LES
DERNIERS RÈVES
En voyant approcher le terme de celte étude, je ne me dissimule point combien d'œuvres brillantes j'ai écartées pour ne présenter en pleine lumière qu'une vingtaine decréations maïitresses.
Je tenais surtout à exposer, d’après la doctrine recueillie de la bouche même de Gustave Moreau, et dans ses années les plus fécondes, l’'enchaîinement selon lequel sa pensée et son art ont propagé leur commune action. Si j'ai pu rendre sensible le rythme de cette grande onde spirituelle, je suis bien loin d’en avoir marqué tous les méandres. J'ai négligé maints courants sporadiques; d'autre
part, l'heure est venue de considérer les derniers ouvrages du maître, ceux qu'il produisit dans ses huit ou dix dernières années. Fidèle
à la même méthode, je n'’insisterai que sur deux spécimens éminemment caractérisés.
Vers 1890, Gustave Moreau entrait dans ce crépuscule de la vie où les rayons du flambeau semblent se renforcer. Une poignante affliction venait d’étreindre son cœur d'homme. Insensible à sa gloire grandissante, il se rejeta dans le travail avec un acharnement désespéré.
Étrange essor de ces belles forces surexcitées ! Fermentation spirituelle à ce point débordante qu'idées et images ont l'air de se compénétrer les unes les autres, heurtées par un flux précipité! Comme il arrive le plus souvent, les préoccupations imaginatives et sensorielles dans le commerce desquelles il avait vécu revinrent en tourbillons pressés obséder l'esprit moins vigilant de Moreau. On en saisit l'ultime condensation dans les deux œuvres qui sont pour ainsi dire son testament d'artiste.
La fascination de l'Orient, avons-nous dit, ne devait pas cesser d'agir sur Gustave Moreau. C’est un Orient de plus en plus reculé, de plus en plus utopique, où la fourmillière humaine est effroyablement dense et mouvante. D’après le Lalitavistara, quand le monde apprit la naissance de Bouddha, la ville de Kapilavastou se trouva tout en fête : les étangs se couvrirent de lotus; les harpes, les théorbes rendirent sans être touchés des sons mélodieux, pendant que cent mille apsaras conduisaient les chœurs célestes; cinq cents jeunes éléphants blancs se prosternèrent au pied du roi; cent mille filles des dieux apparurent, tenant en main des éventails ; puis, des centaines de millions de dieux, avec les mains, avec les épaules, avec la tête, soutinrent et portèrent le char destiné au héros, etc. L'Inde n'a pas connu la mesure dans ses théogonies: elle est le théâtre idéal des féeries déréglées; un nom magnifique y attira l'imagination de Gustave Moreau : le nom d'Alexandre.
Mais ce n’est pas ici l'Inde; ce n’est pas le pays des Baraomates tel que les phalanges macédoniennes en purent garder le souvenir : c’est, par-dessus l'Orient, l’Extrême-Orient imaginaire, tel qu'il apparaît dans les récits de Sindbad le marin, chez Ibn-Batoutah, Marco Polo ; c’est, à travers un prisme irisant, le raccourci de toutes les merveilles du conte bleu. Seules les estampes bouddhistes où sont peints les sanctuaires recommandés aux pèlerins montrent quelquefois de pareils amas de pagodes rapprochées à l'envi. Taillés à vif dans la masse des monts, excavés dans l’améthyste et le quartz
hyalin, les séoupas, les portiques, les lacs sacrés de la ville inconnue centralisent au fond d’un cirque magique les prodiges d’une Babel à demi-souterraine. Et là se déploie la pompe du triomphe : le conquérant, sur la plate-forme d’un trône dont les étagements pyramident, assiste au défilé des peuples suppliants ; un roi, Porus sans