Gustave Moreau (1826-1898)
L'œuvre de Gustave Morceau est un monument d'art pur que nul n'explorera jamais sans une sorte de peur sacrée.
Ce monument paraît unique cet inaccessible. Il n'en exisle pas un
second, dans l'histoire de la pein-
ture, où s’accusent un plan si volontaire, des formes si complexes, une si mystérieuse harmonie. Penseur, poète et peintre, Gustave Moreau l'éleva pour soi seul; il en jeta les bases sur le domaine où les arts confondus se rapprochent de l'abstraction ; il y vécut secret et ficr, regardant la création. dans le miroir
de son esprit. Mais la matière intime de l'édifice, le style des lignes, l’arabesque des décors sont plastiques au suprême degré; on y reconnaît mille éléments puisés dans la tradition élernelle; on y entend
él a l'air d'être
mille échos des musiques merveilleuses du pas situé hors de l’espace et du temps; il est sans âge, vieux comme l'humanité par ses fondements et baigné à son faîte d’une aurore émanée d'hier.
Or, la mort vient d'ouvrir les portes herméliques ; l’œuvre est
là, paré d'un prestige inexprimable. Passons le seuil avec respect.
Gustave Moreau fut obscurément célèbre.
Nulle vie plus simple et discrète, mais aussi plus méthodique et tendue!; point d'incidents pittoresques ; cinquante années d’un travail obstiné, dévorées dans une vigilante jalousie des heures, dans une inquiétude nerveuse dont quelques témoins choisis eurent à peine l'aveu. Cette fébrilité féconde et ce ressort silencieux s’appliquant à un labeur célé surprirent les contemporains et les laissèrent sous l’impression que le peintre se cantonnait dans une réserve si singulière parce qu'il pratiquait une sorte d’alchimie de l'art. Le vulgaire n'aime pas qu'on lui réponde, comme faisait Néhémie occupé aux fortifications de Sion : Magnum opus facio et non possum descendere. Lorsqu’aux Salons de 1864, 1865 et 1866 Gustave Moreau soumit à l'examen public les quatre figures que nous appellerons les cariatides de son monument; puis, lorsqu'après une retraite de dix ans il expliqua plus abondamment son esthétique originale par la série des graves et saisissantes compositions et des subtiles aquarelles exposées en 1876, 1878 et 1880, ces grandes et nobles images semblèrent n'être pas du siècle ; leur beauté sauvage, leur grâce réfléchie les reculaient dans une lointaine atmosphère de musée; leur galbe significatif, serti dans un cadre d’une richesse insolite, dans des perspectives insondées, dans les pans d'une nature pour ainsi dire surnaturelle, étonna d’abord. Rien d'aussi rare n'avait été offert aux yeux et cela parut dépasser les limites assignées à l’art. Beaucoup ont cru alors qu'il fallait une initiation pour saisir le sens du symbole inclus et, le premier frisson passé, murmurèrent les mots de peinture savante ou littéraire, qui s'adaptent bien mal à des conceptions si primesautières et si passionnées.
Mais, en revanche, Gustave Moreau eut le bonheur que présumait et méritait l'économie de sa vie : sans passer presque jamais