LA PRÉPARATION
I. — Le nom. La famille. La naissance. L'enfance à Mons. La Conversion (1522-155^)
Avant de parler de notre héros, il est important de fixer la manière d'écrire son nom : c'est encore aujourd'hui une question discutée. Deux formes principales avec dérivés sont en présence : « de Brès » et « de Bray ». Nous allons examiner successivement les textes qui viennent à l'appui de ces formes, nous verrons ensuite quelle est l'opinion des historiens sur la matière, nous conclurons en dernier lieu, en justifiant notre orthographe. Nos sources sont de deux sortes, manuscrites et imprimées ; à propos de chaque forme, nous étudierons donc d'abord les premières puis les secondes, d'après l'ordre chronologique.
Forme o. de Brès » : autographe ; dans une lettre du 10 juillet 1565, adressée par Guy, de Sedan, au consistoire d'Anvers, il signe « V" frère et bon amy, Guy de Brès » ; la copie du temps de cette lettre est aux archives générales de Belgique à Bruxelles (1). Il est inutile d'insister sur l'importance de cette signature, rendue d'autant plus grande par le seul fait qu'elle est unique.
Les sources manuscrites qui soutiennent la présence de l'e dans le mot « de Brès » varient beaucoup dans la forme. Sur plusieurs des livres de Guy saisis à Tournai en 15G1, on trouve la mention qu'ils sont à « Guy de
(1) Voyez l'Appendice.
Bresse. » (1). Le 15 janvier 1562, la gouvernante écrit au prévôt de Valenciennes et appelle Guy « de Bresse. » (2). Dans un fragment de note destinée au roi, de janvier à juin 1562, la forme se modifie: « de Breye », est-il dit, « soy faisant (pour estre plus incongneu) appeler Hiéromme de Bresse. » (3) : c'est une supposition des commissaires de Tournay. Le 20 février 1567, dans un rapport à la Gouvernante, Guy est appelé « de Brey. » (4). Peu après, le 17 mars, Noircarmes écrit le nom « de Brès. » (5). Enfin, dans un billet envoyé à Bruxelles par un nommé « d'Espaigne », espion à Anvers, du 17 septembre 1568, on lit la forme suivante : a Ghuy de Bré. » (6).
Dans les sources imprimées, il n'y a plus la même incertitude : et d'abord, sur les deux ouvrages de Guy qui portent son nom, il est écrit « de Brès » ; c'est-à-dire, sur ceux qui ont pour titre : « La racine, source et fondement des anabaptistes ou rebaptisez de nostre temps », et « Histoire notable de la trahison et emprisonnement de deux bons et fidèles personnages en la ville d'Anvers. » Ensuite, Crespin écrit invariablement dans son martyrologe (( Guy de Brès » (7) : Or, Crespin connaît fort bien Guy, a été en rapports suivis avec lui, soit aux Pays-Bas, soit de Genève par correspondance.
Forme « de Bray » : La première mention que nous connaissions de cette forme se trouve dans une lettre du
(4) Delecourt, p. 67.
(2) Paillard, II, 94.
(3) Paillard, II, 142.
(4) Pasquier de le Barre, II, 191.
(5) Bahlenbeck : Gui de Brès, p. 27.
(6) Bull, prot., 1877, p. 367.
(7) Crespin, fol. 732 ss.
magistrat de Valenciennes à la Gouvernante du 17 janvier 150^ : le nom est écrit « du Bray (1) ; cette forme se maintient à peu près dans les procès-verbaux des interrogatoires de Philippe Mallart des 17 et 24 janvier 1562, à Valenciennes, où nous lisons une fois « du Bray » et trois fois « de Bray. » (2). Quelques années après, en 15G7, le comte du Roeulx, dans sa lettre du 3 avril à la Gouvernante, écrit le nom « de Bray », tandis que le seigneur de Moulbais, à la même date, et dans une lettre annexe, écrit « de Braye. » (3). En tête des extraits des interrogatoires politiques de Guy, du 20 avril 15(37, on lit « de Brais » (4); enfin, dans la confession du frère Jehan Catteux, ministre de Saint-Amand , du 30 août 1567, nous trouvons une forme à peu près semblable : « de Braye. » (5).
Nos informations sur le nom de Guy lui-même, qui proviennent des sources manuscrites, se bornent là : mais, nous en avons d'autres sur celui de sa famille, qui concordent avec les précédentes, sauf qu'au lieu de « de Bray », il y a « du Bray » ; cette dernière forme semble même fixée pour désigner la famille (6). Pontus Payen et Pasquier de le Barre écrivent toujours « de Bray » (7). — Désormais, nous voyons les pièces du procès : comme nous l'avons dit en commençant , deux formes sont en présence : « de Brès » et « de Bray », car nous ne tenons pas compte des dérivés « de Breye », « de Bresse », « de Bré », ou « de Brey », ni « de Braye », « de Brais )> ou
(1) Paillard, II, 96.
(2) Paillard, II, 422 ss.
(3) Nicolas Soldoyer, II, 268.
(4) Bull.prot.,i819, 59.
(5) Gachard, Correspondance de Guill. le Tacit., CL.
(6) Bull, prot., 4877, 366, 367, 369, 417, 425.
(7) Pontus-Payen, I, 273, 324. — Pasquior do le Barre, I, 424, 425.
« du Bray. » Ces deux formes ont des autorités diverses en leur faveur ; nous les avons produites, sans porter ni rapporter de jugement, afin délaisser chacun libre de se former une opinion ; avant de nous prononcer , nous allons examiner les formes adoptées par les historiens modernes. M. Delecourt ne se prononce pas : il adopte la forme « de Bvèfi », mais ajoute aussitôt après « de Bresse » ou « de B'ray », sans autre explication (i).
M. Rahlenbeck écrit « Gui de Brès », sans formuler de pensée à cet égard. (2) M. Paillard met « Guy de Bray » : il est suivi par MM. Bordier et Douen (3) : voici les raisons de M. Paillard, elles sont au nombre de trois : 1" Au moyen-âge et encore au XVI*^ siècle, beaucoup de noms patronymiques dérivent de noms de localités, or Guy est originaire du Hainaut, et il existe dans cette province le village de Bray, donc, Guy tire son nom du village. 2° Un numismate, M. Pienier Ghàlon, lui fournit la seconde raison : Bray en pays flamand se prononce Braye, pour éviter cette prononciation, Guy l'a écrit Brès, 3° Dans toutes les pièces écrites en Hainant le mot est « Bray », or Guy est originaire de cette province. (4)
Ces raisons ne nous paraissent pas suffisantes pour suivre l'orthographe adoptée par M. Paillard : et d'abord, avant de donner notre opinion, examinons-les. 1° Nous ne contestons pas deux des propositions de la première raison ; il est vrai que les noms patronymiques sont souvent tirés du nom de localités, il est encore vrai qu'il
(t) Biographie nationale, III, 2-7.
(2) Rahlenbeck, Gui de Brès.
(3) France protestante, nouvelle édition. — Encyclop. des se. rcl.
(4) Troubles rel de TV//., III, introd, p. 0, noie.— Bnll-prot. , 1877.
existe un village de Bray en Hainant, mais rien ne prouve que Guy tire son nom du village ; la première raison n'est donc pas absolument concluante. 2° La seconde raison n'est que possible. 3°. Seule, la troisième nous parait sérieuse : il y a en efïet accord unanime presque en Hainaut, pour écrire le nom de cette famille « du Bray » ; toutefois pour les motifs suivants nous pensons qu'il faut écrire « Brès ».
1° D'abord, c'est ainsi que Guy signe la lettre qu'il écrit au consistoire d'Anvers, le 10 juillet 1565, et comme c'est le seul autograpbe que nous ayons de lui, nous y attachons encore plus d'importance.
2° Cette manière d'écrire n'est-elle pas ratifiée par Guy lui-même, dans l'orthographe du nom qu'il laisse ou fait mettre sur deux de ses ouvrages ?
3° Comment Crespin qui connaît Guy intimement et a reçu de lui des lettres nombreuses, tant sur les martyrs des Pays-Bas que sur ses affaires propres, peut-il écrire « de Brès » s'il sait que Guy a nom « de Bray » ?
4» La forme môme « de Bresse » que les commissaires de Tournai trouvent sur beaucoup de livres de Guy n'est-elle pas plus voisine de « Brès » que de « Bray » : et n'avons-nous pas ici encore une confirmation indirecte de l'orthographe véritable du nom? Mais, « de Bresse » , dira-t-on est un nom de guerre '? Vraiment, il ne serait guère adroit celui qui s'appelant Brès ou Bray, pour cacher son nom dirait Bresse ! ce qui caractérise ce nom ce n'est pas la finale, c'est la syllabe initiale Br.
5» Enfin, on démontrerait que « de Bray » ou « du Bray » est la forme première du nom, que nous ne nous croirions pas autorisé à adopter une forme que Guy luimême a comme écartée, si elle a existé, en prenant le
soin d'écrire et de faire écrire son nom « Guy de Brès » . Notre héros a voulu que ce nom fût connu, il ne nous appartient pas de le modifier et de nous attacher à une forme qu'il n'a aucunement sanctionnée.
Dans quelle famille Guy va-t-il venir au monde ? Quelle est sa condition et quelle est sa vie ? Telles sont les questions que nous nous proposons d'examiner maintenant.
Guy de Brès nait à Mons vers 1522 dans une famille d'ouvriers honnêtes et laborieux (1) : le père est teinturier au quartier du Béguinage, il a déjà cinq enfants, une fdle Maillette et quatre fils Jehan, Christophe, Jhéromme et Michel. (2) L'aîné des hls Jelian sera teinturier comme son père, il a neuf ans et va à l'école, à la maison Braisnet au Béguinage ou à la maison d'un nommé Henry, près de l'auberge du Phénix : dans ses moments de liberté, il aide son père et apprend ainsi son métier pour plus tard. (3) Les deux frères, Christophe et Jérôme le suivent déjà à l'école, mais tandis que ce dernier restera avec le père, Christophe le frère préféré, le futur intime de Guy sera peintre sur verre. (4) La mère et la sœur demeurent pour nous dans l'ombre de l'atelier, à l'arrière-
(1) Il est difficile de fixer exactement l'époque de la naissance de Guy, en -1567 on lui donne environ 45 ans, de là notre calcul (V. Rahlenbeck. Gui de Brès, p. 5 note). En tout cas, l'Encyclopédie Herzog- Plitt se trompe en indiquant l'année 1540 comme celle de la naissance : Guy nous dit dans une lettre de ^507 qu'il y a plus de 20 ans qu'il sert Jésus-Ghrist ; il avait plus de 7 ans ! (V. Grespin, fol 746) sans parler de la différence d'âge extraordinaire que met cette date entre Guy et ses frères.
(2) Rahlenbeck, Gui, p. 14.
(3) Bull-2Jrot., 1877, p. 417.
(4) Bull-prot., 1877, p. 365.
plan ; mais nous sentons leur présence, nous devinons leur tendre et aiïectueuse sollicitude pour le dernier venu, qui est bien le rayon de soleil du modeste intérieur. Tendresse qui du reste ne connaît pas la gâterie, car tandis que le père travaille, la femme est absorbée par le soin du ménage, et le peu de temps qui lui reste n'est-il pas consacré à l'entretien des petits écoliers ? Guy est donc seul auprès de sa mère durant le jour, sans autre camarade de jeux que la petite sœur, mais quand vient le soir, comme dans les pays où la nature est triste, le foyer est cher, toute la famille se réunit autour de l'àtre^ et sur les genoux du père, Guy entend conter ces histoires épouvantaljles d'hommes persécutés ou torturés, brûlés ou décapités, au nom de la religion et de l'empereur. Il entend aussi jjrononcer à voix basse, le père détournant instinctivement la tète vers la porte, comme pour constater si elle est sûre, et chacun se penchant pour recueillir ce qui va se dire, le nom mystérieux de Luther et Luthériens !
D'autre part, que voit-il dès ses premiers pas hors du logis paternel ? Le spectacle qui le frappe est d'abord celui de toutes ces maisonnettes proprettes, groupées autour de l'église et de l'hôpital ; puis, aux heures de la prière, il regarde passer les saintes filles qui sortent de partout, des ateliers et des écoles, pour assister à la messe. Heureuses de leur condition qu'elles choisissent librement et qu'elles peuvent quitter demain pour entrer dans la maison d'un ouvrier et comme « illuminer l'obscur atelier d'un doux rayon de la Grâce », elles ont le sourii'e sur les lèvres, l'amour dans le regard. Ces premières impressions de joie, de paix et de ti'avail ne se perdent pas ; elles restent gravées dans le souvenir, et dans une grande mesure contribuent à former l'expression même de celui qui
les a reçues, La mère de Guy est un peu aussi de ces saintes femmes ; très pieuse, elle emmène sans doute avec elle cet enfant qu'elle aimerait voir prêcher un jour, elle le conduit régulièrement à l'Eglise du Béguinage, où le doux chant des béguines berce et ravit l'enfant ; parfois elle va jusqu'à Sainte-Waudru et l'imagination de Guy ne laisse pasque d'être frappée par la pompe du culte, ou encore quand quelque moine de passage, envoyé pai' l'empereur ou le pape pour ranimer le zèle religieux des populations, vient à Mons, la pieuse femme s'empresse d'allei' l'entendre, Guy suit sa mère. C'est ainsi qu'un jour, quelques mois avant la naissance de l'enfant, comme un jésuite italien prècliait à Mons, elle accourt; l'homme ne manquait pas sans doute d'élo([uence, et les marques d'enthousiasme et d'approbation ne lui faisaient pas défaut, puisqu'au retour, encore sous l'impression de ce triomphe, la brave femme demande à Dieu de lui accorder que son enfant soit tel que ce jésuite, et Guy plus tard, à la veille de sa mort, rappellera ce souvenir à sa mère, en ajoutant « il m'a fait, en vérité, jésuite, toutefois non pas tel que ceux de cette secte nouvelle, mais ardent imitateur de Jésus. » (1) Pour commencer, l'enfant est donc docile aux vœux de sa mère qu'il aime et suit partout avecjoie; elle est heureuse qu'il soit dévot, égrène des chapelets^ dise des prières ; il ne se fait pas faute de l'être; du reste, il y a plus en lui que le désir de plaire, il a de l'attachement pour sa religion ; comme il le reconnaît ensuite : « il est fort adonné aux superstitions papistiques. » (2) Mais bientôt, au sortir de cotte pi-emière enfance qui appartient tout entière à la mère et laisse
(i) Grespin, fol. 746.
(2) Grespin, fol. 749.
dans notre nature des traces si profondes, Guy s'affranchit doucement de la tuteJle de sa mère : ce n'est plus seulement le quartier du Béguinage qu'il visite, à son tour, il a pris le chemin de l'école, et comme les enfants de son âge il connaît les tours et les détours qui y mènent aussi bien que ceux qui ramènent à la maison ; il apprend à connaître sa ville.
Mons au seizième siècle est une ville remarquable à dilférents points de vue : c'est une place forte, dans toute l'acception du mot, « situ et opère munitissimum » dit fort bien Guicciardini. (1) En effet, les remparts sont solides, il y a trois fossés, une citadelle et la rivière de Trouille qui la sépare en deux remplit les fossés, puis se joint dans les faubourgs avec la rivière de tiaine. Six portes donnent accès à Mons et aux routes qui conduisent aux villes voisines, Saint-Guilain, Maubeuge, Valenciennes, Tournay, Namur, Bruxelles et Douai. (2) G'est encore une ville célèbre par ses institutions religieuses ; à l'ombre de la grande église de Sainte- Waudru, admirable dans toutes ses proportions, avec ses autels de marbre et de jaspe, et son jubé orné de statues, se groupent divers ordres religieux : en première ligne le chapitre des chanoinesses de Sainte- Waudru ( t G8(3 ) est renommé ; puis, on cite des cisterciennes, des moines de la congrégation de Sainte-Geneviève de Paris et des récollets. C'est enfin un centre industriel et commercial : son état est prospèi'e, on y trouve des gens de tous les métiers, mais surtout des tisseurs de « saye ». En elle-même, la ville est grande, bien bàlie, compte des édifices publics et possède des sources d'eau
(1) Guicciardini, p. 454 ss.
(2) P. Griflet^III, 198.
délicieuse. Ce rapide aperçu nous permet de juger des sentiments que Guy dut éprouver à Mons, dans les courses de son enfance.
Gomme ville royale, siège du Conseil du Hainaut, elle eut ses jours de deuil, lors de la publication de ces terribles placards de l'empereur, qui allaient restreignant les libertés publiques et individuelles. Guy se trouve sans doute dans cette foule morne et silencieuse, réunie pour écouter la lecture des édits à la tribune de l'hôtel de ville, et s'il ne comprend pas toute la portée de ces mesures, il n'en saisit pas moins deux faits : c'est que désormais il y a de certaines choses défendues, et qu'on est coupable des plus grands châtiments si on les fait.
Comme ville de commerce, avec le trafic, il se fait à Mons un échange d'idées et d'opinions qui se répandent et circulent un peu partout. Il y a des choses interdites, Guy les veut naturellement connaître ; il va donc et écoute les conversations, il est toujours où l'on parle à voix basse, avec mystère. A l'atelier de peinture sur verre, où chaque jour il se rend avec son frère Christophe, il recueille tous les propos et retient tous les récits de supplices de gens du peuple, qui se répètent de bouche en bouche, et finissent par prendre un caractère merveilleux qui plaît à l'imagination populaire. Son âme tendre frémit; il dit en rentrant avec son Christophe tout ce qu'il ressent, et le soir, à la veillée, pose à ses parents de ces grands pourquoi ? comment ? qui sont le commencement de la connaissance. Les réponses que peut lui faire sa pieuse mère, fort troublée et inquiète de ces questions, ne lui suffisent déjà plus ; dans sa naïve logique, il ne parvient pas à s'expliquer pourquoi on met à mort des hommes reconnus justes et bons ; peut-être le père se tait, ou témoigne sa compas-
sioii pour les maiheurâWx, parlant des droits violés du pauvre peuple : Guy, qui se sent du peuple, écoute et se souvient. Ainsi grandit l'enfant, sous cette double impression de la crainte et de la pitié, la pitié dominant dans cette jeune âme vaillante, la crainte n'ayant pas encore d'objet bien défmi.
Vers 1535, un premier événement modifie la constitution de la famille : l'aîné des fils, Jean, se marie, à l'âge de vingt-et-un ans environ. Ouvrier, il n'attend pas, pour prendre cette décision, d'avoir une position, qu'il va créer du reste avec sa femme; dès qu'il sait un métier, il s'établit et fait bien ; sans que pour cela sa famille en souffre, il ne peut toujours rester à sa charge (1). C'est aussi probablement vers cette époque qu'il faut placer un autre événement, tout intime celui-là, mais de grandes conséquences. Nous avons déjà vu les deux premières phases du développement de Guy, nous touchons à la troisième ; nous l'avons montré, d'abord dévot comme sa chère mère, comme sa petite sœur, s'affranchissaiit peu à peu des idées anciennes, et en venant à la pitié pour les persécutés ; il va faire un pas de plus, et non-seulement changer de croyances, mais transformer insensiblement celles de ses parents.
La lecture d'un livre opère cette révolution. D'un côté, depuis longtemps Guy a entendu dénoncer un livre comme pernicieux et dangereux, il se rappelle même, peut-être, qu'au temps du catéchisme, le prêtre lui défendait d'y jamais regarder ; d'un autre, on raconte de toutes parts, et le bruit va se confirmant que tous les hommes qu'on persécute le sont pour ce livre; un vif sentiment de curiosité s'empare de son esprit, et quelles que soient les (i) Bull, prot., 1877, p. 417.
défenses du magistrat, quelles que soient les recommandations de sa mère, il se promet bien de l'ouvrir si jamais il le rencontre. L'occasion ne doit pas tarder à se présenter. Si l'empereur est sévère, la propagande est ardente. Une jeune àme avide de connaissance doit trouver ce qu'elle cherche. Aussi nous nous représentons le jeune Guy, une fois en possession du livre, lisant en cachette et relisant encore ces pages remplies de choses nouvelles qui parlent à son âme. Est-il surpris quelque jour, et communique-t-il dans un moment d'enthousiasme son admiration pour le livre, ou fait-il de l'un des siens, de sa sœur Maillette ou de Christophe son confident? Obtient-il de sa mère la faveur de lui lire tout bas quelqu'une de ces pages brûlantes d'amour et de pardon? Nous l'ignorons, mais nous inclinons à croire qu'il y eut pendant un temps comme une infiltration secrète de lumière et de vérité dans cet intérieur, en sorte qu'un jour Guy put se faire écouter, et lire rayonnant, dans une mémoraljle veillée, quelques pages de son trésor ! C'est là le premier moment de la conversion, voici le second. Guy, avec le bon sens qui le caractérise, doit raisonner, et souvent, après avoir lu tel ou tel passage, en contradiction avec les pratiques de l'Eglise romaine, il s'arrête et fait remarquer toute la supériorité de la loi divine sur les lois humaines. Peutêtre alors sa pieuse mère le reprend-elle doucement, au fond à moitié vaincue, mais effrayée par ce merveilleux inconnu, ou encore garde-t-elle ce silence significatif, qui pour les consciences délicates, vaut bien des réflexions. Ah ! ce n'est pas sans lutte que Guy triomphe de ces tendres résistances, de ces habitudes consacrées, et nous croyons pouvoir affirmer que le futur apôtre fait ici un difficile apprentissage ; c'est vraiment sa première préparation au ministère.
Cependant, quand cette mère et cette sœur chéries se sont rendues, et que l'enfant est devenu le prêtre de la famille, comme le fait finement remarquer un écrivain : « les femmes montrant le chemin, les hommes suivent » : de la famille, l'influence de Guy s'étend au dehors. Le soir venu, on peut remarquer des ombres qui gagnent isolément la maison de Guy, frappent tout doucement, et se joignent à la petite assemblée réunie pour entendre lire le livre. C'est tantôt ici, tantôt ailleurs, pour ne pas éveiller les soupçons d'une police aux aguets, et l'œuvre se poursuit dans la paix, sous le regard de Dieu, durant plusieurs années. Ainsi peut-être, la petite église eut son jour de fête, lors du mariage de Maillette de Brès avec Daniel de la Deuze, marchand drapier, demeurant à Valenciennes, en la rue Cambrésienne, à l'enseigne du Soleil d'Or (i). Cette union est comme la première attache de Guy avec cette ville de Valenciennes, qui lui tiendra bientôt si fort au cœur. Guy poursuit donc ses travaux ; tout en continuant à se rendre à l'atelier de verrier, dans ses moments de loisir il tourne et retourne les pages de la Bible, peutêtre aussi a-t-il quelques ouvrages sur la religion, qu'il médite, ou a-t-il rencontré quelque vieil hérétique qui lui fait part de ses pensées et de ses expériences. Toujours est-il qu'il doit à ce moment beaucoup travailler et, aidé par une mémoire exceptionnelle, beaucoup profiter; on ne s'explique pas autrement le développement auquel il est ensuite parvenu.
Mais la persécution vient bientôt interrompre ses travaux pour le jeter dans la vie tourmentée que nous allons voir. Les tendances de la famille de Guy ne manquèrent pas d'être signalées aux inquisiteurs; on surveilla, comme (1) Bull. prot.,i8n,ii.3U.
on savait alors le faire , on interrogea les voisins, les camarades d'ateliers, les amis de la famille, la petite assemblée n'eut-elle pas de faux-frères? c'est probable, il y avait des gens de ce métier. Bref, on acquit la certitude que les auteurs du mal étaient les deux peintres sur verre, Christophe et Guy. Dès l'année 1551, Christophe, fort suspect, est appelé devant les magistrats : les charges qui pèsent sur lui ne sont pas encore bien graves ou mal définies, puisque les condamnations sont légères, ce sont des « réparations » (1). Le fait toutefois se reproduit souvent. Guy, plus compromis, n'attend pas la sentence des inquisiteurs, et préfère tout quitter, famille, patrie, plutôt que de se livrer et de briser ainsi son avenir. Peut-on lui en faire un reproche? Nous ne le croyons pas; et à l'appui de notre opinion nous ne citons pas tel ou tel exemple : nous disons que si la loi est inique, plutôt que de tomber sous la loi, il faut se soustraire à ses conséquences. L'exil, si dur et si impie qu'il soit, est le meilleur moyen ; cà moins que par des voies légales, il y ait quelque possibilité de changer la loi. Le martyre n'est pas, selon nous, une solution à cette question, quand il peut être évité; s'il est trop tard, il faut le supporter noblement.