L'AUTOMNE
Hayem) est, en effet, un morceau d’exquis abandon, de suave émotion poétique. — Les diverses Zéda sont, au contraire, empreintes d’un profond cachet de mysticisme, et nous remettons encore de parler d’une Sémélé qui est la pièce capitale de cette série, tant elle dépasse l’affabulation antique par son symbolisme exubérant. —
À la même famille se rattachent les diverses Pasiphaé, secouées du tourment surhumain qui point leur chair enfiévrée. — Enfin, l’enlèvement de Déjanire a bien séduit Moreau; seulement, il semble qu'il ait voulu tempérer et allégoriser la brutalité du mythe : le centaure, dont il a voulu réhabiliter la noblesse obscurcie, est devenu L’Automne ravissant à la terre la clarté pure de l'été pour la cacher dans la profondeur des grands bois endormis.
Mais voici le plus délicieux roman qui se puisse jamais peindre,
Galatée n'a pas, à bien dire, grand titre à figurer dans un convicium feminæ; Galatée peut dormir sans remords dans ses chambres d’émeraude, puisque sa beauté n’a pas fait couler le sang : mais elle n’en est pas moins cruelle et décevante pour un être dont la détresse est à la fois poignante et monstrueuse. Le sort a voulu que la frêle Néréide fût aimée par Polyphème d'un amour impossible. Difforme autant que gigantesque, le cyclope désire obscurément la petite reine des eaux glauques, et son gros cœur soupire en vain, comme fait celui des hommes éphémères. Les cyclopes ne connaissent ni les dieux, ni les lois; néanmoins, la Némésis les subjugue encore et leur envoie d’inconsolables amertumes.
La chaste Galatée de Gustave Moreau (Salon de 1880) repose sur un nid d'herbes et de mousses sous-marines. Son inconsciente nudité luit d’un éclat de nacre; très légèrement peint, vaguement rosé, le corps a de molles rondeurs: il répète l'attitude abandonnée de la figure de la Mort que nous avons décrite, des Léda et de bien d’autres, éparses dans l’œuvre. C’est une pose familière à Moreau ; dans son aisance et sa neutralité, elle coupe harmonieusement le tableau, en même temps qu’elle évoque une idée de méditation repliée, de nonchaloir supérieur, de bienheureux sommeil. La tête aux traits menus, aux yeux clos, aux longs cheveux blonds ondulés et fleuris, respire une intangible apathie. Mais toute la signification du thème est dévolue à la figure du pauvre cyclope ; en lui gît l’expression philosophique et sentimentale. Moreau chercha longtemps, comme on le voit par les essais conservés à son musée, le caractère qu'il convenait de lui donner pour ne point faire du paria cet ogre impie que l'Odyssée bafoue. Le corps disparut: il ne resta plus qu'une tête, colossale par rapport à la Néréide, mais vénérable, sous les pampres qui la coiffent, comme une divinité chthonienne. L’œil unique ne surprend pas en ce visage rustique et grave, et le regard qu'il émet vers la délicate ondine est chargé de je ne sais quelle mélancolie fruste, accentuée par la timidité, la gaucherie d’une
main formidable, crispée à de grands blocs. Ce masque et cette main disent à merveille la taille anormale de l'être, et il n’en faut pas plus pour émouvoir une discrète sympathie.
Avec quel ravissement l'artiste a composé le décor d’un roman si subtil ! Non point immergée au sein des flots, mais retirée dans une grotte que le flux a laissée tout humide, Galatée est la fée