MARIAGE
On ne voyait plus Edmond chez M. Pause. Pélagie et son oncle s'en étonnaient, ils ne concevaient rien à la conduite d'Edmond; mais lorsque Pélagie l'accusait, lorsqu'elle se laissait aller à dire ce qu'elle pensait de son indifférence, de l'abandon où il laissait sa cousine, c'était encore celle-ci qui le défendait.
Quoique bien souffrante, bien changée depuis le soir où elle s'était rendue près duChâteau-d'Eau, Constance dissimulait ses peines ; elle tâchait de renfermer son chagrin dans le fond de son âme, et ne prononçait jamais le nom de son cousin : quand Pélagie l'accusait, ce qui arrivait presque chaque soir lorsque l'heure s'avançait sans que l'on vît venir Edmond, Constance répondait d'un air calme : — Si mon cousin ne vient plus nous voir, c'est
que probablement des occupations... ou des plaisirs l'appellent ailleurs... Pourquoi veux-tu qu'il vienne s'ennuyer près de nous, lorsque dans le monde il a mille occasions de se distraire?...
— S'ennuyer près de nous!... mais ton cousin devrait-il s'ennuyer près de toi... à qui il doit tout... son honneur, son existence? près de toi si bonne pour lui... près de toi qu'il doit épouser?... En vérité, Constance, je ne comprends rien à la tranquillité avec laquelle tu supportes l'indigne abandon de ton cousin. A ta place... ah! je lui écrirais : Monsieur, vous êtes un monstre, vous êtes un indigne, vous êtes un homme bien mal élevé!...
— Ah! Pélagie, crois-tu donc que ce soit de cette manière que l'on ramène un cœur qui s'éloigne de nous?.. .
— Non, murmurait M. Ginguet tout en feuilletant un livre, il ne faut jamais écrire de ces choses-là... C'est trèsinconvenant.
— Monsieur Ginguet, je ne vous demande point votre avis. Je répète que M. Edmond est un ingrat, et qu'il se conduit indignement avec sa cousine.
— Peut-être l'accuse-t-on à tort, ma chère Pélagie; tu ne sais pas... non, tu ne peux pas savoir quels motifs le font agir. Mon cousin est libre ; parce qu'une fois j'ai pu l'obliger, je serais bien fâchée qu'il se crût esclave de sa reconnaissance. Nos parents voulaient nous marier, il est vrai, mais nous les avons perdus, et depuis il s'est passé tant d'événements!... Il me semble que je dois regarder comme un rêve tous ces projets de notre jeunesse, et probablement Edmond le pense aussi.
— C'est différent! Si tu trouves que ton cousin a raison de ne plus venir te voir, de ne plus s'informer seulement si tu existes, oh! alors, je n'ai plus rien à dire... et j'aurais tort de l'accuser.
Et Pélagie ne disait plus rien. Elle était quelque temps sans reparler d'Edmond; mais, dans le fond de son âme, elle sentait augmenter son impatience, sa colère ; car elle était persuadée que Constance dissimulait le chagrin
qu'elle éprouvait de l'abandon de son cousin, mais que c'était cela qui la rendait si rêveuse, si triste, et qui avait éteint les couleurs rosées de ses joues, jadis si fraîches, si rondes, et qui maintenant étaient amaL et d'une pâleur effrayante !
Pélagie, qui voulait absolument savoir ce que devenait Edmond, avait dit plusieurs fois en secret à M. Ginguet :
— Tâchez donc de savoir ce qu'il fait... ce qu'il devient ; informez-vous de lui, allez à son logement, et dites-moi ce que vous apprendrez.
M. Ginguet avait obéi à mademoiselle Pélagie ; mais jusqu'alors il n'avait rien appris-, si ce n'est qu'Edmond n'habitait plus son ancien logement.
Un soir que les deux jeunes filles travaillaient près de M. Pause , qu'une petite attaque de goutte avait empêché de se rendre à son théâtre, M. Ginguet arriva, l'air tout bouleversé et les yeux presque hors de la tête. Son émotion était tellement visible, que le bon M. Pause, qui d'ordinaire ne remarquait rien, lui dit le premier :
— Mon cher ami, est-ce qu'il vous a aussi pris une attaque de goutte en chemin?
— Non; monsieur, non... Oh! j'aimerais mieux avoir la goutte... j'aimerais mieux avoir... je ne sais pas quoi !...
— Est-ce que vous avez perdu votre place? lui dit Constance.
— Non, mademoiselle, au contraire, j'ai l'espoir d'être bientôt augmenté.... mis à douze cents francs... Mes chefs sont très-satisfaits de moi.
— Alors qui vous donne cet air effaré? dit Pélagie sans remarquer les signes que M. Ginguet lui faisait quand Constance ne le voyait pas.
— Ah! c'est que je viens d'apprendre une nouvelle... cela est si affreux... si indigne!... Après ce qu'il m'avait dit l'autre fois... je ne l'aurais jamais cru capable d'une telle action... Après tout, . il faudra toujours bien que mademoiselle Constance le sache...
— Moi î dit Constance en levant les yeux sur le jeune commis, tandis que Pélagie, qui commençait à deviner de quoi il était question, faisait signe à Ginguet de se taire. Mais celui-ci était exaspéré, il n'y avait pas moyen de l'arrêter; il se promenait dans la chambre et frappait de son poing sur tous les meubles en répétant :
— Oui, c'est affreux!... c'est une conduite indigne d'un galant homme... on a des engagements ou l'on n'en a pas!... et l'on doit les respecter. On ne doit pas plaisanter avec l'amour... Je ne connais rien de plus respectable que l'amour, moi; aussi on trouve que je suis bête, mais ça m'est égal ; j'aime mieux être bête, et être sensible...
— Mon bon ami, dit M. Pause, il y a de bien jolies choses dans ce que vous venez de nous dire là. Mais cela ne nous met pas au fait, et Constance est, ainsi que nous, impatiente de vous entendre vous expliquer mieux.
— Eh bien! monsieur Pause... c'est que... j'ai appris ce soir que le cousin de mademoiselle... était marié à mademoiselle Clodora Bringuesingue.
— Marié ! s'écrièrent en même temps l'oncle et la nièce.
Constance ne dit rien ; elle se contenta de laisser retomber sa tête sur sa poitrine.
— Ce n'est pas possible, monsieur Ginguet, dit bientôt Pélagie; on vous a trompé, on s'est moqué de vous.
— Non, mademoiselle, on ne s'est pas moqué de moi, cela n'est que trop réel ; quand on m'a eu dit cela, vous pensez bien que j'ai voulu m'en assurer par moi-même ; je suis allé m'informer.., dans la maison où demeure a présent M. Edmond... car il loge maintenant avec son beau-père et sa belle-mère... et, en effet, depuis un mois déjà il est l'époux de mademoiselle Bringuesingue.
— Oh ! mais c'est iniïime de se conduire ainsi ! dit Pélagie. Constance!... ma pauvre Constance!... t'abandonner... Eh bien ! tu ne dis rien encore... tu ne le mau-
dis pas !... Ah! tu es trop bonne... cent fois trop bonne... Ces hommes... aimez-les donc!... Oh! mais moi, je ne veux jamais te quitter, t'abandonner... je te consolerai, je ne me marierai jamais pour ne pas me séparer de toi. . . pour te tenir lieu de tout...
En disant cela Pélagie embrasse Constance; elle pleurait, elle la pressait dans ses bras ; et celle-ci, qui avait longtemps retenu ses larmes, venait d'appuyer sa tête sur l'épaule de son amie, et se sentait un peu soulagée en donnant un libre cours à sa douleur; car, bien qu'elle s'attendît à cet événement, qu'elle-même avait préparé, Constance n'avait pas eu assez de force pour apprendre sans émotion que le sacrifice était consommé, que son cousin était entièrement perdu pour elle.
M. Pause ne disait rien, mais il était fortement ému et ne sentait plus sa douleur de goutte. M. Ginguet pleurait, et tout en essuyant ses yeux il murmurait entre ses dents :
— Parce qu'un homme se conduit mal, ce n'est pas une raison pour les détester tous en bloc ! et puis... faire serment de ne jamais se marier... comme ça me donne de l'espérance !
Ce fut encore Constance qui fut obligée de consoler tout le monde ; elle avait surmonté sa douleur, et elle parut résignée en disant :
— Mais pourquoi donc me plaindre ainsi?... Ah ! je vous assure que depuis longtemps je m'attendais à cet événement. Je n'ai jamais formé qu'un désir.... c'est que mon cousin soit heureux, et j'espère qu'il le sera avec la personne qu'il vient d'épouser. Avec moi, peutêtre aurait-il éprouvé des regrets... des ennuis... Je ne pouvais plus lui offrir que l'indigence... dois-je lui faire un crime d'avoir préféré la fortune?... Oh ! non, je vous jure que je ne lui en veux pas ; je ne suis pas malheureuse, moi qui n'ai jamais eu d'ambition et qui possède de vrais amis ! Mais... je vous demande une grâce, c'est qu'il ne soit plus question... démon cousin; probable-
ment, nous ne le verrons plus... Eh bien!... je tâcherai de l'oublier... et le passé ne sera plus rien pour moi.
On promit à Constance de lui obéir ; chacun admirai le courage, la résignation de la jeune fille; mais on ne partageait pas sa partialité pour Edmond, dont la conduite ne semblait pas excusable. L'honnête M. Pause le blâmait, M. Ginguet le méprisait, et Pélagie le maudissait.
Cependant Edmond s'était marié et se trouvait vivre au milieu de la famille des Bringuesingue. Dans les premiers jours, encore tout étourdi de ce qui lui était arrivé, du nouveau nœud qu'il venait de contracter, il avait apporté peu d'attention à tout ce qui l'entourait, mais l'émotion s'était calmée, Edmond commençait à réfléchir et à examiner les personnes avec lesquelles il vivait .
L'examen devait naturellement commencer par sa femme ; Clodora était assez bien de figure, mais c'était de ces physionomies qui ne disent rien, ou plutôt de ces figures qui n'ont pas de physionomie. De sa brillante éducation il ne lui était rien resté dans la tète, aussi sa conversation était-elle fort bornée. Dans les premiers jours de leur union, Edmond avait attribué à la timidité les réponses plus que naïves ou le silence de sa femme. Mais, après six semaines de mariage, on doit pourtant oser parler un peu à son mari.
Un jour, Edmond étant seul avec sa femme, voulut la consulter sur l'emploi qu'ils pourraient faire de leur fortune.
— Ma chère épouse, lui dit-il, votre père a mis à ma disposition votre dot, qui est d'environ deux cent cinquante mille francs ; pensez-vous que nous devions nous contenter d'en toucher le revenu, ou êtes-vous d'avis que je tâche d'augmenter notre fortune ?
Clodora ouvrit de grands yeux, regarda son mari d'un air étonné, puis fixa le bout de ses pieds en répondant :
— Ah!... dame... je ne sais pas !...
— Mais enfin je vous demande un conseil; comme c'est
de votre bien qu'il s?agit, je ne voudrais rien faire sans vous consulter... Avez-vous d<> l'ambition?
— De l'ambition... je ne sais pas... on ne m'a jamais parlé de ça.
— Etes-vous satisfaite de ce que nous avons?... formez-vous d'autres désirs? voudriez-vous que votre mari devînt agent de change, banquier... notaire?...
— Oh ! ça m'est bien égal .
Edmond frappa du pied avec impatience et se mordit les lèvres de dépit. La jeune femme eut peur et se recula en lui disant :
— Qu'est-ce que vous avez donc, vous faites la gri-
mace
— Je n'ai rien, madame, rien absolument !...
Et le jeune homme s'éloigna en poussant un gros soupir et en se disant :
— Décidément ma femme est bête !
Madame Bringues ingue avait été enchantée de voir Edmond épouser sa fille, parce que M. Guerval touchait fort bien des contredanses au piano ; vous savez que la danse était la passion de la mère de Clodora.
'Devenu son gendre et vivant, avec les parents de sa femme, madame Bringuesingue se flattait qu'Edmond lui jouerait des contredanses toute la journée, et qu'elle danserait dès qu'elle aurait déjeuné.
En effet, à peine Edmond arrivait-il le matin au salon que madame Bringuesingue lui disait :
— Ah! mon gendre... une petite contredanse pour ma rille et moi... nous nous ferons vis-à-vis.
Edmond n'osait pas refuser, et madame Bringuesingue se mettait à faire en avant- Jeux avec Clodora. Edmond, qui trouvait singulier de voir sa femme et sa belle-mère en danse dès le matin, ne jouait pas longtemps. Mais quand il arrivait quelque visite et qu'on se trouvait quatre, madame Bringuesingue courait de nouveau après Edmond, et le ramenait au piano en s'écriant :
— Mon gendre... un petit quadrille^, nous sommes
EDMOND ET Sa COUSTNE 305
quatre... Ma fille et moi nous avons des cavaliers... Pair que vous voudrez... ce sera bien gentil.
Il n'y avait pas moyen de refuser ; la belle-mère était tenace, elle amenait Edmond par la main, elle le faisait asseoir, et celui-ci était obligé de jouer une contredanse, ce qu'il faisait souvent avec humeur en se disant :
— C'est pour avoir continuellement un orchestre à sa disposition que madame Bringuesigue m'a donné sa fille ; mais si elle croit que je passerai mon temps à la faire danser, elle se trompe beaucoup.
Quant à M. Bringuesingue, il ne pouvait pas se passer un seul jour de son gendre; s'il allait en société, à un dîner, à un bal, il emmenait Edmond; quand il traitait, quand il recevait, il fallait encore qu'Edmond fût là toujours près de lui : cela donnait de la confiance, de l'aplomb à l'ancien moutardier, qui se permettait alors de placer son mot, son opinion dans la conversation, persuadé qu'avec le secours de son gendre il devait toujours dire de très-bonnes choses et avoir d'excellentes idées.
Mais cela ennuya bientôt Edmond d'être obligé d'accompagner partout son beau-père. Depuis qu'il était marié à mademoiselle Bringuesingue, il ne jouissait pas d'un instant de liberté. Chez lui, sa belle-mère et sa femme voulaient sans cesse lui faire jouer des contredanses, et s'il désirait sortir, son beau-père ne manquait pas de l'accompagner partout.
— Où me suis-je fourré!... se disait Edmond; c'est encore mon mauvais génie qui m'a jeté dans la famille des Bringuesingue!... Ah! ma cousine !... si je- vous avais épousée, j'aurais été si heureux... car vous êtes jolie... vous êtes douce et vous avez de l'esprit !... trois choses qui sont rarement réunies!... Mais vous ne m'aimiez plus... un autre avait votre cœur... A la vérité, si j'avais été votre mari, vous n'auriez pas connu celui qui m'a enlevé votre amour !
Une année s'écoula. Chez M. Pause, la vie était calme et uniforme : le travail, la conversation, la lecture en
remplissaient tous les instants. Constance était tri mais résignée, et sur ses lèvres pâles le sourire essayait quelquefois de se montrer. On ne parlait jamais d'Edmond, du moins devant elle, et la jeune fille faisait semblant de Tavoir oublié.
M. Pause no s'occupaitque de sa basse, M. Ginguei de Pélagie, et celle-ci continuait de faire mille espiègleries au jeune employé, qui était enfin arrivé à douze cents francs.
Dans la famille Bringuesingue on était loin de jouir d'une semblable tranquillité : Clodora se plaignait de son mari, qui était avec elle de mauvaise humeur: la bellemère se plaignait de son gendre, qui avait refusé souvent de lui jouer des contredanses, et le beau-père se plaignait aussi d'Edmond qui, dans le monde, Pavait 1. plusieurs fois dire ou faire des choses dont on s'était moqué, sans avoir tourné ça en trait d'esprit.
Edmond n'avait jamais eu d'amour pour sa femme, et il avait pris en aversion M. et madame Bringuesingue. Pour se distraire des ennuis qu'il éprouvait dans son intérieur, il lui vint à l'idée de faire des spéculations, des affaires, non plus à la Bourse, mais avec les petites alïiches, en achetant ce qui lui paraissait bon marché, dans l'espérance de le revendre avec bénéfice.
Malheureusement, Edmond ne s'entendait pas plus aux affaires qu'aux mouvements de la rente. Il achetait comptant et revendait à terme ou sur des billets ; il était enchanté lorsqu'il avait vendu avec bénéfice ; mais à l'échéance, les effets qu'il avait reçus n'étaient point payés, et l'apprenti spéculateur en était pour son argent et ses frais. Alors il rentrait chez lui de fort mauvaise Humeur, et il recevait fort mal sa belle-mère qui venait le prier de lui jouer une contredanse, ou son beau-père qui voulait l'emmener en soirée avec lui.
Au lieu de renoncer à des entreprises dans lesquelles il ne réussissait pas, Edmond y persévérait avec cette opiniâtreté que trop de gens apportent à ce qu'ils ne
savent et ne comprennent point. L'amour-propre s'en mêlait ; ensuite Edmond voulait recouvrer l'argent qu'il avait perdu; il risquait de plus fortes sommes, il donnait tête baissée dans toutes les spéculations que des intrigants lui proposaient; et en voulant se refaire, il achevait de dissiper la dot de sa femme : comme ces joueurs qui, ayant une fois commencé à perdre, ne quittent plus une partie que lorsqu'ils ont entièrement vidé leurs poches. Un jour, dans ses courses, qu'il prolongeait le plus possible pour ne pas être avec la famille de sa femme, Edmond rencontra M. Ginguet qui sortait de son bureau. Celui-ci se détournait pour ne point parler au cousin de Constance, dont la conduite lui avait paru si peu délicate ; mais Edmond courut et rattrapa Ginguet. Il lui prit le bras en lui disant :
— Ah ! qu'il y a longtemgs que je ne vous ai vu!... Que de choses se sont passées depuis!... Cela me fait plaisir et peine tout à la fois de me retrouver avec vous... Mais vous aviez l'air de me fuir... pourquoi cela?...
— Ma foi ! monsieur, dit Ginguet en hésitant, c'est que depuis que vous vous êtes marié... que vous avez abandonné votre pauvre cousine qui vous aimait tant, je ne me soucie plus d'être de vos amis.
— Ma cousine!... ah! monsieur Ginguet! vous voilà comme tout le monde... vous jugez sur les apparences!... Ne vous avais-je pas dit que je n'accepterais jamais l'alliance que l'on m'offrait... que je me regardais comme engagé avec Constance !
— Justement, vous m'aviez dit cela, et vous avez fait tout le contraire.
— Et si ma cousine avait la première manqué à nos promesses, si elle m'avait dit : Vous êtes libre, car depuis longtemps je ne vous aime plus. Eh bien! monsieur, c'est ce qu'elle m'a dit... Mais je nel'auraispas cru encore, si d'autres circonstances ne m'avaient prouvé qu'elle me trompait; je l'ai surprise... le soir... à un rendez-vous...
— Mademoiselle Constance!...
— Oui, monsieur, oui. Constance... et, confondue alors par ma présence, elle ajugé inutile de feindre davantage. Voilà la vérité, monsieur; n'étant plus aimé de ma cousine, je me suis marié par dépit, par colère... et *je sens bien maintenant que de telles unions ne donnent pas le bonheur. Vous voyez, monsieur Ginguet, que ce n'est pas moi qui ai manqué à mes engagements... Adieu... Vous êtes plus heureux que moi, car vous voyez sans doute ma cousine... et, malgré ses torts à mon égard, je sens que j'aurais bien du plaisir à la revoir... On peut causer avec elle au moins... elle ne vous répond pas toujours : Je ne sais pas! ou : Ça m'est égal... Mais il n'y faut plus penser... Nous sommes séparés pour jamais.
Edmond avait presque les larmes dans les yeux en prononçant ces paroles ; voulant cacher son émotions il serra la main de Ginguet et s'éloigna. Le jeune commis était resté là, tout stupéfait de ce qu'il venait d'entendre ; et, comme sa figure laissait toujours deviner les émotions qu'il éprouvait, quand il se rendit le soir chez M. Pause, Pélagie vit bien qu'il lui était arrivé quelque chose de nouveau. Le jeune homme se tut devant Constance ; il faisait à Pélagie des signes, des yeux que la jeune fille ne pouvait comprendre, mais qui augmentaient sa curiosité, Constance remarqua quelques-uns de ces signes: le trouble de Ginguet l'avait frappée aussi. Devinant qu'il n'osait pas s'expliquer dev.ant elle, elle feignit d'avoir besoin d'un dessin de broderie qui était dans sa chambre, et elle laissa Ginguet avec Pélagie ; aussitôt celle-ci s'empressa de lui demander ce qu'il savait de nouveau, et que Constance ne devait pas entendre.
— Ce que je sais ! dit Ginguet en levant les yeux au ciel; ah! mademoiselle.... des choses... Je n'en reviens pas encore, mon Dieu ! Qui l'aurait soupçonnée?... une jeune personne si bien élevée !
— Mais, par grâce, expliquez-vous mieux.
Après avoir encore regardé en l'air et frappé ses deux mains l'une dans l'autre, M. Ginguet se décida à rap-
porter à Pélagie sa rencontre de la journée, et tout ce qu'Edmond lui avait dit touchant Constance.
A mesure que le jeune homme parlait, Pélagie devenait plus émue ; on voyait qu'elle se contenait avec peine. Elle écoutait attentivement cependant, ne voulant pas perdre un seul mot ; mais la rougeur qui colorait ses joues, le feu de ses yeux, sa respiration pressée, annonçaient toute l'indignation dont elle était animée.
— Quelle horreur ! . . . dit Pélagie lorsque M. Ginguet eut fini de parler, quelle affreuse calomnie ! Ce n'est donc pas assez d'abandonner lâchement celle qui lui a tout sacrifié, il faut encore qu'il la déshonore, qu'il la diffame aux yeux du monde! Constance!... ma bonne... ma douce Constance... le modèle de toutes les vertus, dont le cœur ne connut jamais que des sentiments nobles et généreux !.. c'est Constance que l'on ose accuser !... Et vous, monsieur, vous avez pu entendre de sang-froid de si atroces calomnies... vous n'avez pas défendu mon amie... démenti tout ce qu'on vous disait?
Ginguet est tout tremblant, car il n'a jamais vu Pélagie dans une telle colère ; il balbutie en tremblant :
— Mademoiselle... je ne pouvais pas... je ne savais pas...
— Vous ne pouviez pas défendre Constance, mon amie la plus chère ! . .. Vous êtes homme et vous laissez outrager une femme!... Ecoutez, monsieur Ginguet, je n'ai plus qu'une chose à vous dire? Vous prétendez que vous m'aimez... vous désirez être mon mari....
— Ah ! mademoiselle ! ce serait pour moi le comble de la félicité...
— Eh bien ! allez trouver le cousin de Constance, exigez de lui qu'il démente les calomnies qu'il vous a débitées sur sa cousine ; qu'il les démente par un écrit que vous m'apporterez, ou forcez-le à se battre avec vous et tuezle, pour le punir de ses indignes mensonges. Vous entendez, monsieur; revenez avec la rétractation d'Edmond ou après l'avoir vaincu... et je vous accorde ma main.
3Î0 EDMOND i:t sa cousine
— Quoi ! mademoiselle, vous voulez...
— Que vous vous battiez avec Edmond, oui. monsieur...
Si vous ne faites pas ce que je vous demande, il est inutile que vous songiez encore à me faire la cour... je ne serai jamais votre femme. Eh bien ! monsieur, est-ce que vous hésitez?...
— Non, mademoiselle... non, je n'hésite pas... je me battrai... oh! certainement... quoique je ne sache pas me battre... Mais si je suis tué, mademoiselle?
— Alors Edmond n'en sera que plus méprisable ! mai.i vous, qui serez mort en défendant une si noble cause.., vous, qui aurez succombé pour mon amie, vous aurez tous mes regrets, tous mes souvenirs... et chaque jour j'irai sur votre tombe pleurer et déposer des fleurs.
— Ah!... j'entends... vous m'aimerez beaucoup., quand je serai mort... Allons... c'est toujours une consolation... C'est décidé, mademoiselle; dès demain je me battrai avec M. Edmond.
— Mais du silence !... pas un mot de tout ceci devant Constance...
— Je n'ouvrirai plus la bouche, mademoiselle.
En ce moment Constance rentrait; mais, se doutant qu'il s'agissait d'Edmond, elle n'avait pu résister à sa né. et elle avait écouté et entendu toute la conversation entre Pélagie et M. Ginguet .
Cependant la jeune fille eut l'air de ne rien savoir, et tout le reste de la soirée elle affecta une grande tranquillité. Pélagie, au contraire, laissait échapper des mouvements décolère, d'impatience, et M. Gingu I poussait de temps à autre de grands soupirs qui n'annonçaient pas qu'il fût très-satisfait de l'emploi de sa journée du lendemain.
En se séparant, Constance serj initié la
du jeune commis ; celui-ci faisait ses adieux comme quelqu'un qui a peur de ne plus revenir, quoique Pélagie, par ses regards, fît son possible pour entretenir sa vaillance.
Le lendemain, de grand matin, Ginguet se disposait à
aller trouver Edmond chez lui; il parlait tout seul dans sa chambre et s'exhortait à être brave ; quand il se sentait faiblir, il pensait à Pélagie, et alors Sun amour lui donnait du courage : un sentiment est presque toujours un auxiliaire d'un autre.
Au moment où il allait sortir de chez lui, tenant à sa main une boîte à pistolets qu'il venait d'emprunter à un voisin, Ginguet est arrêté par son portier qui lui remet une lettre. Le jeune homme l'ouvre, et lit :
« J'ai entendu hier votre conversation avec Pélagie : vous ne devez pas vous battre pour moi, monsieur Ginguet, car Edmond ne m'a pas calomniée, il ne vous a dit que la vérité. Adieu ; dites à Pélagie et à mon oncle que je les aimerai toujours, mais je les quitte; car, puisqu'ils savent tout, il ne me trouveraient plus digne de vivre avec eux.
« Constance. »
Ginguet en finissant ce billet a laissé tomber à terre sa boîte à pistolets; il relit de nouveau pour s'assurer qu'il ne s'est point trompé, puis il se hâte d'aller reporter à son voisin les armes que celui-ci lui avait prêtées, et court chez Pélagie qui est avec son oncle ; il leur demande d'abord où est Constance.
— Elle est sortie de bien grand matin, dit M. Pause, sans doute pour aller reporter de l'ouvrage chez la lingère ; mais elle n'est pas encore revenue.
Alors Ginguet donne à Pélagie la lettre qu'il vient de recevoir. Celle-ci pleure, se désole et raconte à son oncle tout ce qui s'est passé depuis la veille. M. Pause blâme la conduite de sa nièce, qui voulait forcer Ginguet à se battre, mais pourtant il ne peut encore croire que Constance soit coupable.
— Non ! non ! elle ne l'est pas, s'écrie Pélagie, et sa lettre où elle s'accuse elle-même me prouve seulement, à moi, qu'elle craignait qu'un combat n'eût lieu et que son cousin ne succombât ; car elle l'aime toujours, elle n'a
jamais cessé de désirer son bonheur, j'en suis bien sûre, moi. Mais où est-elle allée... que va-t-elle devenir... seule... sans amis, sans consolation!... Monsieur Ginguet, il faut absolument que vous retrouviez Constance ; je vous préviens que vous ne serez mon mari que lorsque vous m'aurez rendu ma malheureuse amie.
— Mais, mademoiselle, est-ce ma faute si mademoiselle Constance vous a quittée ?
— Cela ne fait rien, monsieur; je ne puis être heureuse que quand elle est près de moi, et comme je veux être heureuse pour me marier, c'est un parti bien arrêté.
Le pauvre Ginguet s'en alla en s'arrachant les cheveux et se disant :
— J'aurai bien de la peine à devenir l'époux de mademoiselle Pélagie.
Cependant, dès le jour même, il commença ses recherches. Tout le temps que son bureau lui laissait libre, il l'employait à parcourir divers quartiers pour tâcher de découvrir Constance, mais il n'apprenait rien; et comme il revenait près de Pélagie sans pouvoir lui donner aucune nouvelle de son amie, lajeune fille lui faisait fort mauvaise mine.
Pendant que ceci se passait,d'autres événements avaient eu lieu dans la famille Bringue singue.
Le beau-père voulait continuellement que son gendre l'accompagnât dans le monde; mais, un jour, Edmond avait été le premier à se moquer du manque d'usage de M. Biïnguesingue. Celui-ci avait commis plusieurs gaucheries qui auraient passé inaperçues si son gendre no les avait relevées. Une querelle violente s'en était suivie.
— Je vous ai donné ma fille pour que vous me trouviez de l'esprit, dit M. Bringuesingue. Vous êtes cause que j'ai renvoyé Comtois, qui, du moins, se contentait de se gratter le nez quand je commettais quelque inadvertance; mais vous, vous vous permettez de lire quand je
EDMOND Et SA COUSINE 313
m'embrouille dans une phrase ; cela ne peut pas aller sur ce pied-là.
— Vous ne voulez plus vous mettre au piano quand j'ai envie de danser, dit madame Bringuesingue, ou bien vous jouez si vite qu'il est impossible d'aller en mesure, et qu'on est sur-le-champ fatigué. Ce n'est pas ainsi qu'on se conduit avec une belle-mère.
— Vous ne voulez jamais me mener promener, dit à son tour Clodora, et moi j'aime beaucoup la promenade.
Edmond avait répondu à tout cela :
— Mon cher beau-père, en m'offrant votre fille en mariage, il fallait me prévenir que je devais être aussi votre mentor. Mais il est trop tard pour refaire votre éducation; croyez-moi, ne cherchez pas à singer les grands seigneurs, vous ne réussirez jamais qu'à vous faire moquer de vous. Ma chère belle-mère, je ne vous blâme pas d'aimer la danse; mais je ne puis passer ma vie à vous servir d'orchestre. Quant à vous, madame, si je ne vous promène pas plus souvent, c'est que vous bâillez continuellement quand je vous parle ; d'où j'ai conclu que ma conversation et ma compagnie ne vous plaisaient pas.
La réponse d'Edmond n'avait point calmé les esprits; ce fut bien pis lorsqu'on vit arriver de tous côté des gens auxquels le jeune homme devait de l'argent lorsque l'on apprit qu'il avait dissipé presque toute la dot de sa femme; Clodora pleura; sa mère se trouva mal, et M. Bringuesingue voulait faire mettre son gendre en prison jusqu'à ce qu'il eût restitué la somme qu'il avait si lestement dissipée;,. mais comme le beau-père n'avait pas ce droit-là, il se contenta d'ordonner à Edmond de sortir de chez lui, de n'y jamais rentrer tant qu'il serait pauvre, et de ne plus considérer Clodora comme son épouse.
Edmond avait le droit d'emmener sa femme avec lui, mais il ne fut pas tenté d'en user ; il laissa Clodora avec ses parents et quitta la famille Bringuesingue, n'ayant qu'un seul regret, celui de ne plus être garçon.
Edmond fut se loger dans une petite chambre faisant mansarde; là, il se mit à faire des tableaux qui ne valaient guère mieux que des devants de cheminée, mais il trouvait à les vendre, et avec cela il vivait; car, dégoûté de tous les plaisirs, n'aimant plus le monde, n'ayant plus d'amis, Edmond ne sortait presque pas de chez lui et passait tout son temps à travailler. Il s'étonnait du plaisir qu'il trouvait dans son nouveau genre de vie; il était tout surpris d'être heureux en s' occupant avec assiduité, et il se disait :
— Si je n'avais pas autrefois refusé les offres de M. Pause, je sens bien que j'aurais pu encore être heureux près de Constance; avec du travail, de l'ordre et de l'économie, nous n'aurions pas connu la misère... Ah ! l'amour-propre m'a perdu ! j'ai refusé le bonheur qui était près de moi, et j'ai passé ma vie à faire des sottises, parce que j'ai toujours cru que je savais tout mieux que les autres !... J'ai mangé le bien que m'avait laissé ma mère, j'ai ruiné ma cousine, et j'ai dissipé la dot de ma femme, parce que. je me suis cru poète, musicien, spéculateur !... Et tout cela sans autre vocation que cette même idée qui, étant tout jeune, me faisait dire à mes camarades de pension : Oh! si je voulais, j'en ierais bien autant que vous !
Ces réflexions étaient un peu tardives, mais c'est encore un mérite de reconnaître ses fautes. 11 y a tant de gens que l'expérience ne corrige pas!
11 y avait près d'un an qu'Edmond faisait de petits tableaux, lorsqu'il reçut une lettre de M, Bringuesingue lui annonçant que sa fille Clodora venait de mourir d'un excès de nougat, mais qu'en mourant elle avait pensé à son mari et exigé que ses parents fissent Edmond leur héritier. M. et madame Bringuesingue avaient juré à leur, fille de satisfaire à ses désirs, à condition que, de leur vivant, Leur gendre ne leur demanderait rien.
Edmond repondit à M. Bringuesingue qu'il était touche du dernier souvenir d mme, et le priait de.
disposer à son gré de sa fortune. Edmond commençait à devenir véritablement artiste; il ne plaçait plus le bonheur dans les richesses. Il avait pris goût au travail ; ce qu'il faisait était moins mauvais et lui était mieux payé. Au bout de quelque temps il fit vraiment bien, et on lui commanda des tableaux; alors il quitta sa chambre mansardée et put prendre un petit logement dans lequel il y avait un atelier.
Il n'y avait que trois mois qu'Edmond habitait son nouveau local, dans lequel il vivait très-retiré, lorsqu'un soir une vieille femme vint frapper chez lui. C'était une voisine; elle demeurait au-dessus d'Edmond, mais celuici ne connaissait aucune des personnes qui habitaient la même maison que lui.
La bonne vieille était tout en larmes; elle dit à Edmond :
— Par grâce, monsieur, venez m* aider à soigner une jeune femme qui est bien malade, elle demeure ici dessus, sur le même carré que moi... Elle vit seule, ne sort jamais, travaille toute la journée; elle ne voyait que moi, à qui elle avait la complaisance de rendre mille petits services ; mais avant-hier elle est tombée malade, et aujourd'hui une fièvre terrible... le délire... Et moi. je ne sais que lui donner... et je ne voudrais pas la laisser seule pendant que j'irai chercher un médecin.
Edmond suivit sur-le-champ la vieille voisine; elle le mena chez la malade. Là tout était simple, modeste, mais propre et bien rangé. Le jeune homme, sans en deviner la cause, se sentait ému en approchant du lit où était la jeune femme; mais que devint-il en reconnaissant sa cousine dans la malade qu'il venait garder !
— Constance ! s'écrie Edmond.
— Vous connaissez cette jeune dame? dit la vieille femme.
— Si je la connais?... c'est ma cousine... ce devait
être ma compagne, et ce fut pendant longtemps ma meilleure amie... Constance! pauvre Constance!... mais elle ne m'entend ni ne me reconnaît... Madame, allez vite chercher un médecin. Quant à moi, je m'établis ici, je ne quitte plus ma cousine qu'elle ne soit hors de danger.
La vieille dame sort ; Edmond reste seul près de Constance, qui a un violent délire, et qui, dans son égarement, prononce souvent le nom d'Edmond. Celui-ci écoute attentivement ce que dit la malade, et bientôt il distingue ces mots :
— Il m'a cru coupable... Mon Dieu! il a cru que j'en aimais un autre que lui... mais c'était pour qu'il fût libre... Cette lettre... ce billet... c'était moi qui l'avais dicté... j'en ai là le brouillon... là dans le souvenir qu'il m'avait donné... C'est tout ce que j'ai reçu de lui... et j'y ai tracé, moi, tcut ce que j'ai fait pour qu'il soit heureux.
En disant cela, la malade indiquait avec son bras un petit coffre placé sur la commode. Edmond, qui vient pour la première fois de penser que sa cousine a pu se dire coupable afin de lui rendre la liberté, et qui sent des larmes mouiller ses yeux à l'idée d'un tel dévouement, Edmond court au petit coffre, l'ouvre, y trouve le souvenir qu'il a autrefois, donné à sa cousine, et, dans une des poches, un brouillon de lettre de la main de sa cousine. Il le lit. C'est le modèle de la lettre qu'il a reçue, et dans laquelle on offrait de lui prouver que Constance ne l'aimait plus.
Edmond comprend toute la générosité de sa cousine, qui, après lui avoir donné sa fortune, lui a sacrifié ce qui est le premier bien d'une femme, son honneur, sa réputation. Il court se jeter aux pieds de Constance ; il prend sa main qu'il baigne de ses pleurs en lui demandant pardon d'avoir pu la croire coupable, en se maudissant pour avoir fait le malheur d'une femme qui méritait si bien tout son amour. Mais Constance ne l'entend
pas ; son délire est toujours le même, et l'état dans lequel il la voit augmente encore les regrets et le désespoir d'Edmond.
La vieille voisine ramène un médecin, qui déclare ne pouvoir répondre de la malade, et s'éloigne après avoir écrit ses ordonnances.
Constance passe une nuit cruelle ; Edmond n'a pas fermé l'œil, mais la voisine n'a pu résister au sommeil. Elle dort profondément, et Edmond sent bien que la pauvre vieille ne lui serait pas d'un grand secours pour soigner Constance. Mais un souvenir est venu frapper ses esprits : dès que le jour est venu et que la voisine est éveillée, Edmond sort et court sans s'arrêter jusque chez M. Pause; là il conte tout ce qui lui est arrivé, tout ce qu'il sait de la belle conduite de sa cousine, et il n'avait pas achevé son récit que Pélagie qui, tout en l'écoutant, se hâtait de mettre un chapeau et un châle, lui dit : — Conduisez-moi près d'elle. . . Ah ! ie la connaissais mieux que vous, et je ne l'ai jamais crue coupable.
A neuf jours de là, Constance, qui avait toujours eu le délire, luttant sans cesse entre la vie et la mort, venait d'éprouver une crise qui l'avait sauvée. Un profond assoupissement en avait été la suite; il avait été suivi d'un sommeil doux, bienfaisant, réparateur; et lorsque Constance rouvrit les yeux, elle souriait comme quelqu'un qui a déjà oublié ses souffrances. Mais que l'on se figure sa surprise en voyant près d'elle Pélagie, le bon M. Pause, son cousin, et jusqu'à M. Ginguet.
— Est-ce un rêve? dit Constance en refermant ses yeux de crainte de voir l'illusion se dissiper.
— Non, lui répondit Edmond en lui serrant doucement la main ; le passé seul est un rêve.. . mais vous l'oublierez, ma cousine ; vous avez déjà été si généreuse pour moi, que vous le serez encore... Je connais votre dévouement... le ciel m'a rendu libre afin que je puisse entièrement réparer mes torts... Encore une fois, Constance, le passé n'est qu'un rêvej ete'est votre fiancé qui est près de vous
comme le jour où nos deux, mères unirent nos mains et notre avenir.
Constance ne pouvait plus répondre, elle versait des larmes de bonheur, et quoique les médecins défendent les grandes émotions aux convalescents, celle-ci bâta le rétablissement de la malade.
Puis Edmond épousa sa cousine, puis M. Ginguet regarda Pélagie en soupirant, et lui dit: — Ce n'est pas ma faute, si c'est un autre qui vous a fait retrouver votre amie ; je faisais tous les jours deux ou trois lieues dans Paris pour la chercher.
Pélagie ne répondit qu'en présentant sa main à Ginguet, et, en vérité, le pauvre garçon l'avait bien gagnée.
Et je ne vous affirmerai pas que Pélagie fit toujours les volontés de son époux ; mais, en revanche, je vous certifie que M. Ginguet n'eut jamais d'autre volonté que celle de sa femme.
Jo;p|ih.