VI
(3) Ici. VI, -199.
(4) Id. VI, 204.
présent et pour l'avenir, c'est un dangereux précédent (1).
Enfin, le 23 novembre 156G, la Gouvernante donne l'ordre à Noircarmes, après avoir sommé le magistrat de faire cesser les prêches et de recevoir une garnison, s'il refuse selon toute probabilité, de passer à l'exécution de vive force. La détermination a été lente, cela se conçoit. Marguerite de Parme sent tort bien la gravité d'une paj'eille résolution. D'une part, elle connaît les dispositions des seigneurs : souffriront-ils qu'on réduise Valenciennes? ne sera-ce pas pour eux un prétexte d'entrer en campagne contre le roi ? Valenciennes ne deviendra-t-il pas comme un mot magique de révolte ? Et d'autre part, peut-elle plus longtemps laisser porter atteinte aux droits royaux. Son indécision ne perdra-t-elle pas l'Etat? De toutes façons, la guerre est là, nécessaire, teiiible peut-être : il faut donc gagner du temps « car il imjiorte beaucouj) que ceste emprinse vienne à chief et qu'elle ne demeure imperfecte, puisque sçavez combien il convient d'user de haste et diligence de surprendre les adversaires à l'improviste, pour empescher les desseings et praticques de ceulx qui voudriont traverser vostre dite emprinse (i). » Et pourtant, elle tarde encore à déclarer positivement les Valenciennois rebelles. Tandis que les uns arment les remparts (3) et que les autres préparent les tranchées, Marguerite et Noircarmes insistent vivement auprès du Consistoire (4),. le Magistrat à son tour le supplie de se rendre, aucune démarche n'aboutit. Le Consistoire serait-
(1) Mém. hlst. ici.
(2) Id. II, 260.
(3) Id. IV, 278, 282, 295.
(4) Id. VI, 292, 2J7, 301, 303, 336, 350.
jl disposé à céder que le peuple exalté s'y opposerait. Du reste, Guy et Pérégiin n'ont aucune conliance : les promesses de Noii'carmes leur semblent insuffisantes et les troupes réunies ne paraissent que trop être réservées à la ville. Ce sont là certainement des raisons qui retiennent nos ministres et les calvinistes. Mais il y a plus, et si, par exemple, au lieu d'aller aux séances du conseil ou aux réunions des députés de la Loy avec Noircarmes nous entrons un jour de prêche dans une église, voici Pérégrin, l'orateur populaire, qui excite le peuple à prendre résolument les armes « sans s'estonner des menasches et des bravades du seigneur da Noircarmes (1). » Vous avez pour vous, s'écrie-t-il, tous les confédérés et à leur tête Orange, Louis de Nassau, Bréderode. Que je donne un signe à Tournai, voilà trente mille hommes des Flandres qui marchent à votre secours ! Courage ! avant peu, il y aura en campagne cinquante mille hommes qui sauront l)ien abaisser l'orgueil de Noircarmes ! — Il conseille en particulier d'appeler à l'aide les huguenots de France. N'est-ce même pas lui qui a fait des ouvertures au prince de Gondé, alors gouverneur de Picardie ? En tout cas, ce dernier envoie à Valenciennes deux représentants, le Seigneur de Bouchavannes de Doullens, et son propre secrétaire : leur mission reste sans succès. Les huguenots h'ançais étaient alors tout disposés à secourir leurs frères des Pays-Bas : on trouve un écho saisissant de ces intenlions dans l'éloquent appel, fort en vogue suivant Pontus Payen au commencement de l'année 1567 (2), qui a pour titre : « Conseil sacré tViui (jentUhomruo français aux Eglises de Flandre, qui peut servir dliumhle exhortation
(1) Pontus Payen, I, 275.
C2) Pontus Payen, I, 347.
à l'excellence des très illustres Princes Protestants du Sainct-E^npire : et d'avertissement certain aux seigneurs des Païs-Bas. Anvers, 1507, petit iii-8". »
Mais Guy de Brès ne veut pas entendre parler de l'étranger, puis les animosités des « hennuyers » au souvenir des dévastations du pays par les armées de François I'"" et de Henri II sont encore trop vives (1). Non, non, ce n'est pas vers la France que les regards soid alors tournés, c'est du côté de la patrie, d'Anvers et de la Flandre. Au début pourtant, il ne saurait être question pour Guy d'un concours armé du peuple, et quant au commencement de décembre, Gilles Leclei-cq vient à Valenciennes le prévenir qu'Orange et Louis de Nassau se déclareront pour la ville si l'on fournit les deniers nécessaires à l'entreprise, Guy « lui coppa court, disant que ce n'es toit point son fait de s'entremectre de telles afTères (2) ». Espère-t-il donc quelque résultat de sa remontrance aux clievaliers de la Toison d'or ? Ah ! il a beau y avoir mis toute son éloquence, cette justification « si bien bastie pouresmouvoir les hommes à pitié » (3) ne provoquera que des réflexions comme celle de Noircarmes qui ne l'avait pas lue, « ne sachant quelle chose l'on peult dire pour se justiffyer de ne volloir rendre à un roy ce qu'il luy appartient (4) », ou comme celle de Pontus Payen : « Ceulx qui ne cognoissoient les Pèlerins, les eussent prins pour les plus modestes , religieux et obéyssans subjects du monde (5) ». Pauvre Guy de Brès, Dieu sait pourtant s'il était fidèle sujet !
(1) Bull, pro^, 1878, p. 130.
(2) Bull, prot., 1879, p. 59.
(3) Pontus Payen, I, Ï15.
(4) Mém. hist., VI, 351.
(5) Pontus Payen, I, 275.
Sur ces entrefaites, le 14 décembre 1566, un ban royal met hors la loi la ville de Valenciennes (1). Les troupes que la gouvernante avait habilement massées autour delà ville, se rapprochent et l'enferment. Au début, le peuple est dans l'entliousiasme, les Valenciennois sortent « journellement aux escarmouches, combattans avec hardiesse et dextérité, comme si toute leur vie n'eussent faict aultre chose que porter les armes (2) ». Ils se moquent même de leurs ennemis : « Ils avoient tlchez sur leurs remparts de fort longues piques et au bout d'icelles attaché de fort grandes lunettes aintes trois pieds en diamètre, et quand on leur demandoit à quoy elles servoieiit, répondoient joyeusement que c'estoit pour descouvrir de plus long l'artillerie que les papistes d'Arras debvoient envoler (3) ». Les ministres soutiennent l'entrain par leur prédication, ilr> rappellent au peuple Ks exploits des héros de l'ancienne alliance, de Josué, de Judas Macchabée (4). Euxmêmes sont entretenus dans leurs espérances parles nouvelles du dehors : une armée, dit-on, marche à leur secours.
Voici ce qui se passait: les dévastateurs partis deSteenvorde le 10 août ne s'étaient pas dispersés, enhardis par le succès de leurs pillages, ils avaient levé des hommes, s'étaient portés vers Furnes sans réussir à faire tomber la place, et en dernier lieu, avec ceux de la Flandre wallonne, espéraient dégager Valenciennes. Mais, à ce moment, ils étaient divisés en deux troupes, Noircarmes en profite, et tandis que le seigneur de Rassenghien met
(1) Rahlenbeck, Gai, p. 24.
(0 Motley, p. 308, laote.
(3) Id.,\y. 309, note.
(4) Pontus Payen, I. 321.
l'une des bandes en déroute à Watrelos, il taille en pièces l'autre à Lannoy (26-27 décembre). Les restes, reformés sous Marnix de Tholouse, devaient périr à Austruweel, sous les murs d'Anvers (12 mars 15G7).
Qu'on ait appris ou non ces désastres à Valenciennes, le courage n'abandonne pas les défenseurs. Tout le monde est au rempart, les pauvres eux-mêmes forment trois compagnies dites des « Tous-Nuds » (1). On se prépare à une résistance acharnée, puisque le 18 février, on fait sortir de la ville beaucoup de femmes et d'enfants (2). Notons à l'honneur des calvinistes que les catholiques sont dans la ville en toute sécurité, les prêtres les premiers : « Si ne receurent-ils toutes fois aucunes injures ny fascherie excepté qu'on leur défendit de dire la messe, laquelle le bon prélat de Saint-Jean disoit secrettement en sa chambre pour sa consolation (3) ».
Du reste, eût-on connu à Valenciennes les défaites de la lin de décembre qu'on n'eût aucunement désespéré. En effet, il y a un constant échange de lettres et de billets entre cette ville et Anvers. Tantôt ce sont les seigneurs de Villers et de Wingles (fin décembre), tantôt et surtout les députés valenciennois Jacques Gellée et Antoine Morrenart (24 janvier et février 1567) qui écrivent pour encourager à la résistance. Louis de Nassau, disent-ils, a levé en Allemagne quatre mille chevaux et trente à quarante enseignes de gens de pied ; Bréderode a conclu à Anvers une alliance avec les églises pour la défense du libre exercice de la rehgion, il faudra seulement que les églises s'imposent quelques sacrifices, la contribution de Valen-
(1) Motley, p. 310 ss.
(2) Pasquier de le Barre, II, 49.
(3) Motley, p. 311, note.
cienneB est fixée pour le moment à vingt mille florins. Orange leur a dit : « que leurs affaires yroient mieulx qu'ilzne pensoient », ils les a même retenus dans cette espérance; Hornes, de son côté, croit que « s'ils avoyent moyen de tenir bon quinze jours ou trois semaines, qu'ilz auroyent secours » (1).
Et Valenciennes attend tandis qu'Orange hésite. Il ne peut se décider à l'action. Son frère Louis de Nassau lui envoie d'Allemagne « un clercq » pour savoir s'il faut entrer en campagne, il ne répond rien. Son âme est inquiète, il ne sait à quel parti se résoudre, et, pour prolonger le temps de ses réflexions, il entretient l'espérance des Valenciennois. Ce n'est que lors de la mission d'Egmont et d'Arschot qu'il se décide. Warghin, puis Jacques Gellée informent les assiégés qu'il n'y a plus rien à attendre de lui (13-14 mars 1507). A cette nouvelle, Guy de Brès frémit. Quoi ! c'est donc la lin de toutes les promesses des conlédérés ! Ils ont excité Valenciennes pour l'abandonner au plus fort du combat! Et Orange les a ainsi abusés ! Le malheureux! Dieu le punira un jour pour les avoir si longtemps encouragés dans de folles espérances de secours! C'est lui qui sera la cause de la ruine de la cité, et a mis la hart au cou des habitants (2). Et le peuple trompé, abandonné, va répéter en les exagérant encore, les paroles de Guy de Brès.
C'est dans ces conditions que s'ouvrent, au château de Bouvraige, à une lieue de Valenciennes, les négociations de paix entre Egmont, Arschot, Noircarmes et les députés de la ville (3). Les propositions de la Gouvernante sont
(1) Bull, prot., 1879, p. 59 ss et 224 ss.
(2) Gachard, Correspondance de GuilL, I, préface, p. CL.
(3) Motley, p. 323 ss. Pasquier de le Barre, II, 8G.
inacceptables, et pourtant Arschot, le plus sympathique des trois commissaires, s'écrie : « Croyez-moi, il faudra bien que tôt ou tard vous vous soumettiez, et le plus sage sei'ait de le faire dès à présent que vous pouvez encore sauver la réputation de sagesse de votre nation, et rendre au roi l'hommage qui lui revieiit (i). ^
En cette exti'émité, redoutant pour la ville des malheurs encore plus grands, Guy de Brès, qui s'est décidé avec peine à la résistance, se déclare pour la soumission. Dans une séance du grand conseil, tenue le 16 mars 15(37, avant le jour, il soutient énergiquement un projet et des conditions d'accord (2). Mais Pérégrin de la Grange, appuyé par Michel Herlin et quelques autres hourgeois, le combat vivement, l'emporte, et Guy de Brès, « personnaige modeste » est accusé par les uns de timidité, par les autres d'aveuglement ! (3)
Dès que le refus des députés est connu, Egmont descend dans les tranchées, reconnaît le point d'attaque, et Noircarmes ouvre le feu du « costé de la porte Montoise,
(1) Rahlenbeck, Gui, p. 26 ss.
(2) Mémorial pour les députez de Valenciennes, rédigé par Guy de Brès, ministre.
(3) Pontus Payen, I, 273. Aussi, Guy dira plus tard, dans sa lettre du 18 avril 1567 : « Si plusieurs mal-appris eussent souvent voulu faire ce que je conseilloye, je croy que nous nous en fussions mieux portez. Mais quoy ? Le plus t^rand nombre n'est pas tousiours la plus saine partie, et faut que les paisibles souffrent la folie de ceux qui sont mal advisez. Il est notoire à tous le bon devoir que j'ay fait pour induire les contredisans à raison, et quand les hommes le voudront ignorer, mon Dieu le cog^noit assez ; de sorte que toute la l'ecerche qu'on me peut faire, c'est d'avoir annoncé l'Evangile et insti'uit le peuple en la cognoissance du Fils de Dieu, pour laquelle doctiine confirmer si j'avoye cent mille vies, je les oseroye et voudroye toutes exposer à la mort ». Procédures, p. 36.
avecq dix-sept doubles pièces de canons (1) ». C'était le 21 mars 1567 suivant les uns, ou plus pro])alD]enient le !22 suivant les autres (2). C'est en vain que Guy de Brès réunit les fidèles à Saint-Géry pour les exliorter à la résignation, le désespoir s'est emparé du peuple, il veut se rendre, et « le jour des Pâques tlorie, à une heure aprèsmidy », il ouvre les portes à Noircarmes (3K Les arrestations commencent aussitôt après, les délateurs ne manquent jamais.
Les destinées des Pays-Bas venaient de se décider sous les murs de Valeniùennes. L'Espagne qui avait compris la gravité de l'entreprise y avait apporté tous ses efforts. En effet, Valenciennes victorieuse, la nation entière se soulevait et secouait son joug; Valenciennes vaincue, les résistances tombèi'ent partout. Tournai s'était rendue ('2 janviei"), Bois-le-Duc, Maëstriclit, Anvei's suivirent de près. Le pays était dompté, grâce à l'énergie de Marguerite de Parme; pour la remercier de ses vaillants services, Philippe II désigna le duc d'Albe pour lui succéder! L'honneur du roi était peut-être vengé. Dieu ne l'était pas encore !
VII. Arrestation de Guy de Brè.s. Sa prison à Tournai et à Valenciennes Le supplice (mars-mai 1567).
Le premier souci de Noircarmes en entrant à Valenciennes est d ' faire arrêter ceux qu'il regarde comme « les chefs et autlieurs de la rébellion », Guy de Brès, Pérégrin de la Grange et les HerJin : toutefois, il n'y par-
(1) Le Boucq, p. 23.
(2) Fery de Guyon, p. 151.
(:^) Gachard, Correspondance de Ph. II, II, p. 632.
vient pas entièrement. Dans la nuit du 28 au 29 mars, à la faveur de l'obscurité (1) nos fugitifs montent sur les remparts, se laissent glisser jusqu'au bas à l'aide de cordes et gagnent la campagne, (2) ou encore sur une petite barque fraiicbissent la porte d'eau et une fois en pleins cliamps abandonnent la barque pour se diriger silencieusement vei's St-Amand. (3) Ils sont cinq : Guy de Brès, Pérégrin de la Grange, Michel Herlin le jeune avec son valet âgé de 15 ans environ, et Jacques du Rieu le cordier qui a facilité leui' évasion. (4) Ils arrivent à St-Amand dans la matinée et s'arrêtent, pour se refaire, dans une auberge qu'ils connaissent bien. La joie qu'ils éprouvent d'avoir écbappé les rend-elle trop expansifs ou leui- allure générale est-elle suspecte, nous l'ignorons. Ce qui est certain, c'est qu'un paysan frappé de l'accoutrement de Herlin, en particulier de son épée dorée à fourreau de velours, peut-être aussi ayant surpris quelque mot imprudent accourt chez le maire de St Amand pour lui faire part de ses soupçons. D'après le signalement, le maire se doute que ce sont des bourgeois fugitifs de Valenciennes. Accompagné de sergents, il se rend en toute hâte à l'auberge indiquée et les constitue prisonniers. Michel Herlin aurait alors pu fuir, paraît-il, mais par affection pour les ministres il demeura avec eux.
On devine la joie du maire de St Amand après un interrogatoire sommaire des prisonniers. C'était vraiment
(4) Guy, dans sa lettre du 18 avril 1567, déclare qu'ils sont restés un jour et demi à St-Amand. Or le 31 au matin, ils sont incarcérés à Tournai, ce qui fait remonter l'arrestation au 29 — Procédures... p. 18.
(2) Nicolas Soldoyer, II, 263.
(H) Pontus-Poyen, I, 324.
(4) Nicolas Soldoyer, I. 264.
là une prise, autant à cause de la récompense qui y était attachée que de l'importance des personnages! La nouvelle arrive le 30 mars au matin à T«)urnai : aussitôt, comme St Aniand relève du bailliage de cette ville, le gouverneur Jean de Groy, comte de R(Xmi1x, envoie son lieutenant et son sei'gent-niajor afin d'en i-amener 1rs prisonniers. Mais, à leur arrivée à St Amand, le maire est parti pour Bruxelles et son lieutenant refuse de livrer personne sans autorisation. Bientôt au fait de la difficulté le comte de Rœulx envoie le procureur du roi qui somme le lieutenant de remettre ses prisonniers : alors seulement ce dernier se décide à céder. Le 31 au matin, nos cinq fugitifs sont incarcérés au château de Tournai et le comte de Rœulx écrit à la gouvernante avec satisfaction, qu'il « espère que l'on en fera si bonne garde que vosti'edicte Altèze en aura contentement. » (1) L'initiative du gouverneur déplut à Marguerite de Parme : dès le lendemain, 1 avril, elle lui écrit qu'il convient de faire faire l'enquête à Valenciennes afin de confronter les ])risonniers avec d'autres et « que la punition et justice se face au lieu du délict ». (2) Mais quand on est gouverneur, on ne renonce pas aussi aisément à ce qui peut servir à vous mettre en relief, puis il y a là une question de droit. St- Amand est du territoire de Tournai, les prisonniers y ont été arrêtés; ils doivent y être jugés. Le 3 avril, du Rœulx écrit de nouveau à ce sujet à la Gouvernante : « Guy de Bray et la Grange, ministres, ont aussi dogmatisé et esmeu le peuple en ceste ville, meismes ledict la Grange, pour avoir entour ceste ville faict les premières presches publiques, et ledict Guy passé l'espace de plus de neuf
(1"! Nicolas Soldoyer, II, 2G3 ,ss. note. (2) Nicnlns SoMoyer, II, 207 ss.
ans, y tenu sa résidence et semé ses hérésies en icelle ville, et meismes a esté la cause des troubles et esmotions à diverses foiz y advenuz, comme votre Altèze peuU avoir entendu, et se trouvera par les l)esoingnez estans es mains du conseilller d'Asson ville, en ce temps-là commis pour lesdicts troubles. Avant faire ladicte délivrance J'ay bien voulu de ce arlvertir vostre Altèze, et que, soubz correction, il me semble, comme faict auxaultres commissaii^es estans en ce lieu, que la coignoissance desdicts prisonniers doibt ici demeurer pour non préjudicier aux haulteurs de sa Majesté en son bailliage de Tournai etTournésiz. Et quant au poinct de la controntation, l'on pourra à cette fm seullement, s'il se treuve besoing, mener àValenciennes, aulcuns d'eulx, pour, la confrontation faicte,estre ici ramenés et cogneu de leur cas; et signamment ledit Guy, qui est bien nécessaire en ce lieu pour descouvrir ses réceptateurs, faulteurs et auditeurs, et qui en dépend... » (1)
Nous n'avons pas hésité à reproduire cette longue lettre : à l'insistance du Comte on voit trop bien quel est le prix de la capture ! Du reste il n'est pas seul à l'éclamer; Jean de Ghasteler, Seigneur de Moulbais, s'adresse à la Gouvernante dans des termes très semblables à la même date. Néanmoins, Marguerite de Parme refuse absolument de se rendre à leurs raisons, et le 4 avril leur donne l'ordre de remettre les prisonniers au Seigneur de Quatrevaulx, lieutenant des arquebusiers à cheval de sa garde. Ne pouvant se soumettre, le Comte part pour Bruxelles. Peut-être réussira-t-il à convaincre la Gouvernante? Dans la conférence qu'il a avec elle, il n'obtient rien pour le fond, mais au moins la forme sera sauvegardée, le conflit de juridictions aplani: les prisonniers re-
(1) Nicolas Soldoyer, II, 267, note.
conduits à St-Amand, seront remis dans cette localité au Prévôt-] e-Comte de Valenciennes, Claude de la Haniaïde : une ordonnance du 9 avril confirma cette décision.
Cependant, Guy de Brès n'est pas oublié dans son cachot : on va le voir comme une curiosité, c'est l'événement du jour! Voir Guy! mais c'est un privilège, c'est une œuvre pie! Un hérétique qui a fail trembler toutes les dévotes des Pays-Bas, et dont le nom ne se prononçait qu'à voix basse, avec des clignements d'yeux mystérieux ! Ainsi, défdent dans le cachot, « gentilshommes, dames et damoiselles ». ce Les uns s'en moquoyent, les autres l'injuiioyent, aucuns en avoyent pitié et compassion. Plusieurs vouloyent disputer : mais quand ils se voyoyent prins et rendus muets, ils en eschapoyent pour dire qu'ilz n'estoyent pas théologiens (1) ». Quelles tortures morales pour l'honnête Guy de Brès que d'être ainsi livré dans sa misère à la sottise de la foule ! N'oublions pas toutefois son caractère, son esprit, et représentons-nous le vaillant disciple du Christ, tous les traits, toutes les paroles empreintes de cette pensée du Maître : « Père, pardonne-leur, ils ne savent ce qu'ils font. «
Un jour, ce sont les commissaires qui viennent discuter avec lui sur le culte des saints ou le sieur de Tramery, capitaine, accompagné de cinq ou six soldats et d'un prêtre qui « par ses gestes et contenances donnait à entendre qu'il avait plus humé que soufflé sur la cène », et en sortant disait un mot vrai : « il faut des fagots pour faire la dispute » ; c'est encore le sieur de Moulbay, lieutenant du château avec des capitaines. Un autre jour, c'est la comtesse de Rœulx, suivie de beaucoup de demoiselles : douée d'une certaine sensibilité, elle est frap- (1) Crespin, fol. 732 ss.
pée de voir Guy porter ses fers si vaillamment; elle lui en fait la remarque et Guy répond d'une mEuiière saisissante : « Madame, la bonne cause que je soutiens et la bonne conscience que Dieu me donne me laissent dormir, manger et l;»oire plus à mon aise que tous ceux qui me veulent mal. Quant à ma cliaîne et à mes liens, tant s'en faut qu'ils m'épouvantent ou qu'ils me soyent en borreur pour troubler mon repos. Au contraire, je m'y délecte et glorifie et les estime plus précieux que les cbaînes et anneaux d'or et autres semblables joyaux précieux, car ils me sont plus profitables. Quand j'oy le son de mes chaînes, il me semble que j'oy quelque doux instrument de musique sonner en mes oreilles : non pas que cela procède du naturel de tels liens, mais de la cause pour laquelle je me voi ainsi traité, qui est la saincte parole de Dieu ». On lui amène aussi, et nous ne savons au juste de quelle condition, « des damoiselles, desquelles plusieurs estoyent jeunes et bravement attifées. Et une des vieilles dit : « Voici assez pour tenter M. Guy, de voir tant de belles filles. — Mademoiselle, dit Guy, gardez-les des tentations de vos pasteurs et moines : car, vous savez au'ils sont hazardeux en telle marchandise ! » Cette réponse va sans commentaire !
On le voit, la détention de nos prisonniers n'est pas très rigoureuse à Tournai. Tout se borne à quelques interrogatoires et à plusieurs disputes sur les Saints, la Vierge, le Purgatoire ou la Cène. Ils ont encore plus de vexations que de douleurs, il ne devait pas en être de môme à Valenciennes.
Le vendredi 11 avril probablement (1), le capitaine de Tramery vient annoncer aux prisonniers leur départ. Les
(1) Nicolas Soldoyer, II, 267.
mains liées, los fers aux pieds, on les charge brutalement sur un chariot sans paille ni rien : un des commissaires poui'tant, ému de compassion, leur fait donner un peu de paille. Avant de quitter la ville, le convoi parcourt les rues, et maintes fois les regards des condamnés rencontrent ceux d'amis ou de parents pour échanger un mot : au revoir! Cl'était un jour froid, comme il y a encore en avril : couchés immobiles sur la paille, à leur arrivée à Saint-Amand on les trouve glacés ! C'est dans cet état qu'on les remet aux deux cents hommes venus de Valenciennes. On charge donc à nouveau leurs pauvres corps bleuis sur un chariot, et on repart. A Valenciennes, on jette Guy de Brès dans une fosse de la sombre prison, à juste titre nommée Bi'unain. L'air qui lui vient par un treillis de fer, sort « d'un trou puant à cause des ordures, et où mesmes les yvrongnes rendent communément leurs urines en grande infection et puanteur (1). )> Deux ou trois fois par jour, le prévôt des maréchaux va visiter ses fers. Il n'y a du reste guère à craindre, trois compagnies de quarante hommes veillent aux portes de la prison.
Et cependant, c'est de là qu'il adresse aux siens, à l'Eglise, ces lettres admirables qui suffiraient elles seules à son éternel honneur ! Ah ! sa chère église de Valenciennes, de quelle douleur n'est-il pas étreint quand il apprend le ravage qu'y fait l'apostasie : « Mes bons frères, leur écrit-il, je n'ai soin que de vostre salut et que demeuriez fermes en la doctrine, laquelle nous avons preschée : d'autant qu'il n'y a point de doctrine salutaire en ce
monde sinon ceUe-là ne regardez pas à ceux qui se
révoltent de la vérité journellement, desquels le nombre (comme j'entens) est fort grand.... hélas, hélas! et cent
(1) Grespin, fol. 732.
mille fois hélas ! pauvre peuple de Valencieunes ! quand il nie faut ouïr les révoltements et apostasies de tant de gens... » (1) Aussi, c'est pour elle qu'il travaille « dans .-^on trou » et qu'il rédige ce long mémoire sur la Cène, d'une érudition surprenante, que Crespin nous a conservé (2). Et cela, au milieu des souffrances physiques et des tortures morales, entre les interrogatoires, les fatigantes disputes de l'éveque Richardot ou des cordeliers. François Richardot, sieur de la Bertaudière, ancien aumônier de la duchesse de Ferrare (3), est devenu en effet évêque d'Arras. Calvin disait de lui ces paroles sévères : « on ne peut congnoistre en luy sinon que la parole saincte et sacrée de Dieu luy est un jeu et mocquerie, d'aultant qu'il la tourne ainsi en farce, jouant maintenant ung persoimaige, maintenant l'aultre, selon le passetemps qu'on y prend (4). » A cette époque, il joue l'évoque pour employer l'expression de Calvin ; il vient même de remporter un succès à Douai, il a triomphé pu])liquement d'un pauvre menuisier liér'étique, prisonnier pour la foi : dans son orgueil, il a été jusqu'à faire imprimer cette dispute (5). Avec Guy de Brès il ne réussit pas dans la même mesure ; il commence ses entretiens le 48 avril, et suivant ses manières hypocrites, al)orde le prisonnier avec douceur et bonté, lui disant « qu'il avait bonne opi-
(•1) Grespin, fol. 733.
(2) Crespin, fol. 737.
{3) Bull. prot. 1880, p. 3 ss.
(4) J. Bonnet, I, 47.
(5) Discours tenu entre Messlre François Rlclmrdot, evesque d'Arras et ung prisonnier^ au lieu de Douay, sur aulcuns poinctz principaux de la religion, recueilly et mis au net par ledict sieur Eiies(jue. A Lovain, de V imprimerie de Jean Boyard, à la Bible d'or, Van i507, avec grâce et privilège du roy, petit in-8<".
iiioii de liiy ». Ce jour, la question débattue est celle du sacrifice de la messe. Il n'est nEiturellement pas d'accord possible, mais le tout se passe « amiablement et sans cbolère ». Il y a plus, au départ, lUcliardot promet de revenir le voir : à semblable promesse, tout autre aurait peut-être répondu avec froideur ou vivacité, mais Guy « le remercie très liumblement de la peine qu'il prend et lui dit qu'il sera toujours le bienvenu ». Un mois se passe, l'évèque compte-t-il sur la réflexion, il se trompe ! Le 22 mai, dès huit heures du matin, il revient accompagné « d'un grand nombre de gens qu'on appelle ecclésiastiques et autres » : ils prennent place tout autour de la salle. Seul, Richardot s'assied au milieu à une petite ta])le, avec Guy de Brès en face ; dans ces conditions s'engage une longue dispute sur la messe et la Cène. Après Richardot, Guy de Brès eut encore cà soutenir un assaut théologique avec un cordelier, puis on l'abandonna à son sort.
Voilà ce que nous savons du côté extérieur des interrogatoires théologiqui s ; il y eut encore à côté des interrogatoires politiques que nous avons utilisés en leur temps, mais ce que nous ignorons, ce sont les tortures physiques auxquelles nos malheureux prisonniers furent soumis. Des mains des prêtres ils passaient à celles du bourreau : qui dira jamais ce qu'ils ont supporté ! (1).
Néanmoins, dit Crespin, « ils furent gais le temps de leur emprisonnement, du 11 avril 15(37 au samedi dernier jour de may ! » La puissance de l'Evangile les avait transformés, ils étaient déjà citoyens des cieux ! C'est ainsi qu'on comprend la joie sereine avec laquelle Guy de Bi'ès envoie ses derniers adieux à sa femme, à sa mère, à l'Eglise. Et quand le 31 mai, le prévôt vient à trois heures
(I) Gachard, Correspondance, Ph. Il, I, 532.
du matin le prévenir de son exécution pour six heures, il le remercie de cette bonne nouvelle. Aussitôt il se lève, entre dans la cour où se tiennent les autres prisonniers pour la leur annoncer, et ajoute en les encourageant : « Oh ! que bienheureux sont les morts qui meurent au Seigneur : oui, dit l'Esprit, car ils se reposent dès maintenant de leurs labeurs. » Un des prisonniers lui demandant s'il avait achevé l'écrit auquel il travaillait : « Non, répond-il, je ne travaillerai plus, je vais me reposer au ciel. » Puis, la figure comme transfigurée : « Il me semble que mon esprit ait des ailes pour voler au ciel, estant aujourd'hui convié aux nopces de mon Seigneur, le Fils de mon Dieu. )> De son cùté, Pérégrin, dont nous n'avons guère parlé, pour concentrer toute l'attention sur Guy de Brès, mais qui n'avait pas eu une captivité moins édifiante que son collègue, s'occupe de nettoyer « sa cappe et son saye », fait noircir ses souliers, « d'autant plus, disait-il, que je suis convié aux nopces, et je m'en vai au banquet éternel de l'Agneau. » Quant à Michel Herlin, le jeune, il obtint l'autorisation de veidr trouver quelques instants ces deux chers amis, et là tous ensemble, ils chantent des psaumes, Michel, disant tout joyeux : « Voici, voici la journée heureuse et par moi tant de fois désirée, de mourir avec les serviteurs de Dieu » , et tombent une dernière fois à genoux, recommandant cà Dieu, dans une ardente prière, leur patiie, leur ville et leurs familles ! Mais le temps passe, il va être six heures : on conduit Guy de Brès et de la Grange à l'Hôtel-de-Ville pour entendre leur sentence de mort : « Assavoir d'estre pendus et estranglez pour avoir contrevenu au commandement de la cour de Bruxelles : en particulier d'avoir célébré la Cène. » L'exécution suit immédiatement. Le peuple
couvre la i)lace du marché ; toutefois, les précautions sont prises, il n'y aura plus de « Maubruslez », la troupe garde le gibet. Le lugubre cortège s'avance ; Michel Herlin, le père, qui dans un moment de faiblesse profondément regretté (i), s'était porté plusieurs coups « d'un canivet dans l'estomac », est porté sur une chaise et décapité le premier. C'est ensuite le tour de Pérégrin, qui montant au gibet, « protesta à haute voix qu'il ne mourait pour autre cause que pour avoij- annoncé et maintenu la pure vérité de Dieu au peuple : et de cela il prenait le ciel et la terre en tesmoignage. » (2). Arrivé au pied de l'échelle, Guy fait encore une prière, le bourreau ne la laisse pas achever, il le pousse en avant ; une fois sur' le dernier échelon, il crie au peuple : « Soyez soumis au Magistrat, fidèles à la vérité... » Avant qu'il ait fini, comme une masse le corps tombe dans le vide !
Au moment même, il y eut un tel frémissement dans la foule que quelques soldats saisis de terreur se débandèrent « laschans leurs harquebouses », en sorte qu'environ dix personnes furent tuées (3). Le calme rétabli, les supplices continuèrent : Jean Mahieu <( chenu de vieillesse honorable » et Michel Ilerlin le jeune, furent décapités (4). Les corps des ministres restèrent pendus jusqu'à quatre heures de l'après-midi, ceux des autres furent déposés à la Halle au drap « jusques à l'après disnée bien tard. » (5). Les commissaires donnèrent l'autorisation d'ensevelir les Herlin au cimetièi'e de Saint-
(i) Il (lisait à son serviteur Jean : « Ha, Jean )iion aniy, ])iiez Dieu pour inoy, je l'ai oironsé. . . >-. Procédures... p. 307.
(2) Procédures . . p. 394.
(3) LeBoucq,p. 20.
(4) /(/, p. î5, et Crespin, fol. 750.
(5) Grespin, loi. 752, et Bull, prol., 1877^ 420, note.
Géry (i), mais firent porter sur une charrette au Mont- Anzin, Pércgrin, Guy de Brès et Jean Maliieu. Là ces deux derniers furent mis si peu avant en terre, que la jiarole du psaume 79 fut accomplie : « Les nations ont donné les corps de tes serviteurs en pâture aux oiseaux des cieux, - la chair de tes bien-aimés aux bètes de la terre. » Quant à Pérégrin, repeiidu au gibet du Mont- An zin, les soldats avant de se retirer déchargèrent leurs arquebuses sur sa dépouiUe, « pour l'opinion qu'on avait de lui, d'avoir le plus empesché et retardé la reddition, tant des temples que de la ville ! »
VIII. La vie privée de Guy de Brès. Ses doiiiièies lettres à su i'eiame et à sa mère.
Nous avons réservé pour l'examiner à part le côté plus particulièrement humain de la vie de Guy de Brès. Nous n'aurions pas voulu disséminer les quehjues traits qui nous permettent à peu près de refaire la vie de son cœur ; dispersés, ils n'eussent pas aussi bien parlé ; réunis, ils ressortaient d'autant à la lumière de sa vie publique.
Tout d'abord, ne nous étonnons pas du petit nombre des souvenirs qui nous sont parvenus sur cette vie privée. Longtemps Guy de Brès est resté seul, souvent en exil ; sa propre famille est venue tard, il n'a passé que sa première jeunesse dans celle de ses parents. Et cela s'explique : comment aurait-il donc songé à se mai'ier, celui que les soins et le souci des Eglises occupaient à un si haut degré? Gelui dont la vie, essentiellement soumise aux événements politiques, était sans cesse exposée à
(l)Le Boucq, p. 26: six semaines après, on déposa leurs corps près du pont de la Salle-le-Gomte.
mille périls? Et comment aurait-il pu davantage vivre auprès de ses parents? Depuis son départ de Mons, la l'ami lie était devenue suspecte au premier chef (i). Dès les années J551 à 4553, son frère Christophe est plusieurs fois condamné à des « réparations « par les inquisiteurs montois. En 1558, il est ohligé de fuir à Anvers, où tout en exerçant son métier de verrier il colportait des livres de Calvin qu'il allait acheter à Lyon et à Paris. Jérôme se réfugie de honne heure à Valenciennes. Jean, au mois d'août de l'année 1502, est accusé de recel des effets mobiliers de Chiistophe et condamné à faire deux pèlerinages, l'un à Notre-Dame de Mayence, l'autre à Saint- Ambroise de Milan, sauf rachat à prix d'argent. A peine un mois plus tard, vers la lin de septembre, il est inculpé de « pi'opoz proférez contre l'honneur de Dieu et du sainct hostie 0 : arrêté, il est enfermé au château de Mons. Au cours de l'information, on apprend ([ue Jean était tout simplement un hérétique timide. Dans son bien de campagne, à Masnuy-Saint-Pierre, village situé au nord de Mons, il restait quelquefois quinze jours, sans aller à la messe. Par contre, il vantait l)eaucoup à l'occasion un livre qu'il disait avoir chez lui, et ne se faisait pas faute d'attaquer l'idolâtrie de l'Eglise romaine. Jean confesse même dans sa déposition qu'à Masnuy il a une vieille Bible et à Mons un vieux Testament et des Psaumes en français qui lui viennent d'un fils qu'il a pci du. Pour l'amener à de nouveaux aveux, on le torture par deux fois, les 27 et 30 octobre. Il est enfin condamné à quelques pratiques religieuses et aux dépens.
Ces faits nous montrent bien pourquoi, en dehors des années que Guy passe dans l'exil, on ne le ren-
(1) Bull. î}rot.,\811, p 364 et 414.
contre pas à Mons. Sa famille était surveillée de près : en s'exposant inutilement, il aurait achevé de la compromettre. Mais ce que nous regrettons, ce sont les lettres qu'il ne devait pas manquer d'écrire et qui nous seraient d'autant plus précieuses que, ne voyant jamais ses parents, il devait s'y étendre plus longuement sur sa vie et son œuvre.
C'est vers la fin de l'année 1559 que Guy de Brès s'est décidé à choisir une compagne. Elle s'appelle Catherine Ramon, et se place à côté des Idelette de Bure et des Agnès de Meef, toutes vaillantes filles des provinces belges. Nous ne savons rien sur son origine^ mais le fait seul qu'elle accepte Guy de Brès, c'est-à-dire un homme « incertain de vivre une minute de temps », n'est-il pas tout à sa louange? Du reste, elle s'est montrée digne de notre héros, et Guy plus tard se plaît à le reconnaître, quand il lui écrit du fond de la prison de Valenciennes : « Vous avez aperceu et ressenti mes labeurs, croix, persécutions et afflictions, lesquelles j'ai enduré, et mesme en avez esté participante, quand vous m'avez fait compagnie en mes voyages durant le temps de mon exil (1) ». Il faut donc se représenter cette sainte femme au foyer sans cesse menacé de Guy de Brès : nous l'y voyons douce, affectueuse et résignée, toujours soumise à la volonté de Dieu. Quand une église leur est fermée, ils vont ailleurs; ils sont ensemble à Lille, à Anvers, en Picardie, à Tournai et à Sedan. A Tournai, dans la maison de Jean de Gand, située dans la paroisse Saint-Brixe, il leur naît un fils, le 31 août 1560 ; baptisé le l^r septembre, il reçoit le nom d'Israël (2). L'année suivante, c'est une fille, Sara,
(1) Crespin, fol. 745.
{i) Delecourt, ^868, p. 67,
qui vient enrichir la famille ; en 1567, ils en ont cinq. Quels soins, quelles fatigues pour Catherine Ramon ! Au milieu de quelles émotions ces enfants ne grandissent-ils pas? Combien souvent la pauvre femme n'est-elle pas angoissée, lorsque le soir^, au milieu des berceaux silencieux, à la lueur rougeâtre de la lampe, elle file la blanche laine de quelque petit vêtement, dans l'attente du retour de Guy. Il y a plus, toutes les fois qu'ils se quittent, en s'embrassant, ils savent l'un et l'autre que c'est peut-être pour la dernière fois, mais leur confiance en Dieu est si forte qu'ils sont toujours prêts à tout. Le moment le plus heureux de leur union est sans doute à Sedan : Guy de Brès s'absente plus rarement, vit plus avec les siens. C'est encore un temps bien court, quatre années au plus. A Valenciennes, ils auraient pu être heureux, tous les de Brès s'étaient peu à peu groupés autour de la maison de leur bonne sœur, mariée au drapier Daniel de la Deuze. Et l'on devine le rôle que devait jouer dans la ville une famille aussi parente du « grand ministre », comme disait un cordelier (1). Leur bonheur est brusquement interrompu par le siège, aussitôt suivi de l'arrestation de Guy de Brès. Jean n'avait pas attendu les événements et avait quitté la ville dès avant le bris des images (24 août 1566). Catherine Ramon, à la nouvelle de la prise de son mari et en présence des mesures extraordinaires de Noircarmes, comprit dans son désespoir qu'il ne lui restait plus qu'à se mettre en sûreté avec ses cinq jeunes enfants, auxquels elle se devait; elle se réfugie donc à Sedan. Les autres demeurèrent.
Guy de Brès commença alors à envoyer aux siens et à l'église les admirables lettres qui se trouvent dansGrespin.
(l) Crespin, fol. 744.
Un de ses pr'emiers soins c'est de recommander sa famille à l'église. « En raison de notre vive amitié passée, dit-il aux fidèles de Valenciennes, je vous prie et supplie de la continuer envers ma pauvre femme et mes petits enfans. Car pour le Fils de Dieu et pour vostre service, elle est privée de son mari et les enfants de leur père en leur tendre jeunesse (1) ». Dès le 12 avril, il adresse directement une touchante lettre de consolation à sa femme : « Ma cher et bien aimée espouse et sœur en nostre Seigneur Jésus, vostre angoisse et douleur troublent aucunement ma joye et liesse, cause que je vous escri la présente, tant pour vostre consolation que pour la mienne : je di notamment pour la vostre, d'autant que vous m'avez toujours aimée d'une affection très ardente, et qu'à présent il plaît au Seigneur que la séparation se face de nous deux : pour laquelle séparation je sens vostre amertume plus que la mienne ». Il lui rappelle leur bonheur passé, contre toute espérance : « Vous savez assez que quand vous m'avez épousé, vous avez prins un mari mortel, lequel estoit incertain de vivre une minute de temps : et cependant il a plu à nostre bon Dieu nous laisser vivre ensemble l'espace d'environ sept ans, nous donnant cinq enfans (2) «. Il dirige ensuite avec joie ses regards vers l'avenir : « Et voici à présent mon Dieu qui me veut tendre la main pour me recueillir en son royaume bienheureux. Je m'en vai devant vous, et quand il plaira au Seigneur, vous me suivrez : ce ne sera point pour tout temps que la séparation se fera... Considérez à bon escient l'honneur que Dieu vous fait de vous avoir donné un mari qui soit non-seulement ministre du Saint-Evangile, mais aussi qui est tant
(t) Ci'ospin, fol. 733.
(2) Id., fol. 744.
estimé et prisé de Dieu qu'il le daigne faire participant de la couronne des maityi'S (1) ». Pourtant il ne perd pas de vue la réalité, il y revient avec un sérieux touchant : « Si Dieu vous fait la grâce de vivre après mon trépas en viduilé avec vos petits enfants, vous ferez fort bien. Si vous ne pouvez et que les moyens vous défaillent, regardez que vous vous alliez à quelque homme de bien, fidèle et craignant Dieu, duquel on ait bon tesmoignage ». Au fond, l'idée lui est-elle pénible? En tout cas, il rappelle à sa femme qu'elle aura une compagne en leur fille : « Vous avez nostre fille Sara, qui sera tantost eslevée : elle vous pourra tenir compagnie... gardez ma lettre pour souvenance de moi, elle est fort mal escrite, mais c'est comme je puis et non pas comme je veux. Je vous prie de me recommander à ma bonne mère... Saluez aussi ma bonne sœur (2) ». Et quand, quelques semaines plus lard, le 19 mai, il appreud que sa pauvre femme a pu fuir : « Je suis joyeux, dit-il, qu'elle est reUrée avec ses enfans à Sedan, ce m'est un petit soûlas et repos. Et combien qu'elle soit eslongnée de vous et de mes frères, je vous prie tous de ne l'oublier jamais, mais d'en porter le soin, et de mes petis (3) «.
Voilà l'époux, voici le fils et ses adieux à sa mère qu'il aimait tendrement : « Ma bonne et bien aimée mère, quand je considère à part moi combien mon emprisonnement vous est grief et difficile à porter, à cause de la grande alïection maternelle que m'avez toujours portée, il ne se peut faire que mon cœur ne soit transpercé de douleur et que mesentrailles n'ensoyentgi'andementesmeues.
(1) Crespin, loi. 744.
(2) Id.
(3) Id., f. 749.
Et certes je puis à présent bien dire par expérience que c'est une dure départie de la laère et de son enfant. ». Toutefois, il ne s'attarde pas à cette douleur humaine qui n'e^t que tro]i vive déjà, il l'élève, la confond avec la volonté de Dieu, «. vous aussi, ma bien aimée, surmontez vos douleui's par la considération du bon vouloir de Dieu, lequel veut ainsi disposer de ma personne pour estre glorifié en moi povre vaisseau fragile ». Que ne doit-il pas à Dieu? « Je lui ai déjia servi plus de vingt ans, et jamais il ne m'a défailli en aucune chose... quiconque voudra vivre fidèlement en Jésus-Christ, soutîrira persécution, comme saint Paul tesmoigne à tous. Soyez donc contente : Dieu vous a fait voir tous vos enfants mariez, et avez veu leurs lii^nées. Vous aurez vescu en bonne vieillesse, et selon le cours de nature vous ne pouvez pas longtemps vivre après moi. Je m'en vai devant, et vous me suivrez après que vous aurez accompli vos jours... Il ne faut pas s'arrester aux soulïrances de la vie pré^^ente, pour demeurer là tout coi en les contemplant : tout cela ne fait que tirer larmes des yeux et estonner les personnes. Mais il faut considérer que tout se passera hastivement, et là. joye qui suivra puis après sera éternelle et permanente ( I ) »!
Guy de Brès triomphe dans la mort! N'y a-t-il pas quelque chose de sublime à voir cet homme, que la douleur accal)le, s'élever graduellement au-dessus de la condi tion humaine, au point de ne plus voir en lui que sa qualité de chrétien. Et ici, il n'y a rien de l'exaltation du martyr, il n'y a que la jDuissance de la conviction, la foi changée en certitude. De là ce calme, cette paix qui, loin d'exclure la tendresse, la rend plus intense et plus vraie en montrant son plein accomplissement dans la vie à venir. (1) Giespin, fol. 745.
Si maintenant, avant de quitter Guy de Brès, nous Jetons un rapide coup d'œil sur la destinée de sa famille après sa mort, nous voyons tous ses membres successivement voués à la toiture, à la ju-ison, à l'exil ou à la mort : deux seulement, ;iu l>out de <picl([ues années, renoncent à la foi calvinisle. Jehan, revenu à Mons, est poursuivi pour la troisième fois, au mois de juillet 1508 « sur aucuns propolz proferez depuis deux ou trois ans contre les ordonnances de nostre mère la saincte Eglise'^!) ». Toutefois, on ne parvient à l'arrêter qu'en 1571 ; les charges étant insuffisantes, les commissaires demandent son pardon au duc d'Albe, à la date du 14 décembre 1571; il échappe de nouveau à une grave condamnation. Enfin, le 8 janvier 1573, nous le voyons assigné, ainsi que son frère Jéromine, à comparaître devant une commission royale, à la suite du siège de Mons (2). Ils trouvèrent sans doute le moyen de se disculper, ])uisque le 15 juin 1574 ils figurent sur la liste des réconciliés avec la sainte Eglise, dressée à Mons par M*' Jacques Bonhomme, inquisiteur de la foi au pays et comté de Hainaut (3). Quant à Christophe, signalé vers le 17 septembre 15GS, par des espions, comme prédicant et colporteur à Anvers, on s'informe de lui à Mons, et de cette ville, le 13 juin 15G9, on écrit les faits connus qui ontamenéson départen 1558(4). Nous ne savons où il émigra, à moins qu'il ne soit allé rejoindre Michel de Brès cpii, en 1571, faisait |)artie du Consistoire de l'église wallonne de Sandwich (5). Le beau-
(1) Jinll. prot., 1877, 420 ss.
{2) Bull, prol., 1877, .'iG9, 4'25.
(3) llahlenbock, Gui, p. 14.
(4) Bull, prot., 1877, 365 si?.
(5) Rahlenb(>ck, Gui, p. 14.
frère de Guy, Daniel de la Deiize, fut condamné à mort pour participation à la réjjellion, « eut la teste tranchée, mourut catholicq, et est sépulture en l'église de Notre- Dame-la-Caucliie (17 janvier 1569) (1) ». Sa veuve futelle rejoindre ses frères en Angleterre, ou sa belle-sœur à Sedan, se retira-t-elle auprès de ses vieux parents? Nous l'ignorons.
(I) Le Boucq, p. 52.
TROISIEiME PARTIE
L ŒUVRE THEOI.OGIQUK
La Confession de foy (1561), Le Baston de la foy (1555, 1562). La Racine, source et fondement des anabaptistes ou rebaptisez de notre temps (1565). Ecrits divers.
Guy de Brès, à proprement parler, n'est pas un théologien: au point de vue de la science, son œuvre théologique n'a rien d'original. C'est un disciple de Calvin, de Théodore de Bèze, des écoles de Lausanne surtout et de Genève : mais ce n'est rien qu'un disciple. Du reste, il n'a jamais prétendu à aucun auti^e titre : il n'écrit pas volontiers; s'il le fait, c'est « pressé par une extrême nécessité pour pourvoir et aider aux pauvres frères journellement agitez par les tempestes. » (1) Telle est la raison première de toute son œuvre : il écrit pour défendre ses frères. Le but entraîne la nature de l'œuvre ; elle est polémique et dirigée en particulier contre deux adversaires : l'Eglise romaine sous la forme du morne inquisiteur ou du magistrat exécuteur et l'Anabaptisme. L'étendue de ses travaux est bien limitée, cela se conçoit ; on se demande même comment Guy de Brès a trouvé le temps d'écrire !
Ce qui recommande en particulier son œuvre à notre attention, et ce que nous voulons nous attacher à relever, c'est moins le côté scientifique qui n'apporte rien de
(1) La Racine... préface, sans pagination.
nouveau en son temps comme au nôtre, que le côté historique et littéraire. On ne détache pas, en effet, cette œuvre de son milieu, elle y tient par toutes ses parties. N'accordons-nous pas assez à notre écrivain? Jamais il n'a prétendu faire œuvre créatrice et dans l'ouvrage qui est le plus sien, celui qu'il a composé contre les anabaptistes, il dit qu'il s'est servi : « du labeur des saincts personnages qui ont escrit contre ceste secte de son temps, » c'est-à-dire Jean Calvin, Jean a Lasco, Henri Bullinger, Martin Micron; « à la moisson desquels, ajoutet-il, j'ay comme recueilli les espics après eux, pour servir aussi selon mon petit pouvoir à nostre Seigneur, m'employant allaigrement à offrir ce peu que je puis, cognoissant qu'en l'édifice du tabernacle. Dieu ne recevoit pas seulement pour agréable les présents de ceux qui offroyent or, argent, et pierres précieuses, mais aussi ceux offroyent suivant l'Ecriture, des poils de chièvres, des peaux de mouton, huile et airain, selon leur pouvoir. » L'aveu est touchant, plein de ce sérieux enjoué qui caractérise l'écrivain, et dénote une profonde humilité. Cette étude montrera, et au delà, que Guy de Brès offrait plus à l'Eternel que des « poils de chièvres ! »
Voyons d'abord l'œuvre, nous en ferons ensuite ressortir les principaux caractères. Nous suivons naturellement l'ordre chronologique qui se trouve pragmatique. Guy de Brès a écrit tous ses ouvrages dans l'espace de douze années , de 1555 à 1567. Commençons par la « Confession de foy, » qui parait en 1561. (i)
(1) Nous devrions aborder cette étude par le Baston de la Foy, qui est de 1555, mais ne connaissant l'ouvrage que d'après la deuxième édition (1562), revue et augmentée par l'auteur, nous ne l'examinerons qu'après.
Confession de foy
Une confession de foi était devenue nécessaire pour les réformés des Pays-Bas. Les bruits les plus divers et les plus miilveiJlants coui'aient sur leur compte ; ils supportaient des persécutions de tout genre : « Les uns, dit Guy, pour toute raison n'ont qu'un zôle inconsidéré de telle quelle reliL;ion appuyée seulement sur une erreur commune et invétérée. Les autres nous persécutent, non pour ce que nous les troublons en leur dévotion, car il n'y en a point en eux, mais pour ce que l'Evangile (selon lequel désirons nous réformer) est contraire à leur impiété, avarice, ambition, paillardises, homicides, yvrongneries et autres meschancetez , esquelles ils se plongent et veautrent comme bestes. » (1) C'est pour répondre aux attaques des uns ou des autres et pour se justifier aux yeux du roi, qui jugeait sur l'opinion, que Guy de Brès rédige une « Confession de Foy. » Les réformés n'avaient-ils donc point d'écrit qui exposât leur foi ? L'historien Hermann Venema nous cite quatre ouvrages : une confession et un grand catéchisme traduits du dialecte de la Frise orientale en flamand par Jean Utenhove (1553), un petit catéchisme de Martin Micron et un règlement ecclésiastique de Jean a Lasco, traduit du latin par Micron (1550) (2) Mais ces livres n'atteignaient pas le but voulu, but po- ' lémique et apologétique. Guy de Brès, alors à Tournai, se met à l'œuvre : les matériaux lui sont familiers depuis qu'il travaille au « Baston de la foy, -d il prend pour guide la « Confession de foy des églises t^é formées du royaume de France^ » préparée à Poitiers et arrêtée au premier synode national tenu <à Paris le 10 mai 1559. Son œuvre aclievée,
(1) Remonstrance aux magistrats... , à la suite de la confession. (2) Ap. Niemeyer, j)rœfatio, LU ss.
il la soumet à tous les pasteurs qu'il peut trouver, les invitaut à corriger, ajouter ou retrancher s'il y avait lieu. C'est là du moins ce que nous dit Adrien de Saravia, dans une lettre adi-essée à Jean Uytenbogard. On cite, en eflet, trois collaborateurs plus spéciaux de Guy de Brès en cette circonstance : ce même Adrien de Saravia, Hermann Modet et Gottfried Wingen. (1) Il aurait aussi, suivant quelques-uns, consulté Calvin et Théodore de BèzeCi). Saravia nous dit également, qu'à cette époque, « aucun de ceux qui y ont mis la main, n'a songé à établir une règle de foi, mais à appuyer par l'Ecriture ses propres convictions ; » assertion confirmée par l'article premier du synode tenu à la Vigne (Anvers) lors de la Pentecôte de 4505 : « qu'au commencement de chaque synode on ait à taire lecture de la Confession de foy des Eglises de ce pays tant pour protester de notre union comme pour adviser s'il n'y a rien à changer ou amender. » (3)
Appi'ouvéepar les pasteurs des Eglises wallonnes et flamandes dispersées aux Pays-Bas, en Allemagne, dans l'Oost Frise et en Angleterre, elle est imprimée en wallon en
1561 pour la première fois, à Piouen peut-être ''4) et en
1562 en flamand. Cette même année, elle est présentée avec Epître au roi et remontrance aux magistrats, à Philippe II. En 1563, on la traduit en haut et bas allemand. Jusqu'alors, elle n'est revêtue d'aucun caractère officiel ; c'est en 1566, après avoir été retouchée pour le langage par du Jon, qui abrège, en particulier, l'article XVI relatif à l'élection, que le synode wallon tenu à An-
(1) Real-Encykl... Art. Belglsche Konfession.
(2) Teissèdre l'Ange... p. 352, notes.
(3) Actes des Synodes..., Ms; I, 26. — Brandt, I,, p. 105 — Niemeyer, prœfatio, L. III.
(4) Delecourt, 1868, p. 67 — Paillard, II, 443.
vers au mois de mai l'approuve définitivement. Elle est alors envoyée dans trois directions différentes : par les soins de du Jon à Théodore de Bèze, qui la fait imprimer (5), par l'intermédiaire de Saravia à Guillaume d'Orange et à la Diète de l'Empire à Augsbourg, avec lettres respectueuses pour l'Empereur Maximilien IL (La confession ancienne des Eglises du Païs-Bas présentée à l'Empereur Maximilien II^ Van 1566 — voyez ; La confession de foy des Eglises réformées des Païs-Bas, représentée en deux colonnes... le tout 'publié par ordre du Synode des Eglises walonnes, tenu à Leyden le 14 septembre 1667 . — Leyden, 1G69, 4"). Le 5 octobre '157J, le premier synode national des Eglises wallonnes et flamandes lenu à Embden, décida que cette Confession serait signée par tous les membres du synode et par tout pasteur nouvellement reçu. En septembre 1580, un autre synode tenu à Anvers, fit faire à cet effet sur vélin une copie exacte de la révision de du Jon. Ce manuscrit, produit au synode provincial de Ilaarlem en 158*2, traduit et imprimé en hollandais à Dordrecht en 1583, consulté par le synode de la Hollande méridionale de 1606, servit au synode de Dordrecht en 1618 et 1619, à la confrontation des éditions latines, wallonnes et flamandes, afin d'en tenir un exemplaire authentique ! Il a été minutieusement réimprimé à Rotterdam en 1787.
Il n'y en avait pas moins deux formes principales de la Confession, la forme originale, plus longue, la révision de du Jon abrégée. A la veille du Synode général de Dordrecht, Festus Hommius entreprit de donner à son tour une nouvelle révision, où il ajoutait ce que les dernières
(5) Réimpression de la Société évangélique belge, Bi'uxelles, -ISSO. Note, p. 39.
éditions ne portaient pas, mais il ne paraît pas que le Synode de Dordi-echt ait tenu grand compte de son travail. Dans sa 155" session, parlant de la comparaison des divei's textes de la Co nfession, il est dit: « qu'en cette conférence on aura spécialement égard à l'exemplaire qui, jusqu'à présent, a été tenu pour authentique es églises flamandes et françaises, » en d'autres termes, la révision de du Jon.
Ainsi, nous possédons aujourd'hui cette Confession sous trois formes principales. 1° la forme originale de 1501, sortie en fac-similé des presses de M. J. G. Fick à Genève en 1855, par les soins d'un savant hollandais M. ïrip van Zoudtland. (1) Voici le titre exact: « Confession de foy, faide d'un commun accord par les fidèles qui conversent es Pays-Bas, lesquels désirent vivre selon la pureté de V Evangile de nostre Seigneur Jésus-Christ. MDLXI si.
2" La révision de du Jon, base de celle de Dordreclit. Les principales éditions sont les suivantes: Middlebourg 1611, en français et en flamand. — Leyde, 1669. — Amsterdam, chez Henry et la veuve de Théodore Boom, 1687, in-4o, — Rotterdam, Jean Daniel Beman, 1726, in-i». — Leyde, Elle Luzac 1769, in-4o. — Rotterdam, 1787, à la suite des psaumes de David. — Bruxelles, Société évangélique belge, 1850, in-8"
3" En dernier lieu, la révision de Festus Hommius, « Spécimen controversiarum Belgicarum, seu confessio ecclesiarum reformatarum in Belgio etc. Lugduni Bala-
(I) On se iap[)elle que lors de la saisie des livres de Guy de Bi'ès à Tournai en 1561, on confisqua deux cents exemplaires de cette confession; ce qui explique suffisamment la difficulté qu'on a eue d'en retrouver et le doute qui a régné pendant un temps sur l'existence de la confession à cette date .
vui'um. Ex onicinaElzeviriaiia, aiino MDGXVIII ». liéimprinié pai' Niemeyer.
11 y a une traduction grecque de Revins, 1623 et 1653.
Nous avons dit plus haut que Guy de Brès s'était inspiré de la Confession de loi des églises réformées de France de 1559, dans la rédaction de sa Confession; il nous impoi'te de savoir dans quelle mesure, tant au point de vue de la forme qu'au point de vue du fond.
La forme est très semblable : le titre est le môme, le passage placé en tête est des deux côtés celui de 1 Pierre 111, 15 : « Soyez tousjours appareillez à respondre à chacun qui vous demande raison de l'espérance qui est en vous ». Dans l'une comme dans l'autre, il y a une épître au roi ; les articles commencent tous par ces mots « Nous croyons...» La plus grande différence de forme se trouve dans le nc^mbre des articles: la Confession des Pays-Bas n'a que 37 articles, l'autre en compte 40. Les divisions sont sensiblement les mômes : elles traitent successivement de Dieu, du Péché, de la Grâce, de Jésus-Christ, de la Rédemption, de l'Eglise, des Sacrements et du Magistrat.
De différence de fond, il n'y en a pas d'une manière générale. (1) Deux fails sont très fortement mis en lumière: la transcendance de DieU;, l'autorité des Ecritures. Mais d'un bout à l'autre règne un dualisme marqué : il éclate en particulier dans l'article V qui est relatif à l'autorité de l'Ecriture: « Nous recevons tous ces livres-là seulement pour saints et canoniques, pour reigler et fonder nostre foy : et indubitablement croyons toutes les choses (|ui sont contenues en iceux. Non pas tant pour ce que l'église les reçoit et a{)prouve tels; mais principalement pour ce que le Sainct-Esprit nous rend tesmoignageennostre
(1) Cours de dogmatique reformée de M. le professeur Sabatier, ms.
cœiirqu'ils sont de Dieu,etaussi qu'ils sonl approuvez tels par eux-mêmes quand ils disent quelque chose et ainsi advient ». Qui est-ce donc qui permet à Guy de l'ecomiaître ces livres connue canoniques ? Le lémoignage du St- Esprit dans son cœur, c'est-à-dire quel(]ue chose qui ne lui appartient pas à lui seul, et cependant il limite le nombre des livres au témoignage qu'il en reçoit, il s'érige donc en autorité, il repousse celle de l'Eglise pour mettre à la place la sienne propre. Aussi, qu'arrive-t-il? C'est que ce môme témoignage du St-Esprit qui fait qu'il compte dans l'article IV, quatorze épîtres de Paul, a égament pour effet que les rédacteurs de la Confession h-ançaise n'en trouvent que 13, séparant nettement l'épître aux Hébreux des autres.
Même dualisme à propos de l'article XXXV sur la Gène : « nous disons que ce qui est mangé c'est lepi-opre et naturel corps de Christ et son propre sang : mais la manière pai- laquelle nous le mangeons n'est pas la bouche, ains l'esprit par la foy » . Ainsi on mange bien le corps réel de Christ, mais c'est spirituellement. Ces deux exemples suffisent à montrer ces contradictions.
Ptelevons maintenant quelques dilïérences de fond. Dans le catalogue de l'article IV, la Confession Belge ne mentionne pas les Lamentations de Jérémie vraisemblai)lement confondues avec l'œuvre de Jérémie, mais mises à part dans la Confession française. P]llo énumère les apocryphes dans l'article VI (1), ce que ne fait pas l'autre.
Elle consacre aujugement final son dernier article, dans lequel elle affirme les peines éternelles, les élus « verront la vengeance horrible que Dieu fera des meschans qui les
(I) La Confession originale ne les porte pas.
auront tyrannisez, aftligez et tormentez en ce monde : lesquels seront conveincus paï* le propre tesmoignage de leurs consciences et seront rendues immortelles de telle façon, que ce sera pour éternellement eslre tormentees au feu éternel , qui est préparé au Diable et à ses Anges. ))
Enfin elle répond à des besoins que ne connaît pas la Confession française, en réfutant les Anabaptistes, « qui nient que Christ ait pris chair humaine de sa mère (art. XVIII), qui ne se contentent pas d'un seul baptême une fois reçu, et outre plus condamnent le baptême des petits enfants des fidèles (art. XXXIV), qui veulent rejeter les autorités et magistrats et renverser la justice, metlans communautés de biens et confondans l'honnesteté que Dieu a mise entre les hommes (art. XXXVI). » Notons encore que la Confession française semble admettre dans leur ensemble les symboles des Apôtres, de Nicée et d'Athanase comme conformes à la parole de Dieu, alors que la Confession belge, après avoir traité de la Trinité, dit simplement qu'en cette matière elle les reconnaît (art. IX).
Telle était la nature de la Confession de foi que Guy de Brès destinait au Roi et sur laquelle il comptait autant pour faire cesser les persécutions d'en haut que pour afïermir les églises des Pays-Bas. Il aurait évidemment pu s'en tenir Là. Certes, la Confession en contenait assez pour montrer au Roi que les hérétiques n'étaient ni des sorciers, ni des rebelles. Toutefois, il jugea utile d'y joindre deux épîtres, précédées d'un sonnet. Ce dernier n'a rien de remarquable, c'est de la prose versifiée sur cette pensée qu'avant de condamner un homme il faut l'entendre. La première épître a pour titre : Les fidèles qid
sont es Pays Bas, qui désirent vivre selon la vraye reformation de l'Evangile de nostre Seigneur Jesus-Christ, au Roy Philippe leur souverain Seigneur. Elle est d'une grande allure et d'une saisissante vérité. Guy de Brés donne d'abord au roi la raison de la confession : c'est pour tenter de loin contre de fausses et odieuses attaques une défense que les réformés ne peuvent essayer de près. Ils sont calomniés, jamais ils n'ont conspiré contre l'Etat ni contre les lois existantes, partout ils se montrent soumis : et cependant, s'ils voulaient, ne sont-ils pas plus de cent mille aux Pays-Bas ! Quoi ! le roi voudrait frapper un si grand nombre de sujets : « hélas ! si vous estendez vostre bras pour le tremper et plonger au sang de tant de personnes, ô Dieu, quelle dissipation vous ferez de vos subjets, quelle playe en vostre peuple, que de pleurs, que de gemissemens, que de sangios de femmes, d'enfans, de parens et d'amis ! Qui est l'œil, qui sec et sans se baigner en larmes, pourra voir tant d'honnestes bourgeois aymez de tous, hais de nul, après une obscure et effroyable prison, après géhennes et tortures, estre exposez au supplice et forment le plus cruel et barbare qu'ont peu jamais les tyrans payens et profanes inventer? et cependant leurs femmes, si elles ont peu eschaper, errer en estrange pays, mendier leur pain d'huis en huis, leurs enfans au col : ù Sire, que la postérité ne remarque point vostre règne comme sanglant et cruel ! » On le voit, Guy de Brès s'élève parfois à la véritable éloquence, celle d'un cœur touché qui sait parler ! Il termine son épître en suppliant le roi d'examiner leur confession, d'y reconnaître leur innocence et de les prendre en pitié. Suivent, « aulcuns passages du Nouveau-Testament, par lesquels tous
fidèles sont exhortez à rendre confession de leur foy devant les hommes. •»
Lu seconde épitre qui vient ajjrès lu confession est une RemonstrancG aux magistrats des Pays Bas , assavoir Flandres, Braban, Hainault, Aj-tois, Chastelenie de Vlsle et autres régions circonvoisines. Le style en est moins élevé ; elle tient davantage du raisonnement, comme son titre l'indique, c'est bien une Remonstrance. Toutefois, l'argument est le même : a. avant que de sévir en noz personnes faut-il monstrer, comment nous sommes hérétiques, errans en la foy, et nous conveincre par texte de Bible ou d'Evangile, sans pour toute raison opposer des feux, couper les langues et fermer avec agrappes les bouches de ceux qui ne désirent que monstrer que leur doctrine est fondée sur la ferme pierre qui est Jésus- Christ ». Malheureusement Guy de Brès y soutient une théorie dangereuse ; repoussant la pensée de la plupart des anciens docteurs, qui estimaient qu'il n'est pas permis au Magistrat de toucher à la conscience de l'homme pour le forcer et contraindre à croire, il affirme : « que le Magistrat doit cognoistre des hérésies, les{|uelles nous advouons estre troubles en une république ». Il ajoute aussitôt, il est vrai « moyennant que soubs ce prétexte l'innocence ne soit accablée à la seule délation de ses ennemis » : mais, qui connaîtra de l'hérésie, pour affirmer s'il y a innocence ou non? C'est là une concession qui entre les mains des magistrats devait se retourner terrible contre Guy de Brès et ses frères! En les condamnant, que font enetïet les magistrats? Prôtent-ils foreille aux calomnies des libertins qui redoutent le triomphe de l'Evangile? Se laissent-ils conduire par les faux bruits? Aucunement : il y a hérésie, suivant eux, ils sévissent.
Guy de Brès le reconnaît même d'une manière indirecte quand il rapporte en terminant le térLolgnage de leurs ennemis : « Nous remercions Dieu que niesmes nos ennemis sont contraincts de donner quelque tesmoignage à notre modestie, vertu et patience : tellement que leur est un commun dit, 11 ne jure point, il est Luthérien : il ne paillarde, n'yvrongne, il est de la nouvelle secte! » Les magistrats condamnent bien pour le fait d'hérésie!
Le Baston de la foy
La Confession de foi était une défense générale de l'Ecdise contre tous ses ennemis du dedans ou du dehors : elle ne suffisait pas. Sans doute, elle renfermait assez d'arguments à opposer aux adversaires, mais fallait-il encore les y trouver ! Et, dans combien de circonstances, Guy ne voyait-il pas les fidèles exposés au découragement, tout au moins aux railleries des catholiques romains, faute de ne pouvoir justifier leur foi? Cet état de choses le préoccupait depuis longtemps, et dès 1555, il avait conçu et réalisé le projet d'un ouvrage destiné à répondre à ce besoin. Voici le titre de cette première édition : — Le Baston de la Foy Crestienne. Livre très utile à tous chrestiens, pour s'armer contre les ennemys de l'Evangile : et pour aussi cognoistre V ancienneté de nostre saincte foy, et de la uraye Eglise. Recuilly et amassé des livres des anciens Docteurs de l'Eglise et des Conciles et de plusieurs autres Docteurs^ les noms desquels voyra en la page suivante. Avec une Table, pour trouver tout ce que tu voudras, contenu au livre. Vestez toute Varmeure de Dieu, afin que puises résister contre les assauts du Diable. Ephe 0. A Lyon. Anno, 1555. 1 vol. in-12, 205 fol.
La disposition du livre est lu suivante : 1" Somme des choses contenues en ce livre, '2 p. ; — 2° Clatalogue des Docteurs et des Conciles, 3 p. ; — 3" Episti-e à l'Eglise de Dieu qui est en L. par Guido, 24 p. ; — 4° Table pour trouver les principales choses contenues en ce présent livre en forme de l'Alphabet, 28 p. (1).
Le livre avait été promptement épuisé et était assez recherché, puisqu'en i5(32 il parait simultanément, revu et augmenté, à Lyon et à Genève. A ce moment, voici le titre : Le Baston de la foy chrtstienne, propre pour rembarrer les ennemis de V Evangile: par lequel on peut aussi cognoistre V ancienneté de nostre foy et de la vraye Eglise. Recueilli de l'Escriture-Saincte, et des livres des anciens docteurs de l'Eglise et des Conciles, et de plusieurs autres autheurs. Reveu et augmerdé de nouveau. A Genève, imprimé par Guillaume Regnoult. MDLXll , pet. in-8o, épître préliminaire, 23 pages — 619 pages, plus la table ; et par Guy de Bresce, si., ini[)rimé par Guillaume Regnauli, 1562, in-16 (V. Brunet) ; ou à Lyon, 1562, petit in-8\ épiLre préliminaire, 30 pages — 562 pages, plus la table. Notons de suite une troisième ou plus exactement une quatrième édition ; a. Revue et augmentée de nouveau par Thomas Courteau, si., 1565. » (2).
C'est donc un « baston » que Guy mettait dans la main des lidèles suivant son expression caractéristique. Appuyés sur ce « baston », ils ne devaient plus broncher sur la route. L'idée était heureuse et pratique : une dis
(1) Nous devons ces renseignements, par l'intennédiaire de M. le professeur Bonet-Maury, à M. L. A van Langeraad, pasteur de l'Eglise Réformée à Nieuwveen (Hollande). Qu'il reçoive ici l'expression de nos sincères remercîments.
(2) Nous rappelons au lecteur que les ouvrages de Guy de Brès, devenus tiès rares, ont aujouixl'hui une grande valeur.
cussioii survenait-elle, en effet, entre un fidèle et quelque adversaire de T'obe longue ou courte, le fidèle prenait son « baston », trouvait aisément le sujet de la discussion, grâce à l'index complet, et aux arguments qu'on lui opposait, répondait à coups de citations des Pères ! Si môme il connaissait son « baston », il y allait de mémoire, et carrément, offrant au besoin à son adversaire de lui mettre le passage sous le nez ! C'est, du reste, ce que Guy dit en d'autres termes dans la vigoureuse épître placée en tète de l'ouvrage : « Par ce moyen, vous apprendrez, tous ensemble, à batailler contre voz ennemis, avec le propre baston duquel ils bataillent contre vous : ascavoir les anciens. Je ne vous di pas combien ce baston icy vous gardera d'estre blessez de vos ennemis, seulement je me contenteray de dire un mot, touchant ceste œuvre : ascavoir, que non-seulement vous obtiendrez victoire de voz ennemis, mais aussi vous les envoyerez à l'hostel, la bouche close. Partant, je vous prie, au nom de Dieu, que vous ne soyez pas paresseux ni negligens d'y souvent estudier, et d'avoir ces sentences alléguées familièrement sur le droit, afin que par ce moyen le règne de Jésus-Christ soit avancé, et celuy du Diable et des infidèles, destruict et aboli. » (1). Ce travail était d'autant plus nécessaire, que non-seulement, nous dit l'auteur, il y a des gens qui couvrent leurs intentions du nom des Pères, mais qui ne craignent pas de fausser le sens du texte, quitte à vous accuser ensuite de mépriser les Pères ! Tel l'auteur du « Bouclier de la foy » qui traduit sans cesse « sacrip,cium » par sacré mystère de la Messe. Je croy, dit Guy, qu'il pensoit que son livre ne viendrait seulement qu'en la main des petits enfans, ou qu'il pensoit avoir affaire à
(4) Baston, Genève, 1562, préface, p. 4.
des bestes semblnliles n liiy. Il n'y a liomme de moyen jngement, qui lisant ledit livre ne voye lout à coup comment il ment et se dément, dit et se desdit. » (1). . L'Epître dédicatoire est remarqnaljle à divers titi-es, elle est adressée à « l'Eglise de Dieu. » On serait porté, à première vue, de prendre cette désignation dans son sens le plus général, mais il paraît évident que de Brès a eu vue une église particulière : « Vous avez esté des premiers de vostre ville (mes bien aymez), j'ay aussi ])onne espérance au Seigneur que vous ne serez des derniers. » (2). Cette phrase seule le prouverait, sans même l'indication de l'Epître de la première édition « Epistre à l'Eglise de Dieu qui est en L., par Guido. » L'Eglise de Lille est évidemment désignée. Toutefois, les réflexions de Guy sont d'un caractère assez général pour s'appliquer à tous ses lecteurs. Elles sont de deux sortes : aux victimes, aux fidèles il explique le but et l'usage du livre, les exhorte à se tenir fermement attachés h l'Evangile, malgi'é les persécutions et tout ce qu'on leur fait souffi'ir. Aux juges et magistrats, aux bourreaux, il lance une apostrophe en termes d'une rare énergie. C'est un morceau capital que nous ne craignons pas de citer tout au long. « 0 juges et magistrats, ne voyez- vous pas journellement en vos prisons les pauvres enfans de Dieu boire et manger estroitement du pain et de l'eau, et estre jetiez vilainement en fosses basses avec les bestes venimeuses, couchez comme des pauvi'cs liestes sur un peu de paille, ayans les bras et les jambes rompus par force de géhenne? Ne voyez- vous pas, di-je, de l'autre costé, ces beaux messieurs qui sont si grans zélateurs des Pères anciens, avoir leurs ventres
(l) Baston, p. 7.
(2)ia., p. 21.
partout farcis de vin et de saiisses, sortans de leurs banquets et convives avec un visage embrasé de vin comme un feu, qui s'en viennent à passe-temps interroguer les pauvres fid(''les, lesquels on va quérir, non pas à taijle, mais en une orde, ténébreuse et puante fosse? Lors, on amené liez et encliaînez les pauvres enfans de Dieu, avec une face toute palle, devant ces visages enflambez de vin et de sausses, et la première salutation qu'ils donnent, c'est, viença meschant hérétique, va meschant damné, séducteur de peuples, tu as le diable au corps. Incontinent que les pauvres enfans de Dieu peuvent ouvrir la bouche pour leur défonce, ses gros crevez subitement mettent la main à leur liible : mais c'est bien une autre bible que le vieil et nouveau Testament, car ils n'en savent tirer que des fagots, et y apprendre à crier au feu, au feu les mes^ chans hérétiques. Je nescay où ils ont appris à faire ainsi. Ont-ils appris cela des Prophètes et Apostres? Il appert bien que non. Ils n'ont pas aussi appris cela des anciens Pères, car ils trouveront dedans ce présent livre qu'ils ont dit et fait tout autrement. Partout ils montrent que c'est une rage et une furie qu'ils ont conçeue contre la vérité pourl'anéantir du tout, etceuxqui la maintiennent. Cai^ liberté de parler vous est ostée, les langues sont couppées à ceux qui veulent parler, puis après sont jettez au feu. » (1). C'est un tableau complet d'une scène de l'inquisition. Il y aurait là dans le contraste des moines (( enflambez y et des pâles victimes, de quoi tenter le pinceau d'un peintre !
Quant au livre lui-même, Guy nous dispense de l'examiner, en disant avec sa franchise haljituelle : « il n'y a
(i) Baston, préface, p. 13 ss.
rien de mien, ains tout des anciens, » (1) Nous nous contenterons donc de donner le plan général. Dans le catalogue des auteurs cités, nous relevons 43 noms de docteurs et 14 conciles du I*^"" au XV "^ siècle. L'ordre des matières est le suivant : 1» De Dieu et de ses proprietez : la puissance, la bonté, l'éternité, la sagesse, etc., il y en a trente ; à chacune d'elles, Guy rattache les passages correspondants de l'Ancien ou du Nouveau Testament ; parfois il s'arrête à expliquer, comme la Trinité ou l'Existence de Dieu, sur laquelle il fait des réflexions qui ne manquent pas de grandeur et dont voici un extrait : « Il est tout clair, qu'il n'y a homme de tant rude esprit, de condition si estrange, qui en élevant ses yeux au ciel n'entende toutes fois par lagrandeur, mouvement, disposition, constance , utilité , beauté , variété, multitude et tempérance des choses ; qu'il y a quelque nature divine de laquelle la majesté reluit haut et bas en toutes les créatures, et qu'il ne se peut faire que ce qui dure et est entretenu par raison admirable, ne soit fait et conservé par vertu et providence divine. De la est procédé, que depuis le commencement du monde il n'y a eu région... ne ville, ne mesme maison aucune laquelle se soit peu passer de religion. Gela nous sert de tesmoignage qu'il y a un sentiment de divinité engravé aux cœurs de tous hommes..., » et il poursuit, répondant à ceux qui allèguent les idolâtres : a Gar Dieu ne laisse en repos longuement la conscience des meschans, et mesmes de ceux qui voudroyent estre despouillez de tout sentiment de Dieu et de toute religion, mais les aiguillonne et picque secrettement en leurs consciences, afin de les rendre convaincus de sa majesté, et qu'ils soyent contraints de re-
(1) Baston..., préface p. 43 ss.
cognoistre sa puissance et son f^mpire... » (1) Mais c'est l'exception : il est rare que Guy se laisse aller au développement d'une idée ou d'une doctrine , il n'atteindrait pas son but. 2» Des proprietez du Christ : l'auteur range sous dix-huit chefs les textes qui leur sont relatifs. 3° Les proprietez du Saint-Esprit : il y en a treize. 4° De la Loy : jusqu'alors Guy ne cite que des passages scripturaires, il commence à propos de la Loy à se servir des écrits des Pères, de St-Augustin, de St-Ambroise, de St-Bernard, etc., et ne cesse plus jusqu'à la fin. 50 Du iranc arbitre. 6° Des causes de notre justification. 70 Du Mérite. 8« D'un seul médiateur. 9° De l'Eglise : quelquefois il examine des objections. Ainsi, après avoir dit que tous les élus de Dieu ne font qu'une Eglise, mais, St-Paul, reprend-il, n'écrit-il pas aux Eglises de Galatie. Qu'est-ce donc à dire ? Le nom d'Eglise est attribué parfois à une partie de l'Eglise, « et mesme à une maison, pour montrer qu'elle a vraye forme d'Eglise, et qu'ils sont vrais membres de l'Eglise ;» ou encore, St-Paul dit que Jésus-Christ s'est livré pour l'Eglise, afin de la sanctifier, comment donc reste-t-il des méchants dans l'Eglise ? C'est qu'il y a deux Eglises, l'Eglise visible et l'Eglise invisible. 10» Du Baptesme. Il» De la confession à Dieu. 12» De la Cène. 13» De l'Ecriture Saincte. 14» Des assemblées et congrégations des fidèles. 15» Du mariage. 16° Des vœux. 17» Du jeûne et des viandes. 18° De l'honneur des saincts. 19° Des images. 20° Du purgatoire. 21" Comment on ne doit contraindre personne à croire par force : non toutefois que on entende que les hérétiques convaincus ne doyvent estre puniz parle magistrat. 22» Des magistrats qui persécutent
(1) Baston,p. 27-28.
les fidèles. 23° Du magistrat civil et de sa puissance. Ce ])lau met en évidence le lien organique qu'il y a entre le Baston de la foy et la Confession. On voit de quelle ressource était le livi*e pour les fidèles des Pays-Bas : c'était tout un arsenal d'armes contre l'église romaine. p]n le composant, si Guy n'a pas fait œuvre d'écrivain, il n'en a pas moins rendu un service signalé à la cause de l'Evangile dans son pays.
La Racine, source et fonclement des anabaptistes.
Jusqu'à présent, en dehors de& épîtres annexées aux ouvrages de Guy de Brès, nous n'avons rien vu qui soit sorti à proprement parler de sa plume. La confession de foy est en somme une œuvre collective, tout au moins uneadaptation; le Baston de /a fo?/ n'est guère qu'une compilation; le troisième ouvrage que nous allons examiner est bien tout entier de notre auteur. C'est le plus volumineux, 903 pages; il a pour litre: « La Bacine, source et fondement des anabaptistes ou rebaptisez de nostre temps, avec très ample réfutation des arguments principaux, par lesquels ils ont accoustumé de troubler l'Eglise de nostre Seigneur Jésus-Christ, et séduire les simples. Le tout réduit en trois livres, par Guy de Brès. Chez Abel Clémence, s. 1., 1505, préf. 14 p., petit in-8" (A Lyon, Brunet), Les principales éditions sont: de Harlem, in-8", 1505. — Strasbourg, 1589. — Genève (? Rahlenbeck) chez Pierre de St-André, 1595, préface I-VIII, 903 pages numérotées, p. 004 non numérotée, corrigenda, in-8°. — Amsterdam, Jean Euerz, 1589, traduction flamande, 388 feuillets, 12 pages de taille^, s. le titre: De mortel, den cors-
pronck endc het fundament der wederdooipcren oft herdooperen von onsen tyde. — Amsterdam, 1608.
On peut dire que les anabaptistes ont été le « cauchemar » de Guy de Brès. Partout où il va, il les rencontre; partout où il prêche, les voilà dans son champ de travail à répandre le trouble et la discorde. A Lille, à Tournai, à Valenciennes, dans toute la Flandre, il doit les combattre. La lettre suivante de l'inquisiteur Pierre Titelmans, datée du 14 novembre 1561, peut nous donner une idée de l'étendue de leur action en Flandre. «Les anabaptistes, dit-il, avaient sept églises ou communautés : Ypres, Poperinghe, Menin, Armentières, Hondschoot, Tournai, Anvers. . . l'église d' Ypres n'a duré que 8 à 9 mois, laquelle avec celle de Poperinghe ont été par moy troublées, par ampréhension et punition d'aulcuns d'iceulx, et se sont en partie retirés vers Armentières et Hondschoot et en partie vagabondes par le plat pays. L'église d'Armentières est en cy graiid nomlire que pour faire leur cène ou leur fraction de pain, il leur est besoing de faire trois assemblées, en divers temps et liens, pour le faire secrètement, dont l'une a esté de 80 à 100 personnes. A Anvers, pour faire le semblable, ils font de 25 à 30 assemblées, tantentrecomme dehors la ville. Quant à Hondschoot il ne a que dire du nombre, car c'est un abîme. Entre Ypres et Menin, au bois, ont esté tenus plusieurs conventicules de 80 à 100 personnes, et mesmes dedans la ville, entre autres un de 30 à 40 personnes. Le prince souverain de iceulx est Joachim le Sucrier, saulf que un Joas, nagueires par le feu en Anvers exécuté, a rebaptisé et fait la cène en aulcunes assemblées... je laisse encore de raconter ici les infections de Roulers, Wervicq, Halewyn, Courtray et les villages, du moyns aulcuns là
entour, Gand et beaucoup des aultres lieux ». (4). Si « l'infection » était profonde, disons aussi que la répression était ternl)]e. Le pouvoir royal ne faisait jamais grâce aux anabaptistes : ainsi à Lille, en 1553, sur douze anabaptistes condamnés, douze sont brûlés vifs. (2) Et s'il arrivait que la justice se relâchât quelque peu de sa sévérité accoutumée, ce n'était pas au profit de ces derniers. A la date du 8 août 4559 Philippe est môme obligé de rappeler au gouverneur de Lille, Douay et Orchies qu'il entend « que les placcarts soient observés généralement », et qu'on ne fasse pas « seulement quelque devoir contre les anabaptistes » . (3) A la rigueur du pouvoir venait s'ajouter l'hostilité déclarée des ministres luthériens et calvinistes, et cela se conçoit : si le pouvoir ne pouvait tolérer une secte dont les membres se croyaient dispensés du serment royal, du service militaire et poursuivaient la communauté des biens, pour ne rien dire des pratiques profondément immorales de quelques-unes de leurs sectes, les ministres ne pouvaient davantage voir d'un œil indifférent les divisions se glisser dans leurs troupeaux, par l'office d'hommes livrés à des rêveries religieuses. Est-ce à dire que les anabaptistes fussent tous de malhonnêtes gens? Nous ne l'affirmerions pas: l'anabaptisme est un mouvement complexe et renferme beaucoup d'éléments, il y en avait de bons, mais l'or pur était mêlé à trop de scories !
U'est en présence de leurs progrès croissants, sur la requête de ses amis, que Guy de Brès se décide à écrire. Il est ministre et il souffre des misères de l'Eglise, il est
(1) Pontus Payen, I, 108, note 143.
(2) Frossard, p. 59.
(3) Frossard, p. 235.
patriote, et en face de l'étranger envahisseur il tremble de voir la désorganisation de la patrie wallonne. De haine, il n'en a point, c'est lui qui nous l'aflirnie dans l'épître-préface adressée « à l'église de nostre Seigneur Jésus-Christ, qui est esparse es Païs-Bas de Flandi-es, Brabant, Hainault et Artois ». B regrette même qu'on mette à mort ces pauvres gens : « B faudrait, dit-il convoquer les anabaptistes en disputàtion puljlique pour les gaigner à Christ; et par ce moyen nous verrions bien tost ceste secte et beaucoup d'autres s'escarter au loin comme un brouillard devant un beau et clair soleil » .
B consacre cette épître à nous indiquer trois traits distinctifs des anabaptistes, qui séduisent le cœur des simples. Le premier : « Quand ils allèguent une infinité de textes de l'Ecriture vSaincte à tors et à travers, tout ainsi comme s'ils avoyent mangé la Bible, combien que néantinoins le plus souvent ils ne cognoissent pas un A... », et à cette occasion, pour montrer le danger, Guy de Brès se sert de deux comparaisons pleines d'originalité : « La Saincte escriture est comme une belle fleur et bien flairante, de laquele l'airaigne tire venin et la mouche tire le miel... » ou encore : « Si on tire doucement la mammelle, on en tirera du laict, mais si on la veut fouller, tordre et hiy faire violence, on n'en scaurait tirer que du sang » . Le second trait « est la saincteté contrefaite, et la lielle apparence feincte qu'ils font apparaistre au dehors pour gaigner et attirer plus aysément ceux qui de nature .^ont aucunement cérémonieux ». Mais, dit notre auteur : « Qui seront les hommes si despourveus de sens et de raison, qui voudront juger de la doctrine par la vie ^ » Enfin, le dernier, c'est leur constance à souffrir et à mourir, mais encore, reprend Guy, suivant l'expression
de saint Cypricn : « Lu peine ne l'ait pas le martyr, mais la cause » !
Lelivre lui-même est gros: « G'estpournerienobmettre, remanpie l'auteur, des argumens, ruses et linessesde nos anabaptistes ». Néanmoins, en particulier dans la seconde partie, il nous semble que Guy aurait pu éviter de nombreuses répétitions, et serrer un peu plus la discussion. L'ouvrage comporte trois livres : 1" Source et origine des anabaptistes. 2° Incarnation ou humaine nature de Christ. 3*^ Baptesme des enfans, suivi de trois autres questions : Du Magistrat, du Serment, et de l'Immortalité des âmes. Dans la première pai'tie, Guy retrace l'histoire de l'origine et de l'extension du mouvement anabaptiste. Il montre son point de départ vers 1521, dans les « Prophètes de Zwickau », représentés surtout par Nicolas Storch et Thomas Mancer, puis par le docteur Balthasar Hubrnor, Melchior Ilink, Jean Ilut, Jean Deuck, Lodovic lletzer. Il indique les caractères généraux de leurs doctrines : la communion immédiate de l'homme avec Dieu, les songes peuvent en être la foi-me; la suppression du jjapteme des enfants, l'isolement du monde, la mortilication de la chair, la communauté des biens, le renversement des pouvoirs alors constitués. Il suit Thomas Muncer dans ses pérégrinations, à Alstet, à Nuremberg, à Mulhausen en Thuringe, enfin à Frankenhausen (i5 mai 1525), où il est arrêté avec son compagnon Pfeiiei', pour finir l'un et l'autre par le glaive (1). Il raconte ensuite les luttes anabaptistes qui se rattachent à la ville de Munster, en Westphalie. Il s'arrête à quelquesuns des propliètes du moment, Jean Mathieu de Ilarlingen, Jean Decold de Leide, « le roy de la nouvelle Jéru- (l) La Racine, p. 3-10 : la pagination du livre est très défectueuse.
salem, loy do justice par tout le monde », qui prétendait qu'il lui avait été révélé qu'il est permis d'épouser plusieurs femmes ; à propos de quoi, Guy remarque ironiquement : « Qu'il joua fort bien son rolle, car pour sa paii il n'en espousa que quinze, et les tenait toutes ensemble (1) », et conclut qu'il faut s'en tenir « àlaloy que Christ nous a baillée, de deux en une cliair, pour éviter toute confusion n, car « on scait combien ceux-là ont eu de lasclieries qui ont eu plusieurs femmes, comme Abraham avecSai-a et Agar, Jacob avecLéaet Rachel... Salomonpar multitude de femmes, a perdu sapience et devient idolâtre (2) » ! 11 suit le mouvement aux Pays-Bas avec Menno Simon, Dierick Philipps, Adam Pastor et Léonard Bauvens, sans oublier les folies d'Amsterdam ou cette course insensée d'hommes et de femmes nus à travers les rues, au mois de févriei" 1535, sous prétexte qu'ils étaient l'incarnation de la véiité, qui n'a point de vêtements! Après avoir prouvé par cette esquisse historique que les anabaptistes datent d'il y a trente ans environ, il fait ressortir leurs divisions, disant avec cette iinesse qui est un des traits de son esprit : (( Afin de n'estre trop long, et de peur d'ennuyer les lecteurs, de tant de diversitez de sectes, je n'en nomei'ay seulement que quinze de noms ! » Suivent alors : « les anabaptistes apostoliques, les anabaptistes spirituels séparez du monde, les anabaptistes saincts et sans j^echez, les anabaptistes enthousiastiques, etc. (3) ».
Enfin, auch. VIII, il envient aux doctrines qu'il expose, critique etréfute durant plus de 80t) pages. Nous ne pouvons ici le suivre dans celte étude longue, minutieuse, souvent
(I) La Racine j p. 20.
(-2) Id.., p. 33.
(3) Id., p. 66.
subtile, l'atigante. Nous nous en tiendrons aux grands points de la discussion ; nous verrons successivement la position des anabaptistes vis-à-vis du saint ministère, de l'Ecriture Sainte, de l'Incarnation de Jésus-Gbrist et du Baptême. Et d'abord le Saint-Ministère (1) : Les ministres de l'Evangile, suivant Muncer, ne sont pas envoyés de Dieu et ne prêchent pas la vraie parole de Dieu, ce ne sont que des Scribes et des Pharisiens qui annoncent la lettre morte de l'Ecriture. Ils ne sont pas en communion immédiate avec Dieu, ils ne sont pas inspirés ! Guy retourne sans peine l'argument. Le ministre doit être inspiré ! Nous le voulons bien : « Que si vos ministres sont appelés spécialement, comme les apôtres, prouvez-le par signes et miracles, don des langues et doctrine apostolique comme les apôtres ont fait «. Vous attaquez nos ministres, ils se défendent : « Puisque les ministres de l'Evangile sont nommez le sel de la terre, il ne faut que vous trouviez estrange que le sel mord et picque et se face sentir. Le sel ne mord pas où il n'y a point de playe, mais il se fait bien sentir où il y a rompure (2) ». Puis il élève la question et montre tous les privilèges, toute la grandeur du ministère tel qu'il doit être !
La doctrine anabaptiste de TEcriture (3) est très voisine de celle du ministère. Le ministre est inspiré! A quoi^ bon retourner à de vieilles paroles, à l'Ancien et au Nouveau Testament ? Qu'on écoute les nouveaux inspirés de Dieu ! La Bible n'est plus la parole vivante de l'Eterne] ! Avec infiniment de sens, notre auteur fait la part de vérité qu'il y a dans cette doctrine et leur accorde « qu'il
{\) La Racine, p. 65-81.
(3) Jd., p. 81-116.
faut qu'en l'intérieur l'esprit de Dieu besongne pour engendrer la foy en nous », mais maintient l'autorité de l'Ecriture pour soutenir vl ;''ever cette foi. Il est vrai qu'à l'opposé des rêveurs et des inspirés, des fous auxquels, suivant l'expression de Jésus, fils de Sirach, les songes font venir des ailes, il y a d'autres anabaptistes, les apostoliques qui prétendent suivre l'Ecriture à la lettre : « Ils estoyent ceux-là vagues par les pais et régions, sans souliers, sans baston, sans ceinture et sans argent... et pour ce que nostre Seigneur a dit, ce que je vous di en l'oreille, preschez-le sur les toits : ils monstoyent sur les maisons et preschoyent sur les toicts (1) ». D'autres encore se séparent du monde et « imitent au jour d'huy ceste bande d'hypocrites qui font de grands scrupules de peu de chose et passent légèrement les grandes ». Guy de Brès les relève un peu vivement : « Tout ris et joye honneste n'est pas à mépriser ou contemner, ains on doit plutôt mespriser ces faux souspirs d'hypocrites et ces faux tristes et mélancholiques, par lesquels ils se veulent eslever par dessus les autres, comme plus saincts. Le royaume de Dieu ne gist pas en toutes ces petites chimagrées, moyennant qu'on ne desborde pas » . Que de fois ne pourrait-on pas rappeler à certains chrétiens de nos jours ces fortes paroles !
Il y a dans toutes ces théories ébauchées autre chose que des folies. Guy les a combattues, il le devait, elles n'étaient que trop funestes aux églises. Mais aujourd'hui que le calme s'est fait, nous sommes mieux à même de juger, et nous ne pouvons y méconnaître la présence de ce besoin, qui est un des principaux caractères de la ré-
(1) La Racine, p. 116.
forme au XVI^ siècle, d'une religion intime, unissant personnellement et directement l'àme fidèle à Dieu !
Le principal représentant des doctrines anabaptistes sur l'Incarnation est Menno Simon qui en 1544 a publié un ouvrage sur la matière (1). C'est lui surtout que Guy réfute longuement (2). Il fait un rapide examen des principales hérésies relatives à l'Incarnation, affirme ce qu'il regarde comme la vérité, à savoir « qu'il a esté convenable que notre Médiateur ait esté vray Dieu et vray homme, conjoint ensemble en une seule personne : ses deux natures non confuses, pour livrer aux soulïrances et àlamort sa nature humaine et par ce moyen nous purger et nettoyer de nos forfaits et iniquitez : et par sa nature divine nous acquérir victoire, en destruisant la mort par la vérité d'icelle qui surmonte toute puissance et hautesse (3) », et part de ces prémisses pour juger les théories anabaptistes. En premier lieu, Mennon nie l'éternité de la divinité de Jésus-Christ. Dès lors, reprend notre auteur, Jésus-Christ n'est fils de Dieu que dans son humanité et que devient la divinité ? Pour sa part, il reconnaît Jésus-Christ, la Parole éternelle, dans l'ange qui apparaît à Gédéon (Juges VI), dans l'un des « Saint, Saint, Saint » des séraphins d'Esaïe (VI, 3) et dans celui qui doit être dominateur en Israël de Michée (V, 2) dont les origines sont d'ancienneté, dès les jours éternels. Mais d'autre part, si Jésus est Dieu de toute éternité, il n'en a pas moins été homme par sa naissance, quoi qu'en veuille Mennon. La femme n'a pas été un simple champ, comme le dit ce dernier, dans lequel la semence divine a germé,
(1) La Racine..., p. 311 ss.
(2) La Racine..., p. 127-499.
(3) La Racine, . ., p. 130.
c'est impossible. L'être est résulté de l'union de deux éléments, divin et humain, il tire sa substance du champ. Nous ne pouvons dans ce travail suivre Guy de Brès aux prises avec Mennon dans leur discussion philosophicomédicale, la science donnerait aujourd'hui raison à l'auteur, mais nous ne pouvons caclier notre dégoût de voir un théologien entraîné à semblable discussion en pareille matière ! Il est vrai de dire que ce qui nous répugne était autrefois un sujet ordinaire d'examen en théologie et que le pauvre Guy de Brès demande pardon au lecteur de la nécessité dans laquelle il se trouve : il fera du reste « aussi honnestement et sobrement » que possible (1). Il procède ensuite à justifier ce texte de saint Jean I, 14 « La Parole a été faite chair » et examine chaque mot en particulier, relevant les objections des anabaptistes pour en revenir à son affirmation première : ce n'est souvent qu'une répétition de ce qu'il a déjà dit, ce qui rend la lecture de cette partie difficile et ennuyeuse. Pourtant , relevons en passant un principe d'exégèse tout à l'honneur du théologien, une règle de critique couramment observée de nos jours, à savoir : « qu'il faut suyvre les anciens exemplaires grecs, quand il est question de choses doutives (2) ».
Une dernière grande doctrine caractérise la secte des anabaptistes, c'est celle du Baptême (3), qui depuis a été reprise dans ses lignes essentielles par les baptistes proprement dits. On ne doit pas baptiser les enfants, voilà la thèse. Les arguments qu'on fait valoir à son appui sont de deux sortes : historiques et théoriques. Où donc est-il
(1) La Racine..., p. 476.
(2) La Racine..., p. 295.
(3) La Racine..., p. 499-806.
question, disent les anabaptistes^ du l)aptême des enfants dans l'Ecriture ? Y a-t-il un seul texte où il soit expressément formulé ? Non : Donc, le baptême des enfants est une innovation coupable, une invention du pape, il faut s'en tenir aux usages primitifs. — Soit, répond Guy de Brès, le baptême des enfants n'est pas positivement ordonné, mais il n'est pas davantage défendu ; puis certains faits, comme le baptême du centurion Corneille et des siens (Actes X, 48), de Lydie et de toute sa famille (Actes XVI, 15), du geôlier de Philippe et de son entourage (Actes XVI, 33) ; de la famille de Stephanas (1 Cor I, 16) le font supposeï', car il serait bien étonnant que sur toutes ces familles qui ont été baptisées, il ne se soit pas trouvé un seul enfant ! De plus, dès le second siècle, dans Justin Martyr, Irénée, il y a des allusions au baptême des enfants difficiles à méconnaître. Origène regarde la cérémonie comme de tradition apostolique. Quant à l'invention du Pape, jamais elle n'a existé ; il a simplement introduit l'usage des parrains « qui est une ordonnance fort utile et bonne, combien qu'elle soit du Pape ». C'est pourquoi, au point de vue historique, non-seulement rien n'est contraire au baptême des enfants, mais les indices sont en sa faveur.
Considérant alors la question au point de vue théorique, les Analjaptistes continuent de la sorte : toutes les fois dans le Nouveau-Testament qu'il est parlé du baptême, la foi est mentionnée comme nécessaire. Or, comment admettre la foi chez un enfant? Jésus ne dit-il pas à ses disciples (Marc, XVI 16) : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé; mais celui (jui ne croira point sera condamné »! « Ils triomphent ici, reprend Guy, et gazouillent à plaisir. Il n'y a si petit entre eux qui n'ait
toujours ceste sentence à tous propos en la bouche, pour montrer qu'on ne doit pas baptiser les petits enfans (1). » Et cependant, la mention du baptême vient là d'une manière si incidente, que dans le second membre de phrase, ce celui qui ne croira point sera condamné », son absence, n'intervient pour rien dans la condamnation : tout l'accent est sur la foi. Il s'ensuivrait donc, d'après vous, que l'enfant non baptisé sera condamné, et pourquoi? Puis, à supposer que les apôtres aient instruit avant le baptême, ce qui ne ressort pas des textes dans lesquels nous voyons qu'une simple déclaration de foi suffit, cela se comprendrait pour des prosélytes ou des païens, qui sont dans une situation toute différente des enfants des chrétiens. Ces derniers viennent au monde avec le péché et plutôt que de les regarder en dehors de l'Eglise, on les y introduit par le baptême. Que si vous nous demandez comment nous pouvons les regarder comme des fidèles, nous vous dirons aussi que la qualité du fidèle échappe à tout œil et à tout âge pour n'être reconnue que par Dieu seul. Non, non, le baptême appartient aussi bien aux petits enfants qu'autrefois la circoncision aux Hébreux, entre les alliances il n'y a pas d'abîme, le baptême est le signe et le sceau de la régénération. « C'est nostre devoir de regarder en toutes choses l'intention de Christ ou des Apostres, et se reigler fidèlement selon icelle, et ne se point ainsi rendre esclaves des lettres, sans avoir aucun regard au sens d'icelles ; car si on ne prend ainsi l'Escritureen son droict sens, on n'en saura tirer qu'une infinité d'erreurs (2) ! » Voilà le bon sens, voici le dépit : « Et qui vous voudroit croire, il faudroit toujours avoir la teste en
(1) La Racine...^ p. 518.
(2) La Racine..., p. 733.
l'eau, ou traîner une rivière à la queue! (1) » Ptestent trois points secondaires, sur lesquels Guy de Brès attaque également les Anabaptistes. En premier lieu, pour l'autorité du Magistrat (!2) ; il rappelle que Jésus en rapport avec le centenier de Capernaûm (Luc VI, 2 ss) ne lui a point commandé de quitter son état, que les apôtres ont agi de même quand ils ont rencontré des chefs ou des puissants de ce monde et les renvoie au commencement du treizième chapitre de l'Epître aux Romains, dans lequel Paul pose nettement le devoir des hommes envers leurs supérieurs. Pour sa part, il croit que le rôle des magistrats dans l'Eglise est nécessaire « car, en imaginant une Eglise du tout saincte et sans imperfection, ils (les anabaptistes) veulent établir une Eglise en ce monde telle qu'elle n'a jamais esté, et ne peut estre (3). » Mais, puisqu'il en est ainsi, est-ce vraiment le magistrat qui y portera quelque remède !
Les anabaptistes repoussent également le serment solennel (4). Notre auteur définit d'abord le serment, « une invocation du nom de Dieu, lequel nous appelons en témoignage, pour affirmer la vérité, comme par celuy qui cognoist tout, » puis, montre par de nombreux passages, que la Bible ne défend pas de prêter serment, mais bien de violer le troisième commandement : « Tu ne prendras point le nom de l'Eternel ton Dieu en vain ! » (Ex. XX, 7). Enfin, il termine cette longue étude par la critique d'une des dernières opinions des anabaptistes sur la nature de
(1) La Racine..., p. 767.
(2) La Racine..., p. 806-8 W.
(3) La Racine...,]^. 813.
(4) Id... p. 849-870.
l'âme. (1) L'esprit ou l'âme suivant eux se trouve dans le sang, c'est le vent ou le souffle « qui entre et sort des narines par l'agitation des poulmons » et « le dormir des âmes..., c'est un anéantissement de toute la personne de l'jiomme jusques au jour du jugement. « « Toute l'Ecriture, s'écrie de Brès, tombe en foudre et comme orage sur la teste des pauvres anabaptistes. » (2) Aussi : « ce point ici est bien imprimé en nostre cœur, que les âmes sont immortelles, cela nous rend joyeux et gays au milieu des périls de la mort, sachans que le pire qui nous peut advenir c'est d'aller triompher en gloire après ceste povre misérable vie avec nostre capitaine Jésus-Christ. » Remarquons-le, tous ces hommes du XVI^ siècle sont prédestinés au salut !
Nous pouvons désormais nous faire une idée des dangers réels auxquels les doctrines anabaptistes exposaient les communautés naissantes des Pays-Bas et comprendre tout le prix de l'œuvre de Guy de Brès. Il y a toujours péril pour les simples quand des hommes entreprenants viennent, au nom de la Bible, proposer quelque nouveau système religieux. Il est d'ordinaire très accusé dans ses formes, quelque peu paradoxal, ce qui le fait saisir d'autant plus vite. Il faut alors, s'il renferme des conséquences funestes soit pour la vie morale, soit pour la vie religieuse, savoir l'attaquer de front avec autant d'énergie, d'esprit et de modération que Guy de Brès. Il ne faut pas toutefois perdre de vue, que tout erronné qu'il soit, il est l'expression d'un état particulier des âmes ou des esprits résultant de l'absence ou de la violation d'un principe qu'il faut se hâter de rechercher et de mettre en évidence. La rouille ne vient pas sans raison sur le fer !
(1) La Racine..., p. 870 — Fin.
(2) Id... p. 891 ss.
Ecrits divers
Nous ne nous arrêterons pas longuement au Mémoire sur la Cène et aux Interrogatoires théologiques de Guy de Brès qui sont rapportés dans Grespin (1). Ils portent tous sur l'un des perpétuels sujets de discussion au XVI^ siècle entre catholiques et protestants, sur la Gène ou le sacrifice de la Messe. Le mémoire est le plus complet, intéressant à divers titres. D'abord, les circonstances qui accompagnent son origine : c'est au lendemain des tragiques événements qui suivent le siège de Valenciennes ; une nuée d'hommes noirs s'est abattue sur la ville, les protestants qui n'ont pu fuir sont traqués de toutes parts ; arrêtés, ils sont tourmentés pour leur foi, quelques-uns ont faibli devant la torture et les subtilités jésuitiques. Guy de Brès l'apprend, et c'est du fond de son « trou, » enchaîné et déjà épuisé, à la pâle lueur du jour qui pénètre dans le cachot, qu'il adresse aux fidèles ce mémoire sur la Gène. Deux choses nous y frappent : l'érudition de son auteur ; car à supposer que Grespin ait indiqué les sources des citations, comme il est peu probable que la justice lui a fourni des livres pour faire pareil travail, il faut en conclure qu'il connaissait de mémoire tous les passages des Pères, qu'il oppose à la doctrine de la transsubstantiation. Puis la clarté de l'exposition : il n'y a pas de fidèle, si peu éclairé qu'on le suppose, qui ne soit à même de comprendre l'explication des paroles du Christ, « ceci est mon corps , » l'auteur ayant grand soin de multiplier les exemples tirés de l'Ecriture pour faire ressortir la pensée du texte.
(1) Grespin, fol. 733, 738, 739 ss.
Des Interrogatoires théologiques, nous ne voulons retenir que cette déclaration de l'adversaire de Guy de Brès, l'évêque Richardot ; chaque mot a pour nous sa valeur : « Et certes, j'ai plus travaillé tout le temps de ma vie à captiver mes sens à croire et tenir ce que l'Eglise romaine croit, qu'à mille autres estudes ! (1) » Voilà qui est bien net ! Guy de Brès aura donc beau lui montrer que la transsubstantiation entraîne des conséquences absurdes, qu'elle est contraire à l'esprit des Ecritures, que les Pères ne la connaissaient pas, que c'est le pape Innocent III, au concile de Latran de 1215, qui l'a décrétée : pour toute réponse, Richardot dira : il est vrai que cette doctrine ne s'accorde pas avec notre raison, il est vrai qu'on est plus fidèle aux Ecritures en n'y croyant pas, mais l'Eglise le croit! C'est à cela que se borne l'œuvre proprement dite de Guy de Brès. Toutefois, à son nom se rattachent encore quelques écrits que nous voulons mentionner : une traduction, « Histoire notable de la trahison et emprisonnement de deux bons et fidèles -personnages en la ville d'Anvers ; c'est assavoir de Christophe Fabri, ministre de la parole de Dieu en ladite ville, et d'Olivier Bouck, professeur en la langue latine en la très-fameuse et très renommée université d'Heydelberch, desquels l'un estant grièvement malade^ a été délivré de ceste misérable captivité. Et l'autre a esté cruellement meurtri et offert en sacrifice à Dieu par le feu. Traduit du flamand en français, par Guy de Brès, ministre ». S. 1., 1565;, in-12, prélim., 293 p. Avec trois sonnets sur Fabri et Bouck, et une pièce de vei's de 17 stances intitulée : Sommaire de Vhistoire de Christophe Fabri, mis en vers françois sur le chant du quarante-quatrième psaume. Autre édition: Leyde, Gabriel (1) Grespin, fol. 742.
Périn, 1614, pet. in-8, 239 p. La première édition était d'Anvers, 18 novembre 1564. Enfin, M. Rahlenbeck lui attribue les trois écrits suivants : 1" Vraye narration et apologie des choses passées aux Pays-Bas, touchant le fait de la religion en Van MDLXVI, par ceux qui font profession de la 7'eligion réformée audit pays. S. 1., imprimé en l'an MDLXVII, pet. in-8. 2° Déclaration sommaire du fait de ceux de la ville de Valenciennes. MDLXVI. S. 1. 3^Remonstrance et supplication de ceux de l'Eglise réformée de la ville de Valenciennes, sur le mandement de Son Altesse, fait contre eux le quatorzième jour de décembre 1566. Imprimé en l'an MDLXVII, pet. in-8, 22 pages non chiffrées.
N'oublions pas non plus que la plupart des récits des martyrs des Pays-Bas rapportés par Grespin jusqu'à l'année 1567 sont très probablement dus à Guy de Brès.
Et maintenant que nous connaissons, par une analyse détaillée, la vie et l'œuvre de Guy de Brès, quel jugement porterons nous sur elles ? Nous avons vu de près, éloignons-nous pour recevoir une impression générale.
Toute l'activité de Guy de Brès est dirigée vers un grand but : implanter la parole de Dieu au cœur de ses concitoyens, les Wallons. Telle est l'idée qui passionne notre héros, parce qu'il est patriote autant que pieux. Il souffre de voir la religion abaissée par les passions des hommes, en particulier l'immoralité, la cupidité et la cruauté. Il trouve dans la Bible l'apaisement de sa conscience et son affermissement, la consolation de son cœur et la confirmation de ses espérances, en un mot la satisfaction de ses sentiments religieux. Gomment donc garde-
rait-il pour lui un trésor si précieux? II veut en faire jouir ses concitoyens : c'est l'œuvre de sa vie.
Et pour arriver à ce résultat, pour atteindre ce but, il ne néglige aucun moyen, il use de toutes les forces de sa noble et généreuse nature. Dans sa vie, il est un type d'énergie, il est doublement créateur. Fils d'un ouvrier, il s'élève graduellement, en dépit des circonstances les plus contraires, au premier rang des enfants de son pays, il se crée lui-même. Bien que son entreprise soit sans cesse traversée par la guerre ou l'exil, il crée et organise l'Eglise wallonne des Pays-Bas. Il est aussi un modèle de dévouement; ne consultant jamais que l'amour et l'intérêt de ses églises, il expose fréquemment sa vie pour elles, sans la livrer d'une manière inconsidérée : quand il le faut, il sait mourir, et mieux qu'aucun autre. Il nous offre enfin un vivant exemple de modération : en aucun autre temps, il ne lui eût été plus facile de se laisser aller à la colère, à la haine ; il n'en est rien, il se domine et porte partout où il le peut quelque chose de cette paix qui est en lui. En 1565 et plus tard, n'est-ce pas lui qui cherche à réaliser l'union des luthériens et des réformés ? Amené par les événements, en 1567, à se révolter contre l'autorité royale, ne s'efforce-t-il pas, alors qu'il en est encore temps, d'arrêter les conséquences terribles d'une résistance désespérée?
Dans ses œuvres, il est toujours sur la brèche! Ce ne sont qu'ouvrages d'attaque ou de défense, qu'épîtres brûlantes d'amour, destinées à relever ou à supplier. Sans doute, comme théologien, il n'est pas des premiers, du moins d'après ce que nous connaissons de lui. Ses contributions à la théologie n'ont rien d'original, ce que du du reste, nous le répétons, il n'a jamais prétendu. Il est
seulement digne de porter ce nom, parce qu'il connaît admirablement la Bible et qu'il a lu avec attention les « Docteurs anciens » suivant son expression. Mais, il revêt sa pensée d'une forme si remarquable qu'elle sert dans la perfection à son but. Certainement, au point de vue littéraire, son œuvre est de la meilleure manière du XVJe siècle. Le style est sobre, ferme, mais non sans couleur. La langue est riche, pleine de vives images qui n'excluent pas les délicates nuances. Guy de Brès est un écrivain, et des plus originaux. Il a cette verve naïve d'un brave homme quia beaucoup d'esprit et n'a pas de prétentions. Ses plaisanteries même ont quelque chose d'une familiarité de bonaloi. Il tire bien de son propre fonds, il est... lui et pas le voisin. Le ton est juste parce qu'il est vrai, il procède directement d'un cœur touché. Guy de Brès parle parcequ'il a quelque chose à dire et non pour dire quelque chose. C'est une action écrite ! Nous ferons simplement quelques réserves sur la composition : l'auteur ne sait pas quitter un sujet quand il l'a épuisé. Il y revient, et de là des longueurs, des redites qui arrêtent le mouvement interne de la pensée. Il ne saisit pas davantage une théorie dans son ensemble pour en faire un exposé ferme, précis, et la critiquer ensuite avec vigueur. Il s'arrête aux détails, il s'y attarde. Toutefois, le dirons-nous, ce n'est pas sans un certain sentiment de pudeur craintive que nous adressons ces reproches à notre écrivain. Faut-il retenir de semblables défauts chez un homme qui écrit malgré lui, pour ainsi dire, et dans quelles conditions ! durant une vie sans cesse traversée par l'imprévu ou du fond d'un cachot infect.
Pour tant d'efforts, quels résultats? A tant de vertus, quelle récompense ? Evidemment la Confession de foi de
Guy de Brès a joué un rôle capital aux Pays-Bas, et de simple témoignage rendu à la vérité dans le principe, elle est devenue pour ces églises exposées à mille périls du dedans et du dehors, une règle de foi, l'ancre du salut. Mais notre héros n'a pas d'une manière directe réussi dans son entreprise, puisque ses efforts n'ont pas marqué où ils ont surtout porté : la vérité n'a triomphé ni à Lille, ni à Tournai, ni à Valenciennes. Toutefois, il serait bien léger, bien peu sérieux de s'en tenir là ! Qui dira jamais les trésors de foi et de piété amassés sous le ministère de Cxuy que la persécution a répandus de tous côtés, en Angleterre, en Allemagne et en Hollande? Voilà vraiment la main de Dieu dans l'histoire ! Si nous avions vécu avec notre héi'os, nous aurions peut-être cru son œuvre à jamais perdue, et voici que rien n'a disparu, ce qui avait été lentement accumulé s'est transformé en force vive, à l'étranger il est vrai, mais qu'est-ce donc que ce mot pour le Père Eternel !
Arrivés au terme de cette étude, avouons que ce n'est pas sans une profonde émotion que nous nous séparons de Guy de Brès avec lequel nous avons vécu pendant plusieurs mois. Il semble qu'on perde quelque chose de soimême, et cela est vrai dans un sens, car on y a mis du meilleur de son être ! Mais aussi ce n'est pas sans fruit : si on a beaucoup donné, on a beaucoup acquis : plus le commerce a été intime, plus les traces sont profondes, et plus la distance qui vous sépare de la réalité idéale que l'on quitte est grande, mieux voit-on le chemin qui reste à parcourir pour en approcher !
APPENDIGIi
Nous croyons rendre service au lecteur en reproduisant ici dans son entier l'unique lettre peut-être de Guy de Brès dont la copie du temps existe encore. (Archives générales de Belgique. Pièces du XVI^ siècle, t, I, fol. 155 et i56.J Elle a été examinée par MM. Backhuysen Van den Brink {HetJmwehjk van Willem van Oranje, enz., Amst., 1853, p. 15G); Gli. Rulûeuheck {U Inquisition et la Réforme en Belgique, Brux., 1857, p. 34); Christian Sepp {Geschiedhimclige Nasporingen, Leiden, 1875, III).
A Messieurs et frères du Consistoire de Gapernum (1)
Salut par Jésus-Christ . Messieurs et chiers frères. Monseigneur le Duc m'a communiqué ung certain escript, venant de la part des Allemans au moings estant envoyé par le frère de ce grand personnaige que nous fusmes voire à Bruxelles, il a ung an, le frère Charles et moy ; entendez celuy que je vous diray. Or cedict escript est intitulé : Concordia inter Doctores Vitembergenses et Doctores civitatiim in Germania superiori. Mondict Seigneur m'a commandé de vous escripre, que vous pensiez diligemment à cecy, car on vous vouldroit bien accorder avec les Allemans en une mesme confession de la chose principalle, affm de rompre entièrement la force du Pape ; car nous estantz tous uniz en doctrine, on ne nous pouroit toucher sans ottencer quant et quant toute l'Allemaigne, qui seroit ung bien inesti mable pour nous entant que cela nous seiviroit aussi pour fermer la bouche de ceulx qui disent que nous ne sommes pas uniz et aussy nostre povre pays seroit grandement soulaigé par
(1) Anvers avait les deux noms mystiques de Capernum et de L a Vigne. — Voyez Rahlenbeck, V Inquisition et la Réforme. Introd., p. XIII.
ce moyen. Quant ilz demandent à quelle règle ou à quelle reformation de doctrine on les veult amener, il serait lors plus facile à leur respondre. Il est vray que ledict concordat est ung peu dur de prime face, mais on peult entendre le tout sainement, si on veult. Mondict Sr. nous a envoyé à Metz pour conimunicquer cest aifaire avecq noz frères, les ministres de Metz, ce que nous avons faict. De prime face ilz trouvoient la chose bien dure, aussy bien que nous, mais après avoir le tout bien considéré ilz sont tombez avec nous en ceste opinion qu'on peult accorder de signer avec eulx le point de la cène, suyvant la déclaration qu'en donne Monsieur Bucer à la fin, qui sera desia un grand poinct pour nous ; car nous ne sommes pas séparez d'eulx que pour ce poinct. Voicy leurs paroUes audict concordat: AuiUvinim Dam Biicerum expUcantem suani et aliorum, qui una adfuerint^ sententiam de sacramento corporis et sanguinis Cfiristi hoc modo, etc. Hz disent sur le ÏI« article : Et quamquam negant fieri transuhstantiationon, nec senliiuit fieri localeni inclusionem in pane aut durabilem aliquam conjunctionem extra wmm sacrainenli : tamen conceduût sacramentali unione panem esse corpus Christi : hoc est, sentiuut porrecfo pane sinml adosse et vere exhiberi corpus Christi. Nam extra usum, cum nsservatur inpixide aut osteriditur in processionibus, ut fit a Papistis, sentiunt non adesse corpus Christi. La plus grande difficulté est icy l'article IIP : Deinde hanc institutionem sacramenti sentiuut valere in ecclesia., nec pendere ex dignitate ministri aut sumentis; quare, sicut Paulusait, etiam indignas manducare, ita sentiunt porrigi vere corpus Christi et sanguineni domiui indignis et indignos sumere, uhi servantur verba ad institutionem Christi ; sed taies sumunt ad juiicium, ut Paulus ait, quia abutuntnr sacramento cum. sine pœnitentia et sine fide eo utuntur. \o\\k ce qui estoit trouvé fort dur que les indignes recevroient le corps du Seigneur à leur jugement : toutesfois ilz exposent leur intention par les paroUes de Bucère à la fin dudict concordat : Hoc ab eis impositum est pr opter verba PauH I'' Cor. A'/" qui scribit, indigne sumentes reos fieri corporis et sanguinis Domini, et loquitur illic de vis, qui in Ecclesia sunt et fidem sacramenti habent nec tamen corpus Domini dijudicant, hoc est : Christi non indigne estimant. En ce sens nous accordons très bien avec eulx, car
Bucer mect puys après encores une plus claire déclaration. Il dit qu'il y a trois sortes de communians à la Gène: lesungs contemnent et se mocquent de ce sacrement et sont du tout meschans et n'ont point de foy à Dieu, ceulx icy ne recognoissent aultre chose que du pain et du vin et ne sentent aultre cnose et pourtant ilz ne reçoipvent rien davantage, car ilz pervertissent les paroles de l'institution du Sr. Puys il mect une IIo sorte de communians : qui ont quelque foy et néantmoins ilz participent indignement, à leur jugement, à leur jugement temporel, en ce qu'ilz ne décernent pas ceste viande comme il appertient et cependant reçoipvent le sacrament et la vérité d'icelluy. Et aultres sont ceulx qui participent dignement et je pense qu'il n'y a personne qui n'accorde facillement à ceste doctrine. Pourtant nous vous prions d'y penser diligemment. Quant au baptesme et l'absolution, ilz en sentent là tout aultrementque nous, mais nous ne sommes pas en débat contre eulz pour ce. Nous avons néantmoins accordé d'approuver simplement le poinct de la Gène et le signer. Et quant au baptesme et l'absolution, messieurs de Metz en feront quelque confession, telle qu'il n'y aura matière de contradiction, sinon aux gens contentieux : ce qu'ilz ont desia fait et envoyé à Genève pour avoir leur advis et puys toutes les églises la signeront. Il sera que bon si nous mections aussy noz signes pour toutes les églises du Pays- Bas tant de notre langue que des Flamens : pensez y. Et quant aux cérémonies, qu'il nous fauldroit observer comme surplus et aultres semblables choses inditiérentes de soy, si nous pouvyons avoir liberté de prescher la pure doctrine, noz frères ministres nous admonestent de nous donner bien de garde de les reffuser. Parlez en aux frères Flamengz et leur communicquez le tout. Les ministres de Metz m'ont baillé la copie de la lettre de l'église de Genève à l'église de Wesel touchant les cérémonies. J'ay importuné ceulx de Metz jusques là, que s'ilestoit besoing ilz laisseront venir Monsieur Taffin faire ung voiaige jusques au pays. Il me prioit d'y faire ung voiaige ensemble pour deviser quel moyen on pouroit tenir pour parvenir à (teste liberté. Je vous prie : mandez-moi si vous scavez ce qu'on traicte aux Estatz et quoy, affm que j'en puisse advertir Monsieur ïaffin. Si vous sembloit, que nous y pourions faire quelque chose, es-
cripvez à l'église de Metz et à Monsieur le Duc, qu'ilz nous laissent venir faire ung voiaige et j'espère que ne serez reffusé voire je diz, si vous jugez qu'on pouroit faire quelque choseàces estatz. J'ay esté fort contristé de ce qu'on m'a dict que les Anabaptistes gastent plusieurs de noz gens : je vous prie, mes très-chiers frères, de surveiller diligemment sur ce mal, affmde rapporter voz mains nertes du sang de ceulx qui vous sont commis en charge. Certes mon cueur me désire là quant j'entens cela pour vous ayder en ce peu que je puis, car je vous porte tous en mon cueur et ne puys que je n'ay soing de vous, tant que le Seigneur me laisse en ceste povre vye, ce que vous expérimenterez, si la nécessité le requiert, et ne vous puys oblyer, que je ne face continuelle mémoire de vous en mes oraisons, priant nre bon Dieu qu'il achève en vous ce qu'il a commenché par sa grâce. Au reste, je vous prie m'escripre de Testât et disposition de l'église et du pays : que seraTendroict où je feray fin, après m'estre recommandé de bien bon cueur à vos sainctes prières et de celles de toute l'église, à laf(aeile je por'e telle affection et amour qu'il m'est du tout impossible de Tescripre, estant triste jusques au bout de ce que par la malice des hommes je suys empêché de vous rendre le debvoir que je vous doy, nostre bon Dieu nous face la grâce que nous puyssions bien tost retourner pour besoingner en sa vigne, comme nous besoingnons icy. J'ay esté fort contristé de l'emprisonnement de nostre frère Ghrestien : je prie le bon Dieu qu'il luy assi'^te comme il scait et cognoist qu'il en a besoing. Je salue affectueusement le frère Charles deMons. Waleri et en général tous les frères du consistoire. Bien vous soit : en fort grand haste. De Sedan ce X*" juillet, 15G5, Y'^ frère et bon amy,
Guy de Bpès.
Vu : le doyen,
F. LiTCHTENBERGER.
Vu et permis d'imprimer :
Le vice-recteur de r Académie de Paris, Gréard .