vos ordres, répond le portier
en étant respectueusement son bonnet d3 coton. - Dites plutôt que vous attendez que je sorte de cet appartement pour y entrer vous-mêmes, et voir le singe que mon neveu tient renfermé... — C'est donc un singe, monsieur le colonel ?... —Allez à votre loge; je n'aime pas les indiscrets.
Le colonel pousse le portier, qui pousse son fils; et tous deux s'éloignent, confus d'avoir été surpris et mécontents de ne rien savoir.
M. Moranval se rend chez madame Duval, femme
chargée de soigner le linge de la maison, et qui demeure
huis une petit chambre de l'hôtel. Madame Duval n'est
ni curieuse, ni bavarde , aussi depuis dix ans elle sert le
colonel.
— Madame Duval, dit le colonnel en entrant dans la chambre de la vieille ouvrière, j'ai une jeune fille à placer; indiquez-moi quelque boutique où le genre de commerce que l'on y fait n'expose pas une fillette à courir sans cesse les rues de Paris ou à entendre les quolibets des acheteurs.
— Monsieur le colonel, répond madame Duval après avoir réfléchi un moment, je ne connais que madame Henry, mercière, rue aux Ours ; c'est elle qui me fournit ce dont j'ai besoin pour l'hôtel, et justement elle me demandait l'autre jour si je pourrais lui procurer quelqu'un. — Et votre madame Henry est honnête? — Oui, monsieur; c'est une femme veuve : elle est jeune, gaie, elle va le dimanche au spectacle; mais du reste elle est sage, et ne reçoit point de gens suspects... — Fort bien !... Je ne veux pas d'ailleurs placer cette petite dans un couvent, nichez quelque prude revêche!... Je veux qu'elle s'occupe et qu'elle s'amuse ensuite, rien de plus juste. Madame Duval, allez me chercher un fiacre, et disposezvous à m'accompagner chez madame Henry. — Mais, monsieur le colonel, il faudrait au moins la prévenir... — Cela n'est pas nécessaire. Elle vous connaît? elle doit me connaître de nom, au moins, puisqu'elle fournit ma
maison, et cela doit suffire. Allez, madame; vous ferez entrer le nacre dans la cour, et il s'arrêtera tout contre l'escalier du milieu.
Madame Duval sort. Le colonel remonte près de Suzon. — Allons, ma petite, faites un paquet de ce qui vous appartient, et disposez-vous à me suivre. — Quoi ! monsieur... aujourd'hui ?... — Tout de suite — Mais il faut que je lui dise adieu... — Non pas, cela serait fort mal vu ;
il faut au contraire vous éloigner avant son retour.
Ah! mon Dieu !... que dira-t-il lorsqu'il ne me trouvera plus?... — Je lui dirai que c'est moi qui vous ai emmenée. — Il aura bien du chagrin !... — Il sentira que j'ai eu raison. — Il sera bien en colère !.. ... ---Parbleu je voudrais voir cela.
Suzon pleure, se désole; elle demande à attendre Gustave. Le colonel est inexorable. — Mais au moins, monsieur, dit-elle en sanglotant, viendra-t-il me voir?... Lui •direz-vous où je serai? — Oui, dit le colonel qui ne veut pas la désespérer tout à fait ; oui, mon enfant, vous le reverrez si vous êtes plus raisonnable, si vous vous conduisez bien.
Cette assurance calme un peu la douleur de Suzon ; elle essuie ses yeux, fait un petit paquet de ce que Gustave lui a acheté depuis qu'elle est avec lui, et attend les ordres de M. de Moranval.
Une voiture entre dans la cour et s'arrête tout contre l'escalier. — Descendons, dit le colonel. Il prend Suzon par la main : elle tourne encore ses regards vers cette chambre qui était pour elle l'univers ; son sein se gonfle, ses genoux faiblissent ; mais elle retient ses pleurs, de crainte d'irriter le colonel.
Le lîacre est en bas, la portière est ouverte, le colonel fait monter la petite; il se place près d'elle, et mit mettre madame Duval de F autre côté. Il ferme les glaces, et ordonne au cocher de les mener rue aux Ours. La voi- «ure sort de l'hôtel ; MM. Benoît père et fils sont dans la tfue en face de la porte; ils lèvent la tète, tendent le cou
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pour découvrir ce qu'on emmène dans ie liacre. mai» Suzon e.^t radiée par madame Duval et le colonel ; ils en sont pour leurs œillades et quelques eclaboussures.
On arrive chez madame Henry. La mercière est bien surprise de voir entrer chez elle le colonel Moranval, nndame Duval et une jeune tille qui aies yeux rouges et peut à peine se soutenir.
— Madame, dit le colonel, vous avez demandé une tille de boutique à madame Duval, je vous en amène une. Elle est fort triste, comme vous voyez, mais elle vous contera ses petits chagrins ; vous la plaindrez d'abord,, vous lui parlerez raison ensuite, et avec le temps tout cela s'arrangera. Je vous recommande mademoiselle Suzon, à laquelle je m'intéresse beaucoup. Comme elle ne sait encore rien faire et qu'il faudra que vous preniez la peine de la former, voilà vingt-cinq louis pour l.i première année de sa pension. Répondez, madame, cela vous convient-il ?
— Monsieur, dit madame Henry un peu étonnée de la promptitude avec laquelle le colonel traitait les affaires, certainement votre recommandation et celle de madame Duval suffisent pour que je reçoive mademoiselle chez moi... èi toutefois elle veut bien y rester. — Oui, madame, dit Suzon en soupirant, je ferai tout ce qu'on voudra.
— Allons, voilà qui est terminé, dit le colonel à madame Henry, je vous recommande de nouveau cette enfant , qui n'a que le défaut d'être trop sensible. Au revoir, petite : madame Duval me donnera souvent de vos nouvelles, et si vous vous conduisez bien, je ne vous abandonnerai pas. Adieu ! demain vos parents sauront que vous êtes dans un lieu où vous n'avez point à rougir.
Le colonel s'éloigne, laissant Suzon chez madame- Henry. Nous retrouverons plus tard la petite villageoise : sachons d'abord ce que faisait Gustave pendant qu'on lut enlevait sa compagnie de nuit.
Notre héros avait passé une partie de la journée chez
madame Fonbelle. Lorsqu'il revint à l'hôtel, messieurs Benoît père et fils étaient dans sa chambre, dont ils faisaient la visite. En voyant le fiacre s'éloigner avec le colonel, les deux domestiques avaient calculé qu'ils auraient le temps de monter à 1' appartement de M. Gustave : ils avaient trouvé ouverte la porte de la chambre mystérieuse, et ils cherchaient dans tous les coins s'ils apercevaient quelque chose qui pût les mettre sur la voie de ce qu'on tenait caché dans cette pièce.
Gustave monte chez lui ; il trouve avec étonnement la porte de sa chambre ouverte ; il croit que c'est un oubli de sa part. Il entre... mais, au lieu de Suzon, il voit le portier furetant dans une grande armoire, et Benoît à genoux regardant sous le lit.
— Que faites-vous ici ? s'écrie Gustave... comment y êtes-vous entrés?... Répondez donc, misérables !
Le portier et son fils ne trouvaient pas d'excuse, et restaient muets. Gustave prend Benoît par une oreille, le secoue vivement : --Me diras-tu, drôle, où elle est maintenant?... — Où elle est, monsieur?... — Oui, qu'en a-t-onfait?... — Ce qu'on a fait de quoi? monsieur, nous n'avons pas aperçu vos colombes !... — Ce sont elles que je cherchais, monsieur, dit le portier en tremblant. — Mais enfin qui a ouvert cette porte?... — C'est monsieur votre oncle, mais il est entré tout seul... Il a fait venir un fiacre... — Et il l'a donc emmenée?... — Apparemment, monsieur. Il a emmené quelque chose, bien sûr. mais nous n'avons rien pu voir. — Sortez...
Le portier et son fils ne demandent pas mieux que de s'en aller. Gustave cherche dans sa chambre si Suzon a laissé quelque écrit ; mais il ne trouve rien ; c'en est fait, Suzon est perdue pour lui! Mais il ne l'aimait plus, direz-vous, il s'ennuyait auprès d'elle, il la quittait pour Eugénie... Oui, quand Suzon était chez lui, il n'éprouvait plus avec elle ces transports, cette ivresse qui caractérisent l'amour ; il la délaissait une partie de la journée ; à peine revenu près d'elle, il cherchait un motif pour la