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CHAPITRE XVI

LA JOURNEE ATX CONTRARIÉTKS

11 était tard lorsque Gustave s'éveilla. Suzon dormait encore : faire onze lieues à pied, et coucher avec son doux ami ! double raison pour avoir besoin de repos. Notre héros considérait la pauvre petite qui, pour venir le trouver, avait abandonné amis, parents, et le village où elle était née : Gustave faisait, sans le vouloir, des réflexions mélancoliques : l'avenir de Suzon l'inquiétait.

On frappe à la porte de F antichambre. Gustave, se lève doucement pour ne pas réveiller Suzon, et va demander : — Qui est là ? — C'est moi, monsieur, répond Benoît. — Que me veux-tu ? — Comme d'ordinaire monsieur se lève à huit heures, et qu'il en est bientôt dix, je craignais que les voleurs n'eussent tué monsieur... et puis monsieur le colonel vous attend pour déjeuner... — C'est bon. je vais y aller. — Est-ce que monsieur ne me donne pas son habit et ses bottes? — Plus tard; laisse-moi tranquille.

Gustave revient près de la petite, qui dort toujours. Il ne sait ce qu'il doit faire : son oncle l'attend, il faut se rendre près de lui... Mais que fera Suzon?... Elle ne peut passer la journée à dormir: il faut qu'elle déjeune, qu'elle dîne... Et Benoît, qui tous les jours fait la chambre et le lit de son maître, comment lui cacher Suzon ? Si Benoît n'était pas un sot, on le mettrait dans la confidence, et il pourrait servir les jeunes gens ; mais il n'y a pas moyen de se servir de lui.

Non-seulement il est bête, mais il est bavard, indiscret : il ne pourrait se cacher avec son père, et le portier une fois instruit; c'était comme si l'on eût fait tambouriner la nouvelle dans 1 hôtel.

— Diable!... disait Gustave eu s'habillant, c'est embarrassant!... fort embarrassant!... Commençons par nous rendre près de mon oncle : fermons à clef la porte de ma chambre à coucher, et défendons à Benoît de parler de cette circonstance... Nous verrons ensuite avec Suzon ce que nous devons faire.

Gustave, étant habillé, dépose un baiser sur les lèvres de sa jeune amie, qui est toujours plongée dans un profond sommeil, puis sort, ferme à double tour la porte de sa chambre à coucher, dont il met la clef dans sa poche, et se rend chez le colonel. Il trouve, devant son antichambre, Benoît qui l'attend sur le carré.

— Benoît, tu n'entreras pas dans ma chambre... — Tiens!... — Je n'ai pas besoin que tu mettes tout en désordre chez moi .. D'ailleurs... j'ai acheté deux colombes que je veux apprivoiser, et tu les effaroucherais!...— Oh! que non, monsieur; oh! je me connais en volatiles !... — Je ne veux pas que tu y tonches...

— Mais votre lit, monsieur, est-ce que vous apprendres aux colombes à le faire? — Je le ferai moi-même; cela m'amusera. — Ah ben! par exemple!... —Et je te défends de parler de cela devant mon oncle ni à personne de la maison... sinon... tu sais, Benoît, que tes oreilles su tirent facilement?... — Oh! monsieur... je ne parlerai pas . . . vous êtes bien le maître de faire votre lit si ça vous amuse!... — C'est bien heureux! — Ça fait que j'aurai moins de besogne!... v'ià tout... et si monsieur veut battre ses habits et décrotter ses bottes?... — Non pas : tu peux entrer dans mon antichambre; tu y trouveras tout cela.

Gustave monte chez son oncle, qui l'attendait pour déjeuner. Le colonel était en grande tenue; Gustave n'y fit pas d'abord attention ; mais, après le déjeuner, il fut surpris d'entendre son oncle s'informer si l'on avait mis le cheval à son cabriolet.

— Vous allez sortir, mon oncle? — Oui, Gustave, et tu vas venir avec moi?... — Comment! moi?... — Sans

doute, tu vas m' accompagner ; y ne vois rien là qui soi1 capable de le faire ouvrir de ^i grands yeux!.. - Mais, mon oncle... je voulais ce matin travailler à.. "-—Peste! quel amour du travail! mais tu as toujours le temps. Tu peux l'aire demain ce que tu comptais faire aujourd'hui. Cependant... si cela vous était indifférent, je préférerais...

— Non pas, je veux que tu viennes avec moi... Allons, le cheval est mis, partons.

Gustave suit son oncle d'assez mauvaise humeur, mai • il espère en être quitte pour quelques visites; pendant ce temps, Suzon achèvera de se reposer, et, comme ils ont passablement soupe la veille, elle attendra facilement le retour de Gustave.

On monte en cabriolet. Le colonel conduit, et Gus voit avec inquiétude que Ton traverse la ville sans s'arrêter, et qu'on se dirige vers la barrière de l'Etoile :

— Mais que faites-vous donc, mon oncle? dit-il avec impatience, vous allezsortir de Paris?... — Je sais où je vais, mon neveu. — Comment ! vous me menez à la campagne?... — Je te mène dans une maison charmante où tu t'amuseras, j'en suis certain. — Et moi j'en doute...

— C'est ce que nous verrons... D'ailleurs, tu peux bien me sacrifier une journée... — Comment, une journée!...

— Ce soir tu me remercieras... — Ce soir! mais vous comptez donc me garder jusqu'à ce soir?... — Peut-être même passerons-nous la nuit chez M. de Grancière. — Passer la journée... la nuit?... eh! non. assurément.

Gustave étouffait de dépit, d'impatience, d'inquiétude; il voulait sauter hors du cabriolet et laisser là son oncle: cependant quelques réflexions sages le calmèrent un peu. Il ne pouvait ouvertement désobliger et contrarier son oncle. En se jetant sur la route, il pouvait se blesser et ne pas revenir plus vite à Paris ; il fallait donc prendre patience et attendre une occasion favorable pour s'esquiver de chez M. de Grancière.

— Ah! Suzon! pauvre Suzon!..-. qu< vas-tu penser!... que vas4u faire toute la journée !... Mais je lui conterai

ce qui m'est arrivé, je r embrasserai ; elle oubliera facilement les maux passés... et elle trouvera dans mes bras le dédommagement des chagrins de la journée.

C'est ainsi que Gustave cherchait à se consoler et à prendre patience. Le colonel lui racontait les exploits de M. de Grancière, son ancien camarade et compagnon d'armes ; mais M. de Moranval perdait son éloquence à tracer le tableau des batailles, des assauts, des escarmouches où il s'était trouvé avec son ami; Gustave n'entendait rien de ce que lui disait son oncle; il ne pensait qu'à Suzon, qui, pour lui, allait passer la journée sans dîner.

— Men oncle, est-ce que nous ne sommes pas bientôt arrivés? dit Gustave, interrompant le colonel au milieu d'un récit animé . — Eh ! morbleu ! c'est comme cela que tu t'intéresses a mes dangers... quand je suis entouré d'ennemis et blessé à la tête... — Mais, mon oncle, vous vous portez bien... nous ne sommes plus sur le champ de bataille... et nous avons déjà passé Courbevoie... — Que diable as-tu donc aujourd'hui?... je ne t'ai jamais vu si pressé d'arriver... — Mon oncle... j'ai des inquiétudes dans les jambes... et la voiture me fait mal... — Si tu avais été, comme moi, douze heures blessé sur le champ de bataille, au milieu des morts et des mourants, tu ne te plaindrais pas des inquiétudes dans les jambes!... Tu as aussi des vapeurs, sans doute?... Allons, calme-toi. nous voici arrivés; cette belle maison, à droite, est celle de M". Grancière.

Gustave calcule qu'ils sont à peu près à deux lieues et^ demie de Paris; mais avec un bon cheval, on peut faire ce trajet en moins d'une heure.

On descend devant Une jolie maison de campagne. Le domestique fait entrer le cabriolet dans la cour. — Ne dételez pas, lui dit Gustave. — Si fait, si fait, dételez, dit le colonel : parbleu! le cheval aura le temps de se reposer.

Gustave se mord les lèvres, et suit sou oncle en enra-

géant. On entre dans le salon, où le colonel présente son neveu à son ami... M. de Grancière est un homme aimable qui fait beaucoup de politesse à Gustave, el auxquelles celui-ci répond par quelques n Buite,

prononcés d'un air distrait.

— Mon ami, dit le colonel à M. de Grande] , prie de pardonner à mon neveu: mais il a des jou] il ne sait ce qu'il dit. et ma fui, je te L'ai* amené dans un de ses mauvais moments.

Cette plaisanterie fait rougir Gustave; il B'eftbrc modérer son impatience et de prendre sur lui de cases tourments. Une jeune femme d'une tournure élégante, d'une figure charmante, entre alors dans le salon : — Voilà ma fille, dit M. de Grancière, ma clière Eugénie, que je vous présente.

Le colonel pousse Gustave, alors occupé à regard- r dans les jardins, pour qu'il salue la iille de son ami. Gustave se retourne et se trouve devant une femme jeune et jolie; on ne veut pas par gauche

auprès d'une personne qui parait réunir le bon ton à la beauté et aux grâces. Notre héros redevient aimable, enjoué, galant : il reprend tous ces avantages. Le colonel sourit ; il s'approche de son neveu. — Eh bien ! lui dit-il, es-tu toujours fâché de m'avoir suivi?... Gustave ne répond rien : il admire la charmante Eugénie; mais il soupire, il se retourne, il pense à la pauvre Suzon.

Plusieurs habitants de la ville arrivent; Gustave remarque qu'ils tiennent des bouquets et les présentent à la belle Eugénie. — Il y a donc une fête ici? demandet-il à son oncle. — Oui, la fête de madame Fonbelle. — Qu'est-ce que c'est que madame Fonbelle? — C'est la fille de M. de Grancière, Eugénie. — Ah ! elle est mariée? — Non, elle est veuve, et possède quinze mille livres de rente. .Non-seulement elle est jolie, mais elle est sage, bonne et remplie de talents et d'esprit... Que dis-tu de tout cela. Gustave? — Je dis. mon oncle, qu'il faut se méfier de ces îeunions de toutes les qualités; je suis

certain que vous flattez un peu le tableau! — Tu verras bientôt qu'il est loin du modèle. — Et pourquoi donc, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas présenté plus tôt à madame Fonbelle? — Parce qu'elle habitait en Touraine, et que je ne voulais pas t'envoyer là pour que tu t'y conduisisses comme chez ce pauvre de Berly. Oh! je sais ce dont tu es capable.

La société se rendit dans les jardins avant le moment du dîner. Gustave cherchait un moyen honnête pour s'en aller, mais il n'en trouvait pas. Sortir brusquement d'une maison où il était reçu pour la première fois aurait été manquer à toutes les bienséances. — Il faut absolument dîner ici, disait-il en lui-même ; mais après dîner je feins une indisposition. .. un rendez-vous... ou bien je ne dis rien du tout, et je me sauve sans être vu. Mon oncle criera, se fâchera, tant pis!... Et madame Fonbelle... que pensera-t-elle de moi?... que je suis un original... un homme sans usage, sans politesse!... Il est bien désagréable d'être jugé ainsi par une femme charmante. Mais ma petite Suzon m'attend... elle n'a pour dîner et déjeuner que le restant de notre poulet d'hier... et il ne restait que la carcasse... Il est vrai que Suzon m'adore ; et quand on est bien amoureux, on se nourrit de souvenirs et d'espérance.

Gustave se promenait dans une allée du jardin en faisant ces réflexions. Il aperçut madame Fonbelle, et s'approcha d'elle dans l'espoir de trouver le temps moins long en causant avec cette femme, dont son oncle faisait un portrait si flatteur. Il était bien aise aussi de paraître aimable, et devant s'en aller brusquement le soir voulait laisser quelques regrets : F amour-propre ne s'endort jamais.

La fille de M. de Grancière était bien séduisante • de l'esprit, des grâces, de l'enjouement, un peu de coquetterie, beaucoup de sensibilité, telle était Eugénie. Gustave lui témoigna le plaisir qu'il aurait à cultiver sa connaissance. Eugénie l'assura qu'il serait toujours le

bienvenu, soit à Paris, soit à la campagne ; elle reçut ses compliments en souriant, mais ne voulut point admettre ses excuses pour le soir. — Non, monsieur, dit-elle, vous ne nous quitterez pas ainsi. Vous manquerez pour ce soir un rendez-vous, sans doute fort agréable, mais vous ferez ce sacrifice, et je vous en saurai beaucoup de gré.

Que dire à une femme charmante qui vous retient avec tant d'amabilité et pour laquelle on éprouve déjà... Eh quoi! de l'amour? allez-vous dire. Que voulez- vous! ce diable de Gustave a un cœur qui s'embrase si facilement... et madame Fonbelle a tant de charmes ! Mais Suzon... cette pauvre Suzon qui a tout quitté pour lui!.. Oh! rassurez-vous, lecteur, il aime toujours Suzon; il n'a point oublié Julie ; il rit encore avec Lise ; et ne croyez pas que mon héros soit un être imaginaire... presque tous les hommes lui ressembl nt . Nous ne sommes plus au temps où l'on n'aimait qu'une belle (si toutefois ce temps a existé) ; nous avons fait de grands progrès dans la galanterie : nous aimons le beau sexe généralement parlant. Vivent les Français pour faire l'amour! Laissons les Allemands soupirer, se promener et admirer en silence avec leur amie « la goutte de rosée tombant sur la « dernière feuille d'automne; le vent du soir murmurant « dans les rochers et portant à l'oreille d'un cœur pas- <( sionné le soupir amoureux échappé d'une bouche brû- « lante, et la lune répandant sur la terre cette teinte « douce et mélancolique qui élève et transporte dans les « régions éthérées une âme exaltée et contemplative ! »

Laissons les Anglais se brûler la cervelle ou se pendre avec leur amante; les Hollandais fumer au nez des femmes, et envoyer des bouffées de tabac en guise de compliments; les Turcs enfermer de jolis minois sous la garde de vilains eunuques toujours prêts à présenter le poignards ou le cordon ; les Espagnols passer la moitié de leur vie à pincer de la guitare et à donner des sérénades; les Russes faire l'amour à coups de bâton; les

Ecossais vendre leur femme au marché; les Indous pren dre une épouse âgée de dix ans; les Arabes se cacher h visage et montrer leur derrière ; les Hottentots se pein dre le corps pour plaire ; les Malais s'aplatir le ne? et s'allonger les oreilles; laissons les Italiens attirer sui leur beau pays le feu qui brûla jadis Sodome et Gomor rhe, et qui, au lieu de tomber du ciel, sort maintenant des flancs du Vésuve.

Laissons... laissons tout cela, me direz-vous, et rêve nons à Gustave, que nous avons laissé près d'Eugénie. Que fait-il maintenant? 11 donne la main à madame Fonbelle, et se rend avec toute la société dans un carr*5 de verdure où l'on a mis le couvert. Soit hasard, sor1 intention, notre jeune homme se trouve placé à table près d'Eugénie, et le repas ne lui semble pas long; il a cependant duré près de trois heures, et il fait nuit lorsque l'on passe dans le salon. Gustave jette les yeux sur une pendule... — Oh! ciel!... il est huit heures!... et le temps d'arriver à Paris!... Cette pauvre Suzon doit se désoler... Il faut partir... Il se retourne... Eugénie est derrière lui; elle lui prend la main, l'entraîne au piano: — Je sais, lui dit-elle, que vous chantez avec goût, que vous aimez la musique ; venez, nous allons essayer un nocturne fort joli.

Il n'y a pas moyen de refuser : il faut suivre Eugénie au piano ; on chante le nocturne, puis un duo, puis une romance. Toute la société applaudit; le colonel paraît enchanté; madame Fonbelle remercie Gustave, et ses yeux ont une expression de sensibilité!... On passerait sa vie à les admirer. Mais la pendule sonne... dix heures... Gustave se lève brusquement. — Dix heures 1 dit-il, et depuis ce matin elle m'attend! ^

11 gagne la porte du salon, descend dans la cour, demande le cabriolet... mais le cheval est encore à l'écurie; Gustave le prend, lui passe la première bride qu'il aperçoit, et sans étrier, sans selle, le monte, le presse, et se dirige ventre à terre vers Paris.

11 arrive dans la cour de l'hôtel en moins de trois quarts d'heure. Le cheval tombe contre la loge du portier; le père Benoît jette un cri, son fils fait un saut: Gustave n'est pas blessé, il se débarrasse du cheval, l'abandonne aux domestiques, etpousse Benoît vers l'office. * — Ce pauvre cheval, dit Benoît en soupirant, il n'en reviendra pas!... — Benoît, monte-moi vite un pâté, une volaille, du vin, des confitures. — Un pâté, monsieur?. ..—Allons... va donc... ne m'as-tu pas entendu?... Oh! que tu es lent!

Benoît ne conçoit rien à l'appétit de son maître : il monte doucement une volaille dans un plat; Gustave l'attendait devant sa porte : — Comment! tu n'apportes que cela?... — Monsieur, comme je ne voulais rien casser, je n'ai pris qu'un plat à la fois... — 0 butor?... viens avec moi..,

Gustave met la volaille sur le carré et descend avec Benoît à l'office. Il prend tout ce qu'il trouve, pâtisseries, légumes, fruits, vin; il charge Benoît et porte lui-même plusieurs plats. Benoît regarde Gustave d'un air étonné. — Il paraît que monsieur a bien faim?... — Cela ne te regarde pas... Mais va donc, maudit lambin... — Monsieur, prenez garde ; vous allez me faire casser quelque chose.

On monte l'escalier; un chien descend avec une volaille dans sa gueule; c'est Fidèle qui a flairé le plat que Gustave a laissé devant sa porte. Notre héros est furieux... il frappe du pied... crie après Fidèle... le chien, effrayé, court et se fourre dans les jambes de Benoît, qui tombe sur l'escalier avec tous ses plats et se couvre la figure avec du fromage à la crème.

Gustave ne se possède plus... il est désespéré, il ne sait ce qu'il fait ; enfin il prend le parti d'abandonner Benoît avec le chapon, et se contentant du pâté et de quelques fruits, il entre chez lui, referme la porte de son antichambre, met le verrou et pénètre dans la retraite où l'attend Suzon.

La petite villageoise est assise près du lit ; son mouchoir est sur ses genoux, elle a les yeux rouges et gonflés; elle fait un cri en apercevant Gustave, qui court F embrasser.

— Me voilà, Suzon, me voilà... — Ah! je croyais que vous ne reviendriez plus... — Ah! Suzon, tu as pleuré... — Oui, presque toute la journée... mais je vous assure que je n'ai pas faitde bruit... — Pauvre petite... tu n'as donc pas dîné? — Dîner! oh! je n'en ai plus envie... ce matin j'avais faim, mais mon appétit s'est passé... — Tu croyais donc que je ne t'aimerais plus? — Dam', sans doute, puisque vous ne reveniez pas me voir... il y a bien longtemps que vous êtes parti! — Ah! ce n'est pas ma faute. . . mon oncle m'a emmené : si tu savais comme la journée m'a semblé longue!

Gustave mentait peut-être un peu ; mais il est des circonstances où un léger mensonge est nécessaire et même louable : il eut été barbare de dire à Suzon : J'ai vu une femme charmante avec laquelle j'ai chanté, et qui m'a fait oublier le temps. C'était la vérité cependant; mais comme vous voyez, toutes vérités ne sont pas bonnes à dire.

Gustave mettait sur une table devant Suzon le pâté, le vin, les fruits ; il pressait la petite de manger, elle souriait à son ami ; elle voyait, à son empressement, à ses regrets, qu'il l'aimait encore; elle oubliait les tourments de la journée, et mangeait pour faire plaisir à Gustave.

Mais Gustave réfléchissait pendant que Suzon prenait son repas; il se disait : — Ce qui est arrivé aujourd'hui peut arriver souvent encore, et entraîner de graves inconvénients ; il ne faut pas laisser Suzon passer sa vie dans une chambre, sans oser parler haut ni remuer, de crainte d'être entendue; d'ailleurs, sans sortir, elle tombera malade; on ne change pas impunément sa manière d'exister; une jeune fille accoutumée à courir dans la campagne, à se lever avec le soleil, à prendre be lucoup

MO

d'exercice, ne supportera pas l'air épais et méphitique de Paris, condensé dans une enceinte de vingt pieds carrés, et qu'elle ne peut renouveler elle-même sans être aperçue par les gens de l'hôtel. Et puis les propos de- Benoit, auquel la conduite extraordinaire de 'son maître donnerait des soupçons, peuvent parvenir jusqu'au colonel; et, s'il trouvait Suzon!... Allons, décidément elle ne peut rester à l'hôtel; il faut lui louer une petite chambre que l'on meublera proprement; là elle pourra chanter, parier, prendre l'air et manger quand bon lui semblera, et Gustave ira la voir tous les jours, le matin et le soir.

— Ma chère amie, dit Gustave à Suzon, je viens de trouver un moyen pour que nous puissions nous voir sans danger : dès demain, je te loue une jolie chambre sur les boulevards et je t'y installe. . .

Suzon laisse tomber son verre et sa fourchette; ell • écoute avec attention Gustave lui détailler les agréments dont elle jouira dans sa nouvelle demeure ; quand il a fini, elle reste muette encore, mais deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses yeux, et elle se jette aux genoux de Gustave et le regarde d'un air suppliant.

Celui-ci, surpris de cette action, la presse de parler et veut la relever ; elle s'obstine à rester à genoux et s'écrie en sanglotant : — Le grâce, ne me renvoyez pas de chez vous... monsieur Gustave : je vous promets que je ne ferai pas de bruit... je ne pleurerai plus... vous sortirez tant que voudrez... mais ne me chassez pas d'auprès de vous!... — Que dis-tu, ma chère amie? mais je ne te chasse pas... c'est pour que tu sois plus heureuse... tu pourras sortir avec moi... — J'aime mieux rester dans votre chambre... — J'irai te voir tous les jours. — Oh! quand vous seriez parti, j'aurais trop peur de ne plus vous revoir; au lieu qu'ici il faut bien que vous rentriez coucher. — Mais si mon oncle te découvre?... — Ah bien! alors il sera toujours temps de me renvoyer... mais dans ce Paris!... Ah! je serais perdu si je ne demeurais pas avec vous.

Gustave ne put calmer la petite qu'en lui promettant de la laisser habiter sa 'chambre. — Tu le veux, lui ditil, reste ici : je désire que nous ne nous repentions jamais de cette résolution.

Cette promesse rendit à Suzon toute sa gaieté ; elle embrassa Gustave, courut dans la chambre, sauta, fit mille folies ; elle croyait son bonheur désormais assuré. Gustave ne pensait pas de même, mais il ne voulut pac; troubler sa joie, et s'endormit dans les bras de Suzon, regrettant pour la première fois peut-être que la raison n'eut pas triomphé de l'amour.

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