DIOMÈDE DÉVORÉ PAR SES CHEVAUX
naga hiératique, tel qu'on le voit dans les monuments khmers, par exemple, déployant l'éventail de ses cent têtes de pierre à l’entrée des avenues, au bord des élangs sacrés. Cependant, Gustave Moreau lui a donné le relief d’un saisissant réalisme, grâce aux recherches qu'il fit au Muséum sur toutes les variétés de reptiles, depuis le python massif jusqu’à l’aspic, vrai joyau d’émail cloisonné. Feuilletez, dans les cartons du maître, le dossier préparatoire de l’Hercule : aux puissants dessins où se détaille si noblement l'anatomie des victimes humaines. que l’'Hydre a mutilées se mêle, non moins
nombreuse, non moins complète, la collection des études d'après l'animal maudit par les Genèses de tous les peuples
Sur quel chapitre de la Légende nous arrêter encore? A l'exemple de Gustave Moreau, nous avons peine à nous détacher du livre aux marges infinies. Ne le refermons pas avant d’avoir nolé deux sources d'inspiration plastique où les artistes les plus spirituels du monde se sont abreuvés à longs traits : les colères des dieux et leurs terrestres amours.
L'horreur, avons-nous dit, a son eurythmie pittoresque; elle se prête à de grandes attitudes et comporte une moralité sui generis. Elle atteint au paroxysme dans les frémissantes images où Moreau représenta le châtiment de Diomède et celui de Phaéton. Hercule préside, entre ses grands travaux, au supplice du premier ct lui ail
applique la loi du talion : déchiré par ses chevaux, qu'il nourr de chair humaine, le roi de Thrace emplit d'un hurlement sauvage la fosse dans laquelle il précipitait ses victimes, et le spectacle des
trois élalons cabrés sur leur proie — ils sont d’un jet superbe — commande un frisson de vengeance et d'enthousiasme. — Mais
Phaéton pousse le même cri, et c'est tout l'empyréc qui chancelle sur ses bases. Les coursiers d'Hélios n'obéissent pas à des mains mortelles ; l'insensé a lâché les rênes; sa silhouetle convulsée se profile toute sur le disque de feu dont les rais émanent du char solaire; la fulguration divine l'enveloppe et le sidère à coups répétés, et l'attelage s'abime dans une chute désordonnée, traïnant avec soi l'incandescence avivée d’un astre lancé hors de son orbite, brûlant les sphères au passage, jetant l’effroi parmi les menaçants emblèmes du zodiaque. Une immense conflagration flamboie et ronfle dans l’œuvre du maître-coloriste (musée du Luxembourg, don Charles Hayem); l’aquarelle, violentée, pour ainsi dire, par celui qui lui demande ordinairement de si douces caresses, devient en pareille occasion — et nous allons bientôt le constater à loisir — une substance étrangement solide en sa ductilité.
Les amours grandioses par lesquelles le mythe a symbolisé l'hymen mystérieux des créateurs avec la création tiennent tantôt du drame et tantôt de l'idylle; ce sont, en quelque sorte, les premiers des romans. Gustave Moreau, de ses premières à ses dernières années, en tira de beaux épisodes, noblement relevés au-dessus de l’anecdote. En 1869, il exposait un Jupiter et Europe (G. x), dont
toutes les parties ne sont pas d’une égale originalité, et qui dénote
un souci de stylisation quelque peu académique. Peu après, la scène de l'enlèvement divin lui sourit plus heureusement, parée de grâces plus libres ; la petite variante du musée du Luxembourg (don Charles