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Cependant le banquier Faust et l'artisan Scheffer, les deux nouveaux collaborateurs de Gutenberg, ne tardèrent pas à succomber, comme Mentel ou Metelin à Strasbourg, à la tentation de s'approprier insensiblement sa gloire, la plus tentatrice des propriétés, parce qu’elle est la plus immortelle. Ils espérèrent, comme tant d’autres, tromper l'avenir, s'ils ne trompaient pas leur temps. Après avoir reconnu, dans une première épître dédicatoire du Tite Live traduit en allemand et imprimé par Jean Scheffer, et offert à l'empereur Maximilien, « que l'art de l’imprimerie a été inventé à Mayence par le sublime mécanicien Jean de Gutenberg, » ils oublient ce premier aveu, et ils usurpent pour euxmêmes, sept ans après, tout le mérite et tout l’honneur de la découverte.
L'empereur Maximilien, peu de temps après, assimilant les imprimeurs et les compositeurs à une sorte de sacerdoce de l'esprit, les releva de toute dérogation à leur noblesse par leur noble métier.
Il anoblit en masse l’art et les artistes; il les autorisa à porter des robes brodées d’or et d'argent, que les nobles seuls avaient droit de porter ; il leur .donna pour armoiries un aigle aux ailes étendues sur le globe, symbole du vol et de la conquête de la parole écrite sur l'univers.
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Mais déjà Gutenberg n’était plus sur terre pour y jouir de cette possession du monde intellectuel, religieux et politique, qu'il avait entrevue seulement, comme Moïse, du haut de ses visions dans le rêve du monastère de Saint-Arbogaste. Dépouillé par ses collaborateurs de sa propriété et de sa gloire, expulsé une dernière fois de sa patrie par la misère, consolé seulement et suivi par sa femme fidèle à toutes ses vicissitudes, privé par la mort de ses enfants, déjà vieux, sans pain et bientôt sans famille par la mort de sa femme, il fut recueilli par l'électeur de Nassau, le généreux Adolphe. L’électeur le nomma son conseiller d’État et son chambellan, afin de jouir dans une honorable familiarité de l'entretien de ce merveilleux génie qui devait converser plus tard avec tous les lieux et tous les temps. Cet asile donné à Gutenberg illustre à jamais Nassau et son prince. Il y a dans histoire des hospitalités qui portent bonheur et
immortalité aux plus petits princes et aux Pa petits États.
Gutenberg continua à imprimer de ses propres mains, à Nassau, sous les yeux de l'électeur, son Mécène, pendant quelques années de sérénité et de paix; puis il mourut à soixante-neuf ans, ne laissant à sa sœur aucun héritage, et laissant au monde lempire de lesprit humain découvert et conquis par un artisan.
« Je lègue, dit-il dans son testament, à ma sœur tous les livres imprimés par moi au monastère de Saint-Arbogaste. » Pauvre inventeur qui n'avait à léguer à celle qui lui survivait que la richesse de presque lous les inventeurs comme lui, sa jeunesse consumée, Sa vie persécuiée, son nom méconnu, ses sueurs, ses insomnies, et l'oubli de ses contemporains!
Ainsi vécut et mourut ce grand homme : mais son art ne mourait pas avec lui. L'imprimerie se propagea aussitôt sa mort avec l’instantanéité d'une explosion. Il y eut en peu d'années des presses dans toutes les capitales de l’Europe. Ce fut la date de la civilisation renaissante et indéfinie. La France, sous Louis XI, l'Angleterre, la Hollande, l'Allemagne, Venise, Genève, Rome, la Pologne, s’emparèrent à l’envi de l'invention nouvelle pour
GUTENBERG., #1 multiplier leurs livres sacrés et les livres profanes. |
L'Orient connut cet art nouveau par des juifs réfugiés à Constantinople, qui imprimèrent des traités de littérature rabbinique en 1500. Mais les musulmans ne s’en servirent eux-mêmes que vers le dix-huitième siècle.
Enfin la Russie, sous l'inspection du métropolitain, établit une presse à Moscou, en 1580, à l’aide des ouvriers venus de Magdebourg.
IL semble que chaque progrès de l'humanité doive s'acheter par des larmes; que la souffrance soit la loi fatale de toute grande initiation, L'imprimerie avait eu ses apôtres : elle eut aussi ses martyrs. De tous, Étienne Dolet fut le plus illustre par l'éclat de son talent, la pureté de sa vie, l'alrocité de son supplice. Il naquit à Lyon en 1509, au moment de la renaissance intellectuelle et littéraire, où les controverses religieuses allaient aussi commencer leurs premières luttes; il était savant comme Guillaume Budé, poëte comme Marot, et peut-être aussi philosophe comme Rabelais, sans mèler toutefois à sa philosophie le licencieux scep ticisme du curé de Meudon. Ce qui pourrait le faire croire, c’est que cet homme ardent et fougueux ,
qui ne marchandait pas ses opinions, qui avait pris pour armes parlantes et pour symbole de l'action de l'imprimerie une hache ou doloire attaquant un arbre noueux, protestait contre les doctrines de Luther, bien qu’on lait-condamné comme athée. C'était, à ce qu’il semble, le raisonnement et l’homme que ses adversaires voulaient frapper en lui, bien plutôt encore que les croyances.
Dans ces temps de passions et de mœurs violentes, la vie de ceux qui consacraient leurs forces aux développements de l'intelligence humaine était un long duel dans lequel, tôt ou tard, il fallait succomber. Successivement étudiant à Paris; puis à Padoue, secrétaire de Jean de Lauzeac, ambassadeur du roi de France à Venise, étudian en droit à la faculté de Toulouse, Étienne Dolet n’avait pas vingt-quatre ans, que déjà, pour dernier argument de leurs discussions, ses ennemis le faisaient jeter dans un cachot. L’intercession de Jean Pinus, évèque de Rieux, l'en tirait bientôt; mais alors des assassins gagés commettaient des entreprises sur sa vie; et comme, malgré ces dangers, l'intrépide jeune homme ne quittait point Toulouse, on fit intervenir enfin un arrêt du parlement qui l'en bannit (1533).
Dolet revint alors à Lyon, où il obtint, après de longs efforts (1535), un privilége pour imprimer ses Commentaires sur la langue latine, œuvre d’im-
mense érudition, qui le met au niveau des Bembo, des Scaliger et des Érasme, et lui fit tenir une place brillante dans le grand tournoi qui s’ouvrit en ce temps dans le monde littéraire, au sujet de Cicéron. On voit troubler ces belles études par une tentative nouvelle d’assassinat sur Dolet, qui tua bravement son agresseur. Mais c'était du moins un prétexte aux animosités qui poursuivaient sa perte, et on l’incarcéra comme assassin. Il ne fallut, pour le faire sortir de sa prison, rien moins que la volonté absolue de François I, intéressé à Dolet par son talent d’abord, et, à ce qu'il paraît aussi, par la protection de la reine de Navarre. La munificence royale qualifia alors le savant persécuté du brevet d’imprimeur le plus étendu qui s’accordât alors, comme pour servir de dédommagement légitime à ses souffrances imméritées (1537).
C’est des presses de Dolet que sortirent successivement, depuis cette époque, les œuvres de Marot et de Rabelais; il publiait également chaque année ses propres ouvrages et quelques-uns des livres les plus illustres de l'antiquité. Des persécutions nouvelles vinrent, en 1542, interrompre ses travaux; de vagues accusations d’hérésie le firent détenir quinze mois à la Conciergerie de Paris. François Le n’était plus jeune : il faiblissait dans sa glorieuse protection des lettres. Un beau livre, une
œuvre d'art ne suffisaient plus à protéger un artiste contre ses conseillers fanatiques. Robert Étienne et Marot avaient quitté la France. Sûr de sa conscience et toujours aventureux, Dolet ne voulut pas les imiter. En vain le parlement de Paris faisait encore brûler ses livres, après avoir été contraint de le relâcher lui-même en présence de l’inanité par trop évidente des accusations qui l'avaient chargé. Il ne désertait point la lutte, et l'écrivain vengeait le libraire. Rentré dans Lyon, il publie des poëmes sur sa captivité et une traduction des Dialogues de Platon. Cette énergie allait à la fin lui devenir fatale. En 1544 il était emprisonné de nouveau. Se méfiant cette fois de Ja partialité de ses juges, il parvint à s'échapper et à s'enfuir en Piémont. Mais bientôt l'amour de son art le ramène au piége où il devait se prendre. IL avait écrit au roi des épîtres en vers pour implorer une protection qui l’avait sauvé déjà; il ne put se résoudre à n’en pas surveiller l'impression luimême. Il rentra secrètement dans Lyon; mais ses ennemis guettaient leur proie. Arrêté, traduit devant la faculté de théologie de Paris, il se vit condamné comme athée relaps pour des passages de ses livres qu’il protesta jusqu'à trois fois n'avoir Jamais écrits.
Dolet fut mis en torture et question extraordinaire pour enseigner ses compagnons, Comme dit
GUTENBERG. 45 l'arrêt qui le condamne; puis il fut pendu et brûlé sur la place Maubert; son corps et ses livres convertis en cendres, et ses biens confisqués. Dolet, à trente-sept ans, mourut intrépidement ainsi qu'il avait vécu, laissant après lui dans l'indisence une femme et un enfant.
Mais l'impulsion était donnée, et toutes ces persécutions ne pouvaient qu'illustrer l'invention nouvelle, sans l’arrèter une heure. Les souverains eux-mêmes se firent gloire de graver et d'imprimer de leurs propres mains les œuvres de l’antiquité retrouvées, comme si cette participation manuelle à la vulgarisation des chefs-d'œuvre du génie les faisait participer au génie lui-même. La pensée devint reine et régna sur les rois. Marie de Médicis, fenime d'Henri IV, dessinait et imprimait des estampes pour de royales éditions. Une figure de jeune fille, gravée de sa propre main, était donnée par cette reine à Philippe de Champagne. Louis XV, dans sa jeunesse, se faisant de ce bel art une curiosité instructive, imprimait dans son propre palais un Traité de géographie européenne. Les grands imprimeurs des siècles qui suivirent celui de Gutenberg furent en même temps des artistes, des savants et des écrivains. Ils exhumè-
46 GUTENBERCG.
rent l'antiquité tout entière, et, en exhumant ses chefs-d’œuvre, ils les commentèrent, les expliquèrent et les interprétèrent au monde nouveau. L'histoire renaquit avec l'imprimerie. |
Il y eut, depuis Gutenberg jusqu’à nos jours, des écoles, des traditions et des générations d’imprimeurs célèbres, comme il y avait eu des écoles de peintres, de sculpteurs, de philosophes. Les typographes, honorés à juste titre du nom de compositeurs, participèrent à la gloire que leurs éditions des auteurs grecs et latins restituaient aux poëtes, aux historiens, aux orateurs de l’ancien monde; ils firent partie, pour ainsi dire, de la famille de ces hommes de génie; ils devinrent des puissances tour à tour honorées, redoutées, récompensées ou persécutées par les gouvernements, selon que ces gouvernements étaient plus ou moins des enfants de lumière ou de ténèbres. Les impressions des Alde, des Morel, des Turnèbe, dés Elzevirs, naturalisèrent ces grands noms de la typographie dans l'univers savant par la netteté des caractères, par la correction des textes et par le nombre des ouvrages rendus aux bibliothèques. “
La famille des Étienne, à Paris, occupa pendant un siècle et demi le sommet de l’art. Protégés par les rois, et surtout par François I, persécutés par l’Université, gardienne aussi jalouse de ses igno-
rances que de ses vérités, emprisonnés par l'Église pour une édition de la Bible accusée d'erreurs, réfugiés à Genève, emprisonnés de nouveau dans cette métropole du calvinisme pour des impressions qui blessaient la réforme, rappelés en France, exilés de nouveau, transportant tour à tour leurs presses de Genève à Paris, de Paris à Genève, l’histoire de cette famille d’imprimeurs, dit M. Didot, serait celle de l'esprit humain pendant la renaissance.
Mais, pendant ces cinq siècles, les procédés et les machines ne font pas faire moins de progrès à l'imprimerie que les sciences aux lettres. L'art a, dans les Bodoni à Parme et dans les Didot Paris, ses Phidias qui sculptent, pour ainsi dire, pour les yeux, la forme matérielle de la pensée dans des caractères et dans des ornements de
. luxe. L'un des Didot invente, en 1753, la presse à un seul coup; l’autre chante dans un poëme les progrès de son art, et imprime lui-même son propre chant. Un troisième rapporte d'Angleterre la presse en métal de lord Stanhope et la presse cylindrique, sorte d’enfantement perpétuel des caractères, qui jette la parole écrite à torrents
intafissables, comme une Jave de l'esprit humain, pour les journaux et pour les tribunes. Un quatrième enfin, M. Ambroise Firmin Didot, écrit et imprime de nos jours, sous le titre modeste
d'Essai sur la typographie, histoire la plus érudite et la plus complète de l’art dont il est à la fois le maître et l'historien.
L'inistruction élémentaire des masses donne des consommateurs sans bornes à la parole imprimée, les chemins de fer lui ouvrent des routes, la vapeur lui prête des ailes, le télégraphe visuel lui donne des signes; enfin, l'invention récente du télégraphe électrique lui communique l'instantanéité de la foudre. Plus réellement que dans le vèrs célèbre sur Franklin : ÆEripuit cœlo fulmen ! dans quelques années, un mot prononcé et reproduit sur un point quelconque du globe pourra illuminer ou foudroyer l'univers. La parole par le procédé perfectionné de Gutenberg sera redevenue, par la matière, aussi immatérielle que quand elle était seulement pensée; mais cette pensée sera devenue universelle en jaillissant d'une intelligence ou d’une volonté d'homme!
L'esprit se trouble d’admiration devant les conséquences futures de ces inventions et devant ce règne prochain de l'idée par la parole. Gutenberg a spiritualisé le monde. |
Longtemps son nom a été méconnu ; longtemps on lui a disputé sa gloire; mais il faut se souvenir que la gloire humaine n'était pas son but. Il l'avait placé plus haut : qu'il en jouisse! C'est le sort des inventeurs en esprit comme
GUTENBERG. 49 en matière : le nom se perd; mais le bienfait se retrouve dans ses conséquences au fond caché des choses humaines, et Dieu sait à qui le “apporter. Qu'importent l'oubli et l’ingratitude des hommes, si le juge suprême est reconnaissant ?
Les documents qui servent de témoignage à ce récit sont dus aux recherches savantes et consciencieuses de M. Jung, bibliothécaire de la ville, et de M. Schnéegands , archiviste à Strasbourg, ainsi qu’au Traité de M. Didot sur la typographie.
Cette biographie de Gutenberg est extraite du Civilisaleur.
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Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet) rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
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