ORESTE
tant le masque de hideux vampires; elle ne recule devant aucune outrance; mais c'est pour leur arracher le parricide, sauvé par de divins intercesseurs; c'est — à merveille poétique ! — pour opérer, en présence même de la foule, une brusque métamorphose : à la
voix de Pallas, les buveuses de sang se convertissent en de placides
entités qui prennent rang dans le panthéon supérieur ; leur laideur s'efface aussitôt ; vaincues et apaisées, elles changent publiquement leur nom redoutable en celui d'Euménides.
Ainsi, sur les tréteaux antiques, se transfguraient en Bienveillantes protectrices les Représailles irritées; et quel enthousiasme devait se déchaîner au sein d’un grand peuple libre, lorsqu'un arlifice scénique matérialisait tout à coup à ses yeux l’abdication des puissances barbares devant l'Équité et la Raison naissantes ! Cette transfiguration, Gustave Morcau a voulu la faire tomber sous nos sens par l’artifice dont il est coutumier : le dédoublement de l’expression sentimentale.
Au fond du naos aux colonnes doriques, près du tabernacle où la divinité réside, Oreste s’est abattu, las de sa fuite haletante; son arme lui échappe; il est sans défense et sans voix, bien que l'abandon de ses membres, le repos de son visage douloureux décèlent l’intime confiance que le suppliant vouait aux autels inviolables. Le rameau dont il a touché le sanctuaire confère à tous le droit d'asile, et d’ailleurs l’avenir même se dévoile : l’absolution de son crime se manifeste en une apparilion qui découpe sa silhouette magnifique au-dessus du coupable. C’est le dessin à la fois hiératique et frémissant d’un triple spectre suspendu dans les volutes de la myrrhe fumante ; c’est la trinité des Furies attachées aux pas d'Oreste; c'est, en un faisceau, Mégère, Alecto, Tisiphone. On dirait d’un Géryon femelle, tant leurs corps se confondent étroitement; mais il serait plus exact de comparer ce vivant emblème au #rémourti, dont chaque visage reflète un sentiment opposé, car le peintre a évoqué les sœurs fatales dans l'instant de leur miraculeuse conversion deux d’entre elles sont encore frinnyes, tandis que celle qui nous fait face est déjà visiblement l'Euménide, image du Pardon.
Gustave Moreau, remarquons-le, employait ici pour la seconde fois la ruse plastique à laquelle il avait demandé, dans L’Apparition, un si étrange secours : un intersigne, placardé pour ainsi dire sur le champ du tableau, annonce le dénouement du drame et conduit l'esprit vers la péripétie finale. Le destin d’Oreste se dessine à côté de lui, et c'est sans doute cette vision d'espoir qui se peint derrière ses paupières fermées. Le grand groupe fantômal est, du reste, à soi seul un tableau complet. Pour rendre explicite une transformation que l'art du théâtre peut si facilement réaliser, il y fallait une singulière gradation de sentiment : Moreau s’est créé pour de tels cas une sorte de langage figuré. L’Euménide a le rôle capital ; belle et
calme, dans l'éclat d’une jeunesse qui l’a renouvelée, elle croise sur sa gorge de vierge ses mains purifiées; elle abaisse un regard déjà rasséréné vers celui qu’elle traquait naguère. Plus de vipères dans ses cheveux d’or ; sa robe est magnifique ; un rayonnement illumine et dilue la pourpre sanglante qui lui faisait un nimbe si terrible. Mais ses compagnes n’ont pas senti tout l’effet du charme; frappées de stupeur devant le prodige de cette mue soudaine, elles ont gardé leur aspect premier ; le disque rouge encadre encore leur visage voilé d'ombre et convulsé, où luisent des prunelles de fauves; cependant, alors que l’une marque du geste son dépit ou sa honte, l’autre se renverse en laissant glisser sans force ses bras habitués à broyer, ses mains d’airain que les hommes croyaient inexorables. L'Oreste peut servir d'exemple pour montrer comment, jusqu'au comble de l’anxiété tragique, le principe de l’Inertie reste cher à Moreau, et le principe de la Richesse nécessaire y est appliqué concurremment avec une curieuse prodigalité. Le tableau manque un peu de cette transparence qui, dans la Salomé — pour prendre le type de la facture la plus homogène du maître, — permet de percer la pénombre tout en lui conservant son mystère ; s’il éblouit, c’est par la profusion des accessoires précieux : colonnettes ciselées, trépieds, ex-voto de mille substances, vases sacrés, cloisons incrustées. Qu'on se reporte au dessin que nous publions et où se lit la première pensée de la composition : tout ce vaste vaisseau vide, Moreau se promet d'y entasser un indescriptible butin. Il semble avoir délibéré avec la même complaisance quel serait l’espace occupé par les figures et quelle la place réservée aux foisonnants trésors.
Je citerai ici le troisième exemple typique d'apparition qui frappe l'esprit dans l’œuvre de Gustave Moreau. Il se trouve dans la grande composition d'Ulysse et les Prélendants. En élargissant el en remaniant le tableau primitif, Moreau y ajouta bien des accessoires décoratifs ; surtout, il tint à marquer, par un signe explicite, l'intervention, la suggestion divine, qui fortifient Ulysse dans sa vengeance. Au milieu du cadre, planant sur le massacre, rayonne une petite figure de Minerve ailée, toute frangée de feu ; on dirait d'un grand bijou d'or flamboyant. Mais les misérables survivants
1. Est-il besoin de dire que l'aspect cru des parties ajoutées à la composition disparaîtrait sous un glacis léger? Nos serupules modernes nous interdisent d’atténuer, par une facile retouche, l'éclat choquant de la « Minerve hirondelle » ;
on n'aurait pas manqué de le faire autrefois.
une
que l’arc abattra tout à l'heure ne voient pas le signe de mort sur leurs têtes; c’est, en réalité, pour nous qu'il luit; c'est nous qu'il doit instruire de la présence décisive de Minerve, assistant dans sa gloire au drame qu'elle a préparé.
D'ailleurs, l'Odyssée même autorise et commande presque cette apparition : à l'instant critique de la mêlée, Minerve, qui jusque-là prenait la figure et la voix de Mentor, use d'une nouvelle transformation :
« Ainsi parle la déesse ; mais elle n'assure pas à l'instant au héros la victoire encore indécise : elle veut éprouver sa valeur et celle de son illustre fils. Elle-même prend la forme d’une hirondelle, voltige et se pose sur une poutre de la salle resplendissante.….
« Alors, Minerve, du faite de la salle, agite sur les Prétendants
la formidable égide... »
EL maintenant, voici les héros bienfaisants, ceux auxquels l’imaginalion antique rapporlait la gloire des monstres exterminés et l'honneur de la liberté conquise, tout l'effort physique et moral que les généralions humaines ont lentement accompli à la sueur de leur front.
Ils sont deux, dans la légende des siècles les plus lointains, à revêtir un caractère sacré, malgré celle indépendance qui les oppose aux dieux même: Hercule ct Prométhée. Mais, tandis quele premier n'a pas encore cessé de personnilier la Force épuratrice et le Travail auguste, le second n'eut jamais de temples, et, si la poésie des grands âges exalla son nom fatidique, il est retombé dans l'oubli,
Gustave Moreau a noblement restauré l’image du Titan, ct j'ose dire qu'à la réflexion c’est le fait d’une intuition philosophique bien profonde chez un peintre. Certes, il n’a connu ni les travaux criliques d’un Adalbert Kuhn, d’un Cox ou d'un Max Müller, ni ceux d’un Burnouf, d’un Maury, d'un Bréal; cependant, il possède, pour ainsi dire, la clef des mythes fondamentaux; il va tout droit aux plus purs; il les suit, dans leur féconde expansion, de l'Himalaya jusqu'aux plaines d'Ilellas. On dirait, à voir la majesté qu'il leur conserve, qu'il a été lecteur informé de l'Avesta ou du Rig-Véda, et combien affaiblie, pourtant, la poésie des livres sacrés de l'Orient pouvait arriver à son oreille ! C’est vraiment comme il l’a fait qu'il faut désormais, sous peine de la travestir, retracer la légende archaïque ; mais une telle divination, d'où vint-elle inspirer le peintre solitaire ?
Le grand Prométhée, exposé en 1869, est loin d’avoir la perfec-
GUSTAVE MOREAU 87 tion plastique des quatre œuvres maîtresses qui l'avaient précédé ; son galbe est plutôt lourd, et nous préférons interroger la très petite aquarelle que nous reproduisons ici, et où la figure du martyr
PROMÉTHÉE ENCHAINÉ, AQUARELLE (0"16>x<0®10)
païen est empreinte d'un si fier ascélisme ; il s'en dégage une solennité sans égale. Lié à la cime des monts, indifférent au vautour qui ronge son foie vif, Prométhée, comme un pilote à l'avant du navire, tend vers l'horizon son beau buste souffrant, sa face où luit un indomptable espoir, un regard d’orgueil et d'amour. « Zeus, avec tout ecla,
ne me luera pas », a dit le révolté; un libérateur approche et trente mille ans de supplice ne comptent pas pour qui prévoit la chute de l'Olympe. D'ailleurs, le feu dérobé brille à son front; cette langue de flamme pâle, c’est l'éclair qu'il emprisonna dans la férule, c’est le maître des mondes, Agni!
Les vieux hymnes de l'Avesta ont glorifié l'Épiphanie du feu ; Eschyle n’a pas craint de montrer sur la scène le Titan délivré, au heures où Athènes était assez libre pour élever parfois des autels au « Dieu inconnu » ; le christianisme même révéra Prométhée comme un précurseur : «Verus Prometheus, Deus omnipotens, blasphemiis lancinalus», s'écriait Tertullien montrant leChrist aux Gentils : mais l’art fut ingrat pour le sombre prophète. On a supposé, d’après deux dessins, que Michel-Ange voulait lui faire une place aux voûtes de la Sixtine, à côté des Sibylles ; sans doute la censure pontificale eût mal accueilli une pareille figure, et, depuis, aucun peintre n'a plus perçu l’admirable symbole. Il était réservé à Gustave Moreau d’en tirer une sorte d'image religieuse et philosophique et de donner à celui qui, durant sa passion, consolait lo si magnifiquement, la dignité d’un Rédempteur et jusqu’à la mystérieuse ressemblance de Jésus.
La conquête du feu a fait l’homme roi de la nature : seul, il a désormais un foyer. Mais les météores terrifient ce roi débile. L'imagination de toutes les races primitives prête aux phénomènes physiques la forme de monstres infiniment variés, et celui qui lutte sans trève contre ces agents pernicieux, le purificateur jamais las, le héros par excellence, porte cent noms divers qui ne désignent, en dernière analyse, qu'un héros unique : le Soleil. La victoire d'Apollon sur le serpent Python, celle de Bellérophon sur la Chimère, celle de Persée sur le dragon, c’est toujours le triomphe d'Indra sur Vritra, du soleil sur les nuées, de la lumière sur la nuit et les miasmes. Tel est surtout le caractère foncier des voyages et des combats de cet Hercule dont le nom rayonne sur la mythologie classique.
La composition d’Hercule et l’'Hydre de Lerne (Salon de 1876) est parfaitement simple et de la plus claire éloquence, bien qu'elle ait coûté beaucoup de peine à Moreau. Elle oppose l’une à l’autre deux silhouettes verticales, vivantes, que rejoint, comme une litière pitoyable, une jonchée de cadavres. Hercule marche au monstre ; deux pas encore — mais quels pas! — et le colossal pilier de chairs hideuses s’écroulera. Déjà, l'imagination a supposé franchi cet
fl
intervalle, et, mesurant la taille des adversaires, le plus simple conclut à la vicloire du petit athlète : l’ascendant des héros prédestinés ne se lit-il pas dans son regard superbe, flèche magnétique