INTRODUCTION
Esprit de l'étude. — Charles V et son rêve de monarchie universelle. — Etat social, politique et religieux des Pays-Bas, au commencement du xvie siècle. — Charles V et la Réforme aux Pays-Bas.
La vie de notre héros est vraiment un drame : Guy de Brès a beaucoup souffert; il connaît toutes les douleurs, physiques et morales. Martyr, il est bien de l'époque des martyrs, c'est-à-dire d'une époque de sublime candeur et de foi ardente, de patience et de simplicité devant les hommes, de transfiguration et de chants d'allégresse clans les flammes du bûcher. Mais surtout, et c'est là ce qui doit nous rappeler son martyre, il vient à un moment de conquête, de luttes terribles entre les forces des croyances religieuses, morales et politiques du passé et celles de l'esprit nouveau. La vérité, la justice luttent pour l'existence; elles ne peuvent disparaître: elles ont leurs martyrs. Faut-il donc toujours que la douleur accompagne les triomphes de la justice et de la vérité ? La vérité n'est-
elle donc pas tellement évidente par elle-même, qu'elle ne s'impose directement? Si la vérité était imposée, elle n'am^ait plus àporter ce nom ; l'homme ne serait plus libre de Sfe déterminer, dans la mesure où il parvient cà s'affranchir du passé qui l'enchaîne à une série de faits et d'idées. Mais, au-delà de ce monde, après l'homme qui juge et peut se tromper, il y a la vérité etlajustice même. Dieu. Aussi, nous n'avons point de crainte, les hommes passent et s'agitent. Dieu les mène : les droits de la vérité, ceux de la justice peuvent être pour un temps méconnus, jamais anéantis. Charles Quint peut couvrir son royaume de la fumée des bûchers, Philippe II peut dépeupler les Pays-Bas par la persécution, l'exil ou les tortures, Guy de Brès montera sur l'échafaud : les droits de la conscience sont imprescriptibles. C'est dans ce sens, que nous comprenons le beau vers du poète Agrippa d'Aubigné ;
« Les cendres des bruslez sont précieuses graines! »
Oui ! « graines précieuses », germes de vérité, princip es de vie qui ne sont pas perdus, mais iront fécondant les consciences jusqu'au jour où celles ci devenues assez fortes, affirmeront leurs droits en dépit de tous, avec l'aide de Dieu.
En regardant ainsi à la portée des événements, nous trouvons un véritable intérêt, une grandeur tragique à l'histoire des temps que nous allons étudier. Nous verrons les hommes et leurs actes, mais sans oublier qu'en dehors du propre drame de leur vie, ils sont acteurs d'un drame plus grand et plus élevé, celui de la conquête de la liberté sous toutes ses formes.
Par la durée de son existence, Guy de Brès est de deux âges à la fois : il est de l'âge de Charles V, il est aussi de celui de Philippe II ; il grandit sous Charles V, et agit
sous Philippe IL II est donc nécessaire, avant de nous attacher à lui, de voir dans quel milieu il va se développer, quel est son Maitre et quel est son esprit, quelle est sa province et quelle est sa forlune. En son temps nous verrons qui est Philippe IL
La première moitié du xvi^ siècle est caractérisée en Europe par deux faits capitaux : la rivalité politique de François I^r et de Charles V, et la lutte religieuse entre Rome et la Réforme. Or, s'il est permis d'ainsi parler, Charles V est l'incarnation de ces deux questions vitales, car il aspire à la monarchie universelle, et, chacun à leur manière, François pi" et Luther lui sont de retoutables obstacles. Voyons d'abord quel obstacle était François 1er.
Charles V succède en 1516 au roi d'Aragon Ferdinand, et en 1519 à l'empereur Maximilien l^^. Il est le maître aux Pays-Bas, en Autriche, à Naples et en Espagne. Qui est-ce qui sépare ces membra disjecta? La France. Il la tient par trois côtés : la Flandre, la Franche-Comté, les Pyrénées; ne parviendra-t-il pas à la soumettre aussi à son pouvoir? Qui sait, il tentera la fortune! Sa devise est : « Plus oultre. » Si l'on comprend ici l'ambition de Charles V, on voit bien mieux la résistance de François I^r. C'est encore une lutte pjur l'existence, dans laquelle le roi de France use tour à tour avec habileté de l'appui du pape ou de la réforme allemande, des secours de la Turquie ou de l'Angleterre. Il ne nous appartient pas de raconter ici l'histoire politique de cette période ; ce n'est à vrai dire qu'une seule guerre, tantôt ouverte, tantôt sourde, faite autant de diplomatie que de batailles ; on en connaît la triste issue pour Charles V.
L'obstacle qu'apporte Luther à la réalisation du rêve
de Charles V est de nature différente. La Réforme ajoute dans l'Empire une cause de désunion de plus aux nombreuses causes déjà existantes : cela irrite l'Empereur qui frémit à la pensée des conséquences probables d'un schisme et devient cruel par nécessité. Avant môme de condamner les hérésies de Lutlier (Worms, avril 1521), il condamne les hérétiques (premier placard de Flandre, 22 mars 1521); les exécutions suivent de près. Toute sa conduite à l'égard des luthériens d'Allemagne est inspirée par sa politique extérieure; il est facile de le constater.
On sait que Charles V ne réussit à renverser aucun des deux obstacles. En voici les principales raisons : D'abord, l'unité politique dépend de causes bien trop profondes et trop multiples, pour que l'Empereur puisse l'établir dans l'espace de quelques années. La configuration des pays, l'histoire nationale, les lois, les mœurs, les coutumes séparent les peuples : que lui importe ! il les veut réunir. « Le tout c'est de la fin », telle est sa pensée. Aussi ce rêve monstrueux engendre des actes de même nature : il lui sacrifie tout ; droits et privilèges péniblement acquis dans le passé, il les viole ; et non content de~porter atteinte aux constitutions, de mépriser les aspirations légitimes de ses sujets, il ne craint pas, pour poursuivre son luit, de ruiner la fortune publique et privé, 3 par des impôts sans cesse renouvelés. Que sont les quelques entreprises politiques qu'il a réalisées en Italie au prix de trentequatre ans d'efforts et de cinq longues guerres, aux Pays- Bas et en Hongrie, en regard des sacrifices énormes qu'il demanda à ses sujets.
L'unité religieuse ne se décrète pas plus que l'unité politi([ue: toute forme religieuse doit sortir des enti'ailles mêmes de la nation, doit bien être le produit de la cons-
cieiice religieuse nationale. J.a forme de Rome ne sera pas nécessairement celle de tous les peuples; un peuple peut s'en accommoder, nous n'en croyons pas moins à la supériorité de la forme nationale, s'il la trouve. Charles V ne voit que ce que l'unité religieuse peut apporter à son rêve de domination ; tant de causes contribuent à le rendre impossible, que s'il en est une seule capable en principe du contraire, elle doit elTectivement le produire entre ses mains. On comprend dès lors son impression en présence de la Réforme. Nonseulementrunité religieuse lui échappe, mais déjà il entrevoit que l'unité politique est brisée par la première. Toutefois, en diplomate froid et avisé, tandis qu'en haut avec les princes, il semble céder, il « use du temps )) pour employer l'expression de sa scjcur Marie, afin d'éviter la lutte alors qu'il est occupé au dehors, en bas il multiplie les édits, sévit cruellement sur le peuple, impose une foi. Cette politique est fatalement condamnée à l'insuccès ; donner pour retii'er, et retirer pour donner encore ne sert de rien. Charles V mécontente si bien tantôt l'un, tantôt l'autre, qu'à la fin il est abaudoimé de tous et se rencontre avec des adversaires que du reste il a formés lui-même par ses hésitations et ses doutes. Auraitil donc pu agir autrement qu'il n'a fait ? Nous ne le pensons pas; tout le temps de son règne il est trop étroitement engagé dans la politique extérieure. Et comment peut-il intervenir en Ahemagne, quand déjà pour soutenir les attaques du Turc et de la France, il a épuisé sa patrie, sa plus riche province, l'Ralie et la caisse du Saint-Siège. Aurait-il les hommes, qu'il n'a pas l'argent ! En vérité, Charles V poursuit une chimère; il y en a beaucoup de par le monde, elles ont toujours leurs partisans. L'Empereur a la sienne dans le rêve de la monarchie universelle;
elle l'entraîne dans les entreprises les plus hasardées, il la suit avidemment, il use ses forces et celles de ses Etats pour elle; enfin, épuisé, à bout de tout, il s'arrête. Mais, ce rêve qu'il ne peut pas réaliser lui-même, il ne l'abandonne point; il va, dans le demi-jour du cloître, sous la robe du moine, continuer à en diriger l'exécution. Aussi bien, au rêve il faut l'ombre ou la nuit, Charles V ne peut mieux choisir!
Nous n'avons pas hésité à mettre en relief l'esprit général de la politique de Charles V ; cette caractéristique était nécessaire pour bien comprendre son rôle aux Pays- Bas et la situation qu'il fut amené à leur faire.
Quel était au commencement du xvi^ siècle, l'état social des Pays-Bas? Pontus Payen nous dit dans ses mémoires, en parlant des Pays-Bas : « Il n'y avait pays dessoubs le firmament plus abondant en richesse et flourissant en gens de guerre et de bon esprit (i). » Bien n'était plus exact. Tout d'abord, les villes de commerce et d'industrie y sont nombreuses ; à leur tête est Anvers. C'est le principal entrepôt des produits de l'Occident et des autres parties du monde ; toute la fortune publique de l'Europe y a ses représentants : les Fugger, les Velsen, les Ostett d'Allemagne, les Gualterotti et les Bonvisi d'Italie. Les deux cent mille habitants d'Anvers sont en général dans une heureuse situation ; il y a beaucoup d'écoles à bon marché, si bien qu'il n'est pas d'enfant en âge qui ne sache lire, écrire et parler au moins deux langues. La ville elle-même est des plus remarquables, avec son église Notre- Dame, sa Bourse où cinq mille marchands s'assemblent chaque jour, et son port immense qui souvent contenait
Cl) Pontus-Payen, 1. 1, p. 2U. Pour toute cette partie, voir les histoires générales de Motley, Forneron, Brandt, etc.
jusqu'à deux mille cinq cents vaisseaux. Gand, Ypres, Bruges, Valenciennes, Bruxelles ne le cèdent en rien à Anvers pour l'activité commerciale. Gand a sa flotte ; cinq cents de ses navires vont en Norwège chargés de draps et de toiles et rapportent des bois; vingt autres vont en Moscovie chercher des peaux et de la graisse de baleine; d'autres encore portent des couteaux, des cuillers, des aiguilles à Angola, et au retour prennent du sel en Guinée. Aussi (f. l'argent court dans toutes les mains, l'abondance déborde, dit le vénitien Marino Gavallo, nul homme, si humble que soit son métier, ne laisse pas d'être riche pour son rang. »
A cette prospérité matérielle correspond un développement intellectuel relativement grand. Ghaque ville a deux écoles gratuites pour les filles et les garçons; les établissement:? où l'on enseigne le latin comptent plus de cinquante mille enfants. L'instruction même des femmes est si solide, que Guicciardini peut nous dire : « Viri omnium fere rerum suarumcuramuxorihusHœpe relinqaunt » et ajouter: « Vel ipsi etiam rustici legendi scribendique periti sunt((\.). » L'enseignement supérieur, recherché par les fils des familles aisées, se domiait à Louvain ; mais on on allait pour le recevoir jusqu'à Douai, Paris et même Padoue.
Enfin, l'un des traits caractéristiques de l'état social de ces provinces, c'est l'esprit d'association ; les associations commerciales, militaires, artistiques ou littéraires y abondent et exercent sur le pays une influence considérable.
G'est aux ramifications dans ces provinces de la grande association des maçons d'Allemagne qu'il faut rapporter
(1) Guicciardini, p. 53 et 58.
l'honneur de la construction d'autant de belles églises ; c'est encore aux guildes ou associations de rhétorique qu'on doit ces rudes pamphlets, qui partout répandus entretiennent dans le peuple des idées de liberté politique et religieuse. Quant aux classes de la société, à proprement parler, il n'y en a que deux, celles des travailleurs et des nobles ; et dans la première nous comprenons aussi bien l'ouvrier des villes que celui des campagnes, le riche marchand que le savant.
C'est dans ce milieu que Charles V est appelé à régner ; enfant des Flandres, il aime son pays; il est surtout sensible à ses richesses et à sa joyeuse vie. Aussi, dès qu'il le peut, dans l'armée, la marine, le commerce, il favorise ouvertement ses concitoyens qui le lui rendent bien par de gros tributs. Charles V vient souvent parmi eux se reposer des fatigues du pouvoir ou de la guerre, en jouissant de leur vie large et pleine ; car, l'étendue et la disposition de son empire ne lui permettent guère d'y séj(jurner. En son absence, ce sont des femmes qui exercent le pouvoir, femmes politiques de la maison d'Autriche : de 1506 à 1530 c'est Marguerite d'Autriche, la fille de Maximilien, et de 1531 à 1555 c'est Marie, la sœur môme de l'empereur. Toutefois, la bonne entente qui règne entre Charles V et ses sujets dure peu, cela se conçoit. Comment peut-il reconnaître des privilèges, des droits, en somme une autorité limitée, alors qu'en Espagne il vient d'abaisser les Cortès ? Il n'est pas colporteur, dit-il, pour (ju'on marchande avec lui. Il parle, il laut qu'on obéisse ; il réclame des subsides, il faut qu'on les accorde. Gand la première essaie de résister, le châtiment est terrible : le 17 mars 1540, il y a dans la ville 19 exécutions capitales et le !29 avril paraît le décret qui an-
nule chartes, privilèges et lois de la ville, confisque les biens des corporations, et impose en dehors des quatre cent mille floiiiis réclamés, cent cinquante mille florins d'amende et un tribut annuel de six mille. Ce ne sont là que des pertes de corps et de biens ; que dire de l'humiliation de ces fiers bourgeois, qui viennent ramper dans la poussière aux pieds de l'empereur et confesser à haute et intelligible voix qu'ils ont été déloyaux et rebelles ! Notre conscience se révolte devant un pareil spectacle ! Quelle ironie des choses humaines n'y a-t-il pas à voir ces hommes de travail et d'intelligence, qui ont péniblement acquis leurs fortunes et lentement conquis leurs libertés, abdiquer tous leurs droits entre les mains d'un rêveur systématique !
Il est vrai que de pareilles mesures préparaient la ruine de la domination de Charles V aux Pays-Bas : en effet, par la révolte de Gand nous touchons à l'une des plus déhcates questions de l'histoire de ces provinces, à savoir l'appui qu'a apporté à la réforme religieuse l'esprit d'indépendance des habitants. L'esprit de liberté d'un peuple peut être méconnu, jamais étouffé. A Gand, la répression est violente, l'humiliation est profonde, mais au fond de plus d'un regard brille une flamme, celle de ^espérance, et dans ce cas pour beaucoup l'espérance est une haine patiente. Eh bien! c'est à des esprits ainsi disposés, car ce sentiment que nous rencontrons à Gand existe partout où il y a une âme arrivée à la conscience d'ehe-mème, que la Réforme se présente. Quel que soit l'attachement du peuple aux traditions catholiques, ne voit-on pas aussitôt les sentiments qui doivent prendre naissance ! Dans le peuple qui saisit par instinct, la rehgion romaine est associée au pouvoir ; à côté du bourreau se trouve le
prêtre, non-seulement à l'échafaud, mais surtout à la cour impériale : il hait déjà l'exécuteur, il étend sa haine à ceux qui l'approchent. Dans les classes plus élevées de la société, on entrevoit peut-être dans cette religion nouvelle qui ébranle les masses, inquiète si vivement le pouvoir, un moyen d'affranchissement politique ; on reconnaît sûrement un puissant agent d'union et de détermination. On comprend dès lors l'accueil que pareille société devait réserver à la Réforme ; aussi, c'est là pour nous une des causes les plus importantes de la propagation des nouvelles doctrines. Nous verrons plus tard, sous Philippe II, cette même cause reparaître, et amener le grand mouvement politico-religieux de 15G6.
Mais nous n'avons insisté sur ce point que parce qu'il est trop souvent négligé; notre intention n'est pas d'examiner longuement les origines de la Piéforme aux Pays- Bas. Nous voulons simplement donner au lecteur une idée vraie de la situation des provinces au moment où Guy de Brès entre en scène. Cependant, au nombre des causes internes, en regard de l'esprit d'indépendance, examinons encore l'influence de l'esprit de méditation. Sous la voûte basse, grise, et terne du ciel du Nord, l'homme baisse la tête ; il ne songe même pas à la lever ; le monde environnant qui frappe ses regards, toujours baigné de vapeurs qui estompent les lignes ne le retient pas davantage ; tout naturellement, il rentre donc en luimême, et vit avec ses pensées. Il parle peu, ruminé beaucoup. Son regard prend alors je ne sais quelle expression de vague ; il trompe souvent les observateurs superficiels qui le prennent pour celui de la bête nonchalante et assoupie, du bœuf, par exemple, qui, couché dans de gras pâturages, tend la tête et regarde sans le voir l'horizon
brumeux. Les dispositions à la méditation nous expliquent bien l'inlluence de la Bible dans ces provinces : le soir, à la lueur de la lampe, on la lit en famille, et le lendemain aux champs ou à l'atelier on songe à la lecture de la veille. Ainsi se fait petit à petit un travail intérieur qui rapproche l'homme de Dieu ; si bien que, quand il l'a enlin rencontré, il s'étonne qu'il ait jamais pu conher à d'autres le soin de s'unir à lui. Voilà comment l'Evangile gagne beaucoup de cœurs au seizième siècle !
Quant aux causes extérieures qui favorisent les progrès de la Réforme, elles sont très nombreuses, se trouvent partout indiquées, nous nous bornerons à mentionner les principales. Avant tout, les Pays-Bas sont une terre d'hérésie : Vaudois, Lollards, Frères du libre esprit, Poplicans, Arnoldistes, Frères Bohèmes, toutes les hérésies s'y rencontrent ou y prennent naissance. Parallèlement au mouvement hérétique, le mouvement humaniste ; le premier a son plus grand appui dans le second, non-seulement par l'impression des vieux textes, du Nouveau - Testament en particulier, mais par la mise en circulation de pamphlets, de libehes et de satires hostiles au pouvoir établi.
En second lieu, le cierge catholique prête le flanc aux attaques de la morale la plus élémentaire, non pas tant par sa corruption que par sa richesse démesurée et son ignorance (1). Enfin les relations commerciales des villes des Pays-Bas avec l'étranger amènent nécessairement un échange d'idées favoraljles à la Réforme ; notons aussi l'action qu'exercent autour d'eux les régiments impériaux allemands dont les soldats luthériens jouissent de la liberté de conscience.
(1) Brandt, I, 31.
Nous connaissons maintenant l'état social, politique et religieux des provinces, arrivons à la propagation proprement dite des idées nouvelles.
Au premier mouvement, parti d'Anvers, et comme en Allemagne, donné par un augustin le Prieur Jacques Spreng, Charles V répond par le placard du 22 mars 1521 : les livres de Luther sont pour le moment ce qu'il y a de plus dangereux, il ordonne de les faire disparaître, et pour mesurer l'étendue du mal, il promet la moitié de la fortune des hérétiques aux délateurs. Ces mesures sont insuffisantes : aussi, dès le 29 avril 1522 l'empereur ordonne l'arrestation de tous ceux qui adhèrent ouvertement aux erreurs de Luther ; puis, il renforce le triliunal de l'Inquisition qui existait depuis le xiii" siècle.
La situation des hérétiques est donc bien nette vis-à-vis <lu pouvoir ; les martyrs suivent de près les apôtres : le couvent des Augustins d'Anvers fournit les premières victimes. A la nouvelle de ces supplices, Luther ému jusqu'aux larmes compose un cantique à la mémoire des martyrs et écrit aux chrétiens de Brabant, de Hollande et de Flandre ces belles paroles : « Oh ! que ces deux hommes ont péri misérablement (1), mais de quelle gloire ils jouiront auprès du Seigneur ! c'est peu de chose d'être outragé et tué pour ceux qui savent que leur sang est précieux et que leur mort est chère à Dieu ; vos frères d'Allemagne n'ont pas encore été dignes de consommer un si glorieux sacrifice, quoique beaucoup d'entre eux n'aient point été sans persécutions. »
Remarquons ici deux faits importants : d'abord, la Réforme aux Pays-Bas luthérienne par son origine et ses
(1) Henri Voes et Jean van Essche. Voyez le Protestantisme helfje par un Belge, p. 4i.
martyrs deviendra calviniste, et nous verrons plus tard pour quelles raisons ; puis, tandis que les provinces wallonnes restent au début attachées à la religion catholique, à Anvers, Gand, Bois-le-Duc, Amsterdam, Delft, Bergenop-Zoom, etc., les sectaires ne se comptent plus.
La lutte engagée, en présence des résistances, Charles V comprend toute la gravité de la situation, tant au point de vue politique qu'au point de vue religieux ; avec énergie, il intervient dans un double sens : d'un côté, et successivement, il aggrave les peines édictées par les placards, qui suivent toutes les formes du mouvement ; d'un autre, connaissant les misères du clergé catholique, il s'efforce de les combattre. Bref, il organise si complètement la répression des erreurs comme des abus, que son fils Philippe II n'aura qu'à rigoureusement appliquer les placards de son père.
Voilà les faits ; si en général nous nous sommes abstenu de les juger, c'est avec intention, pour ne pas mêler l'histoire avec la passion ; déjà ne sommes-nous peut-être pas bien assez subjectif dans notre exposition, et, à notre insu, ne relevons-nous pas le rôle des victimes, pour abaisser encore celui de l'exécuteur?
Que faut-il donc penser de la conduite de Charles V ? La tâche de celui qui étudie l'histoire se borne-t-elle à donner un exposé relativement complet des faits, à faire une chronique plus ou moins organisée ? Nous ne le croyons pas. L'historien ne doit pas répéter d'une voix uniforme les choses du passé, car la voix du passé n'est pas uniforme ; ce n'est pas une machine, c'est un être qui vit et pense, sent et aime, il doit revivre le passé qui a vécu, il doit aussi bien sentir les larmes des uns que la joie des autres, il doit être tel que tous les événements
aient leur contre-coup dans son àme ! Et cependant, il doit être impartial dans ses jugements. Les uns pèchent par excès de sévérité, quand pour juger un homme ils restent ahsolument hommes de leurs siècles, et condamnent au nom des principes et des idées de leur temps ; les aidres âont aussi dans l'erreur, fût-ce celle de l'indulgence, quand ils reculent de tout le temps qui les sépare de leur héros, pour a])précier sa conduite et ses actes. Il ne faut, croyons-nous, ni épouser les idées et les préjugés du passé, ni juger d'après nos principes modernes ; il y a des principes qui sont de tous les temps, ceux de la justice et de la charité par exemple ; au seizième siècle, ces principes avaient leurs représentants : eh! hien, dans quelle mesure Charles V les a-t-il respectés, nous demanderons-nous? A-t-il été juste, a-t-il été charitalile ? Notre étude est la meilleure réponse à ces questions : il n'a été ni l'un ni l'autre. Pourquoi? Comme toujours, parce que c'était contraire à ses projets, à son rêve. S'il est cruel, c'est qu'à tout prix il faut qu'il reste le maître : les Pays-Bas sont le joyau le plus précieux de sa couronne impériale. Cependant, nous croyons que Charles V aurait pu éviter la cruauté par l'esprit politique dont il était doué. Jusqu'au bannissement, nous comprenons ses mesures ; allons môme plus loin, jusqu'aux premières exécutions ; mais en présence de l'obstination de ses sujets, de l'esprit général des provinces qui n'était pas douteux, n'aurait-il pas dû comprendre qu'il s'attaquait à quelque chose de solide, et en politique, au lieu de le combattre, le tolérer, s'en faire par suite un puissant auxiliaire ; les sujets ne demandaient pas mieux que d'obéir à l'empereur, sauf au point de vue religieux, et notons bien que nous n'avons pas affaire avec Philippe IT,
mais avec Charles V qui a encore plus d'ambition que de religion.
Il ne nous appartient à aucun titre de condamner les hommes, mais en terminant, nous ne pouvons nous empêcher de penser au châtiment qui fut réservé à celui qui avait fait commettre tant d'injustices et de cruautés, si le châtiment est proportionnel aux fautes et si, comme nous le croyons, les empereurs et les rois n'ont d'autre juge que Celui de leurs victimes ! Aussi, ai cruel qu'ait été Charles V, nous aimons à lui attribuer la prière saisissante que lui prête le poète sur la fin de sa vie :
« 0 mon Dieu ! si^ cherchant un pardon qui m'efface,
« Je trouvais la colère écrite sur ta face,
« Comme ce soir, mon œil, cherchant le jour qui fuit,
« Dans le ciel dépeuplé ne trouve que la nuit !
(( Quoi ! pas un rêve, un signe, un mot dit à l'oreille,
« Dont l'écho formidable alors ne se réveille !
« Non ! — Rien à vous, Seigneur, ne peut ôtro caché.
« Kyrie eleison ! car j'ai beaucoup péché ! » (i).
(1) Alfred de Musset, Œuvres posthnmes : Charles-Quint au monastère de Saint-Just.
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