LE POËTE INDIEN
d’ossements et de chairs que la corruption consume ». Moreau, selon sa coutume, les a faites graves et belles. Dans une délicate aquarelle, précieusement amortie de ton, les trois filles d'Achélous et de Calliope s’enlacent sur le rivage de quelque Thulé perdue, et, couronnées de coraux, élèvent un chœur mélancolique. Puis, sa pensée s’est compliquée, jusqu’à vouloir rapprocher le Poêle et la Sirène, — et c’est le sujet d’un carton que la Manufacture des Gobelins vient d'exécuter en tapisserie. — Pour une fois, la rencontre de l’homme et du monstre n’a pas d’issue meurtrière. Au fond d’un antre monu-
mental, entourée de polypiers arborescents rappelant le décor de la Galatée, coiffée d’un bouquet d'algues et dressée sur les replis de sa croupe, la Sirène protège du geste un jeune poèle endormi sans défiance. Ainsi, l’art de ce mol enfant a fléchi l'être insidieux qui tout à l'heure usait pour attirer l’ingénu de la même séduction musicale ; le maléfice n’a pas de prise sur celui que marque le sceau d'élection : double triomphe de l'harmonie à quoi tout obéit.
Ce chapitre, enfin, paraîtrait incomplet si nous n’y admettions — en l’isolant de la belle famille des sujets symboliques — une série purement pittoresque et charmante, le cycle de la poésie orientale. Maintes fois, Moreau promena, sur le dragon né des grands fleuves, la Péri, la petite musicienne assidue aux fêtes célestes. Plus tard, d’après le modèle des miniatures indo-persanes, il la fit voyager en royal équipage sur le dos d’éléphants superbement harnachés {La Grande Péri*). Vinrent ensuite quelques figures de poètes orientaux, des trouvères persans chevauchant à travers le monde, la mandore au flanc; tel Firdousi, le chantre des duels épiques de Roustem et d’Isfendiar. Un tableau résuma cette série sur le tard: on y voit un Hafiz ou un Saadi, vêtu de blanches mousselines, déclamant des strophes de gloire et d'amour devant un auditoire de princesses, au fond d’un parc, en Golconde sans doute...