PROJET POUR LES ARGONAUTES
(Musée Gustave Moreau.)
doute, passe dans sa litière; des troupeaux d'éléphants, des bataillons d'esclaves, des ambassades de satrapes, charrient les trésors des empires déchus et s’inclinent. Les foules débouchent de mille pertuis et se rangent sur des corniches suspendues : leur torrent roule dans son flot dompté tout l'or de la barbare Asie. On croit les voir se succéder et disparaître sur le cylindre d’un rouleau sans fin. Le Triomphe d'Alexandre (vers 1890, &. m.), ne fut pas terminé ;
la préparation fine et polie porte en graffiti tracés à l'encre de Chine le lacis d’une figuration pullulante, jeté comme un voile bruissant sur le plus irréel des mirages. Il est, dans l’œuvre de Breughel, des accumulations de silhouettes, des pléthores d'épisodes, des sarabandes de phénomènes qui, par leur rendu méticuleux, par leur décevante saillie, confondent la logique aussi bien que la perspective: ægri Somnia, peut-on dire de ces orgies sabbatiques. Le décor au fond duquel s'anime le minuscule Alexandre de Moreau n’emporte pas moins hors des gonds — mais pour quelles illusions transcendantes ! — la critique et la froide raison.
Cependant, de toutes les chimères qu'il a aimées et caressées luimême, celle que Gustave Moreau suivit le plus fidèlement est celle qui le guidait dans le dédale de la fable antique. Il est naturel qu'à la fin d’une vie presque uniquement vouée à la pénétration du mythe grec, il ait vu se creuser de plus en plus devant lui les profondeurs du panthéisme philosophal. Durant ses dernières heures d'activité, le bouillonnement de son invention ne se contient plus. Il se rue à l'assaut de l’abstraction légendaire ; il s'attaque aux plus redoutables synthèses. Les stratagèmes plastiques auxquels il avait conservé jusque-là un rôle subordonné prédominent sans contrôle. Voici que le grand Pan, dans qui se confondent tous les germes, se dévoile à ses yeux ; 1l discerne des pulsations au sein de la matière fécondée et donne place à l'atome lui-même dans la divine hiérarchie.
La dernière œuvre qu'il ait signée en état de complet achèvement est datée de 1896. Malgré ses grandes dimensions, elle fut composée et dessinée en quatre mois. Si l'on se souvient de la paraphrase que nous avons reproduite et où le peintre définit le thème d'une Léda projetée, on nous pardonnera d’éprouver quelque hésitation à décrire la Sémélé; mais nous n’en éprouvons aucune à avouer que l'aspect surnaturel de l’œuvre en fait un monument plastique absolument unique. Elle est imprégnée de pénombre et traversée de rayons ; la couleur s’y émiette en mosaïques veloutées : on dirait d’un cachemire diapré sur lequel ondulent des lianes et fourmillent des étoiles.
Sémélé ! Au centre d’architectures aériennes, colossales, sans bases ni pinacle, couvertes d’une flore animée et se découpant sur l’azur semé d’astres, le dieu se manifeste à la créature. Nul mortel ne peut contempler la face de son Dieu, et pourtant la créature aspire à connaître son créateur. Jupiter, maître souverain de
l'Éther, porte sur ses genoux son amante, une petite poupée humaine perdue dans ses bras infinis; mais ce jouet si frèle, cette argile pétrie par lui-même, le dieu va la réduire en cendre, l’annihiler par l'irradiation de sa majesté. Devant le spectacle de Sémélé tordue et foudroyée, le démon terrestre aux pieds de bouc s'enfuit.
Alors, un frisson secoue le cosmos entier. La consommation de l’'hymen mystique, l'absorption de l’être par le dieu est le signal d'une transformation universelle, à laquelle participent jusqu'aux ébauches informes qui sont les stades de l’évolution naturelle. Satyres, faunes, dryades, se dégagent du limon terrestre, gagnent les sommets, se métamorphosent en génies aux ailes éployées.
Aux côtés du trône, deux éphèbes veillent dans l'attitude d'officiants en adoration. Au pied du trône, la Mort et la Douleur. Non loin d’elles, sous la protection de l'aigle, le grand Pan courbe son front anxieux, environné par les êtres issus de l’Érèbe et de la Nuit qui doivent encore attendre dans les limbes obscurs.
La lune silencieuse et fatale, l'Hécate aux regards obliques, égarés, les griffons, les lémures, les hydres sommeillent au fond des abimes. Enfin, les deux sphinx gigantesques qui sont le Passé etl’Avenir se contemplent l’un l'autre en souriant, gardiens des propylées célestes.
Le maitre fut fier de son dernier ouvrage; il se félicita tout haut d’avoir pleinement exprimé le dernier de ses rêves. Peu après, sa main se glacait..……
« Maintenant, représente-toi une caverne souterraine », dit Socrate à Glaucon, dans la célèbre allégorie qui ouvre le septième livre de la République de Platon; et le divin ironiste suppose des prisonniers qui n'ont jamais quitté cette caverne et voient seulement, par un artifice dont la source leur échappe, les ombres des choses se projeter et se mouvoir devant eux. « Considère alors l’état de ceux-ci dans le cas où ils seraient guéris de leur illusion. Si on les force de fixer leurs regards sur la lumière même, leurs yeux n’en seront-ils pas blessés? Ne se détourneront-ils pas pour revenir à ces ombres qu'ils peuvent considérer sans embarras ? Ne penseront-ils pas que ces ombres sont plus distinctes que les objets qu'on entend leur montrer en face ? »
» — Certainement », répond Glaucon.
Il y eut de tout temps, parmi les artistes créateurs, une élite à laquelle on put appliquer la parabole socratique. Ne plaignons pas ces prisonniers-là : envions-les plutôt, car leur part fut et reste infinie. Volontairement liés dans leur temple secret, ils sont offensés par le relief de la vie extérieure et se détournent vers les tableaux qui, sur la paroi du monument, se peignent en plein mystère. Mais la clarté qui projette de telles ombres, quelle est-elle, si ce n’est leur propre inspiration ?
11 ne nous appartient pas de mesurer l'œuvre de Gustave Morceau; à peine prétendons-nous être sur la voie de le connaître et de le comprendre. Cependant, en nous arrêtant ici, nous ressentons cette exaltation singulière qu'on n'éprouve qu'après avoir vécu au milieu de doctrines fortes et désintéressées, d'images hardies et nobles. L’ambition du maître disparu fut de maintenir les droits de la peinture à exprimer le suprême des conceptions humaines. Par là même, on pensera peut-être avec nous que son art échappe aux classifications de pure esthétique et que les beautés visibles dont nous demeurons éblouis répondent à d’autres beautés plus profondes et plus
grandes.
1 nous ne donnons, pour accompagner celte étude, aucun portrait de
@ Gustave Moreau !, et si nous n'insistons pas sur le détail de sa bio-
A graphie, c'est afin de nous conformer au désir maintes fois exprimé
C par lui-même. Son sentiment était que l'individualité de l'artiste ne
doit en aucun cas se produire en public et qu'il convient à l'homme de disparaître
derrière son œuvre tout entier. Cependant, quelle noble et délicate nature était
la sienne! Combien ses entretiens, qui ouvraient de si larges horizons, montraient aussi de franche vitalité, d'humaine ardeur et d’aimable abandon !.…
Gustave Moreau naquit le 6 avril 1826, à Paris. Son père, un modeste architecte, n'avait pas contrarié sa vocation, et nous avons déjà tout dit sur ses débuts en signalant les mauvais souvenirs qu'il garda de l’enseignement académique tel que l’administrait le médiocre Picot. En réalité, la révélation d’un idéal plastique vraiment supérieur lui vint par Chassériau. Son admiration, sa gratitude avouée pour celui-ci, ne se démentirent d’ailleurs jamais, et nous en avons eu les témoignages les plus touchants.
La Pietà de la cathédrale d'Angoulême se ressent surtout de l'étude des maîtres, de van Dyck, par exemple, et il existe pour ce tableau des études d'atelier datées de 1849. L'influence de Chassériau — l'aîné de sept ans à peine — se fit sentir alors que ce dernier venait de terminer ses décorations du grand escalier de la Cour des Comptes, son œuvre capitale (1848). Les deux artistes habitaient avenue Frochot, et il ne se pass
ait pas de jour sans que Chas-
sériau ne visitât Moreau. Mais, Ghassériau disparaissant en 18 , Moreau prouve,
cinq ans après?, que l'originalité de ses conceptions tranchait plus que ne l'avaient jamais fait celles de son jeune maître sur les traditions classique et romantique.
L'art de Moreau ne fut pas accueilli avec faveur par l'opinion qui faisait alors loi et dont on peut dire que tous ses jugements ont été réformés depuis. Il faut voir là la simple raison dé l'écart où le peintre se confina graduellement ; mais cet isolemeut ne fut pas sans coûter à sa nature expansive et
1. Un portrait peint par Ricard, vers 1868, et une charmante ébauche par M. Degas sont conservés dans la chambre mortuaire de Gustave Moreau.
2. J'ai légèrement altéré (p.13) la date du voyage de Moreau en Italie; ce voyage dura d'octobre 1857 à septembre 1859.
brillante ; il fallut, pour qu'il s'en fit une règle de plus en plus stricte, que le travail se saisit de lui avec un despotisme à peu près sans exeinple. L'incroyable
accumulation de documents qu'il n'a cessé de compiler fait de lui l'artiste du siècle qui a remué le plus de combinaisons plastiques. Jusqu'à la mort de sa mère (1884) — ce fut pour lui une heure de crise
terrible, — Gustave Moreau vécut près d'elle, dans le petit hôtel de la rue «
La Rochefoucauld qu'il devait faire agrandir douze ans après. Le commerce «
quelques fidèles et intelligentes amitiés fut l'ornement de sa vie; il en est deux
qui lui furent précieuses et qu'il paya grandement de retour : celle d'Élie
Delaunay et celle de Fromentin. Delaunay, dont l’art fut si fiu et si fort, était par instinct en complète entente avec cet ardent ami, dont il admirait la naturelle
fécondité ; Fromentin, artiste stérile, homme de grand goût, apportait dans le
trio le charme de sa sensibilité cultivée et de son ondoyante critique. Enfin,
une affection plus prochaine, affection survivante, dont l’'abnégation est aujour
d'hui exemplaire devant le devoir qui lui incombe de servir dignement la
mémoire et la gloire du défunt, a été comme un fraternel et constan soutien pour la tendre nature de l'artiste solitaire. Gustave Moreau fut médaillé aux Salons de 1864, 1865 el 1869. A l'Expo-
sition universelle de 1878, où il présentait un magnifique ensemble de tableaux
et d'aquarelles, il n’obtint des jurés officiels qu'une médaille de seconde classe,
tant étaient fortes les préventions académiques contre l'indépendance de cet art réfléchi. Fait chevalier de la Légion d'honneur en 1875, Moreau fut promu officier
en 1883. Puis, l'Académie des Beaux-Arts l’élut en 1888, et la direction d’un des
ateliers de l'École des Beaux-Arts, laissée vacante par le décès d'Élie Delaunay, lui était confiée en 1892.
Gustave Moreau mourait à Paris, le 48 avril 1898. Son testament institue, on le sait, un legs de cent mille francs à l'Académie des Beaux-Arts ; cette somme est destinée à la fondation d'un prix triennal attribuable «à l’œuvre d'art la plus remarquable en peinture, sculpture, architecture, musique ou gravure produite pendant
ce laps de temps. » Un legs de vingt mille francs est fait à la Société Taylor.
Voici, d'autre part, en quels termes Gustave Moreau disposait de ses œuvres
«Je lègue ma maison, sise 14, rue de La Rochefoucauld, avec tout ce qu'elle contient, peintures, dessins, cartons, etc., travail de cinquante années, comme aussi ce que renferment, dans ladite maison, les anciens appartements occupés par mon père et ma mère, à l'État, ou, à son défaut, à la Ville de Paris, ou, à son défaut, à l'École des Beaux-Arts, ou, à son défaut, à l’Institut de France (Académie des Beaux-Arts), à cette condition expresse de garder toujours — ce serait mon vœu le plus cher — ou, du moins, aussi longtemps que possible, cette collection, en lui conservant ce caractère d'ensemble qui permette de constater la somme de travail de l'artiste pendant sa vie...»
L'inventaire des œuvres de Moreau contenues dans l'hôtel a donné les chiffres suivants :
Peintures de toute sorte : 797 ;
Aquarelles : 349 ;
Dessins et calques : plus de 7.000 ;
23 cartons de calques divers, etc.
Dans cet immense archivium, l'ordre est aujourd'hui parfait; les deux ateliers superposés sont prêts à devenir des lieux de méditation ou de recherches ; les dessins s'offrent d'eux-mêmes, pour ainsi dire, à l'étude. On ne saurait trop remercier M. Henri Rupp du classement méthodique et ingénieux qu'il a introduit parmi cette myriade de documents.
IT
(es $rs amateurs parisiens qui se sont partagé les œuvres achevées de Gustave Moreau furent presque tous connus de lui; c’est sur leur demande affectueuse, sinon sur leur indication précise, que l'artiste
SLT se mellait à l'ouvrage. Il cédait à leurs sollicitations, gaiement, et la
promesse faite à tel ou tel d'entre eux, sans entamer son indépendance, l’a peut être souvent rendu plus sévère pour sa fantaisie et contraint de fixer son choix
parmi tant d’esquisse
s d’égal prix.
La plupart furent ses dévoués amis, ses visiteurs assidus, et goütèrent la
jouissance de cette intimité dont il était si avare. En tête de ceux-là, il est juste
de citer M. Charles Hayem, pour le désintéressement dont il a donné l'exemple.
Collectionneur au goût éclectique etsûr, celui-ci rassembla chez lui une vingtaine
de morceaux de choix, tous caractéristiques du style de Moreau, et mit à les faire
discrètement connaître son légitime orgueil. A la mort du peintre, fidèle à un
engagement bénévole que tous ignoraient et auquel Moreau dut être grandement sensible, M. Hayem remettait ce beau dépôt à l'État, et le musée du Luxembourg, où seule la Téte d'Orphée représentait la poésie pénétrante du maître, se trouvait pourvu d’une sélection variée de son art. Ainsi sont entrés dans les collections nationales : la grande aquarelle dite l’Apparition, le Phaëéton, la Bethsabée, l'Amour et les Muses, la Péri, l'Enlèvement d'Europe, la Déposition de croix, etc:
Des: groupements d'œuvres non moius importants ont été constitués par MM. Duruflé, Antoni Roux, Alfred Baillehache. M. Duruflé, à côté d’un admirable Diomède, possède une série précieuse de camaïeux et de sépias. M. Roux fut particulièrement heureux dans l'initiative qu'il prit d'ouvrir les Fables de La Fontaine au peintre: il possède, en outre des soixante-cinq aquarelles de cette famille, l'Oreste, le Moïse, le Voyageur et le Sphinx, etc., ensemble plus de quatre-vingt-dix œuvres achevées. Dans un goût aussi sûr, M. A. Baillehache a réuni, autour d’un grand Saint Georges au dragon, un Saint Sébastien, une Sainte Cécile, une Pasiphaë, un Sphinx deviné, les Sirènes, une variante de la Galatée, etc.
Sous réserve des ventes ou transmissions qui peuvent avoir eu lieu récemmentet sans suivre nullement un ordre de mérite, voici quelques indications sur l'état des œuvres dispersées.
Le grand OEdipe, acheté primitivement par le prince Jérôme Napoléon, est aujourd’hui la propriété de M. Herimann, de Rome.
Après de longues stations chez des intermédiaires, le Jason et Médée, fut
acquis par M. Charles Ephrussi et Le Jeune homme et la Mort par M. Albert Cahen (d'Anvers).
M. Louis Mante, de Marseille, possède la grande Salomé et l'Hercule et l’'Hydre de Lerne, ainsi qu'une Sainte Cécile ;
M. Taigny, la Gulatée, ete. ; M. Jules Beer, l'Hélène et L’Automne ;
Me Ilumbert, le David méditant :
M. Léopold Goldschmidt, la Sémélé, une Pietà, etc. M. Bessonneau, d'Angers, le Poète indien.
Ajoutons enfin les noms de quelques possesseurs de variantes très prisées où de pièces isolées : MM. Chauffard, Lepel-Gointet, Martin-Leroy, Peytel, Straus, etc. ; MMS Bartet, Ditte, Raffalovich, Singer, etc.
Je me fais un devoir d'adresser ici l'expression de ma vive gratitude aux divers collectionneurs qui m'ont permis de publier quelques-uns de leurs trésors et m'ont aidé de renseignements fidèles, notamment à MM. Antoni Roux et Baillehache.
N dehors des tableaux de débutant (Chevaux sortant de l'écurie, etc.), conservé
au musée Moreau, nous
signalerons un curieux Jugement de Päris (à M. Bessonneau, d'Angers), composilion très peuplée et
riche en épisodes, traitée dans le goût de l’école de Fontainebleau ; — plusieurs sujets tirés de Shakespeare, singulièrement imilés des compositions similaires de Delacroix et de Chassériau ; — enfin, une suite de quatorze tableaux non signés, perdus au fond de la province française et qu'un heureux hasard nous à permis d'identifier.
Il s'agit d’un Chemin de Groix exécuté, vers 1862, pour une église moderne de l'Aveyron, l'église de Decazeville; et les circonstances mêmes dans lesquelles
Moreau entreprit ce travail ont une certaine étrangeté. L'important centre minier et métallurgique qui prit, dès 1830, le nom de Decazeville, fut artificiellement créé en rase campagne vers cette date. La ville,
sortie de terre, se bâtissail bientôt une première
ise et, pour décorer celle-ci, M. C..., intéressé à la prospérité du pays et d'ailleurs amateur d’art distingué, cherchait à Paris un jeune artiste capable de fournir au sanctuaire un Chemin de Croix honorable. C'est chez Fromentin que M. C... rencontra Gustave Moreau : or, celui-ci, sans en être sollicité et sans se proposer ouvertement, exécutait aussitôt la tâche et — contre une somme dont la modicité ferait exclamer nos lecteurs — livrait bientôt à M. C... les quatorze Slations terminées. Mais il posait
une condition : l'œuvre, non signée, devait rester anonyme; le nom de l’auteur
ne devait pas être révélé; il s’estimait, disait-il, heureux de l'avoir menée à bien pour des motifs personnels et dans un sentiment dont il ne devail compte à personne.
Sans les renseignements personnels que nous a communiqués M. C..: luimême, nous aurions été portés à fixer la date d'exécution aux années 1853 ou 1854. La direction de Chassériau est évidente dans les envois de Moreau au Salon de 18:
La Mort de Darius, 6. m.) et à l'Exposition Universelle de 1833
3 (Le Cantique des cantiques, aujourd’hui au musée de Dijon, et surtout
(Les Athéniens au Minotaure, au musée de Bourg-en-Bresse)
- Nous aurions d'instinct rapproché de ces envois l’œuvre de Decazeville, Mais, nous le répétons, la date de 1862, à
quelques mois près, doit faire loi. Moreau travaillait alors à son grand OEdipe,
qui fut exposé au Salon de 1864, et sans doute l'exécution du Chemin de Croix fut pour lui un délassement spirituel.
Dans les toiles de Decazeville, l'influence de Chassériau est encore bien sensible, et cependant tout l'art de Moreau y est en puissance. II n'y a pas de différence foncière, quant à l’aisance du style et au primesaut de la composilion, cntre ces quatorze images religieuses de la trente-sixième année et tel sujet du même ordre datant des derniers temps. On nous rapporte que le coloris est d’une grande opulence, et nous le croyons sans peine : Delacroix, par l'intermédiaire de Ghassériau, préoccupa vivement Moreau à ses débuts. Mais ce qui fait certai-
nement le charme de ce chapelet d'œuvres, c’est la qualité du sentiment dont es saintes figures sont imbues sans aucun souci de ritualisme vulgaire. Plusieurs des Stations ont pour cadre ces paysages rocheux où il se complut de si bonne ieure, où il vivait en peignant l'OEdipe, et une teinte d’exotisme oriental y renouvelle discrètement la tradition iconographique : l'onclion, la mélancolie propres à Chassériau sont d’ailleurs partout assimilées et portées à leur expression la lus rare.
Rapidement exécutés — en trois ou quatre jours, Moreau improvisail,
araîl-il, une de ces toiles, — les quatorze tableaux mesurent uniformément Om80 de largeur sur un mètre de haut. Deux d’entre eux ont subi des détérioralions assez graves. Nous rappelons que l'œuvre n'est désignée au respect par aucun nom.
fat
Ans le projet présenté en 1874 par le marquis de Chennevières pour la décoration de Sainte-Geneviève, les deux chapelles des bras de
la croix, considérées comme hors d'œuvre, devaient être confiées,
celle de la Vierge à Gustave Moreau, celle de Sainte-Geneviève à
Jean-François Millet, le peintre de l’Angelus. « Gustave Moreau, rapportent les
Souvenirs d'un Directeur des Beaux-Arts !, se récusa, bien à tort, en alléguant sa trop grande inexpérience de la peinture décorative. Il eût, dans cette chapelle
isolée et bien à lui, et où je lui avais laissé, comme à J.-Fr. Millet, la plus entière
liberté de sujet et de composition, donné essor à toutes les qualités d'invention raffinée et mystique qui sont le charme de son noble esprit. »
En 1894, l'État commandait à Gustave Moreau le carton d'une tapisserie
destinée à être exécutée sur les métiers de la Manufacture des Gobelins. -La tenture représentant Le Poète et la Sirène figurera à l'Exposition Universelle de 1900. Carton et tenture prendront place ensuite au musée du Luxembourg.
J'ai parlé des artistes qui ont interprété en émail de grand feu les composilions spécialement ordonnées par Moreau pour être traduites par cet incomparable procédé : je dois citer ici les noms de MM. de Courcy et Paul Grandhomme ; ce dernier a vraiment pénétré toutes les délicatesses du maître.