‹ Gustave Moreau; 48 planches hors texteChapitre 1 sur 52 · LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS = 183, RUE LAFAYETTE, PARIS · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS = 183, RUE LAFAYETTE, PARIS

«de ne crois ni à ce que je touche ni à ce que je vois. de ne crois qu’à ce que je ne, vois pas el à ce que je sens. »

G. MOREAU

En léguant à l'Etat sa maison et tout ce qu’elle contenait, études, esquisses, tableaux, confidences de ses recherches et de ses pensées, Gustaye Moreau avait exprimé cette volonté formelle « Aucune reproduction de ma personne ).

idéaliste parfait, il voulait que l’homme disparüt derrière son œuvre. On ne trouvera donc pas son image en tête de ce livre. Mais s’il nous eût été permis de les reproduire, quel est, entre ses portraits, celui que nous eussions choisi? Celui qu'a peint Degas, frémissant de vie, celui qu'a peint Ricard, ou l’une des deux toiles où lui-même a fixé ses traits et qu’on peut voir dans le Musée, confondues avec ses autres études ? Il eût fallu reproduire toutes ces images du même homme, car aucune ne ressemble à l’autre et toutes sont lui. Là parle un artiste spirituel et charmant, là se recueille un philosophe; ici c’est un visionnaire. Gustave Moreau fut tous ces hommes tour à tour. Et dans son œuvre de même, sensibilité, fantaisie

audacieuse, raison et raisonnement sont en lutte. I1 offre aux amateurs de personnalités complexes un beau sujet de méditation.

Appelé à la peinture par une vocation certaine, il l'aima jusque dans ses difficultés matérielles ; personne plus que lui ne fut soucieux des préparations, des pâtes, des demi-pâtes et des glacis qui font une couleur riche et profonde. Ses aquarelles témoignent d’une virtuosité prodigieuse. Et cependant, il a donné l'impression d’un littérateur mystique égaré dans un atelier. Ses amis même, avec les meilleures intentions du monde, ont trop souvent contribué à cette méprise en disant de lui : «ce grand penseur

Ecoutez ceux qui ont eu l'honneur d'être admis dans son intimité, de recueillir son enseignement, ceux \qui, rue de lamMROCchetoucauld, veilentesur son legs avec un pieux respect : vous voyez revivre une âme généreuse, un cœur tendre, un homme d’une haute culture, à la fois ardent et réfléchi, nerveux, spirituel, passionné, gai de la gaîté des sages, causeur inoubliable, incomparable théoricien de son art et professeur d'énergie. : Lisez les critiques : l’un doute de sa foi, l’accuse de sécheresse et d’impuissance; l’autre, froidement accueilli, Juimtrouve l'air. d'unvpetit notaire de province. SONNŒUVTE, CONCUeCMETMerECULEeMdaTS En ChHOUS siasme, certains jours même en chantant, paraît 1nQUIieteNetWtourmenteer

Ses amis doivent avoir raison : ils ont connu le vrai Moreau. II1s savent que s’il fermait la porte de son atelier cel n'é tal WITHIN DAaRNEOUCAOU Imystère ni pour, fortifier son “prestige, Irnais

simplement par crainte des importuns et, comme dit Ary Renan, ( dans une vigilante jalousie des heures ». IIs rient quand on voit en ses tableaux des imaginations de fumeur d’opium ou quand un docteur, après une rapide inspection, conclut gravement : c’est du sadisme. N'avait-il pas au contraire l'horreur de tout ce qui est artificiel, une parfaite santé morale, l'intelligence la plus vigoureuse et la plus claire ? Il refusa, sur la fin“ de “sa vie, de se! laisser encenser dans une petite chapelle d’admirateurs compromettants, dont le mysticisme théâtral lui parut suspect. Comme tous les grands travailleurs, il haïssait la rêverie stérile. Il tenait à la lucidité de son esprit jusqu’à l’héroïsme : pendant la douloureuse maladie qui l’emporta, il refusait un calmant : « Qu'est-ce? disait-il ; une drogue qui rend bête ? d’aime mieux souffrir»). Et voilà l’homme qu'on a peint comme un déséquilibré.

Sans doute son imagination était grande, exaltée ; il avouait lui-même qu'il avait toujours eu de la peine à conduire l’attelage indocile de son (imagination sans frein et de son esprit

critique jusqu’à la manie ». Mais, disent encore ses admirateurs, l'esprit critique contenait, dirigeait cette imagination puissante. ( Il est de ceux qui

sayent ce qu'ils veulent et où ïiis vont, écrivait en 1878 Emile Bergerat : son Pégase est dompté... ph

C’est par la clairvoyance unie à la passion que Gustave Moreau prit tant d'’ascendant sur tous ceux qui l’approchèrent. Lorsqu'il fut appelé, en 1892, à succéder à son ami Delaunay dans 1IEMOIrEChOmMduUnMdes Mateliers “de l'Ecole" des

8 ee L'ART DE NOTRE TEMPS

Beaux-Arts, on sait quelle ardeur nouvelle sa parole chaude y suscilta. Ses commentaires des œuvres des maitres ont laissé un souvenir inoubliable. S'il critiquait et déplorait les tendances de ses contemporains quand elles s’opposaient aux siennes, il savait, même. dans Tes “œuvres “qu'il n'’aimait pas, reconnaître le talent. C’est Moreau, me dit un de ses élèves, qui le premier m'a fait admirer une buveuse d'’absinthe de Toulouse- Lautrec. Devant la toile d’un débutant, ce grand raisonneur était sensible à la qualité la plus subtile d’une touche heureuse ou d’une ligne expressive; ce croyant encourageait l'indépendance et l'audace... Qu'eüt-il pensé, cependant, lui qui s’emportait devant une jambe mal dessinée, des extravagances où certains de ses anciens disciples {qui semblent se souvenir seulement de son goût dangereux de l'extraordinaire) se complaisent aujourd’hui?

Peut-être ce portrait complexe ‘explique-t-il endpartie TANNIéSsendeNMaAUMMS es CRE EMEA ULOrErE de Gustave Moreau et les contrastes plus ou moins apparents entre l’homme que se rappellent ses amis et celui qu’on imagine en interrogeant son œuvre. Mais ces contrastes viennent surtout de ce qu’il se proposait un but inaccessible même au peintre le mieux doué. Il eut pour son art des ambitions sans bornes; il voulut en faire une langue plus « éloquente » que la parole et la‘ musique réunies, évoquer « par la ligne, l’arabesque et les moyens plastiques ») toutes ses pensées. Et cette langue, j’accorde si l’on veut qu'il l’a créée; mais trop souvent lui seul l'entend. « Tout ce

que je vous écris sur mon tableau pour vous être agréable — dit-il à un de ses admirateurs qui avait sollicité une notice — ne demande pas à être expliqué par des paroles; le sens de cette peinture, pour qui sait lire un peu dans une création plastique, est extrêmement clair et limpide; il faut seulement aimer, rêver un peu et ne pas se contenter dans une œuvre d'imagination, sous prétexte de clarté, de naïveté, d’un simple ba be bi bo bu écœurant ». Ahl qu'il est persuasif et comme je comprends que ceux qui ont entendu Sa voix l'entendent encore. Mais le tableau était-il vraiment Sir clair A" Son' admirateur lui-même a demandé unevnotice:

Se

11 est évident que, dès ses débuts, un tel peintre ne pouvait ni se contenter de la pauvre calligraphie des continuateurs attardés de David, que, vers 1848, lui" enseignait sans doute son maître Picot, ni semsoumettre a la! discipline de M. Ingres, ni se plaire simplement à l'observation émue de la nature, source du génie d’un Corot, d’un Courbet ou d’un Millet. Comme Puvis, longtemps son camarade et son ami, c’est vers les Romantiques, vers Delacroix et surtout Chassériau qu'il est d’abord attiré. Puis, à trente ans, il part en Italie; et ce fut le seul grand voyage de cet homme dont l'esprit visita tant de pays merveilleux. Il" y reste de 1856 à 1859, séduit surtout par les prédécesseurs de Raphaël. Dans leur commerce, sa fougue romantique s’apaise. Les maitres du Quattrocento lui révèlent une beauté qu'il cherchait

mais qu'il ne connaissait pas : le calme sans mollesse, l'expression profonde, la ligne pure, volontaire et comme ciselée. I1 trouve encore en eux ce qui sera la \ préoccupation de toute sa vie : la matière inaltérable et éclatante, les détails choisis et pleins de sens. C’est désormais avec leur appui qu'il entreprendra la grande tâche entrevue, dit-on, devant les fresques de Chassériau : « Je veux faire un art épique qui ne”"soit pas un art d'école y.

Mais il ne deviendra pas lui-même un primitif à la façon de ses contemporains les Préraphaélites anglais, — belles âmes, mais souvent peintres médiocres, — en affectant les extases et la naïveté d’un autre âge. Sa passion ne lui permet pas le dilettantisme. II va aux Italiens du Xv° siècle comme il s’élance vers tout ce qui l’éloigne du vulgaire. Moreau appartient à cette famille d’esprits inquiets qu’on appelle, dans la vie, des romanesques, et, quand ils trouvent la joie dans l’art, des romantiques. La poésie des choses présentes et des spectacles quotidiens ne les émeut pas. Sourds aux mille voix familières, ils tendent l'oreille 4 des appels lointains. Moreau écouta ces appels jusqu’à son dernier jour. Mais s’il resta un incorrigible romantique, il le fut comme on pouvait l'être dans la seconde moitié du x1x® siècle, à la façon de l’auteur de Salammbô et des poëtes du Parnasse :

avec une volonté de précision dans le style, de domination de son génie et d’apparente impassibilité que la génération de 1830 n'avait pas connue.

Il aime l'étrange et le lointain. L'histoire même est pour lui trop proche. I1 vit dans la fable, dans

les mythes. Parmi les héros, ce sont les plus mystérieux qui le hantent : ceux qui interrogent et bravent les monstres; les instruments inconscients du Destin : HÉLÈNE, SALOMÉ. Il crée des Chimères. Quand elle ne l'emporte pas dans 1e passé le plus obscur, son imagination parcourt un Orient merveilleux où il se garde bien de porter ses pas, car il lui deviendrait présent. Il ne voit pas un arbre sur sa route ou une fleur à ses pieds; mais il contemple la flore et la faune ambiguës des mers, pour bâtir à GALATÉE ou à la SIRÈNE un féerique palais.

Romantique, il aime les mots rares et sonores, — je veux dire les détails précieux, les accessoires brillants. I1 les accumule et leur sacrifie la vérité de la forme humaine. Comment distinguerait-il les caractères ou même les types, le songeur qui regarde l'humanité de si haut? Ses héros sont des idées.

Et, parmi ces idées, il en est une qui l’obsède : celle du Poëte, qui nous montre l'idéal, qui nous incite à l'effort. Moreau croit à la mission du Poète et il se croit cette mission. Il ne se lasse pas de le redire, par tous les symboles que lui offre la légende, ou qui se présentent à son imagination. Une de ses plus belles œuvres — conçue dès 1856, peinte en 1868, remise sur le chevalet à la fin de sa“ vie... et inachevée — évoque, dans le doux rayonnement du soir, les MUSES QUITTANT APOLLON LEUR PÈRE POUR ALLER ÉCLAIRER LE MONDE. À leur voix les poêtes s’éveillent et, dans les tableaux voisins, nous les voyons parcourir la terre, parfois écoutés, puisque TYRTÉE conduit la jeunesse grecque

au sacrifice glorieux, le plus souvent incompris et martyrs : ORPHÉE est déchiré par les Bacchantes.

So

Qu'enseignent ces figures inspirées? Ne demandons pas à la peinture une traduction claire de leurs songes. Puisque le philosophe s'arrête aux bornes du monde qu'ils entrevoient, comment le peintre y pénétrerait-il ? Mais tous proclament la foi de Moreau en ce monde interdit aux sens et à la raison. Ce que nous appelons le réel est pour lui sans attrait. Bien mieux, ce n’est pas le réel. Nous vivons au milieu d’apparences. « Je ne crois ni à ce que je touche ni à ce que je vois, — écrit-il un jour. — Ue ne crois qu'à ce que je ne vois pas et à ce que je sens.» Belle affirmation d'idéalisme mais qui, sous cette forme, peut étonner, venant d’un“ peintre. "Ce virtuosehdeMla isne Ne tndeNie couleur nie l'existence du monde visible. Et voilà le secret de son art paradoxal, ce qui en fait la grandeur, mais parfois aussi la bizarrerie, ce qui, malgré l’ardeur d’une imagination toujours en mouvement et toutes les flammes d’une riche palette, lui communique trop souvent une froideur mortelle. Moreau n'a pas devant la nature cette émotion qui fait passer un souffle dans les paysages du Poussin ou de Puvis, qui anime leurs figures, même quand elles ne gardent, pour la sérénité d’une grande page décorative, que les traits les plus généraux de l'humanité ; il manque de cette sensualité, bonne, nécessaire, divine elle aussi, faite de confiance et d'amour, sans laquelle une œuvre d'art, Si haute qu’en soit l'inspiration, reste sans vie.

Se

Parcourez son œuvre : à peine une ou deux . fleurs, aux pétales mornes ; pas de paysages peints en plein air, mais seulement quelques notes, — d’ailleurs très sensibles, — prises à la plume et au lavis pendant son séjour en Italie ; pas un portrait d'homme, sauf le sien ; pas un visage de femme modelé amoureusement. La vulgarité du modèle d'atelier le gène. Qu'il lui impose une attitude préconçue, c'est le propre de tous les créateurs ; mais On voit trop qu'il la dessine sans plaisir, simplement pour préciser un mouyement ou une forme anatomique. 11 s’enferme dans son atelier avec ses idées et ses songes, qui seuls l'émeuvent, et c’est alors que commence pour lui la joie de peindre.

Joie étrange qui ressemble au tourment, fait du sage un illuminé, concilie une activité fébrile et une patience inlassable. Il avait coutume de dire à ses élèves : « Mais vous dormezl Quand vous êtes dans un musée, ne yous installez pas placidement sur un tabouret; travaillez debout, prenez des croquis dans la main, hâtez-vous comme si dans dix minutes les gardiens allaient crier : on fermel ». Et lui-même, ajoute M. Rupp, qui nous rapporte ces paroles, travaillait toujours dans une hâte inquiète, comme s’il redoutait l'avertissement irrévocable. « Quand je peins de l'or, disait-il aussi, j'en vois au bout de mes brosses]l)

Mais quelle patience, et quelle science au service de sa passion 1 Les préparations en grisaille sèchent pendant de longs mois, puis, sur cette matière dure et lisse, il précise sa pensée, la modifie, la développe, l’enrichit. La forme n'est jamais assez

pure, les accessoires jamais assez somptueux; les lyres sont incrustées d’or et d’émaux, des broderies fleurissent les robes ; les joyaux ruissellent partout. I1 ne sait pas résister à 1a tentation d’une arabesque plus expressive, d’un ton plus chatoyant. Certaines œuvres ont été ainsi remises sur le chevalet à de longues années de distance :"LES"RILLESNDE THESTIUS, LES PRÉTENDANIS, SÉMÉLÉ, LES MUSES QUITTANT APOLLON représentent trente ou quarante ans de méditation et de retouches. A l’âge où d’autres maîtres simplifient leur interprétation de la nature, Gustave Moreau complique la traduction de ses rêyes.

So

On voit le danger de ce repliement sur soimême. Moreau avait, nous dit-on, horreur de l’artificiel. Cependant il créee dans son atelier une lumière artificielle et vit dans une atmosphère malsaine. de n'’oublierai jamais combien me parut douce la clarté du ciel par dessus les toits, après ma première visite au musée de la rue. de La Rochefoucauld.

Puis, comme l’homme ne crée rien detrien, ce que Moreau prend pour des évocations, ce sont parfois des réminiscences : de là le reproche qui lui a été adressé de trop se souvenir des paysages du Vinci et des figures de Luini ou de Mantegna. Certains visages, dans ses dernières œuvres, rappellent Puvis ou Burne-dones. Il y a de tout dans son langage, du grec, du byzantin, du persan, peut-être même du "Chinois. A“bout d'imagination, il lui arrive de se copier lui-même :

beaucoup de ses héroïnes aux prunelles fatales se ressemblent. Le Pégase qui prend en pitié le poëte voyageur n’est que le Pégase d’'HÉSIODE, décalqué et inversé. À force d’idéaliser ses figures il aboutit à une convention, c’est-à-dire précisément à cet art d'école qu’il voulait éviter dans son épopée.

Mais l’aquarelle, qui se prête mal aux repentirs, a merveilleusement servi ses dons de visionnaire. 11 à eu, dans certaines esquisses fiévreusement brossées, des trouvailles émouvantes. SALOMÉ, PHAËTON, les SIRÈNES, ses hydres et ses chimères témoignent d’une puissance d'invention rare chez nous. Il a laissé des images graves et discrètes des passions et des figures d’une vraie noblesse. Enfin, sincère même lorsqu'il manquait de simplicité, il a dédaigné les succès faciles. N'est-ce pas assez pour que son œuvyre yive, fasse rêver, comme il le souhaitait, touche quelquefois et, malgré les changements de la mode, impose toujours le respect ?

Léon DESHAIRS.

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