‹ Gustave MoreauChapitre 26 sur 53 · LA FATALITÉ. — LÉ DRAME HÉROÏQUE ET LE ROMAN DIVIN · texte numérisé non relu

LA FATALITÉ. — LÉ DRAME HÉROÏQUE ET LE ROMAN DIVIN

Quels souffles de liberté, d'héroïsme, d'amour ! Quels sons de lyre, quel Zo Pœan! Quelles thrènes et quelles nénies aussi! C’est le vent d'Hellade et d’'Ionie; c'est la tiède mousson des mers grecques. Aux rayons d'Hélios se sont dissous en fumées les palais hantés et les sortilèges : un torrent de limpide poésie s'épand sur des dieux et des hommes que leur beauté fait égaux et que l'art confond dans un culte identique.

Vivons longuement d’abord en un tableau que Gustave Moreau, sous l'inspiration de la grande épopée, a créé simple, triste et calme. On peut à bon droit se le figurer placé parmi les compositions à la fois si réalistes et si symboliques dont la Lesché de Delphes était ornée et que Pausanias a décrites.

Elle est reine assurément, dans la majesté de sa grâce superbe, celle qui marche seule sur les remparts de celte haute cilé. À sa despotique langueur, à je ne sais quelle passivité hautaine se marque sa noblesse. Elle est reine et semble captive; ses doigts reliennent une fleur cucillie dans un mystérieux jardin suspendu, loin de ces terrasses crénelées ; son visage n'exprime aucune anxicuse contrainte; et pourtant, elle ne sait rien de l'heure; sa pensée vole au loin; ses yeux interrogent des plaines familières, cherchent sur l'horizon des présages ou des souvenirs: yeux sans colère et sans regrets, sans désir et sans pitié, qui, ce semble, ne se sont jamais humiliés ni mouillés de pleurs; car, si les détresses humaines peuvent attendrir parfois les Olympiens eux-mêmes, cetle femme n’a pas de regard pour le deuil qui monte au bord de son manteau. Ainsi marchent insensibles ceux que la Némésis guide occultement par la main, les dociles et froids servileurs des rancunes divines.

Or, ce que ne daigne point voir celle royale esclave, c'est l'agonie d'un peuple éperdu. Un enlacement de victimes navrées à mort se dénouc à ses pieds, comme accourt se briser sur le roc une vague. On s'est battu tout le jour; la guerre mugit autour des murs, et, d’un dernier élan, les vaincus viennent s'amonceler là, souhaitant dans leur cœur d’expirer à celte place où passe chaque soir une promeneuse si belle. On dirait qu'ils se sont rués sur un bûcher volontaire. L'hommage de leur vie que ces guerriers, ces princes, ces poètes adressent en vain à l'idole crrante se lit sur leurs fronts ; un vague sourire passe sur leurs traits blémis; leurs membres paralysés se détendent, leurs lèvres s'amollissent, et de l'hécatombe où ces étranges victimes se sont offertes s’exhalent, non des imprécations ni d'amères paroles, mais des soupirs apaisés, une plainte d'enfants qui s'endorment sous la consolalion d'une caresse aimée.

Puis, une harmonie memnonienne répond à ces sanglots étouflés et parait sorlir des enceintes cyclopéennes, des tours de cette autre Echatane : des menaces nouvelles flamboient au ciel ; le so'eil se noie dans le sang ; des fumées montent ; le tableau, drame immense, respire le carnage et la volupté. Où sommes-rous done, Cans le recul des siècles, sinon à Troie la grande, ct pour qui mouraient ainsi en souriant les plus beaux des hommes, sinon pour la fille du Cygne, pour Hélène ?

Les plus vieux chants du monde occidental sont pleins du fracas

de la guerre, fléau suscité par l’éternelle jalousie des dieux, et la mèlée des races autour des murs de Troie, mythe ou réalité amplifiée de la préhistoire, est demeurée nonpareille. Les malheurs de l'obscure pelite cité passent en renommée ceux de vastes empires; s'ils nous émeuvent encore, c'est que sur tant de ruines se dresse une idéale statue de la Fatalité, l'enfant qui déchaîna la discorde, le jouet de Vénus irritée. L'ombre d'Hélène couvre toute l’J/iade; sa beauté est la plus ancienne incarnalion du mal dans la poésie des races aryennes; Gustave Moreau devait arriver à elle, écarter ses longs voiles, la contempler, la déifier.

Il n’est point, en effet, de plus douce et plus cruelle image de la Prédestination — les poètes de tous les temps ne l’ont-ils pas, du moins, choisie pour ce rôle surhumain ?

— Ravie à l’âge de dix ans par Thésée, dans le temple de Diane où elle dansait, sa beauté fait d'Hélène un vivant trophée qui passe de main en main. Abandonnée, Achille s'empare d'elle un instant pour la céder bientôt à Patrocle. Ses premiers poursuivants sont d’ailleurs toute la chevalerie de la Grèce héroïque ; mais, à peine échue à Ménélas, qui fait d’elle l'épouse respectée, Päris,

Page 1