‹ Gustave Nadaud et la chanson françaiseChapitre 5 sur 31 · LA REINE BLANCHE · texte numérisé non relu

LA REINE BLANCHE

(XIII*4 siècle)

Air : Quand nous entendrez le doux Zéphyr.

Las ! si j'avais pouvoir d'oublier Sa beauté, son bien dire, Et son très-doux regarder, Finirais mon martyre :

Mais las ! mon cœur je n'en puis ôter ; Et grand affolage M'est d'espérer; Mais tel servage Donne courage A tout endurer.

El puis comment oublier Sa beauté, son bien dire Et son très-doux regarder?

Mieux aime mon martyre.

Thibault, comte de Champagne, le père de la Chanson française, Dé en 1201, mort en 1250.

Les Trouverai de profession chantaient leurs poèmes en s'acompagnant de la rhote, de la vielle

00 <1<* la cornemuse, ils contribuaient à l'éclat des

Têtes, accompagnant les seigneurs dans leurs

GUSTAVE WDAlD ET LA CIIA.\S(>\ FRANÇAISE 0

campagnes, charmant les manoirs en hiver, et recevaient de riches cadeaux. »

Les Vieilles chroniques nous racontent que le Roi Henri II donna deux châteaux à Robert de Borsu (Trouvère anglo-normand, voir Essai sur les Bardes jongleurs, etc., par Y Abbé de la Hue), pour son roman de Saint-Graal, avant même qu'il ne fût terminé ! Les temps, on le voit, étaient meilleurs qu'aujourd'hui, car, où donc trouver, de nos jours, le Mécène des lettres?

Avant le xme siècle les chansons sont peu variées. Dans sa remarquable Histoire de la Chanson, du Mersan nous dit que pour le fond : « C'était presque toujours des idylles sur le printemps, les Heurs, les oiseaux, l'hiver et ses glaces ; elles sont adressées à des Iris, vraies ou idéales, et à des blondes, jusqu'au temps de Charles IX et de Henri II, où les brunes prirent leur revanche. »

Kt ceci nous montre que rien ne change dans les caprices et les originalités de la mode.

Les casques dorés furent chantés amoureusement il y a dix ans, et qui ne se souvient des succès de celte ii lie d'apache, « Casque d'Or », dont un peintre, sans doute éclectique et décadent, peignit les traits, pour exposer cette hétaïre de malandrins au Salon ! la réclame insane que l'on fait Je nos jours à ce monde interlope, doit rendre parfois bien rêveuses les laborieuses et honnêtes jeunes filles!! Donc, il v a dix ans, les blondes étaient à

10 t.isiAU: wimM) BT LA <:h\nso\ FRANÇAIS!

la mode, et le chanteur Mercadier murmurait, aiusi que d'autres étoiles des Champs-Elysées et des Boulevards :

« Ce sont les blondes qui m'ont charmé, Minces et rondes, j'en suis aimé !... » etc.

Mais tout lasse et tout passe... et depuis trois ans, les brunes redeviennent à la mode !...

A quand la Chanson des Chapeaux, des Chichis, et celle de la mode Tanagrienne où Orientales des modernes Elégantes de 1911 ? Mais revenons à la chanson française de nos bardes.

Vers 1400, nous voyons un Normand, Olivier Basselin (ou Bachelin), composer de joyeuses chansons surnommées: Vaux-de-Vire.

L'étymologie du mol vient de ce que notre chansonnier-foulon demeurait près d'un moulin, dont il se servait pour fouler ses draps, situé près de la rivière de Vire, au pied du coteau, qu'on appelle i Les Vaux », entre le château et l'ancien couvent

des Cordeliers, lequel servaif à sécher les draps.

I donc parce que Olivier Bas sel in chanta il souvent ses chansons en ce coteau, qu'on leur donna le nom de: Vaux-dc-Vire. Os chansons

étaient bachiques, el plus tard, par corruption,

Ton donna a celles qui fuient faites le nom (le

Vaudeville el Vaux-de-Ville$ 1).

i EtymologUs, el les auteurs du

Nous trouvons celte note encyclopédique sur VEtyittolûgiê :

Ce Vau-de-Virc ou Vaudeville fut d'abord une chanson inaligne et gaie fille de la Satire. Suivant Boileau, qui dit, après avoir donné les règles de la Sa lire dans L'Art Poétique :

D'un trait de ce poème, en bons mois si fertiles, Le Français, né malin, forma le Vaudeville, Agréable, indiscret, qui conduit par le chant, Passe de bouche en bouche, et s'accroît en marchant. La Liberté française en ces vers se déploie; Cet enfant de plaisir veut naître dans la joie !

« Vers le commencement du xvinc siècle des couplets furent admis dans les pièces du théâtre léger, et l'on s'habitua peu à peu à donner le nom de Vaudevilles à ces pièces mêmes. »

— Olivier Basselin est donc le père du Vaudeville. — Après celte époque, nous voyons le Duc d'Orléans et François Ier faire des chansons.

Puis c'est Villon, enfant de Paris, libertin, spirituel, fréquentant les « tabernes méritoires de la Pomme-de-Pin, du Caslel, de la Magdelcine et de la Mulle », dont parle Rabelais. C'est là que camponisait Villon, quand, après avoir dérobé quelque

Dictionnaire Universel, se sont trompés en disant que Vaux-de-Vire était un lieu proche de Vire, il n'y a rien de ce nom -là, à* Vire,

repue franche aux rôtisseurs de la rue aux Ours, il chantait la Blanche Savatière ou la Gente Sancissière du coin, ou bien sa joyeuse épitaphe :

Ne suis-je, Badaud de Paris,

De Paris, dis-je, auprès Pontoise! (1)

Ce cabaret de la Pomme-de-Pin fut célèbre aux xvie et xvne siècles et devint le rendez-vous des gens de Lettres et de leurs bons amis de la Cour ; il était situé non loin de Notre-Dame, Rue delà Juiverie, en face l'église de la Madeleine démolie en 1789 (2).

François Corbueil, dit Villon, écrivit donc de remarquables ballades sur les événements de son temps ; or, la ballade appartient à la chanson.

En suivant l'histoire nous arrivons à Clément Marot, puis Ronsard, et sommes à l'époque des beaux esprits du xvie siècle ; l'on se passionne poulies traductions romaines et grecques. Clément Marot fut un créateur, dans le style archaïque, et Konsard demeure un génie dans la poésie badine.

Le Roi Henri IVécrivit aussi des chansons, dont plusieurs sont conservées à la Bibliothèque Nationale, ci-contre une Romance du vert-galant Béarnais, Romance gracieuse dont on ne chante plus que le premier et le sixième couplet.

(1) Histoire de Paris, par Théo. Layaixik, t. I.

(2) lim-lles, $alOM cl cabarets, par (i. GOLOMBEY.

(.1 STAM-. NADAI'D Et LA CHANSON FRANÇAISE i-\

ADIEUX A GABRIELLK

Air d'un Noël du père Ducaurroy.

Charmante Gabrielle, Percé de mille dards, Quand la gloire m'appelle A la suite de Mars, Cruelle départie,

Malheureux jour, Que ne suis-je sans vie

Ou sans amour t

lielle astre, je vous quitte :

O cruel souvenir !

Ma douleur s'en irrite ; Vous revoir ou mourir.

Cruelle départie, etc.

Je veux que mes trompettes, Mes titres, les échos Incessamment répètent Ces doux et tristes mots :

Cruelle départie, clc

11 GUSTAVE wduii RT r.v chanson FRANÇAISE

L'Amour, sans nulle peine, M'a, par vos doux regards, Comme un grand capitaine, Mis sous ses étendards.

Cruelle départie, etc.

Si votre nom célèbre Sur mes drapeaux brillait, .lusques aux bords de l'Ebre L'Espagne me craindrait.

Cruelle départie, etc.

Partagez ma couronne, Le prix de ma valeur ; Je la tiens de Bellone, Tenez-la de mon cœur.

Moment digne d'envie,

Heureux retour, C'est trop peu d'une vie

Pour tant d'amour.

Je n*ay pu dans la gu< ne Qu'un royaume gaigner ; Mais sur toute la terre Vos yeux doivent régner.

Moment digue d'envie,

Heureux retour, I trop peu d'une vit»

Tour tant d'amour.

GUSTAVE NADAUD ET L.* CHANSON iham \im I .'»

Du temps de Henri IV aussi ;

Si le roi m'a va il donné

Paris In grand' ville

Kl qu'il eût voulu m'ôter

L'Amour de nui mie,

J'aurais dit au roi Henri

Gardez donc votre Paris,

J'aime mieux ma mie, au gai t .

» bis J'aime mieux ma mie.

Sous Louis XIV, la chanson est encore plus ilorissante que sous les règnes précédents et l'on évoque avec plaisir : Bois-Robert, Voiture, Maître Adam de Nevers, etc., à côté de ces beaux esprits de l'hôtel de Rambouillet, lequel, ouvert dès 1(50(1, vit naître et fit éclore bien des réputations; nous voyons figurer Malherbe, Chapelain, Corneille, Rotroa, Scarron, Bensarade, Saint-I^vremond, La Rochefoucauld et toute une élite d'hommes d'épées ; nous y voyons aussi de fins Bas-Bleu rivaliser d'esprit; au premier rang figurent M"10 de Rambouillet, d'une intelligence supérieure, cl sa lilie, M"0 Julie d'Arzennes, puis M"1 de Rourbon-Condé, qui devint duchesse de Longueville, M,lc de Coligny, la marquise de Sablé, enlin M"r de Sçudéry (le plus li ii bas-bleu de ce Cénacle) et M"° Deshouilières, laquelle roucoulait aussi délicieusement en vers.

Dans ce royaume des lis, et devant toutes ces grâces poudrées, nos fins et délicats lettrés faisaient montre d'esprit; YEpigramme venait Souventes fois venger un amoureux éconduit et, parmi ceux dont l'aiguillon était le plus piquant, nous pouvons citer Voiture 1

Mais, il nous faut quitter ces élégances du noble Parnasse, qui exercèrent pendant trente ans une heureuse influence sur toute la littérature, et continuer notre évolution chansonnière ; en quittant cette tour d'ivoire, nous allons nous mêler au peuple, toujours intéressant, et duquel nous vint souvent de tiers exemples ! à côté des beaux esprits, c'est aussi l'époque de la chanson populaire et satirique, avec Philippe-le- Savoyard, avec Gros- Gnillaame et Turlupin, donnant la réplique au Normand Gauthier Garguille; Tabarin attire, avec non moins de succès, les badauds et amateurs de1 farces ou de chansons burlesques.

Philippe-le-Sauoyard, en homme pratique, faisait plusieurs métiers (1). « 11 s'était établi sur le terre-plein du Pont-Neuf, près de la statue du Béarnais, et si' mit à improviser des chansons satiriques. Par ses couplets licencieux, il faisait les délices des aventuriers et des coupeurs de bourse. Comme il était aveugle, cela augmentait L'intérêt

(1, Voir le Chamonnier hiitorique du \ VIII siècl§t

GUSTAVE \VD\ii> Kl IV chanson PB ANC AISE il

de ses chants et de sa personne ; du reste, il ne craignait pas de proclamer son mérite et répétait bruyamment à la foule :

« Je suis l'illustre savoyard,

« Des chantres le grand capitaine,

« Je ne mène pas mon soldat

« Mais, c'est mon soldat qui me mène.

« Accourez filles et garçons, « Ecoutez bien ma musique, « L'esprit le plus mélancolique c Se réjouit à mes chansons !

« Je suis l'orphée du Pont-Neuf, « Voici les bestes que j'attire :

f Vous y voyez l'âne et le beuf « Et la nymphe avec le satyre. »

Kn 1670, quand il quitta Paris, un cocher au service de M. de Verthemont prii sa place et exerça sa verve caustique, en se consacrant au genre satirique, ne respectant personne.

En lisant YHistoire de Paris, nous voyons que le Pont-Neuf était la seule promenade populaire de l'époque « qui se trouvait encombré de marchands, d'arracheurs de dents, de chansonniers et surtout de tires-laines ou coupes-bourses ; c'était là que

ii» GUSTAVE VVDUI» ET LA CHANSON FRANÇAISE

Mondov vendait son merveilleux orviétan, Tabarin débitait les folies goguenardes, Maître Gonin faisait ses tours de gobelets, Brioché, montrait ses marionnettes et ses singes ».

Voici, d'autre part, en quels termes Bertaud en parle dans sa Ville de Paris :

Pont-Neuf, ordinaire théâtre

Des vendeurs d'onguent et d'emplâtre ;

Séjour des arracheurs de dents,

Des tripiers, libraires, pédant,

Des chanteurs de chansons nouvelles,

D'entremetteurs de demoiselles,

De coupes-bourses, d'argotiers, elc...

Voilà Paris sous Louis XIII et sous Louis XIV.

Ces chansonniers du Pont-Neuf, tel le cocher de Verthemont, etc., prouvent que l'on n'invente rien de nos jours ; et, nos très hauts chansonniers de la

butte », curent, on le voit, d'illustres devanciers dans ces improvisateurs du Pont-Neuf! A celte époque, tout le inonde lait des chansons. Même la Duchesse de Bourbon, lille naturelle du Roi, qui laisse déborder eu \er.i un esprit malicieux et mordant, qu'elle tenait de s:» mère. M""' de Mon-

tespan :

1 est hi duchesse de Bourbon

< > 1 1 i met tout le monde en chanson ! »

GUSTAVE NADAUU ET LA CHANSON FRANÇAISE i9

Un autre bâtard de sang royal, le prieur de (1) Vendôme, tient sa place parmi les chansonniers de l'époque aux dîners du Temple; car bien avant le Caveau, il y avait des dîners périodiques, « il y eut les dîners de la jeunesse de Boileau, de Racine, où Taisaient assaut La Fontaine et Molière ; il y avait aussi la Société des Enfants Sans-Souci, organisée pour le Vaudeville et les chansons » (2).

« Dans l'Histoire de Paris, par Lanallée, nous voyons qu'une Société des Enfants Sans-Souci lut fondée parles Bourgeois de Paris en 1402, et établie en conlrérie pour représenter aux Halles, et à la place de Grève, des pièces satiriques, qu'on appelait Sotties, ou pièces joyeuses. »

Sous Louis XV c'est encore la chanson de Société avec les chansonniers Piron, Colle, Verdier, Vadé cl Y Abbé Latteignant, mais c'est surtout la chanson badine et libertine, à l'usage des petites maisons, où se donnaient de lins soupers !... « Bon souper, bon gite... et le reste » !

Louis XV, qui prisait tort le genre badin, lit lui-même, dit-on, quelques chansons avec art cl malice.

Sous ce règne du « Bien aimé »,où la corruption

(1) Le grand Prieur de Vendôme et son frère le duc, étaient les derniers rejetons des amours de Henri IV et de Gabrielle d'Estrée.

(2) Voir /.es Œuvres de Laujon, t. IV.

s'étalait honteusement, jusqu'au trône, et dont la déplorable administration contribua à rendre nécessaire la Révolution de 1789, l'on pense bien que la chanson ne se gêna guerre vis-à-vis de la Cour, tous les personnages en turent critiqués et vertement chansonnés, sans ménagement surtout, pour Antoinette Poisson, Marquise de Pompadour, cette néfaste favorite du Roi à laquelle l'on dut la guerre ruineuse de Sept ans.

Sous Louis XVI, le comte d'Arlois chansonne. sans vergogne, toute la famille royale (1). « C'est l'époque des Marquis poudrés et musqués, des galants abbés et damerets, des robbins suffisants ; l'on flagelle sans pitié, et justement, les ridicules et les vices, en s'abritant, toutefois, sous le couvert de l'anonymat, par crainte de la Bastille et des haines mortelles :

• Celui qui a tait la chanson i N'oserait pas dire son nom « Car il aurait les étrivières !

C'est ainsi que l'on signe, et l'on faisait bien ! u car le joyeux Snint-Ainand fut « bastonné » par le Prince de Condé, et Rousseau reçut, de La Faye lui-même, une volée (le Hois-Vert ».

Nous arrivons au règne de Louis XVI, qui lut salué par des cris dVnthousiasnie.

1; Le chan$onniet hiitorlaae au wm tiède.

Hélas, après avoir entendu des chants d'espérance il entendra ensuite des chants satiriques, et peu après, la terrible chanson de la « Carmagnole », cependant que Marie-Antoinette, qui aimait à jouer au clavecin l'air de « Ça ira », sera conduite à l'échafaud par une foule en fureur qui chantera autour de la charrette et de la guillotine la chanson du « Ça ira », dont le refrain fut improvisé, par Landie, chanteur public, au champ de Mars, pour la Fête de la Fédération.

C'était une contredanse à la mode que ce :

« .\h ! ça ira, ça ira, ça ira

• Le peuple en ce jour sans cesse répète ;

t Ah ! ça ira, ça ira, ça ira,

« Malgré les mutins tout réussira.

Cette chanson était sans violence, mais il n'en était pas de même avec la « Carmagnole », laquelle fut composée, nous dit du Mersan (1), en août 1792, époque à laquelle Louis XVI fut emprisonné au Temple. « Elle eut une vogue populaire, et devint le signal de l'accompagnement des joies féroces et des exécutions sanglantes. On dansait la Carnwgnole dans les bals, on la chantait au théâtre et autour de la guillotine ! »

L'on ne peut se défendre d'un fiisson d'épou-

(1) Recueil des chansons nationales et populaires, par DUMEltSAN.

'l'i GUSTAVE SADA.Lt) il LA <HVN-«)\ FRANÇAISE

vante, en relisant cette chanson dune poésie bru taie qui enivra tout le peuple à cette époque, d'une folie sanguinaire, et où, au dire des jacobins, « la tète de Louis XVI était le gant jeté à la vieille Europe ».

Cette chanson appartient à l'histoire (histoire terrible et rouge,) nous la donnons ci-dessous inextenso :

LA CAHMA(i\()Ll-:

Ma dam 'Veto avait promis bis.

De faire égorger tout Paris; bis.

Mais sou coup a manqué,

Grâce à nos canonnié.

Dansons la carmagnole,

Vive le son ! vive le son I Dansons la carmagnole,

Vive le son du canon !

Monsieur Veto ;i\;iii promis bis.

I > êti e fidèle à s;< patrie ; bis.

Mais il y a manqué,

Ne raisons plus cai lié.

Dansons la carmagnole ele

GUSTAVE NAhAL'D Fi LA cUANSoN FRANÇAISE ZO

Antoinette avait résolu bis.

De nous iairc tomber sur eu: bis

Mais son coup a manqué

Klle a le nez cassé.

Dansons la carmagnole, elc.

-Son mari, se croyant vainqueur. bis.

Connaissait peu notre valeur. bis.

Va, Louis, gros paour,

Du Temple dans la tour.

Dansons la carmagnole, etc.

Les Suisses avaient tous promis bis.

Qu ils leraient feu sur nos amis : bis.

Mais comme ils ont sauté,

Comme ils ont tous dmsé !

Chantons notre victoire, etc.

Quand Antoinette vit la tour, bis.

Elle voulut fair' demi-tour ; bis.

Klle avait mal au cœur

De se voir sans honneur

Dansons la carmagnole, elc.

'1 \ GUSTAVE NADAtJD ET LA CHANSON FRANÇAISE

Lorsque Louis vit le fossoycr.

A ceux qu'il voyait travailler.

Il disait que pour peu

Il était dans ce lieu.

Dansons la Carmagnole, etc.

bis,

bis.

Le patriote a pour amis, Tous les bonnes gens du pays; Mais ils se soutiendront Tous au son du canon.

Dansons la carmagnole, etc.

bis.

bis.

L'aristocrate a pour amis, Tous les royalist's à Paris ; Ils vous les soutiendront Tout comm' des vrais poltrons.

Dansons la carmagnole, etc.

bis.

bis.

La gendarmerie .'»\:ut promis Qu'elle soutiendrai! If patrie ;

Mais ils n'ont p:is manqué

\n i on du canon lé

I >;» us* ms la carmagnole, etc.

bis,

GUSTAVE SADAUD Kl LA CHANSON FRANÇAISE 25

Amis, restons toujours unis, bis.

Ne craignons pas nos ennemis ; bis.

S'ils viennent attaquer,

Nous les ferons sauter.

Dansons la carmagnole, etc.

Oui, je suis sans culotte, moi. bis,

En dépit des amis du roi, bis.

Vivent les Marseillois,

Les Bretons et nos lois.

Dansons la carmagnole, etc.

Oui, nous nous souviendrons toujours bis. Des sans-culottes des faubourgs bis.

A leur santé, buvons.

Vivent ces bons lurons !

Dansons la carmagnole, Vive le son ! vive le son 1

Dansons la carmagnole, Vive le son du canon !

i\\ GUSTAVE N\i>MD FT T. \ CHANSON F&ÀNÇÀtSfi

Nous avons dit la folie sanguinaire du peuple. Qu'on en juge par ces lignes tirées des Révolutions de Paris : « Après l'exécution, quantité de volontaires s'empressèrent de tremper dans le sang du despote le 1er de leurs piques, la baïonnette de leurs fusils ou la lame de leurs sabres. Beaucoup d'officiers du Bataillon de Marseille et autres imbibèrent de ce sang impur des enveloppes de lettres qu'ils portèrent à la pointe de leurs épées, en lèle de leur compagnie, en disant :

— Voici du sang d'un tyran ! — Un citoyen monta sur la guillotine même, cl, plongeant tout entier son bras nu dans le sang de Capet qui s'était amassé en abondance, il en prit des caillots plein la main et en aspergea par trois fois la foule des assistants qui se pressaient au pied de l'échafaud pour en recevoir chacun une goutte sur le front!

Frères ! disait le citoyen» en faisant son aspersion, frères I on nous a menacés que le sang de Louis Capet retomberait sur nos tètes : oh bien ! qu'il y retombe. Républicain! ! le sang d'un roi porte bonheur ! »

Quittons ces lunes de la guillotine en souhaitant que l'avenir nous préserve des Révolutions! Heureusement <|u<' pour effacer ces chants (1) d'autres plus élevés vpnl naître, ayant pris leur inspiration dans l'amour de la patrie et dans

i Mi moiret sur lu Convention,

GUSTAVE \\n\i n ET i.\ CHANSON FRANÇAISE 27

la haine de l'Etranger envahisseur de noire sol!

Saluons donc encore el toujours ces patriotes immortels, nobles enfants de notre France bienaiinée!

Au^ chants de la Carmagnole et du Ça ira succèdent ceux de la Marseillaise avec Rouget de Vlsle, ceux de Joseph Chénier avec le Chant du départ, et en (in, pour ne citer que ces trois héros, Casimir Delavigne, le Poète des Messéniennes, dont les strophes de la Parisienne eurent la même faveur populaire que les autres poèmes héroïques.

Ces chants inspirés par le patriotisme, véritables hymnes de guerre, vinrent enflammer des plus nobles ardeurs le cœur de tous les patriotes épris de justice et de liberté! Après, nous arrivons au Directoire, et nous devons citer le nom à' Ange Pilou, qui obtint un grand succès parmi la jeunesse dorée des incroyables, lesquels aflectèrent un ridicule grotesque, allant jusqu'à l'idiotisme. L'on en sait le costume étrange : Cheveux courts par derrière, longs el rabattus sur les yeux, pour imiter la toilette des condamnés à la guillotine, bas chinés, habit court et carré, gilet de panne chamoise à dixhuit boulons de nacre, cravate uer le montant jusqu'à la bouche, des lunettes, deux montres, etc.

Que l'on ajoute à cet accoutrement un zézaiement inepte dans le parler, et l'on aura un portrait fidèle de ces muscadins,*' qui mirent à la mode,

*2lî GUSTAVE >\.DAUD ET LA CHANSON FRANÇAISE

chez les femmes, les nudités des courtisanes de la Grèce ! »

Si l'époque était troublée, la cervelle de toute cette société ridicule ne l'en était pas moins, on le voit ! et le nom d' Incroyable est bien celui qu'il faut écrire comme mot de la fin.

L'on continuera de chanter sous le Directoire, quoique le peuple soit rentré « dans ses taudis, dans sa misère ».

Epoque de transition, s'il en fut une. Le peuple a quitté son bonnet rouge, la bourgeoisie, la noblesse sortent à nouveau les carrosses ! le Palais Royal reprend son animation libertine, les tripots y sont nombreux, la débauche s'y donne rendezvous. Jamais, disent les chroniques, « il n'y eut un tel amour des plaisirs, jamais les spectacles licencieux et les courtisanes n'avaient eu une si grande vogue... Après l'argent, la danse est devenue l'idole des Parisiens ».

Une chanson de (iarat (Pierre-Jean) passionne l'aristocratie nouvelle, de même que les entrechats du danseur Vestris, « Dieu de la danse ».

El c'est vers cette époque que nous voyons débarquer à Paris Désaugiers, revenant d'Amérique après avoir éprouvé tous les malheurs d'une sau-

vage ei barbare révolution en Haïti (Saint-Domingue .Sous Le règne de ce nègre sanguinaire Afe*ga/i/tet, qui fit égorger 10.000 mulâtres; hélas I il en

«tait de même en Î88&, qu'en 1701, car L'auteur de

celle étude fut lui-même témoin des atrocités de cette révolution, sous le Président Salomon. Et qui pourrait donner une idée, et retracer les mutilalions, les gémissements des mulâtres et des pauvres mulâtresses de Pont-an-Prince, Saint-Marc, Miragoane, pendant cette Révolution de 1883 ? (1)

Il faudrait, pour fixer ces horreurs, la plume de Tacite. Nous avons donc vécu, au même âge que Désaugiers, ces heures inoubliables, au doux pays de ces Messieurs de couleu ! et ces heures de pillages de meurtres, de viols et d'incendies ne s'eftaceront jamais de notre mémoire. Donc, après une absence de cinq années, Désaugiers, qui devait s'illustrer dans le Vaudeville et les couplets joyeux, revoyait Paris au moment fantaisiste du Directoire.

Après les horreurs de la Révolution, l'on éprouvait le besoin de se réunir, de jouir delà vie et des plaisirs de la table. « Il faut fêter Bacchus et Cornus, il est de bon ton d'être Epicurien. »

D'un caractère enjoué, d'une belle humeur, d'un physique agréable, notre joyeux Désaugiers ne pouvait trouver une époque plus en rapport avec ses penchants et ses dispositions artistiques. II se livre sans retard, et tout entier, à la littérature et la musique.

Désaugiers, né en Provence, pays des Trouba-

(1) Voir En Ocêanfr et aux Antilles, par l'auteur \'C<>mbkt, Ed., Paris).

30 GUSTAVE WDAl'l) ET Là CHANSON FRANÇAISE

dours, était dune famille où les dons de l'esprit, de la musique et du chant étaient héréditaires : il y avait, nous dit Sainte-Beuve, dans ses Portraits et Contemporains, « comme un courant naturel de verve, degaîté, de musique, qui allait du père aux enfants ».

En quelques mois, il est le fournisseur attitré de petits Théâtres à la mode où il lance des pièces étincelantes d'esprit et d'une allure spéciale.

Nous ne pouvons suivre Désaugiers dans sa vie et retracer tous les succès qu'il obtint ; il nous faudrait écrire une Etude spéciale ; mais cependant l'on nous pardonnera volontiers de nous étendre un peu sur ce chansonnier que Ton surnomma VAnacréon Français', car nous pouvons dire que la ^aîté française et la chanson de table ne vinren

iyer les agapes de nos sociétés littéraires qu'à cette rentrée de Désaugiers parmi les amis de la bonne chanson, et pour ces raisons ce joyeux rimeur appartient à rhistoiiv de la Chanson Française.

[1 écrivit plus de 120 pièces de théâtre, et fui un

ateur de types observés finement, dans l'attitude et la physionomie ; mais, c'est surtout dans la chanson, que Désaugiers devail acquérir la notoriété et se classer parmi les premiers chansonniers de son époque < et du Rocher de Cancale , Société Littéraire don I il lut président. Avantd'arriver a I )■'■ augiers j'ai donné un légeraperçu t\u Directoire

GUSTAVE NÀDÀUD Kl LA ciiwmin riiwi ihi: 3 I

et du Palais-Royal. A seule lin de ne pas nous écarter de celle date, nous trouvons dans les œuvres du chansonnier quelques tableaux merveilleux, où le talent du maître l'ait passer sous nos yeux, comme en un cinématographe, des scènes de la vie de Paris, série miniature, véritables tableaux vivants des mœurs et d'une époque, qui marque un point d'histoire, non éloignée du Directoire et des Incroyables...

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