‹ Gustave, le mauvais sujetChapitre 21 sur 40 · UNE MIT CONJUGALE · texte numérisé non relu

UNE MIT CONJUGALE

Gustave, désespéré d'avoir perdu Suzon. dont il est redevenu amoureux depuis qu'elle n'habite plus avec lui, sort de son appartement, descend dans la cour, et se dispose à parcourir la ville, pour essayer de découvrir la retraite où le barbare colonel (car on est toujours un barbare lorsque Ton contrarie nos pas- ions) a conduit la jeune villageoise.

Mais la ville est bien grande !et quand on ne sait point de quel coté on doit porter ses pas, il est probable que Ton fei'a beaucoup de chemin inutilement. Gustave n'a pas fait cent pas qu'il s'arrête, regarde en l'air, et se demande où il va : comme il ne trouvait aucune réponse à cette question, il restait incertain au milieu de la rue, recevant, sans y faire attention, les coups de coude des passants, qui trouvaient fort mauvais qu'un grand jeune homme restât immobile sur la voie publique, et qui, s'il fût resté encore longtemps dans cette situation, se seraient probablement amassés autour de lui pour savoir ce qu'il regardait en l'air, où Ton ne voyait rien ; mais à Paris on est principalement curieux et musard : deux chiens qui se battent, un homme qui saigne au nez, une clame qui, en se retroussant, montre sa jarretière, un ivrogne qui tombe, un enfant qui crie: en voilà plus qu'il

n'en faut pour l'aire assembler deux cents personnes.

Tout a coup Gustave est tiré de ses réflexions par une voix qui prononce son nom. Cette voix est partie du fond d'un nacre jaune, qui s'éloigne aussi vite que peuvent le l'aire deux vieilles rosses n'allant jamais que comme un cocher payé à F heure.

— Eh mais ! c'est cela, dit Gustave, un fiacre... et je crois que Benoît m'a dit qu'il était jaune... une voix qui m'appelle... et une voix qui m'est bien connue ! C'est ■elle, c'est Suzon. que mon oncle emmène; allons, suivons la voiture... s'il faisait nuit, je monterais derrière, mais en plein jour, je ne puis ; n'importe, je ne la perdrai pas de vue... Mais n'allons point trop près des portières, pour éviter les regards du colonel.

Le fiacre sort de la ville et entre dans le faubourg du Temple. — C'est cela, dit Gustave, on va la cacher à la campagne ; peut-être même la reconduit-on à Ermenonville... mais à coup sûr ce ne sont pas ces deux pauvres chevaux qui feront ce voyage ; il faudra qu'on s'arrête, je trouverai l'occasion de parler à Suzon.

La voiture passe en effet labarrr re et monte la grande rue de Belle vil le ; arrivé dans le village, elle tourne a gauche, entre dans uue rue qui mène aux champs, tt s'arrête devant une maison assez jolie. Gustave s'arrête de son côté ; il se tient collé contre cette porte, à une cinquantaine de pas ; mais il regarde en tâchn ni de n'être point aperçu.

Deux dames et un jeune homme descendent du fiacre et entrent dans la maison. Les dames ont <ie grands chapeaux qui cachent leur figure ; Gustave n'a pu, d'aussi loin, distinguer leurs traits; mais il commence à craindre de s'être trompé : aucune de ces dames n'a la tournure et la mise de Suzon ; il est possible cependant que le colonel ait fait prendre un autre costume à la petite, afin de la déguiser ; mais le colonel n'-stpas dans la voilure, ci es jeune homme» quel est-il '?... on ne lui aurait point confie la petite villageoise ; allons, décidément Suzon

n'était pas dans le tîacre, et notre héros s'est promenéinutilement depuis la rue Montmartre .jusqu'aux Prés- Saint-Gervais.

Gustave était de fort mauvaise humeur d'avoir ainsi perdu son temps. Les dames et le jeune homme étaient entrés dans la maison ; le fiacre était reparti, et notre héros restait dans la petite rue des Champs, indécis sur ce qu'il devait faire.

— Cependant on m'a nommé !... une de ces dames me connaît donc !... eu fait, cela n'a rien d'étonnant, j'en connais tant moi-même... qu'il y en a que j'oublie !... je voudrais savoir pourtant quelles sont les personnes qui viennent d'entrer dans cette maison.

Tout en disant cela, Gustave approchait de la maison et regardait aux croisées : il cherchait à découvrir au travers des persiennes une figure de connaissance. Il croit entendre ouvrir une fenêtre ; bientôt une voix douce prononce encore son nom. Cet+e voix est la même qu'il a déjà entendue ; oh ! pour le coup, il n'y a plus à en douter, une de ces dames le connaît, et certes il ne retournera pas à Paris sans la voir ; déjà il approche de la porte cochère, il prend le marteau, il va frapper, sans sans savoir cependant qui il demandera, mais la même voix l'arrête :

— Ne frappez pas ! lui crie-t-on ; suivez le mur, tournez T angle à gauche, et attendez devant la petite porte.

— Diable !... du mystère, dit Gustave, un mur... une petite porte !... c'est comme un scène de mélodrame î... allons, faisons ce qu'on me prescrit ; je vais connaître mon héroïne.

Gustave descend la rue, puis tourne l'angle à gauche, il suit encore le mur, et voit enfin une petite porte ; il s'arrête là. Il regarde au-dessus de ce mur, qui s'étend fort loin ; il n'aperçoit que le sommet de plusieurs arbres fruitiers ou des buissons de lilas ; il présume que ce sont les jardins des maisons de la rue qui sont clos par ce mur. Il s'appuie contre la petite porte, et attend avec

impatience qu'on l'introduise dans le jardin'; enfin il entend les pas de quelqu'un qui s'avance... la personne marche vite... ce doit être une femme... il croit même distinguer le froissement d'une robe... il sent son cœur battre avec plus de force... pourquoi cette émotion ?.... celle qui vient est peut-être laide ou vieille !... mais peutêtre aussi elle est jolie, et dans le doute on aime à s'arrêter à l'idée la plus agréable ; et puis ce mystère, cette voix, tout cela a quelque chose de piquant qui fait travailler l'imagination. Eh ! mon Dieu, dans les circonstances les plus importantes de la vie, les événements ne nous affectent qu'en proportion de la situation où ils nous trouvent ; les rêves de notre imagination disposent notre âme à l'amour, à la joie ou à la douleur ; il est des moments où nous ne demandons qu'à pleurer, d'autres où nous voyons tout en rose ; et puisqu'au bal masqué on s'enflamme souvent pour un petit domino dont on ne peut distinguer les traits, Gustave pouvait bien sentir palpiter son cœur pour celle dont il entendait les pieds légers courir sur le- sable et approcher de la petite porte.

On ouvre cette petite porte enfin ; Gustave entre dans le jardin, et presse dans ses bras, non pas Suzon, mais madame de Berly.

Le premier mouvement devait être à l'amour ; mais après s'être tenus longtemps embrassés, Gustave et Julie se firent mille questions. Notre héros ne revenait pas de la surprise que lui avait causée l'apparition de Julie. — Eh quoi ! Gustave, vous n'aviez pas reconnu ma voix ? dit madame de Berly en soupirant. Mais, en effet, il y a si longtemps que vous m'avez vue !... tous m'aviez oubliée !... Ingrat !... et lorsqu'à chaque instant de la journée je pensais à vous, votre cœur était occupé d'une autre femme !... vous passiez à faire votre cour les moments que je passais à gémir !... Hélas !... voilà don : ces serments qui devaient être sacrés !.., Mais que disje !... avais-je le droit de compter sur les vôtres ?

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Julie veinait des larmes : Gustave ne savait comment s'excuser, car il sentait qu'il était coupable, et pourtant la vue de Julie venait de rallumer dans son cœur les sentiments qu'elle lui avait jadis inspirés. Mais une femme qui nous aime est facile à consoler ! madame de Berly fut la première à se rapproeher de Ou-' ave. — Pardonnez-moi ces reproches, mon ami ; je suis déraisonnable de vous en adresser !... Loin de moi, pouvais-je espérer que vous ne connaîtriez plus l'amour'?... Mais von me dites rien... m'auriez-vous en effet oubliée entièrement ? — Oh ! non, mais je sens que j'ai des torts.... — M'aimez-vous encore, t. — Plus que jamais. —

Eh bien ! ne parlons plus do vos torts ; les reproches que l'on se fait soi-même ont bien plus de force que ceux que l'on entend. — Chère Julie ! que vous Mm bonne !... je ne mérite vraiment pas tant de générosité. — Ne m'en ayez point d'obligation !... si je vous aime, c'est bien malgré moi !... j'aurais voulu surmonter ce sentiment, mais l'amour est comme la fortune : ce sont souvent ceux qui le méritent le moins qu'il traite en enfants gâtés.

Gustave entourait Julie de ses bras : il couvrait de baisers un sein charmant, que sa main avait débarrassé du fichu qui le cachait : dans son ardeur, il voulait déjà se dédommager d'une séparation de plusieurs mois, mais Julie arrêta ses entreprises. — Que faites-vous, mon ami ? Songez-vous combien vous m'expo-ez !.., — N'êtesvous pas seule? — D'un moment à l'autre on peut venir !... Je ne suis pas même ici chez moi !... Vous n'avez doncpas reconnu la dame qui était avec moi ! — Non. sans doute, puisque je ne vous avais pas reconnue vous-même. Et quelle est cette dame ? — Aurélie, la nièce de mon mari, celle que vous deviez épouser et qui est mariée depuis six semaines à ce grand jeune homme qui était en voiture avec nous. — Se pourrait-il ?... — C'est chez eux que je suis ; cette campagne leur appartient. Je viens quelquefois, par complaisance, y passer huit jours; et

d'ailleurs, qup je sois à la ville ou à la campagne, loin de vous, tout m'était indifférent. Mais je crains que madame Fréraont ou son mari ne remarque mon absence... Et si Ton vous voyait avec moi... Aurélie est méchante... je serais perdue!.., — Comment faire?... Je ne puis cependant me résoudre à vous quitter. M. deBeriy vientil ici ce soir 1 — Non, il reste à Paris jusqu'à dimanche. — Nous sommes à jeudi. Je puis rester avec vous... —Je loge dans ce pavillon que vous i~oyez... à gauche... au milieu du jardin... — Bon !... donnez -m'en la clef ; je vais m'y cacher et vous y attendre... — Ah ! Gustave !... si ,si Aurélie... son mari... — Vous ne m'aimez plus autant, Julie !... — Méchant !... Tenez, voilà cette clef... mais prenez bien garde d'être aperçu !... — Comptez sur ma prudence... — Je retourne au salon... J'aurai une migraine, et je les quitterai le plus tôt possible... — Fort bien... je vous attends.

Madame de Berly s'éloigne par une allée qui conduit à la maison ; Gustave se dirige vers le pavillon qu'on lui a indiiué. Ce bâtiment, isolé au milieu des jardins, est composé d'un rez-de-chaussée, d'un premier et surmonté d'une terrasse, sur laquelle on a établi un télescope que l'on braque à son gré sur les environs.

Gustave arrive au pavillon ; mais il n'a pas besoin de faire usage de la clef qu'on lui a remise, car la porte est ouverte ; il entre sur un petit palier ; un escalier conduit à l'étage supérieur et à la terrasse, une porte près de eet escalier conduit à la pièce du rez-de-chaussée.

— Est-ce au premier? est-ce au rez-de-chaussée qu'elle habite? se demande Gustave; au reste... peu importe où je l'attendrai : elle m'a dit qu'elle logeait dans ce pavillon, et probablement elle y loge seule, puisqu'elle en a la clef. Entrons au rez-de-chaussée ; je verrai bien si la chambre est disposée pour la recevoir.

La clef est à la porte : Gustave ouvre et aperçoit une jolie pièce élégamment meublée et fraîchement décorée. 11 entre, persuadé que c'est la chambre de madame de

Berly que Ton a disposée pour la recevoir. Kien ne manque eu effet dans l'appartement : lit élégant, canapé, glaces, bergères, doubles rideaux, rien n'est oublié pour faire de cette pièce une retraite charmante. Gustave examine tout: il aperçuit avec étonnementune glace au fond de l'alcôve : — Diable, dit-il, quelle recherche!... quel raffinement!... Autrefois Julie ne connaissait point tout cela!... Allons, c'est un boudoir que ce séjour; c'est bien l'asile qui convient à une jolie femme. A coup sûr. T appartement de madame Frémont ne doit point ressembler à celui-ci! Cette prude Aurélie. ne levant jamais les yeux sur un homme, et prenant avec humeur les plus légères plaisanteiies, doit être bien drôle dans son ménage!... Elle doit bannir de son appartement tout ce qui peut amollir les sens ou effaroucher la pudeur. Je plains son mari!... rien n'est plus maussade qu'une prude... en compagnie du moins; mais j'aurais été curieux de savoir comment s'est passée la première nuit de ses noces.

Apres avoir admiré l'appartement, Gustave repousse la porte et se jette dans une bergère. Là il se repose en attendant que Julie vienne le retrouver ; il repasse dans sa tête les événements de la journée, et ne peui se dissi. muler que ce n'était pas pour coucher avec Julie qu'il est sorti de l'hôtel, et qu'il ne trouvera pas Suzon dans l'appartement de madame de Berly. Pauvre Suzon!... serais-tu maintenant oubliée?... Non, Gustave se promet bien de poursuivre ses recherches et de découvrir l'a*ile où le colonel a conduit la petite; mais un jour ou deux de retard ne changeront rien au résultat de ses démarches ; au contraire, cela rendra le succès plus facile : voyant que Gustave ne lait aucune tentative pour retrouver Suzon, on surveillera moins la jeune fille, elle pourra donner de ses nouvelles à son bon ami : c'est du moins ce que pense notre héros dans la chambre à coucher de madame de l^rly. Mais, direz-vous, il ne pensait pas ainsi en sortant de l'hôtel de son oncle, en parcou-

raiit les rues au hasard, et en suivant jusqu'à Bellevillele fiacre: c't s t possible! mais?

Autre temps, autres soins !

11 faisait nuit depuis longtemps, Gustave s'impatientait dans sa bergère après madame de Berly; enfin une lumière brille dans le jardin et approche du pavillon. Bientôt un bruit confus de voix arrive jusqu'à l'oreille de Gustave, qui se lève étonné et écoute plus attentivement. •

Il distingue la voix d'Aurélie et celle d'un homme qui se mêlent à celle de Julie. Probablement les nouveaux mariés ont voulu accompagner madame de Berly jusqu'au pavillon, mais s'ils poussaient la politesse jusqu'à entrer dans l'appartement! cela serait possible... Les voix approchent... il faut à tout hasard prévenir 1j danger, et Gustave, ne voyant aucune autre cachette, se fourre sous le lit, où il espère ne pas faire un long séjour.

On est arrivé au pied de l'escalier ; Gustave peut entendre ce qu'on dit :

— Comment ! Aurélie, vous voulez coucher dans ce pavillon? — Oui, ma tante; oh! je l'ai fait arranger exprès pour cela la semaine dernière... — Quelle folie!... vous étiez si bien dans la chambre qui donne sur la rue!... — Ma femme a comme cela des idées singulières : elle a fait tout cela sans me consulter!... — J'espère, monsieur, que je suis la maîtresse de coucher où cela me fait plaisir? — Sans doute, ma femme, mais... — Mais, mais... je vous dis que nous serons beaucoup mieux. — Cependant, Aurélie, ce pavillon est humide... —Vous y couchez bien, vous, ma tante? — Oui, mais pas au rez-de-chaussée. — Je ne crains point l'humidité... Venez voir, ma tante, comme j'ai fait arranger l'appartement.

Sans attendre de réponse, Aurélie ouvre la porte ei entre; Julie la suit en tremblant; elle craint que Gustave.

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