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caravane pour le long voyage: Les prisonniers, ayant reçu des chevaux et des provisions du gouverneur, décidèrent de ‘partir immédiatement et choisirent M. Dumont pour leur capitaine. Gustave était au comble de la joie.
— Bientôt, se disait-il, je vais revoir ma mère, ma sœur et mes bons vieux parents de Montréal. Quel bonheur pour moi ! Mon Dieu, je vous remercie de cette grande faveur.
Mais si notre héros était heureux, il n’en était pas ainsi de George et Arthur. qui auraient aimé de suivre leur ami dans sa nouvelle pérégrination.
Cher ami, dit George avec émotion, vous allez donc nous quitter, une grande distance va bientôt nous séparer. Qui sait ? nous vous reverrons peut-être plus jamais.
— Ne parlez pas ainsi, dit Gustave, il faut espérèr que nous nous reverrons bientôt ; votre père ne mé paraît pas bien décidé à réster ici, Que je serais heureux de vous voir venir avec moi.
—Mais où vous trouverons-nous ? reprit Gebige: Où serez-vous ! vous pouvez être certain que nous né resterons pas longtemps dans cêtte ville,
Oui, ajouta Arthur, nous la quitterons cette saïnte ville ;. la seule chose à craindre c’est de ne pouvoir vous trouver, vous que nous aimons comme un frère,
—Je le sais, chers amis, dit Gustave émû, et la pensée que je vais me séparer de vous me cause beaucoup de tristesse ; promettez-moi de m'écrire et de me donner de vos nouvelles souvent; je vous tiendrai au courant de tout, et vous pourrez : Me | révoir à St, “Louis où à Montréal, je serai dans l’une ou l’autre de ces villes,
Le Tendemäin, 8 Avril 1859, M. Dumont. devait se mettre en marche en tête de sa caravane. Il se réndit de grand matin äila ville pour y acheter les provisions de voyage ; il entre chez un boucher ; l'évêque que nous avons déjà’ vu “colléctant’la dîme l'automne précédent s’y trouvait. M. Dumont avance au comptoir, sans s’occuper de lui, et se fait peser plusieurs morceaux ; le dernier qu’il choisit était un beau rosbif, ét, le décrochant, il
le met sur la balance avec les autres morceaux ; mais aussitôt l’évêque le remet à sa première place.
M. Dumont le regarde d’un air de mépris, reprend le rosbif et le replace sur la balance.
— Arrête, lui dit l’évêque en le saisissant par le bras, ce rosbif est pour le prophète.
—Alors, je suis prophète, dit M. Dumont en repoussant l’évêque.
—M'entends-tu ? s’écrie l’évêque avec fureur, je te dis que ce morceau, de bœuf est pour le prophète, et non pour un damné gentil comme toi.
M. Dumont semble ne rien entendre.
— Vas-tu m’'écouter ? crie l’évêque plus fort, sinon je te ferai conduire au Salt Creek, (lieu du massacre dont nous avons déjà parlé) et il s’avance vers M. Dumont un revolver à la main,
En entendant ces mots, M. Dumont pâlit de colère, et se tournant du côté de l’évêque, il lui dit d’une voix de tonnerre :
— Recule-toi, serpent de l'enfer, évêque du diable, ou moi, je vais t’envoyer de suite aux régions infernales ; et en disant ces mots, il avait fait voler le pistolet des mains de l’évêque qui vint tomber aux pieds de Gustave.
— Arrêtez, mon père, s’écrie Gustave, ne faites pas de mal à cet homme,
M. Dumont, sui, :is de la présence subite de son fils, lâche l’évêque, qu’il tenait à la gorge ; ce dernier en profita pour sortir, et était déjà rendu à la porte, mais M, Dumont, emporté par.la colère, lui asséna un vigoureux coup de poing et l’envoya rouler à plusieurs pieds plus loin,
—Tiens, dit-il, c’est la seule dîime que j'aurais jamais dû te payer.
—Laissez-le, je vous en prie, mon père, dit Gustave, la vengeance n'appartient qu’à Dieu, [OY
Au même instant, plusieurs des:hommes de M. Dumont arrivaient. pour emporter la viande achetée par lui; ils chargèrent le tout et. prirent la direction du camp.
Aussitôt arrives, M. Dumont donna le signal du départ,
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et notre caravane, composée de trois cents hommes à cheval, se mit en route ; elle était déjà à perte de vue, et Gustave serrait encore la main à ses amis,
—Adieu donc, cher ami, dirent George et Arthur avec émotion.
—Non pas adieu, mais au revoir, dit Gustave en leur faisant un signe de la main, et il piqua son cheval pour rejoindre la caravane, qui avançait rapidement.
Tristeset pensifs, George et Arthur reprirent le chemin de la ville, bien décidés de faire tout en leur pouvoir pour suivre le même chemin bientôt,
Gustave rejoignit la caravane au pied de la première montagne ; en arrivant au sommet, une pensée lûi vint à l'esprit, et, tirant son pistolet, il en décharge tous les coups en l'air ; l’écho de ces coups répétés attire l’attention de son père, qui se retourne et lui demande en souriant :
— Pourquoi as-tu tiré ainsi ?
— Vous vous souvenez, mon père, répondit Gustave, que l’automne dernier, l’apôtre-capitaine fit tirer toutes les carabines par les gens de notre caravane, en signe de là joie qu’ils éprouvaient tous d’entrer dans la nouvelle Jérusalem. Eh bien, moi, j'ai tiré mon pistolet en signe de la joie que j’éprouve d’en sortir.
—Une bonne idée, dit M. Dumont, et si nos munitions n’étaient pas si rares, nous en ferions autant.
—Vous pouvez toujours secouer la poussière de vos souliers, dit Gustave,
La caravane faisait de rapides progrès ; vers midi, elle arrivait à la rivière de l’Ours (Bear river).
— C'est ici, se dit Gustave, où j'ai tiré Arthur de ce torrent qui l’entraînait à la mort. Un nuage de tristesse passa sur sa figure. Que je serais heureux de vous avoir encoré avec moi, Chers amis ! mais il ne faut pas y penser, ajouta-t-il en lui-même. Il entendait son père raconter cet évènement à ceux qui étaient près de lui, et, voulant écarter leurs regards, il s'éloigna pour ne pas être vu. Au ravin, Où il avait $i bien donné la consigne, il entendait les éclats de rire de son père et de ceux qui l’écou>
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taient raconter comment son fils s’y était pris pour forcer les sentinelles et pénétrer dans le camp des Mormons, A Dévil's Gate (barrière du diable), il voit son père montrer là où son fils avait accroché le câble, et comment les sauvages avaient fait la pirouette. Toujours. humble, fsustave aurait voulu être invisible, et ce fut avec joie qu’il apprit que son père avait décidé de prendre la route de ia rive sud de la rivière Platte. Là, du moins, se ditil, les souvenirs du dernier voyage s’effaceront, et tout sera nouveau pour moi.
Quoique la caravane avançait rapidement, faisant en moyenne cinquante milles par jour, Gustave trouvait qu’elle ‘n'allait pas encore assez vite, et dans l’élan de son ardeur, il compta: les jours, les heures et les minutes qui l& séparaient encore de St, Louis. Que n’ai-je des ailes pour me rendre plus vite! se disait-il ;: dans trois semaines, je vais revoir ma mère et ma sœur. O quel bonheur ! Acceptez mes sincères remerciements, mon Dieu, pour le grand bienfait que vous in’accordez ; faites, Seigneur, que ce voyage se fasse sans accident pour aucun de nous.
Dix jours après leur départ, ils entraient tous dans le fort Lar:mée, à mi-chemin entre la ville du Lac Salé et Omaha. Rien d’extraordinaire ne s'était passé durant le trajet ; d’ailleurs, les sauvages n'auraient pas osé attaquer une caravane de trois cents hommes tous à cheval et bien armés. 'Un-arrêt de deux jours dans ce fort était nécessaire pour renouveler les provisions et donner un peu de repos aux chevaux. M. Dumont, ayant été prié par le colonel, commandant du fort, de surveiller la construction de plusieurs casernes et entrepôts déjà com'encés, moyennant fort salaire, il s'empressa d’accepter. Cette décision fut comme un coup de: foudre pour Gustave; il va trouver son pere et lui dit en pleurant :
=-Continuons-Gonc notre route, je vous en prie.
— Non, répondit M. Dumont-d'un ton impératif ; j'ai une boune, occasion de: faire de l'argent ici pendant plusieurs mois, et je vais en profiter.
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— Mais, cher père, reprit Gustave, ma mère et ma sœur nous attendent de.
—Ne me parle plus d’elles, dit M. Dumont en s’éloignant.
Cet arrêt fit une telle impression sur Gustave qu’il tomba malade et dût garder le lit pendant plusieurs semaines, M. Dumont, inquiet, ne le quittait presque pas, sauf lorsque les hommes avaient absolument besoin de lui. Durant ces absences, Gustave donnait libre cours à ses per.sées et les larmes venaient souvent inonder son oreiller.
Dans trois mois, se disait-il, j'aurai dix-huit ans. Comment faire, j'ai pourtant promis d'aller voir raes bons parents à Montréal. Me voici cloué sur mon lit par la maladie. Dieu seul sait quand je serai en état de pouvoir me lever, et lorsque je serai mieux, mon père ne voudra pas peut-être partir d'ici. Je veux cependant tenir ma promesse, si Dieu me conserve la vie; je n'ai pas vu ma mère et ma sœur depuis un an. Comment sont elles en ce moment? Mon Dieu, que c'est triste de vivre ainsi éloignés les uns des autres ! Comme tout serait facile d’arranger si mon père le voulait, nous irions tous deux d’abord à St, Louis voir ma mère et ma sœur, nous pourrions ensuite aller tous ensemble à Montréal. Quelle joie pour ces bons vieillards ! Quel bonheur pour ma mère et ma sœur ! Quel grande faveur pour moi! Mais non, je n'ose y penser, Dieu me rendrait trop heureux, et je ne le mérite pas.
Ces pensées, trop fortes pour son état, l’affaiblirent à un tel point, qu'une fièvre violente s’empara de lui, et il fut frappé de délire. M. Dumont, effrayé, courut chez le médecin du régiment, et revint en toute hâte avec lui. Ils entrent dans sa chambre et. entendent Gustave dire d’une voix faible: Ah! mon Dieu, permettez donc, je vous en conjure, que mon père, si bon d’ailleurs, reviénne à vous et dans les bras de votre Sainte Eglise, qu'il a abandonnée ; veuillez: qu'il retourne à son épouse, ma mère, laissée sans secours et sans appui ; jetez vus regard
sur nous, et hâtez, je vous prie, l’heureux jour de notre réunion ; et il se tut, comme épuisé de fatigue ; un silence profond suivit cette prière, mêlée de sanglots. M. - Dumont pleurait à chaudes larmes, le médecin même 4 était ému.
Que pensez-vous de sa maladie ? demanda M. Dumont avéc anxiété.
—Votre fils est bien faiblé, répondit le médecin, j'espère cependant pouvoir le sauver.’ Voïci des remèdes que vous lui donnerez d’héure en heure sans y manquer. Evitez surtout de le contrarier ou lui faire de la peine, car s’il retombe, tout est fini pour lui. Avec le soin, je : pense qu’il’sera rétabli dans quelques jours. Vous viendrez me dire comment il sera demain matin.
—Oui monsieur, dit M. Dumont, faites tout ce que vous pourrez pour le rétablir.
La fièvre ne quitta pointGustave pendant plusieurs jours; M. Dumont se tenait constamment à côté de son lit, sans prendre de repos ni le jour ni la nuit. Cette maladie de son fils faisaitune vive impression, sur lui, il craignaïit de perdre cet enfant qu’il aimait plus que lui-même, et tremblait à la pensée que la mort aMait peut-être lui enlever ce qu'il avait de plus cher au monde. Oui, se disait-il,
si Dieu le ramène à la santé, jé ferai tout ce que je pour- nf rai pour lui faire plaisir. "se
Un matin, Gustave, ayant dormi profondément toute ti | la nuit précédente, se trouva beaucoup mieux. Sa pre- de 4 mière pensée est pour son père. Il se tourne de son côté alle Ale et voit qu’il est pâle, que ses yeux trahissent la fatigue $ Hi et les pleurs. Comme vous êtes pâle cher père, lui dit-il da Di avec émotion, j'espère que vous avez pris le repos néces- fe hi saire, ét je vois vos yeux remplis de larmes. né | : Non, cher enfant, dit M. Dumont, ne voulant pas lui PRE | va causer de peine ; mais comment és-tu ce matin ? vb ji —Beaucoup mieux, répondit Gustave, je suis encore ñ “fe faible il'est vrai, j'espère cependant qu’un bon déjeûner lat:
ranimera mes forcés.
—Que Dieu soit loué, s’écria M. Dumont tout joyeux ni
en embrassant son fils, que je suis heureux de te voir en meilleure santé !
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—Deux jours après, Gustave suivit son père à ses chantiers. Ce dernier, joyeux, ne savait que faire pour l’égayer et le distraire ; Gustave lui en témoigna sa reconnaissance, en reprenant sa gaieté habituelle et cherchant tous les moyens pour aller au devant de ses désirs.
Un jour, le colonel, commandant du fort, fit venir Gustave et lui dit :
—Jeune homme, j'ai entendu parler de vous, et je sais que vous avez un grand désir d’aller voir votre mère à St Louis.
Custave, surpris, n’osait lever la vue et une vive rougeur lui couvrit la figure.
—Je ne veux point vous faire de peine, reprit le colonel, vous êtes un bon et brave jeune homme, et je voudrais que mon fils fut comme vous; j'ai connu votre histoire par les gens de la caravane avec qui: vous êtes revenus.
—Nous n’en avons parlé à personne, dit Gustave en hésitant. .
— Je le sais, reprit le colonel, mais vos conversations ont été entendues ; laissans cela de côté, aimeriez-vous à aller voir votre mère ?
—Ce serait mon plus grand bonheur.
—Alors, vous en aurez l’occation bientôt, dit le colonel, vous pouvez compter sur moi, elle ne. tardera pas à venir.
Deux heures plus tard, le colonel se rendit aux chantiers, et eût une longue conversation avèc M. Dumont ; ce dernier consentit enfi: à laisser partir Gustave pour aller voir sa mère et sa sœur.
—Bien, dit le colonel, dans quelques jours, j'aurai des documents imp: rtants à faire parvenir au commandant du fort Leavenworti. et comme je n’aimerais pas à laisser partir aucun. de mes officiers, je confierai cette mission à votre fils en qui j’ai toute confiance. Ainsi il pourra voir sa mère tout en gagnant un salaire.
Trois jours après, il fit venir Gustave à son bureau et lui dit :
— J'ai trouvé une occasion qui vous permettra d'aller voir votre mère ; je vais vous confier une mission ; il
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s’agit de documents très importants que je vais vous donner pour remettre au commandant du fort Leavenworth, à lui seulement. Ce fort va vous rapprocher de St. Louis d'au delà de cinq cents milles, ct ce fort étant sur la rivière Missouri, vous pourrez prendre passage à bord d’un vapeur pour vous rendre à cette ville. Une compagnie de cavalerie va vous accompagner d'ici à ce fort pour vous protéger. Acceptez-vous ?
—Je serais trop heureux d'accepter votre offre, répondit Gustave, mais il faut que je demande le consentement de mon père.
—-Votre père a déjà donné son consentement, reprit le colonel, il craint cependant qu’en vous laissant partir, vous ne reviendrez pas.
—-Quard voulez vous que je parte ? demanda Gustave,
—Demain, jeune homme, répondit le colonel, mais voici votre père qui vient, il va vous parler lui-même. Monsieur, ajouta-t-il en s’adressant à M. Dumont, votre fils a accepté ma proposition et doit partir demain, ainsi vous voudrez bien faire préparer ses valises, le reste me regarde.
—Et reviendras-tu ? dit M. Dumont en s'adressant à Gustave.
— Pensez-vous que je pourrais vous abandonner, mon père ? répondit Gustave avec émotion ; vous voudrez bien me permettre cependant d’aller à St Louis pour voir ma mère et ma sœur.
—Je te le permettrai, mais à une condition.
—Quelle est votre condition? demanda Gustave en pâlissant.
—Que tu ne dises pas à ta mère ou à ta sœur où je suis.
— Pourquoi donc, papa P
—Je te l'ai déjà dit, je suis libfe et je prétends rester ainsi. Quand seras-tu de retour ?
— Je reviendrai au comm :ncement d'octobre, répondit Gustave en essuyant une larme.
—Et tu me promets de ne pas faire savoir où je suis ?
—Je vous obéirai, papa, coûte que coûte, répondit jé 4 mais quelles peines vous allez causer à ma chère
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mère et à ma sœur. Ah! je vous en prie, revenez-daonc sur Votre résolution ! donnez-leur donc un peu d’espérance.
—Ne me parle plus d’elles, je te le défends, dit M. Dumont. Etil ajouta en s'adressant au colonel : Vous avez entendu la promesse que mon fils vient de faire ; je peux comptér sur lui, il ne m’a jamais trompé.
— Ainsi, c’est conclu ? dit le colonel.
— Oui, Monsieur, répondit M. Dumont en s'éloignant.