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LES FABLES DE LA FONTAINE

: Si nous avons pu donner une idée du secret royaume où la pensée de Gustave Moreau a constamment habité, on sera

surpris d'abord de voir Le peintre

des légendes mortes devenir, par aventure, l’illustrateur dévot d’un livre que tous les écoliers ont entre les mains, les

Fables de La Fontaine. Rien que

le souvenir des estampes faciles composées par une pléiade d’artistes fort peu spéculatifs pour les éditions innombrables du livre où l’on apprend à lire

semble dévier l’esprit bien loin des images en quelque sorte religieuses au milieu desquelles nous vivions à l'instant. Mais on s'apercevra vite que ce « voyage aux Antipodes », comme disait le siècle dernier, a ramené le mythologue passionné à son point de départ, à son domaine favori. Les soixante aquarelles qu'il exécuta,

en quatre ans, d’après les Fables les plus célèbres, donneraient à elles seules la mesure de son génie propre et nous offrent, sous un format restreint, la pure essence de sa doctrine esthétique.

C'est qu'un malentendu séculaire a terni le sens vrai de la fable, et ce malentendu abusa Moreau le premier. Sollicité par une insistante amitié d'aborder ce travail d'illustrateur, il hésita longtemps. Il avait d’intimes préventions contre toute subordination à un texte écrit, à un programme, et les avait poussées jusqu’à bannir de son art la peinture de toute réalité historique. Il était d’ailleurs, en 1881, à l’apogée de son activité imaginative ; on l'interrompait dans sa recherche du grand œuvre pour une distraction d'apparence futile : supposez Raymond Lulle quittant la lecture d'Hermes Trismégiste pour étudier un recueil de gais devis ou de centons enfantins. Puis, quelques Fables le tentèrent par leur féerie point trop ravalée:; il n’en avait pas essayé une douzaine que la portée du livre entier se dévoilait à lui et qu'il s’y plongeait avec la plus franche ardeur.

Il avait découvert l'antiquité, l'humanité de l’apologue. Certes, celte antiquité, les fabulistes classiques l’avouent bien, en se retranchant les uns derrière les autres. Après l'hommage rendu à É isope dans son Épitre dédicatoir e, La Fontaine ajoute, en préface au second tome de ses Fables : « Je dirai par reconnaisance que j'en dois la plus grande partie à Pilpay, sage indien. Son livre a été traduit er toutes les langues. Le gens du pays le croient fort ancien et original à l'égard d’ Ésope, si ce n’est Ésope lui-même sous le nom du sage Locman. » Cependant, le caractère foncier de 1 l'apologue échappa presque tout à fait aux poètes qui l’ont mis en vers, hormis sans doute à Socrate, et l'humanité ancestrale de la matière ésopique fut pour eux lettre close. L'étonnante intuition d’un Gustave Moreau résolut le problème ; elle devina, encore une fois, à travers les grâces ailées du poète français, l’origine orientale de l’'apologue et sa haute aristocratie. Sans avoir lu le Pantchatantra, ni le Kalila et Dimna, l'artiste s’initia de lui-même aux beautés du conte, comme il avait pénétré celles du mythe, et sa joie fut grande d’y trouver ce qu'il aimait par-dessus tout : des tableaux sans lieu ni date, invariablement plastiques et portant en eux leur sentence.

Cette fois, en effet, il n'y a plus d'équivoque. Le thème de ces images-ci n’a besoin d'aucun commentaire : il est connu, sinon compris de tous. Seulement, c’est l’aquarelle qui, le plus souvent, nous révèle, derrière l’inconsciente parodie de la rédaction pédagogique, l'allure du sujet primordial.

La collection est d’une frappante unité. L'aisance du métier et sa largeur abondante, le faste du coloris, la répartition des valeurs ont la même autorité qui s'impose dans les vastes pièces du don Hayem. Nulle trace de fatigue et surtout nulle étude de calligraphie, de miniaturage ; les plus rares délicatesses sont lavées à grande eau et posées comme un duvet sur le vélin, à moins que des épaisseurs

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