‹ Gustave Ricard et son œuvre à MarseilleChapitre 2 sur 8 · A SON FRÈRE · texte numérisé non relu

A SON FRÈRE

. . . Les mes de mon quartier donnent assez visiblement l’idée de la danse macabre. Les juges euxmêmes sont raccompagnés par des avocats en robe ; je viens de voir un convoi de riche pieusement couvert de riches bouquets de fleurs, ce qui rime assez bien avec pleurs.

J’ai mis la patte à mes dessus de porte. Ma donna sur un dauphin colVAmore marche assez joliment. Il

peut souffler tous les vents des quatre coins du ciel ; mais avec le labeur passionné et des raisins croqués au lit dès l’aurore, je me trouve mieux dans ma peau que je n’y fus jamais, et ne vois pas le plus petit pertuis par où le venin de l’ennemi puisse m’infecter

AU MÊME

Tandis que les journées volaient par paires effarées, le temps semblait m’échapper; mais depuis que Marseille est malsain je ne vois plus arriver la fin du mois

J’en suis fort avant de mon travail, et la visite de l’architecte m’a ragaillardi par son approbation. Je redoutais, pour le morceau de la salle à manger, qu’il se récriât de la dimension de mes figures, qui ne sont que ce qu’elles doivent être dans l’espace donné. A l’heure qu’il est, la besogne me porte, comme la descente soulage le cheval à son brancard. J’ai commencé d’habiter la demeure nuageuse de l’Olympe. Jupiter cause avec Junon, Saturne épie la situation, Bacchus tient sa coupe. J’ai risqué un ciel plus sombre de bleu autour du groupe des Parques de la base cintrée du tableau, et cela roule assez gaiement —

au même.

Mon toujours plus cher, je vois déjà la poussière se mettre sur ma correspondance et je la secoue par

deux mots. Si tu veux , ce sera encore mon agenda pittoresque, il le faut bien ainsi puisque cela est tellement toute ma vie .... Collé mon Apollo qui fait bien mieux sous tous les rapports que je ne m’y attendais. Hier, j’ai passé au pendentif de droite une journée de taille. J’ai commencé par me lever à la chandelle, guetter le premier café ouvert, celui de la Porte-Montmartre au boulevard. Muni d’un chocolat à l’eau, j’ai grimpé sur des échafaudages dont se contentent les peintres d’attributs, et c’est le plus si l’on y est à l’aise et sans crainte.

Ces trois pièces ajustées dans les orures fastueuses, tirent l’œil de tout ce qui les voit. La nuit , au dire des ornementeurs, l'harmonie est parfaite à la chandelle. Tant mieux , car c’est aux heures du soir que cela sera le plus vu. . . .

Et en post-scriptum :

Un des dessus de porte de la salle à manger est à sa place d’essai, et ce sera di buon gusto.

AU MÊME

Je ne peux jamais fourrer les pieds chez le Palazzo russo sans en rapporter une toux, un point n’importe où dans les côtes, toujours une petite diablerie qui m’échoue pour une semaine. Je ne suis pas encore débarrassé d’une de ces atteintes qui me force à

redoubler de ceintures autour des reins et de soins vieillots. Cependant, tout en étant gêné de pousser avec suite les traînardes exigences du terminer, je n’en ai pas moins colloqué et presque achevé sur place le Triton amoroso , qui sonne de la conque flanqué d'un amorino.

C’est dans cette dernière lettre que se trouvent les croquis à la plume des dessus de porte , très spirituellement griffonnés et accompagnés de brèves indications sur la couleur.

En dehors du portrait, Ricard exécuta un certain nombre de têtes d’étude. Ces ouvrages, qui n’étaient le plus souvent, dans la pensée du peintre, que des travaux d’atelier, se font remarquer par la fierté de l’exécution et le choix de l’effet. Les amateurs se disputent aujourd’hui ces trop rares morceaux. Nous en avons vu figurer quelques-uns à l’Exposition du Cercle Artistique.

La Jeune femme endormie et la Jeune fille au petit chien, traitées par des procédés très distincts, sont l’une et l’autre des pages d’une riche et harmonieuse couleur. La solidité et la souplesse de la pâte sous laquelle semble couler le sang dont se marbrent les joues de la dormeuse, le velouté de l’épiderme, la pulpe sanglante des

lèvres font, de la Jeune femme endormie, une oeuvre puissante et savoureuse.

La Jeune fille au petit chien est une très sincère et très artistique étude. Nous ne saurions dire quel éclat prend, aux lumières, ce galbe pur se détachant sur un nimbe d:or.

Nous trouvons également au Cercle Artistique une tête de femme exécutée en manière d’étude pendant le premier séjour de Ricard à Rome. Un heureux arrangement de lignes concourt avec la riche valeur du ton à donner à cette tête de Romaine le plus fier caractère. Cette étude a pour pendant une tète de femme blonde, peinte à Paris, quelques années avant, et non moins digne d’attention.

Une des plus belles têtes d’étude de Ricard est certainement celle qui se trouve à Marseille, chez M. Àntony Roux, et qui, encastrée dans un lambris, n’a pu être transportée au Cercle. Une telle page eût été un des joyaux de cette Exposition. Il serait difficile d’imaginer une figure d’une plus puissante harmonie et d’une plus absolue fascination. Le salon où nous l’avons vue est décoré des œuvres des plus riches coloristes modernes, —des Diaz et des Dupré superbes ! — T out cela est assourdi par le rayonnement

de cette toile. C’est une figure de femme d’un caractère fier et délicat, rehaussé par la sévérité de l’ancien costume flamand. Les chairs blondes de la gorge parmi la blancheur des guimpes et la note sombre des velours, l'or fluide des cheveux, les tendresses du ton dans le modelé des joues, l’éclat du regard qui s’infiltre avec une délicieuse pénétration , en font une œuvre saisissante et par la couleur et par l’indéfinissable expression. Il est manifeste pour tous que l’artiste a mis là un des plus beaux éclairs de son génie. On passerait de longues heures devant cette étude de femme , les yeux enivrés et l’âme exaltée par la splendeur d’une telle vision.

Nous avons entendu parler de certaines natures mortes où, sur des motifs d’une extrême simplicité, le peintre était arrivé à déployer toute la richesse de sa couleur. Ces peintures , accrochées au mur de l’atelier, ont été souvent le point de mire des visiteurs, et nous savons que Ricard en refusa plus d’une fois un prix élevé.

Tel fut l’artiste. Quant au caractère de l’homme, n’est-il pas vrai que nous commençons à l’entrevoir? Nous n’aurions, en effet, aucun détail intime sur Ricard, que nous croirions pouvoir apprécier l’homme sur ce que nous savons du peintre.

La nature de ses travaux, son goût exclusif pour le portrait, ses persévérantes études et ses admirables copies d’après les maîtres, en disent assez, à notre avis, sur le fond même de son caractère.

Le fait de s’adonner exclusivement au portrait, lorsqu’on pourrait aborder d’autres genres plus faciles ou plus brillants, indique, à n’en pas douter, une bienveillante impulsion vers ses semblables; il révèle, en dehors de l’intérêt de

curiosité que peut inspirer la figure humaine, une bonté native que l’expérience de la vie ne saurait détruire ni altérer. Le plus ou moins de cas qu’un peintre fait de l’homme dans ses tableaux, nous est un indice du plus ou moins d’aménité de son caractère.

Ceci peut, à première vue, sembler quelque peu paradoxal. On nous objectera certains paysagistes d’une amabilité parfaite : à quoi nous répondrons que c’est sans doute par défaut d’études que ces artistes bienveillants en sont restés à l’interprétation du paysage. Nous sommes heureux, d’ailleurs, d’avoir pour nous l’opinion d’un critique éminent, fort habile prosecteur de caractères, M. Théophile Silvestre. Cet écrivain ne peut s’empêcher de découvrir une certaine férocité native au fond du caractère de Decamps. Cette férocité, il la voit percer dans son mépris absolu de l’homme. « L’homme, dit-il, passe dans ses ouvrages comme un bandit mis hors la loi , un mendiant indigne d’intérêt ou une brute. Les chiens, les ânes, les canards, et même les tas de fumier, les auges, les citernes lui disputent non-seulement la place d’honneur, mais le privent quelquefois de tout refuge. »

Si le mépris absolu de l’homme dans l’œuvre d’art est une marque de férocité, le culte exclusif de la lig*ure humaine est assurément l’indice de la vertu contraire, de la bonté.

Nous trouverions aisément, en étudiant la vie des portraitistes célèbres, mille détails à l’appui de notre opinion, et nous pourrions surtout, par la sympathie que ces artistes éveillèrent autour d’eux, par l'attrait qu’exerça leur personne dans un cercle plus ou moins restreint, établir la bienveillance même de leur caractère. Faut-il citer Van Dyck, choisi par son souverain comme l’homme le plus propre à faciliter, par sa belle humeur et son amabilité, la délicate mission d’un traité de paix avec l’Ang-le terre , et qui, en effet, fut si entouré, si fêté par les grands seigneurs et les belles dames de la cour de Charles I; Velasquez, le compagnon des mélancoliques journées de Philippe IV, l’ami après lequel le roi languissait quand il l’eut envoyé en Italie, à la recherche des œuvres d’art dont il devait orner ses galeries, et qu’il fit revenir en toute hâte? Et, plus près de nous, ne voyons-nous pas Isabey père, qui, pour n’avoir fixé les traits de ses modèles que sur de légères plaques d’ivoire ou de simples feuilles de papier.

n’en fut pas moins un très brillant portraitiste, éclairer de son affectueux sourire, animer de sa charmante gaieté les salons du Directoire et de l’Empire ?

Le prestige du portraitiste tient un peu de celui du confesseur. En même temps que sa perspicacité nous pénètre, son cœur nous laisse entrevoir des trésors d’indulgence. Nous sommes à lui et il est tout à nous.

Cette influence magnétique, Ricard l’exerça dans un cercle restreint; nous avons mille témoignages de la bonté de son cœur. Les courtes notices insérées, au lendemain de sa mort, dans les journaux parisiens, sont unanimes à vanter la douceur et l’affectueuse amabilité de son caractère.

La ferveur et la constance de son culte pour les maîtres, ses travaux pieusement exécutés d’après eux, sans autre but qu'une satisfaction personnelle, nous révèlent encore un autre aspect de sa physionomie intime. C’était une nature enthousiaste et désintéressée, dégagée de toutes les mesquines préoccupations d’intérêt personnel qui trop souvent font de l’artiste un marchand. Aimant l’art pour lui-même , Ricard était un artiste dans la plus noble acception

du mot. Cette figure originale tranchait sur l’effacement des types actuels. On eût dit, égaré parmi nous, un de ces maîtres de la Renaissance dont les chroniques italiennes et les récits de Yasari nous ont gardé la frère image.

Il apporta “une grande indépendance de caractère dans ses rapports avec le public. Ricard ne consentit jamais à peindre une tête qui ne lui était pas sympathique, quel que fût d’ailleurs le prix qu’on lui offrît de son travail. Ce n’était pas bizarrerie ; il ne faut voir là que la conscience que le peintre avait de son talent et le respect qu’il portait à son art.

Quand une fête l’attirait, c’était autre chose. Il priait alors de poser devant lui ; c’était comme un service qu’il demandait. Combien de fois a-t-il fait ainsi le portrait d’un ami, très délicatement offert ensuite au modèle ! Et ce ne sont pas ses moins belles pages !

Ceci nous remet en mémoire un trait charmant où se peint l’homme, justement à propos d'un portrait qui figure à l'Exposition du Cercle Artistique, celui du peintre Emile Bouquet.

C’était à Venise, en 1848, croyons-nous. Par une après-dîner de pluie, Emile Bouquet fumant un cigare dans l'atelier de Ricard, le maître

de céans le pria de poser, voulant, disait-il, faire nn bout d’étude pour tuer le temps. Il exécuta le portrait que l’on sait. A quelques jours de là, des Anglais, visitant l’atelier du portraitiste , s’arrêtèrent devant cette toile fraîchement peinte. L’un d’eux demanda à l’acheter et en offrit une somme assez élevée — cent cinquante livres sterling — !3750fr.), Ricard refusa. Cette peinture appartient à un de mes amis, dit-il simplement, Emile Bouquet entrait en ce moment. —Voilà le propriétaire du tableau, fit Ricard. Et se tournant vers Bouquet : — Emporte-le, il est à toi.

Un autre portrait de camarade valut à Ricard une flatteuse distinction. Laissons-le raconter lui-même, avec son familier abandon, l’épisode qui s’y rattache. Ce fragment est extrait d’une lettre à son frère.

Un succès m’arrive de Toulouse, au sujet d’un brave garçon de l’endroit, dont j’ai fait le portrait. Le Musée de la ville le veut acquérir et lui donne 1,500 francs d’un bout de toile assez réussi et fort grenu. Le peintre, désolé de m’apporter cette nouvelle où il voit son honneur d’artiste compromis, s’est vu rassuré et approuvé dans cette combinaison

qui met son effigie en lieu très honorable et hors de périls et à côté d’un sien tableau — et de quoi aller d’argent.

Voici enfin une anecdote de date toute récente, qui donne bien la mesure de cette bienveillance pleine d’humour et d’imprévu.

Lors de son dernier passage à Marseille , Ricard était allé rendre visite à son ancien camarade , M. Magaud. Il avisa dans l’atelier du directeur de notre Ecole un portrait à peu près achevé, devant lequel se tenait un jeune homme qui paraissait en être l’auteur. C’était, en effet, le premier ouvrage de l’un des élèves de M. Magaud; et certainement l’écolier y avait mis tout son savoir, sans y épargner ni le temps ni la peine. Ricard, après l’avoir examiné un instant : — Pas mal, fit-il, pas mal, vraiment!... Pourtant, j’aimerais les lumières par ici, les ombres, de ce côté, et il indiquait un éclairage tout opposé à celui adopté par le jeune peintre. L’effet en serait bien meilleur.... Et Ricard regardait autour de lui. Oui, bien meilleur ! continuait-il. Mais n’avez-vous pas une palette? Le jeune homme ne répondait rien. — Où y a-t-il donc une palette ! Ricard fait le tour de l’atelier, avise

sur une table la palette qu’il cherchait ; il s’en empare. Le modèle était là. Ricard le pose sous la lumière qu’il a choisie; puis, s’installant devant la toile , il prend du noir sur sa palette et en applique de larges touches sur les parties lumineuses du portrait. Au noir de pêche succède le blanc d’argent; ce qui était ombre devient lumière. Avec quelle vivacité Ricard exécutait cette refonte , c’est ce que la plume ne saurait exprimer. Son pinceau frappait la toile à coups précipités. On eût dit d’un tireur s’escrimant contre le mur. La galerie suivait ce travail avec curiosité ; le modèle riait dans sa barbe ; seul, l’auteur du portrait ne riait pas.

Notre j eune homme avaitpâli en voyant Ricard saisir sa palette ; mais quand il assista à ce déluge de touches noires et blanches, il passa lui-même par toutes les couleurs du prisme. Songez donc ! il avait dépensé de longs jours à pourlécher son ouvrage, il en était satisfait autant qu’on l’est d’un premier travail, il allait pouvoir l’exposer ; et voilà que quelques coups de pinceau démolissaient sous ses yeux ce merveilleux édifice !

Cependant Ricard en peu de temps avait fait sortir de la toile une grisaille pleine d’effet.

Quand il en fut là , il déposa la palette , et se retournant vers l’élève : — N’est-ce pas que cela fait mieux? dit-il. Maintenant vous n’avez qu’à suivre. L’auteur n’était qu’à demi-satisfait. Une fois la grisaille sèche, il put, grâce aux indications de M. Magaud, revenir sur ce travail et lui donner le coloris de la nature, mais ce ne fut pas sans alourdir la magistrale esquisse de Ricard.

Que de bonhomie et de bienveillance dans ce trait ! Comme il peint la générosité facile de ce talent, et aussi cette soudaineté d’allures qui donnait tant de piquant aux procédés comme à la conversation de notre artiste !

Nous avons retenu cette pensée d’un moraliste oublié, Hippolyte de Livry : « L'âme est la première des muses. » L'homme qui sent vivement doit trouver en effet, pour rendre son émotion, l'expression élevée et saisissante. La flexibilité et l’originalité de la parole auraient ainsi leur point d’appui dans l’impressionnabilité de l’âme. Cette théorie, nous la croyons juste; et il nous semble que nous en trouvons ici la confirmation.

La conversation de Ricard est célèbre dans le monde des artistes, tout autant que l'aménité de son caractère. Ce portraitiste était un causeur brillant et fin , ouvrant à tout instant des horizons imprévus sur des questions d’art, de littérature ou de philosophie. Baudelaire, que nous

aurons occasion de citer plus loin, parle du bondissement de son discours. La littérature italienne, qu’il connaissait à fond, comme la plupart des littératures contemporaines, lui fournissait souvent des images d’une coquetterie et d’une grâce irrésistibles. Nous trouvons, dans ses lettres, quantité de bribes de la langue harmonieuse du Tasse, très spirituellement enchâssées. Quelquefois des expressions empruntées à diverses langues y forment une bizarre mosaïque. Tout cela donnait à ses paroles un aimable parfum d’originalité.

Il avait vraiment le don de charmer un auditoire. M. Louis Enault a très heureusement exprimé l’attrait de sa conversation : « Causeur merveilleux; plein d’idées neuves, relevées par le sel piquant du paradoxe, il tirait un feu d’artifice en chambre pour deux ou trois amis. Il n’avait pas besoin d’un plus grand auditoire pour tout donner, et il trouvait que ce n’était pas assez. »

Voici qui en dit plus encore, à notre avis. C’est un mot de Baudelaire. Dans son compte-rendu du Salon de 1850, le critique pénétrant et sensitif en vient à juger la conversation des artistes de son temps. Il cite quatre noms : Chenavard.

Préault, Ricard et Delacroix, et apprécie en quelques lignes fort justes la façon de causer de chacun de ces artistes. « Et après ceux-là, ajoute-t-il, je ne me rappelle plus personne qui soit digne de converser avec un philosophe ou un poète'. »

Le tour original de son esprit et la grâce prime-sautière de son langage se reflétaient dans sa correspondance. On a pu en juger déjà par les fragments cités plus haut. Nous les avons détachés de lettres très courtes, affectueusement écrites à la diable , par lesquelles notre peintre songeait avant tout à donner signe de vie. Ricard n’était: pas de la race de ces artistes pour lesquels la plume est un autre pinceau et auxquels la littérature épistolaire doit des pages abondantes et achevées. Il n’écrivait, croyons-nous, qu’à son corps défendant. Aussi sa correspondance estelle des plus clair-semées. Il y avait cependant en lui un écrivain, comme il y avait un causeur. Quand les circonstances lui faisaient doucement violence, Ricard se résigmait à écrire. Il trouvait alors, pour exprimer certaines choses délicates et fines , des tournures aussi heureuses que sa pensée.

Nous devons à une obligeante communication

quelques lettres de Gustave Ricard doublement intéressantes, car elles se rapportent à des ouvrages exposés au Cercle Artistique , et elles sont charmantes.

En voici deux, écrites à propos du portrait d'une dame :

Cher ami selon mon cœur,

J’ai été soucieux de ton manque de nouvelles et je me ressaisissais à l'adage : no news good news pour me remettre , te sachant parti sur la notification de la maladie de ta fille.

Ton message me rassure : je t’en remercie et ne passe pas de jour sans aviser au meilleur moyen de terminer le portrait de ta sposa. J’avance tout délicatement ; il plaît bien à tout le monde et j’en ai grande joie. — Reste le cadre... J'ai mis Vanderbergh en campagne et j’espère qu’il le dénichera... La seule chose qui me cause quelqu’ennui de mes amis à moi , c'est d’être pour eux une cause de dépense. — Cela me froisse... et comment faire quand leur bonne grâce aplanit cette difficulté!!... Recevoir et remercier.

Le cadre donc te viendra avec la dame dedans

sous dix jours. Je ne fais que t’embrasser et te charge de mes tendres respects pour ta femme.

Ton et tout ami,

Paris, juin 1872

au MÊME.

En réponse à Taccusé de réception du portrait de sa femme.

Mon cher J...

Ton plaisir fait le mien et je trouve une saveur dangereuse à tes éloges. Comme je les prends pour la pierre de touche de la vérité, peut-être m’y laisserai-je aller avec trop de complaisance?... Mais non ; — je ne veux pas gâter une fête qui est entre nous par un effort de modestie que tu pourrais mal nommer. . . J’ai carillonné à mon cher Emile l’ordre d’aller voir mon nouveau débarqué dans ton intérieur. — J’augure de son bon goût pour fêter l’effort de mon esprit dans le vouloir et l’intention.

Je vais me laver des poussières de Paris à la plage de Trouville, emportant mes instruments et

disposé à y peindre les Vénus que je pourrai découvrir sortant de Tonde. Je ne pourrai descendre vers Marseille qu’aprês septembre , époque du congé de mon frère...

Ton, as for ever,

Paris, juillet 1872,

Ricard écrivit les lettres qui suivent à l’occasion de la demande qui lui fut faite de son portrait par un ami. Nous devons en effet à cette heureuse inspiration d’un amateur marseillais le beau portrait du peintre, à l’âge de quarante-neuf ans , que l’on a vu au Cercle Artistique (1). Les lettres écrites à ce sujet nous montrent Ricard à l’œuvre et ajoutent à la peinture un intéressant commentaire. Elles méritaient à tous égards d’être reproduites.

(1) C’est d'après ce portrait, appartenant à M. Jules- Charles Roux, qu’a été exécutée par M. S. Torrents l’eauforte placée en tête du volume.

Mon cher J...

Excuse mon retard à ta lettre si charmante où je trouve la demande la plus faite pour me gagner le cœur si la chose n’existait de longue main. Je te remercie d’abord de me vouloir à ton mur et voisin de l’image vénérée de ton père, lui qui ne m’a jamais regardé sans un doux sourire dans les yeux et qui était pour moi l’ami le plus précieux, comme pour toi un père incomparable. Le temps est loin déjà où nous avions si joyeusement associé nos vacances à travers les Pyrénées. Plus tard, c’était à Montredon, puis à Saussetü (Comment écris-tu ça) ? Pour moi, mon cher cadet, la vie se peint en arrière, mon cœur vit de souvenirs tandis qu’elle t’ouvre grandes ses portes et te donne déjà plus que des promesses. Tu es homme, père et sérieux mari ; je te dois presque le respect, ce qui n’empêche pas que je te garde le tutoyer des temps où tu étais un gamin. Cela me fait croire que je n’ai pas vieilli.

Il me reste peut-être encore quelques années, je ne dis pas de vie (il se voit de tels encroûtements), mais de production et je ne laisserai pas tomber dans les eaux du Léthé la commande 1a, plus précieuse que j’aie reçue de ma vie.

Je t’embrasse comme si tu avais remplacé le frère que j’ai eu le malheur de perdre, il y a bientôt deux ans, et je prie le bon Dieu de te continuer une existence si bien commencée.

Ton véritable,

Paris, 7 jarrvier 4872.

AU MÊME

Au risque et péril de te donner une fausse joie et au mépris du mal’occhio qui hante l’air du monde, je me hâte de te raconter que je te dois déjà un petit succès avec ce que tu m’as demandé, succès non obtenu parmi les complaisants et les partis pris qui induisent les peintres en erreur.

Ton portrait avec sa calotte rouge sur fond rouge passe pour le plus ressemblant que j’aie fait. Cette entreprise, où j’ai si souvent échoué, a tourné bien grâce au bon génie de l’amitié. C’est aussi à une visite amie que j’ai dû de surprendre mon regard, tandis que je disais bonjour en m’excusant de ne pas m’interrompre de ce travail.

Le cadre même est heureux , simple et fouillé en chêne brut agrémenté de quelques touches d’or et

finissant contre la peinture, par une plate-bande noire. — Laisse-le moi encore une semaine.

Sur ce, je t'embrasse de toute ma bonne amitié.

Paris, 14 février 1872.

AU MÊME

Mon cher... J’ai confié aux mains ingénieuses de Madame A..., qui trouve toujours le moyen d'être agréable, le portrait du peintre, ton ami, avec son bonnet rouge. Il est frais et craint tout, même le plumeau zélé des domestiques. Mets-le à l'abri des actions chimiques aussi nuisibles que les soins onéreux des serviteurs.

Par ainsi, nous évitons l’humidité d'un séjour dans les gares et le bousculement des employés qui lancent les colis comme au jeu de paume.

Remercie Madame A..., même si le portrait te paraissait une croûte infâme. — Vogue la galère, qu'il t’arrive sans encombre et trouve auprès de nos connaisseurs la moitié seulement de l'accueil qui lui a été fait ici par mes confrères.

Je te remercie, mon bon, de l’idée charmante où se peint mieux que sur aucune toile ton excellent cœur. Si la renommée veut jamais de mon nom, je te devrai une reproduction de mes traits par moi-

même, que je n’aurais plus tentée, car je ne puis te dire à combien de reprises j’ai échoué.

Je t’embrasse de tout mon cœur.

Ton ami,

Paris, 2 mars 4872.

Ce dernier portrait demeurera, croyons-nous, Limage définitive du peintre pour la postérité. Sa fidélité est confirmée par le joli portrait à la plume que M. Louis Enault a fait de Ricard en quelques lignes. « Grand, mince, élancé, chauve avant l’âge, les lèvres fines efîleurées par un sourire rêveur, l’œil un peu vague et regardant plus loin , Ricard , physionomie singulièrement originale, tenait tout à la fois du moine et de l’artiste : il y avait en lui, par un mélange aussi heureux qu’inattendu , la gaieté parfois un peu railleuse d’un artiste, et les profondeurs tant soit peu mystiques d’un illuminé. Tel qu’il était, il fallait le prendre pour un des meilleurs d’entre

nous ... »

Ricard fut fidèle , toute sa vie , aux affections de famille. Il avait gardé pour sa mère une profonde vénération. Il est vrai que Mme Ricard, femme dune sévérité et d’une fermeté de caractère rares en ce temps-ci, avait exercé l’influence la plus complète sur l’éducation de ses enfants. Veuve de bonne heure, elle avait été le véritable chef de famille, et c’est, nous n’en doutons pas, à cette influence maternelle que Ricard devait quelques-unes de ses meilleures qualités. L’artiste parisien venait souvent à Marseille se retremper dans les douces joies du foyer. Ses anciens camarades, ses vieux maîtres et les amis de sa famille étaient heureux de le revoir. On était fier de lui ici et on l’aimait sincèrement. Cette popularité se rattachait en partie à l’hono-

rable mémoire de son père et aux vives sympathies dont fut toujours entourée sa famille. Aujourd’hui, on a pu le juger d’une façon assez complète pour avoir idée de la hauteur de son talent et comprendre la grandeur de la perte que viennent de faire les arts.

Gustave Ricard est mort, à Paris, le 23 janvier 1873. Il était à table chez des amis, lorsqu’il s’affaissa subitement , succombant à une paralysie du cœur. La triste nouvelle fut reçue à Marseille avec une profonde émotion ; elle impressionna douloureusement aussi le monde des artistes à Paris. Un poète qui est notre compatriote, Joseph Autran, écrivit, à cette occasion, la pièce de vers suivante dont la forme pure et la grâce attristée nous ont rappelé certaines épigrammes funéraires de l’Anthologie.

C’est donc ainsi de nous ! Au sortir d’une fête,

En se quittant un soir, on se serre la main :

— Quand te reverra-t-on ? demande l’un. — Demain Re'pond l’autre et l’on va sans retourner la tête.

Et puis, le lendemain, voleuse toute prête,

La Mort, qui s’embusquait sur le bord du chemin, Fond sur le cher artiste, àme toujours en quête, Peintre toujours ému par le visage humain.

0 noble artiste aimé, dont nous creusons la tombe,

Je ne sais si Paris sent bien tout ce qui tombe Dans cette froide terre où descend ton cercueil !

Mais j’affirme qu’aux jours de leurs gloires lointaines, Venise, en te perdant, aurait porté le deuil,

Et que la Muse antique eût pleuré dans Athènes 1

A la nouvelle de la mort de Gustave Ricard, le Cercle Artistique de Marseille organisa aussitôt une exposition rétrospective des œuvres de l’artiste. Plusieurs familles possèdent à Marseille des portraits de la main de Ricard. La plupart de ces œuvres ont été obligeamment mises à la disposition de la commission organisatrice. Une place d’honneur avait été donnée au portrait de Ricard peint par lui-même, quelques mois avant sa mort. Une couronne au feuillage d’or, nouée d’un crêpe, en surmontait le cadre sombre. Ce pieux hommage répondait à la pensée de tous. Il aura été particulièrement cher à ceux qui savaient quelles qualités de cœur et d’esprit s’unissaient à ce rare talent.

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