FRAGMENT (MUSÉE GUSTAVE MOREAU) PHOT. BULLOZ
XLVIITI — LES PRÉTENDANTS
A mesure que les forces de Moreau déclinent il semble qu'il veuille se mesurer avec des sujets plus immenses. C’est le TRIOMPHE D’ALEXANDRE (n° 70 du Musée), où devaient, devant le conquérant, défiler toutes les civilisations; c’est LE GRAND PAN CONTEMPLANT LES SPHÈRES CÉLESTES (n9 44), ébauché en 1897, qui illustrait le thème favori de l'ascension vers l'idéal. Citons encore le RETOUR DES ARGONAUTES (n° 20), œuvre plus apaisée et plus sereine dans son harmonie de bleu clair, entreprise en 1897, ou cette étrange FLEUR MYSTIQUE (ANS T)e vierge nimbée jaillissant d'un grand 1ys qui naît dans le sang et les cadavres.
Comment eut-il pu mener à bonne fin ces tentatives épuisantes, alors qu'il remettait sans cesse sur le chevalet des toiles vieilles de quarante ans? Nous avons déjà mentionné cette composition
des PRÉTENDANTS entreprise à la date du voyage
en Italie. Depuis elle s'était sans cesse amplifiée: Sous les coups d'Ulysse, dressé sur les marches, à l'entrée de la salle, comme sur un piédestal formidable, les cadavres s’accumulaient toujours plus nombreux ; l'architecture grandiose s’enrichissait sans cesse. Alors que le maître n'avait plus la force de tenir sa palette, des élèves, sur Ses indications, traçaient sur la toile le schéma d’une ornementation plus opulente encore. Autour de l'Athéné qui surgit au centre de la composition il avait fait préparer une auréole de rayons qui, Sous son pinceau, devaient briller d’un éclat éblouissant. Mais, la mort survint, le 18 avril 1898, et l’œuvre, comme tant d’autres, resta inachevyée.
Nous n’en donnons pas ici l’ensemble, qui serait bien à l’étroit dans notre planche ; mais Voici, découpée à la droite de la composition, une figure qui se laisse difficilement oublier. C’est un jeune homme, qui se dresse, surpris par les coups d'Ulysse. Découvrant à demi son Corps percé de flèches, renversant sa tête douloureuse aux yeux mi-clios, il lève le bras dans un admirable geste d'adieu à la vie. Figure aussi douce à l'œil, dans sa suprême élégance, sa tonalité tendre, son modele délicat, que troubiante pour le cœur, elle semble vouloir incarner une dernière fois, cette détresse contenue qu'’exhale tout l’œuvre de Moreau.
XLVIH.