AVANT-PROPOS
La Chanson, on le sait, a joué dans toutes les grandes époques un rôle considérable, et nous n'entreprendrons pas ici son histoire, car il nous faudrait écrire celle de la France. « Les hommes chantent d'abord, ils écrivent ensuite », a dit Chateaubriand.
L'on chante certes dans tous les pays, mais nous pouvons affirmer, sans crainte d'être contredit, que l'on chante mieux en France que partout ailleurs, notre pays étant plus gai que les autres. Celte dixième Musc est donc de notre race, par l'esprit et le cœur de notre nation.
Nous venons, par ce livre, entretenir le lecteur de Gustave Nadaud, véritable chansonnier de race, d'un esprit fin et délicat, lequel personnifie, dans l'histoire de la Chanson Française, le charme et la grâce de son époque.
i GUSTAVE NADAUD ET l.\ CHANSON FRANÇAISE
Dans cette étude, nous montrerons les œuvres les plus remarquables, les plus délicates et toujours jeunes, de cet inoubliable auteur (quoiqu'il soit de bon ton de dire qu'elles sont démodées) ; nous ajouterons des anecdotes, des traits de bonté, d'esprit, et des lettres inédiles, tout en demeurant dans le domaine de la chanson.
Mais, avant d'entrer en matière, nous avons pensé qu'il y aurait intérêt à parcourir, dans un examen rapide, la chanson à travers les âges, sorte d'introduction à l'exposé de son épanouissement.
Toutefois, qu'on se rassure, ce qui va suivre ne sera pas l'histoire entière de la chanson, mais un aperçu, résumé, de son évolution, pour présenter l'immortel auteur des Deux Gendarmes, des Deux Hussards, du Nid Abandonné, de La Garonne, de L'Epingle sur la Manche et de tant d'autres œuvres gracieuses et spirituelles, toujours recherchées des amis de la chanson et des lettres.
La Muse Nationale tut donc, après les première chansons latines limées, les jongleurs (joueurs) el les trouvères (trompeurs) — « Qui mult bien chantoent. » — Nous voyons donc immédiatement
T MLLEPEH chanter les exploits de Roland, en com-
bnttanl ;'i la tète «les troupes de Guillaume-le-Bà-
<.i-iv\i; vuMUl) ET LA CHAJiSOïl FRANÇAISE 5
tard, duc de Normandie, à la bataille de Hastings en 1066, dans les champs de Senlac (Angleterre).
Ces premiers chants étaient des Chansons de Gestes. « Gestes » signifiait alors « actes notoires, histoire authentique». Tel était au Moyen Age le sens du mot latin Gesta.
Aux jongleurs primitifs succèdent par degrés les Trouvères ou Bardes. En Raccompagnant d'une sorte de harpe, la «Chrotta » ou « rote », ils chantaient les héros de leur race ; et aux sons rauques de leur hymne de guerre, lebardit, répété par tous les guerriers, ils allaient à la bataille !
C'est donc à la France qu'appartient l'initiative de l'épopée ; cette action a commencé nos chants et le premier monument nous vient de Tirold ! ou Turoldus, contemporain et compatriote de Guillaume-le-Conquérant. De tous les poèmes de Honeevaux, le plus ancien connu est celui dont h» texte tut trouvé à Oxford ; il appartient au xie siècle C'est un récit épique, composé de groupes monorimes ou plutôt assonanées, écrit dans la menu1 langue que les lois promulguées par Guillaume, après la conquête de l'Angleterre, « La chanson de Roland marque donc indiscutablement notre épopée nationale (1)».
Poursuivant la description de nos bardes, voici l'image qu'en fait l'illustre poète LECONTE de LlSLE, dans le Massacre de Mona :
(1) V. La Chanson de Roland, par (îai tiukk.
i) (.1 si.Wlï NADAll) BT la chanson FRANÇAISE
« A leurs reins pend la rhote et luit le large glaive ;
« La touffe de cheveux qu'une écorce relève
« Flotte, signe héroïque au crâne large et rond... »
C'est donc à partir du XIe siècle que deviennent plus nombreux les poèmes épiques, et que la poésie commencera à s'épanouir.
Les Chansons de Gestes répondaient aux deux grandes passions de la société : V amour de la patrie, r orgueil de la famille. Le héraut ou le trouvère qui en composait une était le dépositaire de la gloire du pays et l'honneur des individus (1 .
Nous sommes déjà loin, on le voit, des jongleurs primitifs, qui n'étaient, pour la plupart, que de vils courtisans.
Les Chansons de Gestes peuvent donc se diviser en trois cycles, savoir :
1° Le Cycle Français ou Epopée Royale.
2° Le Cycle Breton ou Epopée Courtoise.
3° Le Cycle de l'Antiquité ou Epopée Antique.
« Charlemagne apparaît en de sanglants imagos,
On croit voir flamboyer l'éclair de Durandal,
• De pieux Chevaliers poursuivie le Snint-Graaî,
1 rie Rome Alexandre exiger des otages, i
L'on remarque que les Chansons de Gestes étaient plus ordinairement en vers de dix ou de douze
i Histoire Littéraire de la France (S. L'Abbé, Uistoire Miniature de* Lettres Françabes.)
GUSTAVE \\1>.\U> Il l.A CHANSON FHANl V.IS1 7
syllabes. Plusieurs des premiers Trouvères el Troubadours étaient de race noble, savoir : Thibault, Comte de Champagne, qui fut Roi de Navarre, Guillaume IX Duc d'Aquitaine, Richabd Cœur-de-Lion, Roi d'Angleterre, le Comte d'Anjou, Roi de Sicile, (père de saint Louis), etc. ; et Villon nous dira : « Qu'il en était d'autres, de petites races et trouvères de profession ».
Les airs de ces chants ressemblaient au chant grégorien et à des chants ecclésiastiques.
Je cite une chanson de Thibault, Comlede Champagne, parce que ce Trouvère peut être considéré comme le Père de la Chanson Française ; Ton croit que ce Prince Chansonnier est le premier qui ait mélangé les rimes masculines aux rimes féminines.
Amoureux de la Mère de saint Louis, il composa la plus grande partie de ses chansons en l'honneur de sa dame de beauté, la Reine Blanche. La chanson suivante est du xmc siècle, mais fut rajeunie par Moncrif, écrivain français, au début du XVIIIe siècle :