‹ Gustave Moreau; 48 planches hors texteChapitre 5 sur 52 · FACE NEC COS · texte numérisé non relu

FACE NEC COS

GUSTAVE MOREAU ee = 23

UN LANCHIMEÈRE

De son long séjour en Italie, Gustave Moreau revenait définitivement transformé. Ce n'est pas seulement parce qu'il rapportait des motifs, des dessins qui, dans certains détails de ses œuvres, rappelleront parfois jusqu’au pastiche les Filorentins, les Vénitiens ou les Lombards : ce qu’il avait appris surtout, c’est la force expressive du calme, de la noblesse et de l'harmonie. Un souci classique d'équilibre s’introduit dans ses compositions; le tumulte romantique s’ordonne et s’apaise ; une cadence plus lente, un rythme plus dolent règlent le geste et l'expression; la force même apparaît sous un léger voile de langueur.

Une œuvre typique de cette période est 1e TYRTÉE CHANTANT PENDANT LE COMBAT,commencéen 1860-61 et que le Musée conserve encore inachevé : au milieu de la jeunesse grecque qui s'offre à la mort, la figure du poète se dresse douce et pure. Un LÉONIDAS AUX

THERMOPYLES, entrepris à la même date, offrait un thème analogue. En même temps (1860-64) étaient conçues et préparées des œuvres que nous retrouverons plus tard, à la date de leurachèvement : HÉSIODE ET LES MUSES, LES ROIS MAGES, LES PRÉTENDANTS, SÉMÉLÉ, ŒDIPE, MÉDÉE ET JASON.

Et tandis que par le style, Moreau se rapproche des traditions classiques, son amour romantique du rêve et du symbole s'affirme chaque jour davantage. C'est à la date même du voyage d'Italie, en 1858, que l'artiste esquissait cette CHIMÈRE, qu'’Ary Renan a commentée en ces termes : ( Une dernière foulée la suspend au-dessus du gouffre, et dans sa face androgyne, ses yeux bleus fixent le zénith. Mais une créature éperdue, une vierge mortelle — une âme en larmes, — s’est jetée d’un bond au col de la chimère qu'elle aime, abandonnant derrière soi ses terrestres voiles, rejetant la tête en arrière, pour ne pas voir l’abîime béant; un même aquilon fouette leurs chaïrs, et leur élan passionné les conjoint un instant en un groupe tout entier dessiné sur le ciel... Je ne connais pas, dans l’histoire de l’art, de symbole plus net et plus sublime y».

a RE

Ve = ESA CHIMÈRE

AQUARELLE ( Musée GUSTAVE MOREAU }) PHOT. BULLOZ

GUSTAVE MOREAU ne : — a 25

PR r OLITÆENEMNLE" SPHINX

Penpublictetmia plupart ades critiques crurent découvrir en G. Moreau un nouveau venu quand il reparut au Salon, en 1864, avec son ŒDIPFE. Admirateurs et détracteurs s'accordent à constater le caractère sensationnel de ce prétendu début: c’est « l'événement du Salon de 1864 » (Chesneau).

Les réminiscences du quattrocento frappent tous les juges: « Encore un préraphaëélite | » — s’écrie de Callias. L'on cite Pérugin, Carpaccio, Mantegna surtout, et chacun, suivant ses tendances, goûte cet archaïsme ou réclame une étude plus directe de la nature. On admire ou l’on blâme le trait noir qui cerne les contours, la maigreur des formes, l'hiératisme du geste. Un « spirituel romancier ph qu’Auvray cite sans le nommer et qui pourrait bien étre About, déclare sans respect:41 Comme le soliveau de la fable, ce roi thébain est en bois. Les muscles unissent la raideur de l'acajou à la couleur du palissandre... ; jamais un mouvement, à moins que le bois ne joue, n'écartera les feuilles de zinc dans lesquelles l'artiste l’a drapél »

Mais, sous l’archaïsme de la forme se fait jour une pensée moderne et, pour dire le mot, romantique.

Cet Œdipe, disait Gautier, est un Hamlet grec ll Le parallèle que chacun établit avec l’'Œdipe d'’'Ingres tourne tout à l'avantage du jeune peintre. « On sent là — écrit de Sault — quelque chose de profond, de solennel et \dintime aMaNMiois Not pOT eat recueillement et qui s'impose aux méditations des spectateurs. h

Burger, lui-même, tout furieux qu'il est de l'échec du VEAU de Millet, se surprend à commenter le mythe et l'énigme: « Drôle de tableau — conclut-il ayec dépit — qui fait causer de la Grèce et de ses légendes et qui ne fait même pas penser à la peinture l »

Plus décidément hostile, parce que théoricien plus étroit du naturalisme, Castagnary écrit : ( J'avais pris le parti de ne parler ni de ce tableau ni de ce peintre. Par instinct et par réflexion, je haïis les tentatives rétrogrades... Que signifie ceci? Nous sommes dans un escarpement si étroit que c’est miracle comment les deux personnages peuvent y tenir... Mais la grotte du parc Monceau est plus grandiose l... Chose singulière, dans cet escarpement qui devrait être hérissé et terrible, j'aperçois “un meuble “de cheminée, une petite colonne qu'on croirait peinte par B. Desgoffes, le FPérugin des gemmes. Elle supporte une cassolette ouvragée, que B: Cellini eut pu modeler à ses moments perdus... Cet ornement de cheminée a son pendant dans un petit arbuste, que, malheureusement pour la symétrie, l’auteur a négligé de mettre dans un vase de Sèvres... »

Page 1