LE SINGE ET LE THÉSAURISEUR
Aquarelle pour les Fables de La Fontaine.
étonner, puisque le livre où l'Orient s’ébat en toute liberté n’est
lui-même qu’un recueil de fables et que la moindre merveille est
d'y voir les arbres chanter, l’eau parler, les pierres précieuses s’ai-
mer, les fleurs proposer des énigmes, tous symboles dont nous ne
saisissons plus la trame déliée — autant vouloir retrouver le sillage
de l'oiseau dans les airs ? — Et cependant, lorsque la fable évoque la simple figure de l’homme et l’image de l'animal, en leur quotidien compagnonnage, Moreau, comme emporté par son élan, ne déchoit pas ni ne s’embarrasse. On doit placer l'illustration des fables les plus humbles et les plus plébéiennes au même niveau que celle des thèmes en apparence plus relevés. La Mort et le Bücheron, L'Huitre et les Plaideurs, Les deux Pigeons, Le Voyagewr et le Torrent, Le Singe et le Thésauriseur (on croirait d’une eau-forte de Rembrandt), Le Savetier et le Financier, etc., ont excité la verve et réveillé l'émotion du peintre qui craignait tant de s’abaisser. Hominem pagina sapit, convient-il de dire ici, avec respect. Enfin, quand l’animal seul reste en scène, l’intelligente observation de Moreau, son habileté à extérioriser le drame suppléent, et ses pinceaux embellissent juste autant qu'il convient ce qu'ils touchent. Je n’en veux pour exemple que Le Singe et le Dauphin, car on sent de reste combien ses recherches antérieures disposaient le peintre à {raiter royalement la clientèle animale des Fables.
Jetons, en effet, un regard en arrière. Gustave Moreau n’a si savamment combiné la vivante architecture des monstres de la mythologie que par l'intérêt grand qu’il porte, en imitation des Anciens, à la plastique de la bête, aux qualités propres de chaque organisme animal. Nous l’avons vu équilibrer, modeler, ciseler à la perfection des êtres de raison tels que la sphynge thébaine, la guivre de Colchide, la chimère et le centaure, l’hydre et la sirène, le dragon ailé ; pour la plupart, ce sont des incarnations du Génie du mal ; mais Iblis n'est pas seulement artisan de ruse, il est aussi artiste raffiné. Le maître a done construit ces entités fabuleuses avec des éléments mûrement choisis dans la faune naturelle; et ce fut pour lui mieux qu’un jeu, ce fut une application de son goût d'analyste. Très peu de peintres de style ont étudié avec le sérieux qu'elle mérite la coordination des formes chez les espèces zoologiques; presque aucun n'a pénétré aussi avant que fit Moreau dans la logique harmonie de leur corps et de leur instinct.
in guise de frontispice à la collection de ses aquarelles, Gustave Moreau peignit, dans sa svelte nudité, la Fable même emportée par l’hippogriffe au-dessus des nuées. L'image est familière à son pin-
ceau, parce qu'elle définit bien l'infatigable errance de son caprice et l'essor de son imagination. Cependant, la plus forte leçon qui résulte de ses œuvres est de voir la refonte critique à laquelle il soumet l'inspiration puisée si haut et si loin. Il jette au creuset cent
pépites pour en retirer un lingot homogène, au timbre clair — on songe à cet airain de Corinthe, qui contenait de l'argent, de l'or. —