CYCLE DU POÈTE
L'anneau de fictions plastiques appelé par nous Cycle du poète s'offre désormais devant nos yeux mieux informés comme un collier de médailles au pur relief, à fleur de coin. Gustave Moreau, en effet, montra la plus singulière sollicitude pour la figure du poète; il anima les galbes antiques par l’infusion d’une pitié, d’une mélancolie originales et créa l’archétype du chantre à la fois triomphant et souffrant par son art. C’est que, pour un spiritualiste de sa trempe, le poète est une âme qui vole, une flamme qui luit et se consume.
Que dis-je ! le poète est l’Âme même,
matière, l'Esprit, à peine attaché à sa fragile enveloppe; la figure de l'illuminé devient donc, entre les mains du peintre de l'Idée, symbole indispensable et consacré.
A la vérité, ce cycle pourrait naturellement être placé sous l'invocation d'Orphée. Dès l'heure où il peignait la tête du chantre initiateur déchiré par les bacchantes, et même, dirons-nous en élargissant le sens du mot poêle comme il sied, dès l'heure où il peignait un jeune héros de l’art entrant dans l’immortalité, Moreau professait le culte de l'artiste créateur et lui dressait un monument.
Le chantre, le porteur de lyre errant, Apollon et ses filles l'ont sacré; sacer inlerpresque deorum, son art est bienfaisant, divin; sa mission consolatrice se perpétue d'âge en âge. Pourtant, il est très jeune ; il a, comme tous les héros préférés de Moreau, vingt ans à peine. Il est mêlé à tous les drames, tour à tour charmeur à qui tout cède et victime pleurée; car la vie barbare le broie trop souvent dans sa fleur. C’est Hésiode, instruit par les Muses; c'est Tyrtée, sorte de barde enthousiaste qui mène un peuple à la victoire: c’est surtout Orphée — rappelons-nous que les premiers chrétiens l’adoptèrent comme image messianique ; — ce sont enfin, dans une longue théorie, derrière ceux dont le nom rayonne, les aèdes anonymes.
Leur instrument, la lyre magnifique, devient le symbole de la vibration sublime du génie humain. Merveilleusement ouvragée, elle ne quitte point leur flanc, el son poids est léger à leurs beaux bras pacifiques. Le laurier les désigne aussi; il ceint leur front, amplement ; ses frondaisons parfument jusqu'aux cordes sonores, selon le dire d’Ovide :
ee semper habebunt Te comæ, te citharæ, te nostræ, laure, pharetræ.
Sous leur robe longue ou leur brève tunique, les poètes occupent une place d'honneur dans les foules ou dans les groupements que Moreau ordonne avec une rigoureuse méthode. Ces foules, remarquons-le ici, comportent principalement trois castes, pour ainsi dire, qui représentent toute l'humanité admise par l'artiste : les rois, selon le sens homérique, les guerriers et les poètes. L'homme en soi, sans attribut, n'existe pas pour Moreau : de homine non fit sermo ; c’est le poète qui synthétise les plus hauts sentiments de la créature. Nous venons de voir aux pieds d'Hélène les trois castes confondues en un lamentable amas d’agonisants : la plus tendre victime est un jeune poète, un faible jouvenceau dont le heaume et la lyre s’entrechoquent. Prenez le Tyrtée; prenez les Rois Mages, le musicien marche au premier rang ; dans le désarroi qui remplit la vaste toile d'Ulysse et les Prétendants, c’est le chanteur Phémius qui tient
Doere