DÉPART DE MONTRÉAL
Sur les bords enchanteurs du beau fleuve Saint-Laurent et à quelques milles plus bas que le sault Saint-Louis dont les rapides forment une barrière infranchissable à la navigation océanique, est située la ville de Montréal. A un mille environ au sud-ouest de cette cité, s'élève le Mont-Royal, nom qui lui fut donné par Jacques Cartier, lorsque, pour la première fois; ce grand navigateur vint aborder à Hochelaga. Cette ville est la métropole du Canada et a acquis son importance autant par sa position
éographique que par l’activité et l’esprit d’entreprise
e ses habitants. Chaque année, dès le retour de la navigation, malheuréusement interrompue pendant près de six mois, par les rigueurs de l’hivér, Montréal voit entrer dans son port, un des plus beaux de l'Amérique, des milliers de navires qui viennent y apporter les produits de l’étranger en échange des richesses multiples dont le sol du Canada est si prodigue. Ses édifices, ses entrepôts, ses magasins, sont renommés pour la beauté de leur architecture, leur élégance et leurs vastes proportions. Ils sont comme autant de monuments qui attestent la richesse de ses négociants et l’habileté de ses ouvriers.
On admire aux environs de la ville, un grand nombre de châteaux et de villas élégantes entourés de jardins magnifiques, dont la luxuriante végétation en rehausse la richesse et la beauté.
Par une belle matinée du mois d'août 1854, un jeune homme qui paraissait avoir de 15 à 16 ans, se dirigeait vers le jardin attenant à la maison de ses grand’parents. Sa stature au-dessus de la moyenne, son air calme et réfléchi, sun front large et découvert, ses traits déjà accentués, tout en lui laissait entrevoir une intelligence d'élite et une fermeté de caractère non commune.
Arrivé prés d’une grande vigne dont les branches entrelacées formaient une charmante tonnelle, il s’assit sur un banc placé au-dessous. Le soleil, déjà haut, commençait à lancer ses rayons les plus brüûlants, et les petits oiseaux se réfugiaient sous l’épais feuillage des pommier. et des pruniers dont les branches pliaient sous le poids des fruits; une brise légère tempérait agréablement la chaleur et chaque souffle de ce zéphir rafraîchissant était suivi du bruissement des feuilles et des chants joyeux des petits oiseaux qui voulaient, sans doute, reconnaître par leurs douces mélodies ce bienfait de leur Créateur. Cependant, plongé dans une mélancolique rêverie, ce jeune homme paraissait insensible à ce magnifique spectacle de la nature, il ne semblait pas même faire attention à un livre de collège qu’on lui avait imposé la tâche d’étudier pendant ses vacances ; ses yeux qu’il
laissait errer vaguement de côté et d'autre se reposèrent
tout à coup sur une statue ae la sainte Vierge, placée sur un piédestal au milieu d’un massif de fleurs. A cette vue
des larmés abondantes s’échappèrent de ses yeux et il
s’écria avec une amertume indicible :
—L'heure du départ va sonner |! Il faut donc que je vous quitte, grand’parents qui avez pris tant de soins de mon enfance, encore quelques jours, et il me. faudra vivre avec un père, bien cher à mon cœur, sans doute, mais qui à eu le malheur d'abandonner la religion de ses ancêtres, religion dans laquelle moi, son fils, j'ai juré. de vivre et de mourir. © ciel ! que l’avenir me paraît som-
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bre. O Marie, ma bonne mère, maintenant plus que jamais, j'ai besoin de votre maternelle protection, venez à mon secours, ne m’abandonnez pas, sans vous je suis perdu !
La tête du jeune homme était penchée sur sa poitrine, et les sanglots qui oppressaient son cœur disaient assez combien grande était sa douleur, combien étaient pénibles les pensées qui se pressaient dans son esprit.
Sa profonde préoccupation l’empêcha de voir un vénérable vieillard qui se dirigeait vers lui à pas lents ; lui aussi paraissait triste et abattu, une douloureuse nouvelle avait évidemment brisé deux cœurs à la fois.
Arrivé près de Gustave, le vieillard le regarda quelques instants en silence, puis, comme à contre cœur, il lui mit la main sur l’épaule, en disant :
— Console-toi, cher enfant, Dieu le veut, il faut savoir se soumettre à sa volonté sainte. La séparation est cruelle pour tous, il est vrai, mais elle ne durera pas
toujours.
A la vue du vieillard et en entendant ces paroles,
Gustave se jette dans ses bras :
—- Grand-papa, lui dit-il d'une voix entrecoupée de sanglots, il faut donc que je vous quitte !
— Hélas ! cher enfant, répondit le vieillard ému, oui, ta mère t'attend. Sans doute il est pénible de se quitter quand on s’est fait une si douce habitude de vivre heureux et ensemble, mais, qui sait |! Dieu, dans sa miséricorde infinie et dont les décrets sont impénétrabies, veut peut-être se servir de vous, cher enfant, pour ramener à lui ton malheureux père ; cette pensée doit nous consoler et vous soutiendra. Venez, essuyez vos larmes, n’augmentez' pas ma douleur et celle de votre grand’mère par la vue de votre peine.
En rentrant à la maison, Gustave vit sa mère faisant les derniers préparatifs du départ ; cette vue ravivant en lui les angoisses de la séparation, il se jeta dans les bras de sa grand’mère, en s’écriant :
— Ah ! bonne grand’maman, il faut donc que je m’édoigne de vous, et peut-être pour ne plus vous revoir !
— Ne me parle pas ainsi, cher enfant, il est vrai que tu dois partir et tu sais que ce départ me cause beaucoup de peine. Je me console cependant par la pensée que tu pourras revenir nous voir avant longtemps. ‘fu sais que ton grand’père et moi, nous avons fait tout notre possible pour te donner une bonne éducation et t’assurer un bel avenir. Nous nous sommes efforcés de faire de toi un bon chrétien et un fervent catholique : Dieu a béni nos efforts et nous sommes contents de toi. Cher enfant, c’est aujourd’hui le jour de ta naissance, tu as atteint ta quinzième année. Tous les ans, à pareille époque, nous étions heureux de te témoigner notre amour par de petits cadeaux ; hier encore, nous avons acheté les objets que tu vois là, sur cette table. Prends-les, ils seront pour toi un souvenir de cette journée où tu fus enlevé à notre tendresse ; puissent ces souvenirs te faire conserver notre mémoire et te sauvegarder contre ceux qui voudraient te perdre. Conserve les bons principes que nous t’avons inculqués ; n’oublie jamais Dieu, ta religion, ta famille et ton pays. J'avais espéré te voir grandir avec nous et ainsi m'’assurer que tu resterais fidèle aux conseils que nous t’avons donnés ; mais Dieu en a décidé autrement. Mon cœur me dit que tu ne nous oublieras point et que notre souvenir te rendra inébranlable dans ta foi ; que tes convictions religieuses ne seront pas atteintes par les efforts que l’on pourra faire pour t’engager à abandonner la sainte Eglise dans le sein de laquelle nous t’avons élevé. Ton père, tu le sais, a désolé notre vieillesse en reniant sa foi pour se laisser entrainer à l'erreur ; sois notre consolation, cher enfant, en gardant précieusement le don que tu as reçu. Mais, si tu dois haïr j’erreur que ton père a embrassée, tu n’en dois pas moins aimer et respecter les auteurs de tes jours. Reporte sur eux, quoique tu ne les connaïsses pas encore, l'amour que tu avais pour nous. Souviens-toi toujours que tu dois à ton père, quelque soit l’aveuglement de son. esprit, respect et obéissance en tout ce qui n’est pas contraire à la loi de Dieu. Enfin, bien cher enfant, sois toujours fidèle à la prière et le Seigneur sera ta force et ton sa::tien.
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La noble dame h’en put dire davantage ; les efforts qu’elle avait faits pour maitriser son émotion avaient épuisé ses forces, et des larmes abondantes inondaient sa fi, 1re dont le seul aspect inspirait le respect et la vénération.
—Chère bonne maman, lui répondit Gustave en se jetant dans ses bras, ne vous affligez pas ainsi; je vous promets de ne jamais oublier les bons conseils et les exemples de vertu que vous m'avez donnés ; je ferai en sorte que vous soyez contente de moi ; si Dieu le permet, je reviendrai vous voir à ma vingtième année, soyez-en certaine.
Se dirigeant alors vers la table, il aherçut un crucifix d’argert et un beau livre doré. IL prit le crucifix en disant :
— Pour vous prouver que je veux tenir ma promesse, je vais vous laisser ce livre que je reviendrai chercher dans cinq ans. Quant à ce crucifix, jt l'emporte, il me portera bonheur.
Puis prenant une plume, il ouvrit le livre et écrivit sur la première feuille : ‘* /e promeis, Dieu aidant, de venir te chercher Le 6 Août 1859. Gustave Dumont, 6 Août 1854.’ Une larme échappée de sa paupière vint tomber sur la signature, comme pour sceller cette promesse. Comme il mit le livre entre les mains de sa grand’mère, on annonça l’arrivée de M. le directeur du collège. Pris à l’improviste et pressés par le court délai qui leur avait été accordé, ni Gustave ni ses grand’-parents n'avaient pu encore avertir le bon directeur du départ de son élève ; mais celui-ci, prévenu par des amis de Gustave, avait voulu faire ses adieux au jeune homme qu'il avait
toujours trouvé si docile à sa direction. Après les compliments d'usage il s’'avança vers Gustave et lui dit :
—J’ai voulu, mon cher ami, venir vous dire adieu avant votre départ. Ne vous affligez pas trop de cette séparation que Dieu, dans ses desseins impénétrables, permet aujourd’hui. Nous devons toujours nous résigner à sa sainte volonté, et si quelquefois nous éprouvons des peines, il nous faut les accepter avec courage, car pour le
cœur chrétien, elles sont le prélude de grandes joies. Tenez, cher ami, voici un ivre que je vous prie de garder en souvenir de moi et comme témoignage de la satrsfaction que vous m'avez toujours procurée ; c’est un Catéchisme, ou plutôt une série de discussions sur des matières de foi. Vous y verrez toutes les objections que nos frères séparés, les protestants, élèvent ordinairement contre le catholicisme. C’est une réfutation complète des faux avancés qu’ils iettent à la face de notre sainte Eglise. Vous êtes bien jeune encore pour comprendre parfaitement ce livre ; mais avec l'intelligence que je vous connais, vous pourrez vous en servir facilement pour défendre votre foi. Votre père, auprès duquel vous êtes désormais appelé à vivre, s’efforcera sans doute de vous faire embrasser la doctrine nouvelle qu’il enseigne luimême. Il essaiera d’abord de vous faire abandonner les saintes pratiques de notre cuis ; essuite il détournera le sens des saintes écritures par l'interprétation erronée qu’il en donnera. Ïl n’épargnera rien, en un mot, pour vous retirer du sein de l'Eglise où vous avez appris à connaître, à aimer Dieu et à le servir. Etudiez bien ce livre, vous y puiserez ies connaissances qui vous seront nécessaires pour réfuter les accusations que vous entendrez porter contre notre Eglise catholique instituée par Jésus- Christ, qui a triomphé des sophismes, des sarcasmes et d’incessantes persécutions. Soyez bien obéissant à votre père et à votre mère, respectez-les, et ne leur causez jamais de peine, Adieu, cher enfant, je promets de penser à vous, chaque jour, daas mes prières.
— Merci! Oh merci! répondit Gustave, pour ‘ant de bonté et pour l’estime que vous venez de me témoigner ; et n’en pouvant dire davantage, il se jeta aux genoux du bon prêtre, pour recevoir sa bénédiction.
—Il est temps fe partir, dit tout à coup madame Dumont qui, occupée des derniers préparatifs, avait semblé ne prêter aucune attention à ce qui se passait autour d'elle, je crois même qu’il est déjà tard ;.et après avoir salué froidement elle sortit en faisant signe à Gustave de la suivre,
des. joies.
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Celui-ci se jette une dernière fois dans les bras de ses vieux parents, leur fait ses derniers adieux, puis les yeux pleins de ‘armes se met en devoir de suivre sa mère.
Quelqu:s minutes plus tard, tous deux prena'2nt place dans le train qui devait les conduire à Burlington, et six heures après le départ, Gustave entrait dans la maison de son nère qui le reçut à bras ouverts. Une charmante petite fille, d’une douzaine d'années, se précipita vers lui, en l’a, elant du doux nom de frère et lui prodigua mille caresses. Le pauvre enfant, le cœur gros encore de la cruelle séparati n du matin, répondit de son mieux à ces marques d'amitié ; mais bientôt, brisé par toutes les émotions de ceite jourrée et par ia fatigue du voyage, il demanda à ses parents la permission de se retirer dans sa
chambre.