II. — Son niinisfère à Tournai
L'orage passé, Guy de Brès revient au travail, et cette fois se fixe à Tournai. La ville est bien choisie; à peu près à égale distance de Lille et de Valenciennes, plus rapprochée d'Anvers que les deux précédentes, il va pouvoir diriger le mouvement réformé, pour le moins lui donner une impulsion uniforme. La question de l'organisation des églises, à bon droit le préoccupe vivement. Il sent que le manque d'unité est une faiblesse, d'une part vis-à-vis de la puissance colossale de l'Eglise romaine, et d'autre part vis-cà-vis de la foule, souvent bien disposée, mais désorientée par tant de nouveautés. C'est alors que dans toutes ses tournées missionnaires il insiste sur la nécessité de l'union, il prend des renseignements sur le nombre des églises, sur le chiffre de leurs adeptes, et revenu à Tournay réfléchit aux moyens de les grouper. Guy prendil donc l'initiative sans avoir reçu de mandat ? Et qui le lui aurait donné, à cette époque? Sauf à Anvers, les pasteurs sont rares, et sont pour la plupart « improvisés », si je puis m'exprimer ainsi. Ici, c'est un paysan, là, c'est un ouvrier; ce sont toujours des petits, des humbles, et Guy, qui est un des leurs, mais a étudié, s'impose à tous comme un chef. En raison des temps, le développement
(1) Paillard, TI, p. 23.
qu'il ambitionne ne peut se faire que du dedans au dehors; il s'établit donc fortement à Tournai. Quand cette ville sera devenue un centre, il pourra rayonner. En attendant, il ne faut éveiller aucun soupçon. Il s'installe dans la paroisse Saint-Binxe (1), on il loue « en arrière louaige )> une maison à Jan de Gand et sa femme, sur lesquels il peut compter. Ne se sentant pas encore assez en siireté, peut-être pour mettre à l'abri du pillage ses papiers et ses livres, au cas d'une surprise, il loue de plus à un couturier, Piat Moyeulx et sa femme, un pavillon isolé, adossé aux remparts, situé dans la môme paroisse, non loin de sa première demeure. Le jour, il sort peu ou point de cliez lui, il travaille probablement dans son pavillon. Certes, les occupations ne lui manquent pas ; outre la correspondance qu'il entretient de divers côtés, et la préparation journalière de ses réunions religieuses, à ce moment il a pour le moins trois œuvres sur le métier. D'abord, il est en train de revoir le « Baston de la Foy », son premier ouvrage. Puis, sur la demande de Crespin, qui lui avaitécrità ce sujet en 1559, il rédige « le catalogue des martirs qui ont esté par deçà lesquels il sçavoit dignes de ce filtre et rang ». Enfin et surtout, il prépare son grand manifeste : « la Confession de Foy », qui n'est qu'un résumé sur bien des points du « Baston «. La nécessité en est évidente, la naïveté du but manifeste. Il est nécessaire que les fidèles des Pays-Bas confessent publiquement leur foi en raison des accusations monstrueuses et des propos extravagants que leurs ennemis ont intérêt à répandre, mais il est généreusement naïf d'attendre autre chose de Philippe II qu'un redoublement de sévérité et de rigueur.
(1) Delecourt, p. 67 ss.
Tel est l'emploi de bien de ses journées. Le soir est consacré plus spécialement à l'édification de la pelite communauté tournaisienne. C'est en efïet le moment le plus favoraljle pour des ouvriers, puis il est alors commode de se glisser dans l'ombre jusqu'au lieu de réunion. Là, tantôt chez Jacques Carotte, tantôt chez .Tan du Martin, tantôt chez Jan Cornu ou Guillemette d'Antoing, femme de .Tacques Deswatine, Guy de Brès annonce l'Evangile aux paroissiens de Saint -Brixe, baptise et célèbre la cène « à la façon des Calvinistes ». N'assistait pas qui voulait à ces entretiens : « il fallait faire la pi^ofession de la foi avec renunchiacion solempnele à la papaulté et Eglise romaine, devant qu'estre admis aux mistères et secretz de ses erreurs ! (4) » L'Eglise a aussi « ses diacres sommeurs et aultres, ses suppostz et aides » ; ce sont les diacres par exemple qui sont chargés de faire les collectes affectées à l'entretien de Guy. Nous avons donc bien là un commencement sérieux d'organisation. Ce qui existe à Tournai doit se retrouver dans une certaine mesure dans les églises voisines, à Lille et Valenciennes en particulier, dont Guy est le « surveillant et ministre général». H est secondé dans ce périlleux ministère par un Tournaisien, François Varlut, à Lille, Armentières, Ypres, Hondschot (2) ; par le ministre Pincheart dans le Cambrésis et par une multitude d'évangélistes de circonstance. Ainsi, par une activité incessante, Guy parvient à organiser les trois grandes églises du pays wallon, désignées par des noms de convention, pour dérouter les recherches au cas échéant; Tournai (la Palme), Lille (la Rose), Valenciennes (l'Aigle) (8), et
(1) Delecourt, p. 67 ss.
(2) Frossard, p. AS. Encycl. se. rel., Flandre française.
(3) Actes des Synodes ivallons, ms, t. I, p. 04.
réussit à faire adopter par « les fidèles qui conversent es Pays-Bas » la confession de foy de 1561. Ces travaux lui valaient bien le titre que lui donne Pierre Dathenus, de « ministre de la parole de Dieu es Pays-Bas ».
Sur ces entrefaites, un évènementinattendu vient stdjitement interrompre l'exercice de son ministère et lui faire reprendre le chemin de l'exil. L'exaltation des nouveaux convertis à Tournai et Valenciennes est telle qu'à la fin de septembre 1561, ils s'enhardissent au point de faire des manifestations de nuit. Ils s'assemblent par troupes, dans les rues et sur les places publiques, font cercle autour de « prescheurs français » pour les entendre, puis se mettent à chanter des psaumes en parcourant les rues, s'arrétant devant les maisons de gens d'église, auxquels ils adressent « plusieurs propoz fort insolens (1) ». Inutile d'insister sur l'effroi et la curiosité que devaient exciteide pareilles tentatives. Guy de Brès a trcp d'intelligence pour les approuver. « Il s'est montré fort dollent et marry des chanteries qui ont esté faites en ceste ville, disant que cela leur fairait un grand scandai, et envolerait une grande persécution contre l'Eglise des fidèles, et que sans cela leur cas estoit totallement asseuré, comme à la vérité il estoit, tellement qu'il faut à croire que ces émotions et scandai des chanteries sont advenues par la permission divine, pour ester et abolir les erreurs et zizanie qui se semoient ainsi en ceste ville... (2) ». Ainsi s'expriment, le 10 janvier 1562, les commissaires de la gouvernante. Certes, Guy avait bien raison. Qu'arrive-t-il, en effet? Dès que la nouvelle de ces « chanteries » parvient à Bruxelles, la gouvernante fait partir pour Tournay le seigneur de
(4) Paillard, II, 31.
(2) Delecour!, p. 67.
Montigny. Une commission royale suit de près : elle est composée de Montmorency, de Christophe d'Assonleville, membre du conseil privé, de Charles aux Truyes, conseiller au grand conseil de Mahnes, et de François Ferlysen, procureur général au môme conseil.
Guy de Brès quitte la ville, suivi sans doute par d'autres calvinistes, et laisse le soin à un nommé Jean Clioppe de jeter une missive à l'adresse des commissaires dans la première cour du château et de détruire les papiers qu'il a laissés au pavillon. Celui-ci y va en toute hâte, descend à l'aide d'une échelle dans le jardin et se met en mesure de s'acquitter de sa mission. Mais, soit maladresse, soit imprudence, le lèu se communique au pavillon, un incendie se déclare, les voisins accourent et tout en cherchant à éteindre le feu, sauvent les papiers et les livres. Cependant, Guy de Bi'ès est dénoncé ; le logis vide, on cherche sans succès à s'emparer du j)ropriétaire Jean de Gand et sa femme, on saisit les biens ; le même sort éclioit à ceux de Piat Moyeulx, également en fuite. Mais on apprend que ce dernier a une auti'e maison non loin de celle de Guy, les sergents y courent, confisquent tout ce qu'on a préservé du feu. A l'inventaire, les commissaires royaux tressadlent de joie : «Madame, s'écrient-ils, en s'adressant à la gouvernante, nous possédons maintenant tous les secrets des hérétiques (1). » C'était beaucoup dire ! Pourtant, la prise est bonne : « deux cens exemplaires d'un petit livret intitulé Confession de foy des lidclles des Pays-Bas », la gouvernante en a déjà reçu un exemplaire, pour elle ce n'est rien de nouveau, mais comme le peuple en a pris lors de l'incendie, les détenteurs sont menacés de peines sévères s'ils ne les rappor-
(I) Ruliloubeck, p. il.
teiit. Puis : « grande multitude de papiers et livretz et entre iceulx plusieurs mémoriaulx, recuœulx de sermons, minutes de lettres, extraictz, annotations et choses semblables tant en français qu'en latin où sont insérées plusieurs sentences de Fesciipture saincte et aucuns auteurs, la plus part en grec et quelques-unes en hébreux. » Enlin, et c'est ce qu'il y a de plus important : « pkisieui's lettres de plusieurs costez escriptes audit Cîuy, et entre icelles une lettre de Jean Calvin de l'an 1558, par lesquelles il respond à certaines questions que lui avait proposé ledit Guy, dont envolons extraict à V A (i). » Il y avait aussi une lettre de Pierre Dâthenus, alors à Francfort ; une autre de Jean Grespin de 1550, dont nous avons déjà parlé, et une série de renseignements envoyés à Guy, sans indication de lieu ni de personnes, sur les affaires des hérétiques de France.
S'il n'y en a pas assez pour connaître Lous les seci-eLs des hérétiques, comme les commissaires s'en vantent, il n'y en a que trop pour ne pas lui faire déplorer amèrement de n'avoir pas réussi à mettre la main sur Guy de Près. Pour nous, il y a là une confirmation éclatante du rôle capital qu'a joué Guy aux origines de la réforme dans les Pays-Bas, en particulier dans le pays Wallon. La Gouvernante ne s'y trompait pas, quand en réponse au mémoire des commissaires du 10 janvier 1562, elle disait :
(1) Nous avons cherché en vain à retrouver dei traces de la correspoudauce de Guy de Brès avec C4alvin. M. Ed. lleuss, le savant commentateur des Calvini opéra que nous avons consullé à ce sujet nous répondait naguère, que nulle part on n'a rien trouvé à cet égai'd. Affirmation que sont venus conlirmer les renseignements que nous avons reçus directement de Londres, de Bruxelles, de Vienne, de Genève et de Paris.
« Ce nous u esté plaisir bien singulier d'entendre qu'avez descouvert le nid dudit Guy ! » Et comme elle ordonne de faire brûler tout ce qu'on a trouvé, le 16 janvier les commissaires lui écrivent avec une froideur sinistre : « Pareillement touchant de faire brûler les livres dudit Guy, nous le ferons ainsi que S. A. nous le commande, soy présentant pour ce faire bien bonne occasion, en tant que le beau-frère de Piat Moyeulx (Jean Choppe) (en la maison duquel lesdits livres ont esté trouvez) est par nous prisonnier pour avoir assisté à bouter le feu es dits livres pourquoi regarderons d'en faire la pugnition telle que en bonne justice pour exemple le trouverons convenir. » Guy de Près ne se serait jamais douté que les llammes de ses livres et papiers brûleraient un hérétique, et Jean Choppe se doutait encore moins que les livres qu'il devait faire brûler, le brûleraient à son tour!
111. — Troisième exil à Sedan. Influence de Guy de Brès aux Pays- Bas (1562-1566).
Voilà donc un nouvel exil ! Où Guy de Brès porte-t-il ses pas? 11 ne peut songer ni à Mons, ni à Anvers. Nous appliquons donc encore l'indication de Ciespin : « Il aida et subvint aux Eglises de Dieppe, Montdidier et Amiens, lorsque les persécutions extrêmes de son pays ne lui permirent de continuer sa charge », et nous disons: dans ces églises qui le connaissent déjà! Le fait suivant confirme notre manière de voir. Au mois de septembre 1562, Jean de Près dit de son frère Guy : « cjue s'estait ung plaisir de oyr" preuschier sondict frère et qu'il estait bien estimet en France. » (1). Ce n'est, du reste, que pour quelques
(1) Bull. 2>rot.,\811, p. 371.
mois, car- dans le courant de l'année 1562, Henri Robert de la Marck, prince de Sedan et duc de Bouillon, l'appelle auprès de lui comme chapelain particulier (1). Henri Robert était le lils aîné de Robert IV, ancien gouverneur de l'Artois et maréchal de France, qui, lors de son mariage avec Françoise de Brézé, fille de Diane de Poitiers, avait reçu en héritage de Henri H, la principauté de Sedan, Raucourt et Bouillon. Déjà Robert IV avait accueilli quelques fugitifs, mais clandestinement : Henri Robert, qui ne voulait que la prospérité et le bonheui- de son peuple, pensa qu'il ne lui serait pas contraire de recevoir des étrangers illustres et savants, que des seuls motifs religieux chassaient de leur pays. Toutefois, avant de se prononcer ouvertement, il étudia la question. Une fois fixé, il agit encore avec délicatesse. Par respect pour sa mère, qui s'était retirée dans la souveraineté de Raucourt, et qui était catholique fervente, il se contenta d'ouvrir un refuge. Mais, au moment où Henri II cédant aux instances du pape Paul IV établissait l'Inquisition en France (1557), d'accord avec le conseil, il décida que les deux cultes seraient librement célébrés à Sedan. L'année suivante, son mariage avec Françoise de Bourbon- Montpensier, aussi éclairée que lui, ne fit que le confirmer dans ses opinions, et il publia des édits sévères contre quiconque porterait atteinte à la liberté de conscience. Les campagnes seules restaient catholiques. C'est alors que Françoise de Bourbon, animée d'un véritable zèle religieux, les fit évangéliser. Elle y envoya des pasteurs, répandit des traités de controverse, ouvrit des écoles religieuses : Raucourt, propriété de Françoise de Brézé, resta en dehors du mouvement. Les choses en étaient dans cet
(1) Rahlenbeck, Gui, p. 15.
état, quand le ti'aité de Cateaii Cambrésis (1559). vint dépouiller la principauté du Duché de Bouillon. La puissance de Henri Robert en eût été d'autant amoindrie, si par compensation Henri H, au mois d'octobre 1559, ne lui avait confirmé le souverain pouvoir sur la terre, après Dieu. Dès lors, le gouvernement civil se confondit presque avec le gouvernement religieux (il y avait six pasteurs dans la principauté) et Henri Robert, comme Calvin à Genève, non content d'avoir réformé la religion, alla au-devant de la réforme des mœur.^, en rendant des ordonnances contre le jeu, l'ivrognerie, le mensonge, les jurements et la débauche (1). C'est de ce prince remarquable que Brantôme disait : te Brave et vaillant Seigneur, et sage, et bien avisé, fort homme de bien et d'honneur, et de foy et de parole. »
Tel est le milieu exceptionnel dans lequel Guy est appelé à vivre pendant quati'e années environ ('1562-1 560). Il ne pouvait mieux désirer, mais il était loin de l'avoii' cherché. Au fond, il était profondément affligé. Nous trouvons un écho de ces sentiments qu'il dut avoir dès le principe, dans une lettre remarquable, probablement interceptée par la police espagnole, qu'il écrit au consistoire d'Anvers le 10 juillet 1565 (2), et sur laquelle nous allons revenir. « Je porte telle affection et amour (à l'église), dit-il, qu'il m'est du tout impossible de l'escripre, estant triste jusques au bout de ce que pai^ la malice des hommes, je suys empêché de vous rendre le debvoir que je vous doy, nostre bon Dieu nous face lu gi'àce que nous puyssions bien tost retourner pour ])esoingner en sa vigne, comme nous besoingnons icy. » La sainte ardeur
(1) Peyran, I, 125 ss.
(2) Communication de M. Rahlenbeck. V. Appendice.
qui runiinail peut seule nous expliquer les rapides visites qu'il fait encore dans son ancien champ de travail, au péril de ses jours. Apprend-il qu'un fidèle de l'église de Toui'nai est en prison? Il part secrètement de Sedan, car le Duc ne l'aurait pas laissé faire (1), manœuvre nous ne savons comment, mais pénètre jusque dans la prison. Voilà la déclaration stupéfiante que lait à ses juges un tisserand Nicaise Deltonibe, brûlé vif sur le marché de Tournai le 12 novembre 1563 (2). Au commencement du mois de juillet de la même année, à la suite du procès d'un André Michel, dit l'Aveugle illuminé, Guy de Brès, au nom de l'église du Dieu vivant, adresse aux juges une épitre : « Donnant à conoistre la vraye source et cause des troubles qui s'espandent au monde de i)lus en plus. » (3). Il avait fait plus, si nous le confondons, selon toute probabilité, d'après l'indication de Nicaise Deltombe avec celui qui dans Crespin est désigné comme « un certain personnage esmeu d'un zèle chrestien. » Se dirigeant sur Sedan, il s'arrête quelque temps dans le pays, et trouve moyen, en mai 1562, « par d'aucuns siens amis, d'aller visiter André Michel lorsqu'il est en la tour de France, pour sentir de lui au vrai s'il est tel qu'on l'estime, assavoir constant en la doctrine chrestienne, et pour l'exhorter à persévérance... » Trois mois plus tard, le 16 septembre 1562, il court les plus grands périls. Il avait consenti à faire avant son départ de Tournai, un dernier prêche d'adieu. Au jour fixé, il sort de la ville, et accompagné par une centaine de personnes, il gagne le
(1) Dans la lettre iluiO juillet 1565, il reconiiiiandt! au consistoire de demander au Duc l'autorisation de le l'aire venii'.
(2) Ilahleubeck^ Gui, p. 02.
(3) Crespin, fol 020
bois où doit se faire le proche. En route, leur troupe éveille les soupçons d'un paysan, qui court prévenir le grand vicaire et coadjuteur de l'évêque de Tournai, le seigneur d'Oignie. Celui-ci réunit en toute hâte les forces de la justice du roi, de la ville et du château, accourt à Tendroit indiqué avant que les .fidèles soient avertis, disperse l'assemblée, arrête quelques assistants, parmi lesquels François Varlut et Alexandre Dayken, et rentre en triomphe à Tournai. Mais les sympathies de la population pour les captifs sont si manifestes que plusieurs s'échappent sous les yeux môme des soldats. Cependant Guy avait fui : « Il fut lors propposé pris, par cry publique, à cestuy quy sçouroit faire apréhender ledit Ghuy de Bray ; touttesfois il échappa et fut par contumasse banny des Pays-Bas sui' paine du feu. » (1). Tous ces faits monti'ent bien (juel homme vaillant c'est que Guy de Brès ! Et si parfois il vient au cœur quelque doute, peut-être quelque regret, en voyant Guy fuir à T'approche de la persécution, combien ces sentiments ne disparaissent-ils pas devant une conduite aussi courageuse? Ah ! ce n'est pas parce qu'il craint les souffrances et la mort que Guy se dérobe aux poursuites de l'Inquisition, c'est parce qu'il a le sentiment profond qu'il est nécessaire à ces fidèles sous la croix, et qu'il peut les édifier encore plus par ses services que par sa mort. A son heure, il saura mourir, et de quelle mort !
Mais ce n'est là que l'un des côtés de l'activité extérieure de Guy durant son séjour à Sedan. Une grande idée le préoccupe : celle de l'alliance des luthériens et des calvinistes. A cette seule condition la réforme pouvait triompher : en elfet, comme le dit très bien M. Rah- (1) Grespin, fol. 624. — Pasquier de le Barre, I, 125.
lenbeck : « Ici, il y avait une chambre de rhétorique qui dominait, là une compagnie de marchands, plus loin un corps de métiers, et Ton était ainsi arrivé à préféi-er et à opposer Zwingle à Luther et Calvin à Mélanchton (1). » Déjà en 1564, Cassiodore de Jleyna et Antoine C^orano, l'un calviniste et l'autre mélanchtonien, tentent un rapprocliement à Anvers. Trois ans après. Orange a deux entretiens dans le môme luit : le premier, « sous les ombrages discrets de la forêt de Soignes », avec le jurisconsulte François Baudouin d'Arras, et de l'entrevue résulte les « Commentaires sur le faicl de la réforme de l'Eglise^ 1564, s. n., s. 1. » : l'ouvrage reconnu dangereux est interdit le 28 mai 1565(2). Le second entretien a heu à Bruxelles, avec Gui de Brès et Charles de Nielles, pasteur à Anvers. Ils discutent des moyens de faire adoucir les placards et d'obtenir des concessions des deux grands partis protestants. Ils tombent d'accord sur le but à poursuivre, et l'année suivante 1565 parait le lameux mémoire : « Brief discours envoyé au roy Philippe notre Sire et Souverain Seigneur, pour le bien et profit de Sa Majesté, et singulièrement de ses Pays-Bas : auquel est monstre le moyen qu'il faudrait tenir pour obvier aux troubles et émotions pour le fait de la religion et extirper les sectes et hérésies pullulentes en ses dits pays. » Nous ne savons s'il faut en rapporter la rédaction à François du Jon, nouvellement nommé pasteur à Anvers (3) ; quoi qu'il en soit, c'est une œuvre collective, à laquelle ont collaboré Louis de Nassau, qui est spécialement venu à Anvers pour en conférer avec du Jon et l'église, Nicolas de Hames dit Toison-
(4) Rahlenbeck, L'Inquisition,.., p. 30 ss.
(2) Biographie nationale, art. Baudouin.
(3) Davaine, p. 49 ss.
d'Or, Jean de Marnix, et nos deux théologiens Guy de Brès et, r;]iarles de Nielles (1). Est-il besoin de le dire, ce mémoire, comme celui qui l'avait précédé, est aussitôt mis à l'index. Il n'y a pas d'entent(i pos.-ible pour le ro7 .
Cependant Guy de Brès, soutenu et secondé par les principaux représentants du parti calviniste, n'abandonne pas son projet, et nous arrivons maintenant au morceau capital qui éclaire d'un jour si pur sa conduite, nous voulons parler de sa lettre du iO juillet 4505 au Consistoire d'Anvers.
Louis de Nassau avait envoyé au Duc un écrit venant d'Allemagne intitulé : « Concordia infer Dodorcs Vitemhergenses et Doctore^ ciritatum in Germania superiorî. i> C'était la concorde de Wittemberg (29 mai inilB) qui pour un temps avait uni toute l'Allemagne protestante : l'accord s'était fait sui^ un fond de croyances communes (2). Le Duc accueillit la proposition de Lonis de Nassau, chargea Guy de l'examiner, et l'envoya même pour en conférer avec les ministres de Metz, en particulier avec Taffm (3). Son opinion arrêtée, il lui confia le soin d'en informer le consistoire d'Anvers. Le sentiment de Guy est très net, il veut la paix^ il faut en vouloir les moyens, aussi : « On nous vouldrait bien accorder, dit-il, avec les Allemans en uneraesme confession de la chose principalle, affin de rompre entièrement la force du Pape; car nous estantz tous uniz en doctrine, on ne nous pourait toucher sans offencer quant et quant toute l'Allemaigne, qui serait ung bien inestimable pour
( ) RablenbocU, Gui, p. 17.
(i) Enc. se. rel., art Luther.
(3) Sepp, Drie Evancjcliedicnarcn . .., p. 1-80.
nous entant que cela nous servirait aussy pour fermer la bouche de ceulx qui disent que nous ne sommes pas uniz, et aussy nostre propre pays serait grandement soulaigé par ce moyen : quant ilz demandent à quelle règle ou à quelle réformation de doctrine on les veult amener, il serait lors plus facile à leur respondre. Il est vray que ledict concordat est ung peu dur de prime face, mais on peult entendre le tout sainement, si on veult. » Le point important est naturellement la cène. Sur l'article II, qui porte qu'il n'y a ni transsubstantiation, en dehors de l'usage du Scicremeni {extra usumsac7'amenti), ni « inclusion » locale {localem inclusionem), ni union durable {duràbilem conjunctîonem), on peut s'accorder (1). La grande difficulté se trouve dans l'article III : la valeur du sacrement dépend de l'église et non de la dignité de celui qui l'administre ou le reçoit. Ainsi les indignes « recevront le corps du Seigneur à leur jugement, » « voilà ce qui estoit trouvé fort dur ! » Martin Bucer, heureusement, expose plus loin la pensée : « il y a trois sortes de communians à la cène ; les uns continuent et se mocquent de ce sacrement et sont du tout meschans et n'ont point de foy à Dieu, ceulx icy ne recognoissent aultre chose que du pain et du vin et ne sentent aultre chose et pourtant ilz ne reçoipvent riens davantage, car ils pervertissent les paroles de l'institution du Seigneur. Puys il mect une ir"c sorte de communians : qui ont quelque foy et néantmoins ilz participent indignement à leur jugement, à leur jugement temporel, en ce qu'ilz ne décernent pas ceste viande comme il appertient et cependant reçoipvent le sacrement et la vérité d'icelluy. Et aultres sont ceulx
(1) Die symbolischen Bûcher der evangelisch-lutherischen Kirche, edid Millier. Guterslob, 1876, p. 649.
qui participent dignement. » Ainsi compris, ajoute Guy, « je pense qu'il n'y a personne qui n'accorde facillement à ceste doctrine. » Ptestent trois autres points : le baptême, l'absolution, les cérémonies. Pour les deux premiers, les ministres de Metz, en ont fait une confession, envoyée pour avis à Genève, et telle « qu'il n'y aura matière de contradiction, sinon aux gens contentieux. » « Quant aux cérémonies, qu'il nous fauldrait observer comme surplus et aultres semblables clioses indifférentes de soy, si nous pouvyons avoir liberté de prescher la pure doctrine, noz frères ministres nous admonestent de nous donner bien de garde de les reffuser )). Voilà qui est généreux et chrétien !
Et pourtant, cette tentative ne devait pas aboutir; en voici quelques raisons. Théodore de Bèze que Taffin avait consulté à ce sujet, lui répond à la date du 24 août 1565 (1), au nom de la vénérable compagnie : « Quoy qu'il en soit, ces gens (les luthériens) n'ont esgard qu'à leur consubstantiation, comme il se voyct meyntenent plus clairement que lors ». Il va même beaucoup plus loin, tout en reconnaissant la sincérité de Bucer, « et y ose dyre que Satan s'est plus servy de cest accord à empescher la vraye concorde et l'avancement de la vérité, que de tout ce qui a esté faict de nostre temps en ceste matyère ». Voyez, poursuit-il, s'il y a lieu de rédiger quelque chose de nouveau : « Quant à moy je n'y ay point voulu mettre la mayn, pour ce que la multitude de tant de confessions me déplayt ». La passion mise à part, Théodore de Bèze avait raison. Les luthériens au fond
(4) Groen von Prinsterer, II, p. 242: 1565 et non 1560. Comment Th. de Bèze aurait-il mis plus d'un an pour répondre à une lettre de Taffin, antérieure au "10 juillet 1565?
gardaient leurs positions, espérant toujours d'amener les calvinistes à soumission, et ces derniers se méfiaient de leur frères luthériens. De plus, la Gouvernante attentive aux moindres mouvements de l'opinion, surveillait soigneusement ces essais et profitait avec habileté des dissentiments, des défiances et des soupçons. Aussi, l'entreprise d'Orange et de son frère, à laquelle s'était joint Guy de Brès, échoue misérablement. Les réformés d'Anvers, Amsterdam, Valenciennes et Tournai refusent de signer l'accord (1). « Ils souscriront volontiers, disent-ils, à la confession d'Augsbourg dans tous les articles qui sont conformes à l'Ecriture ; mais pour celui de l'Eucharistie, la différence qu'il y avait entre eux et les luthériens, leur paraissait de si grande importance, qu'ils demandaient du tems pour y réfléchir. »
Pour s'occuper activement des intérêts religieux et ecclésiastiques des Pays-Bas, Guy ne se désintéresse pas des affaires d'Etat. Gela se conçoit. Il est bien de discuter les conditions d'une entente, mais pour pouvoir s'accorder il faut commencer par exister; c'est le bon plaisir du gouvernement. Il recommande donc à ses frères d'Anvers de le tenir au courant de ce qui se fait aux Etats. Si sa présence et celle de Monsieur Taffm pouvaient être de quelque utilité, ils sont prêts à partir.
Du reste, d'une manière générale, on peut le dire, son cœur vibre à toutes les nouvelles qui viennent de la patrie. Apprend-il les progrès de l'anabaptisme? « J'ay esté fort contristé, écrit-il, de ce qu'on m'a dit que les Anabaptistes gastent plusieurs de nos gens : je vous prie, mes très-chiers frères, de surveiller diligemment sur ce mal, affm de rapporter voz mains nectes du sang de ceulx
(1) Gioen von Prinsterer, II, p. 39' et Brandt, I, p. 148.
qui nous sont commis en charge. Certes mon cœur me désire là quant j'entens cela pour vous ayder en ce peu que je puis, car je vous porte tous en mon cœur, et ne puvs que je n'ay soing de vous, tant que le Seigneur me laisse en ceste povre vye, ce que vous expérimenterez, si la nécessité le requiert, et ne vous puys oblyer que je ne face continuelle mémoire de vous en mes oraisons, priant notre bon Dieu qu'il achève en nous ce qu'il a commenché par sa grâce. » Nous ne craignons pas de multiplier pareilles citations, qui ne contribuent qu'à accroître notre estime et notre admiration pour Guy de Brès.
Et comment, en présence d'une si grande activité, ne pas encore voir la main de notre exilé dans l'organisation et la réunion des premiers synodes wallons. Le but évident qui ressort de leurs délibérations à cette époque, c'est de constituer fortement la communauté protestante vis-à-vis du catholicisme et de l'anabaptisme. De là, de sévères ordonnances sur le baptême, le maiiage, les enterrements; l'élection des ministres, des anciens et des diacres. Leurs réunions sont assez fréquentes : dans la seule année 1563, nous en comptons cinq tenues respectivement, à Feurs, Theux, (près de Spa (1) ; à la Palme (Tournai) ; Bouton (Armentières) ; la Vigne (Anvers) ; en 1564 et 1 505, deux par année; une en -1500 (2). Guy qui ne craignait pas d'aller à Tournai jusque dans la prison des condamnés, de venir à Bruxelles auprès du prince d'Orange, a dû aussi prendre part à quelques-unes de ces assemblées secrètes. En tout cas, encore ici, nous trouvons une raison pour justifier sa conduite vis-à-vis de la persécution : l'article VI du Synode provincial tenu
(1) Rahlenbock, Gui, p. 15.
(2) Actes des Synodes, ms., t. I, p. 1-32.
à Bouton (Armentières) , le 27 avril 156.3, porte que c( quand un ministre sera tellement persécuté, qu'il ne poiu^ra, sans grand danger, exécuter sa charge en l'église où il sera appelé, il pourra faire changement avec une autre église, pourvu toutefois et ce avec l'avis et consentement des deux églises, et si les ministres ne veulent obéir au jugement des deux Eglises, la cause sera apportée au prochain Synode provincial... » (1).
C'est enfin, au milieu de ces peines et de ces travaux, durant ce ministère, à Sedan, que Guy de Bi'ès compose et publie plusieurs de ses ouvrages, le plus considérable do tous : « La racine, source et fondement des anabaptistes ou rebaptisez de nostre temps »; « V Histoire notable de la trahison et emprisonnement de deux bons et fidèles personnages en la ville d'Anvers... », et une nouvelle révision du a Baston de la foy y> . Nous supposons que c'est Christophe de Brès, alors colporteur à Anvers, qui se chargeait, par ses relations avec les libraires du temps, de la publication des ouvrages de son frère (2).
r/œuvi'e multiple de Guy de Brès à Sedan nous fait involontairement songer à celle de Calvin à Genève. Comme Calvin, Guy s'occupe activement des intérêts de sa patrie; comme lui il se sacrifie tous lesjoui's peureux; c'est à lui que regardent les politiques et les pasteurs, il est bien pour son peuple l'incarnation de la Réforme aux Pays-Bas. Ti'élève est en tous points digne du maître!
IV. — La Révolution politico-religieuse fie UiGS et ses origines.
Nous arrivons aux derniers mois de la vie de Guy de Brès ; pour s'en rendre compte, il est indispensable
(1) Actes des Synodes, ms., p. '10.
(2) Ihdl. jn-ot., 1877, p. 367.
d'avoir une idée nette des événements survenus aux Pays- Bas. A aucun moment, en effet, les intérêts politiques et religieux n'ont été aussi intimement confondus. D'abord voyons les faits : on peut assigner, avec assez de certitude, trois sortes de causes principales à la l'évolution des Pays- Bas, causes religieuse, financière et politique (1). Ala cause religieuse se rapportent trois mesures qui ont excité la plu^ vive indignation et dont l'initiative revient à Charles V, nous voulons dire l'établissement de l'Inquisition, la rigueur des placards, la création des nouveaux évêchés. L'Inquisition était odieuse au peuple, mais sans parler de l'horreur des supplices, d'une part le pouvoir croissant de l'inquisiteur ne cessait de porter atteinte aux prérogatives des évoques, des archevêques et aux anciens droits de la puissance civile ou judiciaire, d'autre part on parlait même de l'établissement de la terrible Inquisition espagnole,
Charles V était l'auteur des dispositions draconiennes des placards ; au 25 septembre 1550, la législation était complète. Philippe n'a qu'à la mettre en vigueur, en insistant sur son application rigoureuse. Il est difficile aujourd'hui de nous faire une idée exacte de l'impression que devaient produire de semblables édits. Cependant nous sommes porté à croire qu'on n'a rien exngéré en parlant des sentiments de haine et de colère qu'ils soulevaient, puisqu'un inquisiteur féroce, Titelmans, supplie la gouvernante « de vouloir bien pi'endre en gré le petit service que ay sceu faire en ceste matière tant odieuse, moleste et périculeuse ! (i) »
(!) Gachard, I, Correspondance de Ph. II. Rapport, I, 93 ss. — Paillard, Considérations sur les causes gén...
(2) Gachard, Correspondance de Ph. Il, t. Il, 484.
La création des nouveaux évèchés était une mesure nécessaire, que réclamait Charles V dès 1522. Evidemment, pour onze cents églises et deux cents villes fermées, les trois évèchés de Tournai, Arras et Utrecht étaient insuffisants. Trois archevêchés et (quatorze évèchés étaient utiles ; mais le mode de dotation des nouveaux évèchés, qui touchait de trop près aux revenus des moines, la lenteur et l'avarice de la cour de Rome, créèrent des diflicultés telles que Granvelle éciivait à l'amhassadeur de Rome en septembre 1561 : « C'est sur moi que retom])e toute la haine ; plût à Dieu qu'on n eût jamais pensé à cette érection des églises ! Amen! Amen! (1) ».
Avant de montrer le déplorable état financier du gouvernement de Philippe 11, notons qu'à son arrivée au pouvoir, il trouve déjà les sources de la richesse taries et le trésor royal vide. 11 y aurait beaucoup) à dire sur les laisons de cette situation : l'inquisition, l'exil des Juifs etdes J\Iaui'es, l'émigration des campagnes, l'invasion des capitaux bruts, les guerres de Charles V y sont pour leur part. Quoi qu'il en soit, les finances nationales des Pays- Bas, constituées et régies par les Etats-Généraux, se réunissaient difficilement. Ainsi, le 14 août 1552, les « aides » de 1558 ne sont pas votées. Qu'arrive- t-iJ ? On trouvait, moyennant commissions et intérêts, des marchands pour avancer les aides. Mais, ces intérêts étaient pris forcément sur les avances, en sorte qu'on payait avec le capital prêté l'intérêt même de ce capital. La situation était sans issue, puisqu'il fallait continuer à emprunter sur gages. Aussi, tandis qu'aux Pays-Bas le déficit annuel est de 600,000 florins, en Espagne, pour les années 1560 et 1561, le déficit du l)udget est de 9,000,000 de ducats ! Nouvelle
(1) Groen van Prinsterer, t. I, p. 117.
cause évidente de mécontentement pour les sei-viteurs de Philippe II, qui ne sont que trop portés à prendre d'euxmêmes ce que le roi ne leur donne plus, et pour les sujets qui, atteints dans leur fortune même surplace, le sont par contre-coup dans leui' crédita l'étranger. A la cause financière se rattache un événement qui causa en son temps un grand émoi : le départ des troupes espagnoles. Les soldats refusaient de se laisser emharquer si on ne payait leurs arriérés de solde. Heureusement, la dot d'Elisabeth de Valois put lever la difficulté.
Comprenons donc, maintenant, quelles sont les dispotions de ces provinces à l'égard du roi. Le clergé est douteux, le peuple n'a qu'un même sentiment de haine pour celui qui persécute et qui ruine. La bourgeoisie frémit et supporte péniblement ; la noblesse est partagée, mais deux de ses plus illustres représentants, Orange et Egmont, commencent à manifester leur mécontentement. Il y a dans tous les cœurs un sentiment de misère, dans tous les esprits l'opposition. Il passe sur toutes ces tètes, seulement rendues craintives, comme un souffle d'indépendance. On souffre et on aspire à mieux! Voilà la question politique dans toute sa grandeur tragique ! Pour la résoudre, le gouvernement ne connaît que la soumission ou la mort, Philippe II ne voit rien que sa volonté : les Pays-Bas seront terre soumise et terre catholique romaine. C'est leur intérêt, parce que c'est le sien, et (ju'il n'y en a point d'auti'e, puisque le sien se confond avec celui de Dieu. Mais Pliilippe II intervient progressivement; dans sa générosité, il donne un peu de temps à la réflexion, et c'est Marguerite de Parme, avec la mâle énergie et la finesse qui la cai'actérisent, qui use du temps et des hommes. Elle y met tant d'adresse, qu'elle aurait amené
le peuple à soumission, si Philippe IT n'avait pas juyé qu'à tant d'audace, il fallait poui" le moins satisfaction sanglante.
La lutte commence entre les cliefs do la noblesse et le cardinal Granvelle, qui se rendait odieux par sonoigueil, sa cupidité et sa malice. Le 23 juillet 15G1, Oi'ange et Eirmont adressent au roi la démission de leurs charges. PhilijDpe II renvoie aussitôt aux Pays-Bas le comte de Hornes; mais sa mission est inutile, Orange réclame la convocation des Etats. C'est toujours le prélude de quelque révolution ! La gouvernante se contente de réunir les chevaliers de la Toison d'Or (mai 1502), qui délèguent le baron de Montigny en Espagne. Le roi n'a rien à répondre de positif, il se tait, déjà pourtant, une idée lui vient : «Jamais, écrit-il à la gouvernante, Granvelle ne m'a proposé de couper une demi-douzaine de tètes pour rétablir la paix dans ces pays, et cependant ce ne serait peut-être pas mauvais à essayer (i) ». En attendant, le 11 mars 1503, Orange, Egmont et llornes demandent instamment au roi le rappel de Granvelle. Le 0 juin, le roi leur répondait en les invitant à envoyer un délégué : « Car pe n'est pas ma coutume de grever aucuns de mes ministres sans cause (2) ». Sur ces entrefaites, éclatent des troubles dans le Hainaut, à Tournai et à Valenciennes (journée des Maubruslés, 27 avril 1502). Comme toujours en pareil cas, c'est l'ennemi qui porte toute la responsabilité du mal, c'est Grranvelle. Marguerite, qui a aussi quelques griefs contre le cardinal, consent eniin à ouvrir les yeux et écrit à Philippe II : « Vouloir le maintenir contre le gré des seigneurs pourrait entraisner le soulèvement du
(1) Fornei-on, t. 11, p. 42.
(•2) Gachard, Correspondance de GuilL, t. Il, p. 42.
pays (1) ». Le roi cède, à ])Out d'exiDédients, et dans C3S circonstances, accorde à Granvelle une faveur qui frise le ridicule : « J'ai pensé, dit le roi au cardinal, qu'il vous serait agréable d'aller voir votre mère en Franche-i;omté, et je vous autorise à vous rendre près d'elle immédiatement (2) ». Quel bon roi! Et que de choses doit dire à Gi'anvelle cet ce immédiatement « !
Le cardinal parti (13 mars 1504), le gouvernement ne va pas mieux, le peuple ne se calme pas, l'aristocratie n'est pas satisfaite. Egmont part pour l'Espagne où il se laisse séduire par les promesses du roi, car à peine est-il de retour avec ses instructions royales du 2 avril 1565, que le 13 mai, par déi)èche française datée de Valladolid, Philippe II retire ses concessions et manifeste sa pensée par la publication des décrets du concile de Trente et la délivrance de nouvelles instructions aux inquisiteurs. (11 mai 1565.) Cinq mois après, il confirme ses intentions par une série de dépêches adressées à la Go u veinante , aux inquisiteurs généraux, à l'inquisiteur de Flandre et au comte d'Egmont (4-20 octobre 1565). En particulier, dans la fameuse dépêche du 17 octobre, dite du Bois de Ségovie, il s'exprime avec toute la clarté possible : « Il ne convient de faire changement, ains que les placcars de sa Majesté et miens soyent exécutez. » (3) On ne justifie pas pareille cruauté, mais on s'explique l'effet (|ue devaient produire sur un fanatique, vivant en dehors de la vie, au fond d'un cabinet obscur, les paroles que lui adressait un envoyé secret, fray Lorenzo : «Userait très aisé de rétablir la religion et l'autorité du roi dans les
(I) Id., Currespoudance de PIt. II, I, 200.
(2 Gachard, Correspondance de Ph. II, t. I, p. 205.
(3) Paillai'dj Hait mois de la vie d'un peuple, p. 9.
— JOl
Pays-Bas : il suftirait pour cela de tuer environ deux mille personnes, parce que les autres prendraient la fuite. Il n'y a donc pas a hésiter, il faut les tuer. Supposons que les hérétiques se rassemblent en armes et nous offrent la bataille, aurions-nous le droit de les tuer? Sans nul doute. Donc, s'il est permis et juste de tuer les hérétiques dans ce cas, pourquoi ne le serait-ce pas dès maintenant? Votre Majesté tient le couteau que Dieu lui a remis; qu'elle le montre nu, qu'elle le couvre du sang des hérétiques, ou qu'elle craigne que le sang de Jésus crie contre elle devant Dieu. Ce n'est pas au roi d'être modéré, c'est à ces gens de se modérer dans leurs hérésies pour défendre leurs vies contre sa colère. David, le saint roi, n'avait j)as compassion des ennemis de Dieu ; il les tuait tous sans laisser vie à honmie ni à femme ; Moïse, en un seul jour, avec ses compagnons, tua trois mille hommes du peuple de Dieu ; un ange tua, en une nuit, plus de 60,000 ennemis de Dieu. Ce n'était pas montrer de la cruauté, c'était se dispenser de pitié envers ceux qui étaient sans pitié pour l'honneur de Dieu. » (1) C'est monstrueux !
A ces décrets, la nation répond de deux manières. Le peuple menacé s'exile, et plus de 30,000 Flamands émigrent en Angleterre, où l'on ne manque pas de bien accueillir ces industrieux ouvriers (2). Les nobles se confédèrent. Le jour même des noces d'Alexandre Farnèse, fils de la Gouvernante, avec Maria de Portugal (11 nov. 1565) (3), le ministre François du Jon d'Anvers, prêche à Bruxelles dans l'hôtel du comte de Gulembourg, sur le
(1) Forneron. II, p. 66.
(2)Gachard. Corrcsp. dePh. II, A, 392.
(3) Motley. The rise, p. 241 ss. — Davaine, p. 48.
marché aux chevaux (actuellement Petit Sablon)^ en présence d'une vingtaine de nobles; et à l'issue de la réunion, ils délibérèrent sur les mesures à prendre « contre le concile de Trente, l'Inquisition et les rigoureux édicts du Roy. » A peu près à la même époque, Louis de Nassau, Nicolas de Hammes et quelques nobles se réunissent à la fontaine de Spa, pour jeter les fondements « de la séditieuse et pernicieuse conjuration et ligue des confederez (qu'ils appellent compromis). » (1) Le manifeste^ rédigé sans doute par Marnix de Sainte Aldegonde, et copié plusieurs fois, circule de mains en mains, réunissant dans l'espace de deux mois plus de deux mille adhésions.
Nous avons signalé la présence de du Jon à la réunion de l'hôtel du comte Culembourg. Le fait est significatif. Pour qu'une partie de la noblesse se rapproche des réformés, il faut qu'elle sente l'appui qu'elle peut trouver auprès d'eux. L'union se fait donc sur un terrain commun, celui de la défense de la liberté, bien que les buts soient différents, et que les uns poursuivent la liberté politique, les autres la liberté religieuse. Ajoutons toutefois que les revendications se feront au nom de la liberté religieuse. Dans ces circonstances, Orange prononce le mot de la situation au Conseil d'Etat : « Nous n'avons plus le choix, dit-il, qu'entre l'obéissance et la rébellion ouverte. Pour moi, je m'en lave les mains. »
A la suite d'uue multitude de pamphlets dirigés contre l'Inquisition, le 22 janvier 15G0, les quatre chefs-villes de Brabant présentent au conseil provincial la première requête écrite, et peu après les deux premiers membres (noblesse, clergé) se joignent au troisième dans une instance auprès de la cour. Les quatre membres de
(1) Motley, p. 244, note.
Flandres ne tardent pas à suivre l'exemple du Brabant, tandis que par les soins des ministres d'Anvers, la confédération des nobles fait répandre de nouveaux pamphlets. Le sentiment de la nation était manifeste. Effrayée, la Gouvernante en informe le roi, qui répond « que ses intentions ne tendent qu'au service de Dieu et au bien de ses Etats ! »
C'est alors, que les nobles confédérés réunis à Bruxelles au nombre de trois cents environ (1) dans l'hôtel de Culembourg, se rendent deux à deux, en procession, au palais de la Gouvernante. (5 avril 1566.) Bs réclament l'abolition de l'Inquisition et la modération des placards. De fait, la Gouvernante ne peut rien; seul le roi peut faire droit à pareille demande. Cependant, comme il faut bien donner quelque satisfaction à ces Gueux (tel est désormais leur nom) (2), la Gouvernante charge le conseil privé, assisté de treize chevaliers de la Toison d'or, de rédiger des lois de « modération. » En quoi diffèrent-elles des lois précédentes ? C'est simplement, dit M. Motley, à part la phrase, la substitution de la hart au fagot. (3) Le peuple ne s'y trompe pas, et dit : « Moderacie ! » — Oui ! — « Moorderacy ! » L'aristocratie tente alors un dernier appel au roi; mais c'est en vain qu'elle envoie en Espagne (à la mort, devrais-je dire, Espagne est ici un euphémisme) le baron de Montigny et le marquis de Bergues. (29 mai et juillet).
En effet, au commencement de l'été de 1566, on voit par les champs des milliers de paysans, de marchands, de bourgeois et de nobles, armés pour la plupart, qui se
(-1) Motley, p. 253.
(2) Id. p, 255, note.
(3) Id. p. 261 .
rendent aux prêches des hérétiques. Voilà l'explosion des sentiments ! C'est le premier grand mouvement de la révolution ! Aussi, ne nous faisons pas d'illusions ; dans ces assemblées, il y a de tout : hommes de foi et incrédules, gens paisibles et turbulents. Il reste pouitant quelque chose de grand et de saisissant : c'est ce peuple qui, en dépit et en raison des édits, des inquisiteurs et des bourreaux, se lève sur tous les points du territoire au nom de ses antiques libertés !
Sept cents couronnes à qui m'apporte un prédicant vif ou mort, s'écrie la Gouvernante ! Et de tous côtés, enflammés d'ardeur, les prédicanis apparaissent! C'est le moine Hermann de Struycker ou Modet, qui, à la fm du mois de juin, prêche aux environs de G and à une assemblée de 7 à 8,000 personnes. Dans la Flandre occidentale, un autre moine, Pierre Datlienus, se multiplie. Et il n'y a pas que des moines, tout homme du peuple que l'Evangile a touché, conléssc publiquement sa foi en l'expliquant comme il l'entend. Ce sont aussi de véritables pasteurs. Le 28 juin, à onze heures du soir., six mille personnes s'assemblent au pont d'Ernonville, près de Tournai, pour écouter Arnbroise Wille. Le surlendemain, au Pont-à-Rieu^ dix mille assistent au prêche du noble dauphinois, Pérégrin de la Grange. Au lieu dit les Folais, Charles de Nielles et Etienne Marmier commencent leurs prêches. Le gouverneur de Tournai rappelle les placards. Le dimanche 7 juillet, vingt mille personnes accourent au prêche d'Ambroise Wille; toute la ville presque s'y trouve, jusqu'aux soldats qui devi'aient disperser l'assemblée I A Anvers, il y a trois lieux de réunion : le Kiel, Berchem, la clairière de Borgerhout et neuf ou dix pasteui's, au nombre desquels : Jean Taffm
de Tournai, Adrien de Saravia de Hesdin, Pierre Loyseleur, Gaspard vnn der Heyden de Malines, George van den Biissclie de Tliielt, Pierre Carpentier d'Anvers (1) C'est enfin à Anvers^ que le leune du Jon, en l'absence de Guy de Brès, montrait en toutes clioses tant de zèle et de prudence (( que Ton ne peut dire s'il était plus considéré des réformés, que haï des catholiques romains. » (2)
Dans son ensemble, le mouvement est calviniste. Le prince d'Orange, dont les sympathies ne sont pas à ce moment pour ce parti, écrit le l^^ septembre 15G6 à l'électeur Auguste : (( C'est à faire pitié! le calvinisme s'étend si loin et recouvre si bien la confession d'Augsbourg, que dans tous ces pays il n'y a que deux églises de cette confession, et elles sont à Anvers ! » (;3) Admettons maintenant que les chiffres que nous avons donnés soient exagérés, il n'en reste pas moins quela situation est très grave pour la Gouvernante. Impuissante en réalité, elle n'a pas d'argent pour lever des troupes ; pour la forme, elle lutte à coups d'édits : du mois d'avril au mois de septembre 15G6, on n'en compte pas moins de six différents ! (4)
V. — Retour de Guy de Brès à Anvers. Son départ pour Valenciennes. La Réforme à Valenciennes (juillet-août 1566).
Tel est l'état des Pays-Bas, vers le mois de juillet 1506. Nous n'avons pas craint de reprendre assez en détail l'histoire des événements antérieurs, comme ils sont inti-
(1) Rahlenbeck, l'Inquisition. ..p. 00.
(2) Brandt, p. 132.
(3) Motley, p. 267, noie .
(4) Paillard, Huit mois.., p. 141, note.
mement liés aux diverses péripéties du drame auquel nous allons assister. Cl'est à ce moment que Ckiy rentre aux Pays-Bas. Sa présence, désormais rendue possible par la hardiesse des prêches publics, est plus nécessaire que jamais. N'oublions i)as, en effet, qu'à la tète du parti réformé tes hommes sont presque tous jeunes ou étrangers : du Jon et Pérégrin sont Français, le premier n'a que vingt et un ans. Il appartient à Guy de Brès, qui est le véritable fondateur et organisateur de l'Eglise réformée wallonne, de prendre la direction du mouvement. Sa qualité de wallon, son expérience, sa situation, ses capacités, ses services passés, tout l'y appelle ! Ce serait pour lui un droit, si ce n'était déjà le plus sacré et le plus cher de ses devoirs! Nous le voyons donc quitter Sedan, rempli d'ardeur et de joie (1). Mais, ce n'est pas pour nous sans tristesse : si resplendissante que soit la lumière qui éclaire à cette heure la Ptéforme aux Pays-Bas, nous trouvons l'horizon noir et sombre, l'éclat même de cette lumière nous inquiète !
Guy de Brès se rend d'abord à Anvers, où il est chargé des prêches pendant l'assemblée de Saint-Tron, Celte ville présente alors le spectacle le plus curieux et le plus instructif. Au point de vue religieux, comme nous l'avons indiqué plus haut, c'était un centre protestant d'une grande ierveur. Malheureusement, il y avait des divisions :
(1) Le duc de Bouillon ne se décida môme à le laisser partir qu'on présence de ces sentiments : « A grande difficulté ledit Seigneur duc le laissa aller, prévoyant aucunement (comme sage et prudent) ce qu'il estimoit devoir avenir par le gouvernement de la ducesse de Parme, régente du Pais-13as pour le roy Philippe. Et toutefois ledit seigneur duc voyant Guy du Brès touché d'affection de secourir en si gran<l besoin à sa patrie, l'accorda finalement auxdits d'Anvers », Procédures, préf., p. 9.
anabaptistes, luthériens, calvinistes, tous s'y rencontraient. Les seconds étaient les plus riches, mais les derniers, les plus nombreux et les plus ardents. Il y avait aussi des libertins, se disant les successeurs d'Erasme, et reconnaissant pour chefs l'avocat Adrien van Vossenhole et le dominicain lîalthasar (1). Au point de vue politique, le sentiment général était qu'il fallait obtenir de la Gouvernante le libre exercice de la religion, et cependant le magistrat faisait d'inutiles efforts pour entraver le mouvement, multipliant des ambassades à Bruxelles. Deux nobles de partis opposés, le comte de Meghem, dévoué à la Gouvernante, et de Bréderode, le chef des Gueux, soutenaient par leur présence des intérêts divers et ne contribuaient pas peu à augmenter l'agitation. Toute la révolution des Pays-Bas s'y passait donc comme en petit, tous les intérêts y étaient en jeu. Pour tenter de sauver la situation, et ne voulant pas s'y rendre elle-même, le 12 juillet 156G, la Gouvernante nomme le prince d'Orange son lieutenant et surintendant général. Le 13 il entre à Anvers, aux cris de : « Vivent les Gueux ». Ces acclamations de la foule doivent lui déplaire, elles viennent encore trop tôt, mais quelle satisfaction intime n'en ressent-il pas, quels rêves n'éveillent-elles pas? En attendant, fidèle à sa politique allemande, il va essayer de faire triompher le luthéranisme, et ne renoncera à l'entreprise, pour l'appui incertain de l'Angleterre et de la France, que lorsque le calvinisme l'aura emporté ! Nous pouvons imaginer la conduite que tient Guy de Brès dans ce milieu. Homme de modération et de fermeté, dans ses discours au peuple réformé, il doit exhorter à la patience et à la charité chrétienne, tandis que dans les conversations qu'il ne manque
(1) Rahlenbeck, V Inquisition, p. 39.
pas d'avoir avec les chefs influents du parti luthérien, il s'efforce de préj^arer une entente, aussi utile aux intérêts religieux que politiques. Il n'a certainement pas oublié les projets de concorde de l'année précédente, et l'eùt-il fait, que la seule présence d'Orange en expliquerait la reprise.
Cependant, pour raffermir la ligue, en présence du silence du roi, des préparatifs que faisait la Gouvernante pour une action prochaine, de la tiédeur ou de la défection de Meghem, Arembert, Arschot et Charles de Mansfelt, les confédérés avaient convoqué à Saint-Tron une asseml»lée générale des Gueux et des députés des églises des Pays-Bas (14 juillet 15G6). Un synode réuni à Anvers, au commencement du mois, avait délégué pour les églises wallonnes, du Jon et Perégrin de la Grange, pour les églises flamandes, Hermann Modet et uq autre demeuré inconnu (1). Le 15 juillet les députés des églises étaient à Saint-Tron; le 17, ils adressaient aux Gueux une requête dans laquelle, protestant de leur fidélité au roi, ils réclamaient l'appui de la ligue pour défendre la liberté du culte. La réponse qu'y firent les Gu(mx admettait et garantissait pleinement la liberté de conscience : un plan d'alliance était ébauché. A cette nouvelle, la Gouvernante charge Orange, Egmont et Hornes d'entrer en rapports avec la ligue : une conférence a même lieu à Duffel, prés d'Anvers, le 18 juillet, entre les représentants des trois partis. Stérile, la conférence de Saint-Tron poursuit ses travaux et s'arrête à deux graves résolutions : par la première, au cas échéant, elle admet une résistance armée à l'autorité royale ; par la seconde, elle envoie à la Gouvernante une nouvelle requête. Les Gueux insistent encore sur leur
(1) Davaine, p. 68.
soumission au roi, attribuent tout le mal à la lenteur des décisions de Philippe II et informent la Gouvernante de leurs ensfasements avec les réformés. Puis l'assemblée se sépare. François du Jon revient à Anvers pour quelques jours seulement, comme l'église de Gand le réclame. Il est mécontent, il lui semble n'avoir obtenu aucun résultat pratique. Dans cet échec, il voit la main de quelqu'un qu'il ne nomme pas, mais que nous connaissons bien, du prince d'Orange (1). En effet, dans un écrit qu'adresse ce dernier au grand « Geu » de Bréderode, il dit : « Que Monseigneur trouve les Calvinistes bien eschauffés... Que son excellence trouve ceulx de la religion Augustane fort gens de l)ien et paisibles et nullement enclins à sédition et désobéissance, et fort contraires à ceste façon des Calvinistes (2) ». Voilà qui est bien net! Nous voulons croire qu'il a rencontré beaucoup d'entêtement de la part des Calvinistes, pourtant ils n'avaient pas tous les torts. Ainsi quelques mois plus tard (10 janvier 15G7), quand les ministres calvinistes présentent à Mathieu Flacce d'Illyrie plusieurs articles de concorde, Flacce les prévient qu'il est inutile de discuter s'ils n'admettent pas l'omniprésence du corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans l'Eucharistie (3). Il y eut donc, croyons-nous, de l'étroitesse des deux parts. Mais Orange, qui rêvait le triomphe des luthériens, était naturellement porté à accuser ceux qu'il considérait alors comme des adversaires.
Guy de Brès était à Anvers depuis environ trois semaines, quand de mauvaises nouvelles lui parviennent des
(1) « Venimim, vidimtis, nihil effecimus, hnportuna cuJHsdem intercessione : cui ignoscat Deus ». Davaine, p. 71, note.
2) Paillard, Huit tnois..., p. 178 ss.
3) Rahlenbeck, Vlnquisltion^ p. 48.
Flandres. Les anabaptistes troublent les églises par leurs doctrines. Guy n'écoute que son amour et demande à être relevé de ses fonctions ; aussi l)ien, l'assemblée de Saint- Tron est passée (1). A son passage à Tournai, se rendant à Valenciennes, quelrpies anciens fidèles, mai'cbands, le prient de « leur faire part d'une presclie ou admonition » (8 août). Guy, toujours disposé à annoncer l'Evangile, accepte. Le lendemain matin (9 août), au lieu ordinaire des réunions, derrière l'abbaye des Pretz, il prêche aux réformés tournaisiens. Son sermon fait impression, car il nous est rapporté qu'à leur retour les auditeurs « prisèrent merveilleusement le sçavoir d'icelluy » (2).
Leur admiration, du reste, ne seborne pas à des paroles; Guy ne se met en route pour Valenciennes qu'accompagné par une forte troupe de quarante cavaliers et d'un grand nombre de gens de pied, appartenant aux deux villes.
Avant de le suivre dans cette dernière étape de son ministère, examinons quel est l'état de Valenciennes au mois d'août 1566 et quelles sont ses origines.
Valenciennes était au xvF siècle une ville de trente mille habitants, aussi renommée pour son commerce que pour ses murailles. « La nature et l'art ont travaillé à rendre cette place une des plus fortes du pays (3) ». Située dans un vallon sur l'Escaut, qui la sépare en deux et qui y reçoit le ruisseau de Rouelle, par sa position sur la frontière autant que par l'activité de ses habitants, son commerce a pris une grande extension. Il y avait une fonderie de canons; la manufacture de tapisserie de haute-lisse
(1) Paillarfl, les Grands prMtrs, p. 37, note. (5) Pasquior de le Barre, 1, 125.
(3) Griffef, III, 210 ss.
avait une telle réputation, que François lo"" s'adressa au directeur, Jean l.eclercq, pour en obtenir des ouvriers. On y comptait trois grandes industries locales, la draperie, la « caucheterie » et la sayetterie. Mais les ateliers de la ville livraient toutes les étoffes connues au moyen âge (pannes, serges, reversis, changeants, gros-grains, etc.) (1). De plus, la plus grande partie de la laine de Neufcliàtel, employée en Angleterre à la fabrication du drap, était cardée à Valenciennes. Cette prospérité exceptionnelle attirait, comme on le pense, beaucoup d'étrangers, en particulier de la France et d'Amiens.
Au point de vue politique, cette ville n'était pas moins favorisée qu'au point de vue commercial. Elle avait un gouvernement local à trois degrés pour ainsi dire. En l)as, un « magistrat » ou « loy », composé d'un prévôt et de douze échevins, nommés par le souverain, et connaissant de tout ce qui intéressait la ville et la banlieue. Puis un conseil particulier, adjoint plutôt que superposé à la loy, servant d'intermédiaire auprès du grand conseil, qui comprenait deux cents membres. Pour le représenter, le souverain a le « Prévôt-le-Gomte », assisté d'un lieutenant. Si l'on joint à cette organisation remarquable les franchises de la ville, parmi lesquelles nous ne voulons citer que celle qui exemptait les bourgeois de la question extraordinaire et de la torture, on comprendra l'attrait que devait exercer Valenciennes dans ces temps troublés.
Mais, c'est surtout l'état religieux qui nous occupe, et nous ne sommes entré dans ces détails que pour mieux l'expliquer. En elTet, d'un côté, par ses relations commerciales à l'étranger, et, d'un autre, par les privilèges qu'elle offre à ceux qui deviennent ses bourgeois, Valen-
(1) Paillard, I, 25 et 92.
ciennes connaît la réforme dès la première heure. En (rautres termes, pour toutes les causes de prospérité que nous avons signalées, elle reçoit les germes des troubles et des divisions qui éclatent dans son sein ! Plus le sol est riche, mieux le germe grandit et se développe. Nous l'avons indiqué, dès 1527, la réforme pénètre à Valenciennes. Toutefois, on ignore, à proprement parler, ses progrès jusqu'à l'arrivée de Pierre Brully (1) (1544) qui, chassé de Lille par la persécution, suivant Pontus Payen, « vint demeurer à Vallenciennes où il sema son hérésie tout à son aise, faisant la presche ès-maisons des plus riches marchans delà ville de religion calviniste, qui l'avaient accueilli fort libéralement. » (2).
Durant les vingt années environ, qui nous séparent de 1544, le troupeau se maintient dans l'ombre et le secret. A de rares intervalles, sans doute, il reçoit les exhortations de quelque prédicateur du voisinage, comme Guy de Brès par exemple, en 1554 et 1555, puis en 1560, peut-être en 1562 et 1563. La première manifestation des réformés de Valenciennes remonte à l'année 1561. Dans la nuit du 27 ou du 28 septembre, il y a des « chanteries », comme celles que nous avons vues à Tournai. Le magistrat se contente de prendre de sévères mesures, sans prévenir la Gouvernante qui ne cherche qu'un prétexte pour intervenir dans les affaires de cette ville où, d'après le Marquis de Berghes, gouverneur général et grand bailli du Hainaut, « ceux de la loy ne sont pas nets, et ont de leurs parents infectés. » (3). Néanmoins, quatre ou cinq jours plus tai'd, elle en esl informée. Aussitôt, elle envoie
(1) Paillard, Le Procès de Pierre Brully. Ror], Reuss.
(2) Pontus Payen, I, 157.
(3) Paillard, 11,47.
de Berglies à Valenciennes, en lui adjoignant, sur sa demande, deux commissaires. Puis, elle renouvelle ses prescriptions de 1500 contre les étrangers, et le 23 décembre, fait remettre au Magistrat un code complet d'inquisition. Ce dernier ne l'accepte pas sans récrimination. Toutefois, deux arrestations suivent bientôt (10 janvier 1502), celles de Philippe Malardetde Simon Fauveau (1). Après de longs interrogatoires diversement menés dans l'espoir d'obtenir des révélations sur le parti calviniste et en présence des dispositions hostiles du peuple, après avoir tardé plus d'un mois à exécuter les deux condamnés, on se décide à y procéder le lundi 27 avril 1502. Mais, le jour de l'exécution, au dernier moment, alors que Fauveau est en vue du bùclier, il s'écrie : « Père Eternel ! » A ces mots, éclate un tumulte indescriptible, l'échafaud est démoli, les condamnés qu'on avait ramenés en prison sont déhvi'és (Journée des Maubruslez) (2).
En l'éponse à cet audacieux coup de main, le 2 mai, quatre commissaires royaux entrent à Valenciennes : Philibert de lîruxelles, Nicolas Micault, le Comte de Boussu et le gouverneur Berghes. Les bandes d'ordonnances les suivent de près. Ils redoutent toutefois d'en venir à l'exécution des personnes récemment arrêtées. Le ^peuple gronde : non-seulement 'on le frappe, mais on l'atteint dans ses moyens d'existence par la terreur qui se répand partout. C'est ce qui ressort jusqu'à l'évidence d'une remarquable requête adressée au Gouverneur: « Monsieur nostre Gouverneur, il vous faut entendre que tous les mes tiers et estatz de marchandises sont ensemble comme une chaîne, de laquelle quand ung chaynon ou plusieurs
(1) Paillard, I, 54.
(2) kl. I, 55-74 et II, 94 ss.
sont dësouldez, que lors le résidu est eslimë de petite valeur; aussi la vostre excellence scayt trop mieulx que nous que le noble et le innoble reçoit ses deus des mains des artisans et laboureurs, si comme de la sueur et travail des marchands. » (1). A la lin, les commissaires s'enhardissent au point de faire mettre à mort deux personnes compromises dans la journée du 27 avril (IG mai), et, dès lors, les exécutions se succèdent régulièrement. Au 5 juin, onze personnes sur trente-deux ont reçu divers châtiments. Et cependant, rien ne peut arrêter le mouvement calviniste : le Prévôt-le-Gomte écrit le 5 décembre 1502 à la Gouvernante: « Quanta advertir vosti-e Altèze si est amendement, certes je trouve que ceulx de la secte se augmentent journellement... enfin. Madame, ceste ville a bon besoin (parlant à correction) que vostre Altèze la pourvoie de quelque garnison ; car je crains que à l'avenir ils ne donnent de la grande fâcherie. » (2). En effet, dès le mois de septembre 156^2, un homme « nommé Jan, de moyenne stature , portant petite barbe et de moyen eaige », avait fait un prêche public au bois de Runne (?) près de Valenciennes (3) ; et au commencement de l'année 1563, les prêches se multiplient. Le 14 février, les hallebardiers préposés à la surveillance des prêches découvrent en dehors de la porte Notre-Dame cinq à six cents personnes assemblées. Deux mois après, dans l'espace de quinze jours, du 2 au 18 mai, dix ou douze prêches se font aux environs de Valenciennes, aux bois d'Aubry et de Raismes, aux Monts Houy et Anzin; ils réunissent parfois jusqu'à six et sept mille personnes ; au
(4)Paillard, II, 291.
(2) Id. II, 474.
(3)Id. II, 447.
nombre des prédicants sont Paul Mylet, dit Chevaliei^ (1), Mathieu de Lannoy et Miu^tin Desbuyssons (2). Certes, les éléments qui forment ces assemblées sont divers, on y compte de mauvais sujets (3), mais il n'en reste pas moins un mouvement extraordinaire dont l'importance ne doit pas nous échapper : d'abord ces prêches contribuent beaucoup à la propagation des doctrines rélormées, puis on se compte et on apprend à se connaiti-e. A ce moment, du reste, l'organisation est à peu près complète: les fidèles soutiennent l'Eglise de leurs deniers, ils ont aussi leurs pauvres et leurs écoles (i).
En présence de ces événements, la Gouvernante redouble de zèle. Et à ce point de vue, nous ne pouvons refuser notre admiration à son dévouement à ce qu'elle croit être l'intérêt de Phihppe IL Pour s'en faire une idée, il faut lire sa correspondance avec les agents royaux : c'est une femme supérieurement intelligente! Au milieu des nouvelles inquiétantes qui lui viennent de tous côtés, au dehors, des projets des huguenots français de secourh- Valenciennes et des plans d'invasion en Flandre des réfugiés d'Angleterre, au dedans du mécontentement universel et de l'extension que prennent partout les prêches, elle va droit au plus pressé, mais satisfait à tout. Malgré les résistances du Magistrat, elle donne une garnison à Valenciennes, lance un placard (|ui atteint le bourgeois dans tous ses mouvements (le»- septembre 1563), et fait condamner sept ou huit pei'sonnes des plus compromises. Le 22 décembre, elle reconstitue le conseil inquisitorial
(1) Frossard^ p. G3 ss.
(2) Paillard, III, infrod li, p. 263.
(3) Id. III, 269.
(4)Id. 11,475; 111,255.
(le TSM'. Elle va plus loin même : deux privilèges limitent la répression, celui d'exemption de la torture et de non confiscation des biens, elle ordonne qu'à l'avenir on passe outre (1). Ce système de compression à outi'ance semble produire quelques résultats : en elTet, après les supplices des premiers mois de 1564 et malgré le prêche du 25 août de Claude Dullo et les réunions du 1er et du 10 septembre le calme parait rétabli à Valenciennes (2). Aussi, à la suite de longues négociations, la Gouvernante consent à faire sortir les quatre compagnies de piétons (10 décembre 1565).
Mais, à quel prix Marguerite de Parme peut-elle se déclarer tranquille ? Ne l'oublions pas, ces vexations continuelles, ces vicdations de privilèges, ces impôts, ces supplices ont ruiué aussi bien la fortune publique que privée, suspendu pour longtemps les relations commerciales de la ville avec ses voisines et l'étrangei', enraciné dans les cœurs la haine du pouvoir royal ! Qu'on rélléchisse un instant aux sentiments qui doivent animer un homme qu'on a privé de ses droits, dépouillé de sa fortune et qu'on suit encore d'un œil malin et soupçonneux jusque dans l'intimité de la famille! Désormais, les Valenciennois sont capables de tout, il y a parmi eux nombre d'hérétiques, ils le seront tous, s'il le faut, pour combattre le
roi.
Sur ces entrefaites, au mois de mai 1565, les calvinistes de la cité prennent une grave résolution. Ils délèguent à Genève deux des leurs, afin de solliciter la vénérable compagnie d'envoyer à Valenciennes un prédicant. Déjà, en 1563, ils avaient fait pareille démarche ;
(-1) Pailla id, IV, 35 ss.
(-2) Ici. IV, 97.
nous n'en connaissons pas l'issue (1). Cette fois, un noble dauphinois, Pérégrin de la Grange, accepte la mission (2). G'ëLait un homme de vingt-cinq ans environ, « de moienne stature, le visaige blancq, de poil noir, aiant ugne petite barbe, vestu de noir. » (3). PontusPayen ajoute à ce signalement officiel le trait suivant : « Ayant la langue fort à commandement, au demeurant turbulent et séditieux au possible. » (4). Caractéristique morale que nous corrigerons par Crespin : a. Il avait, dit-il, une saincte hardiesse, attrempée de doulceur.» Peu d'années auparavant (26 oct. 1562), se trouvant àPiouen^ il avait excité le peuple à la résistance contre Antoine de Lorraine, duc de Guise, à la tête de l'armée envoyée par Charles IX pour réduire la ville. Il eut plus de chance que les « deux mille » massacrés et réussit à s'échapper.
A son arrivée à Valenciennes (19 juin 1565), Pérégrin se dévoue avec ardeur: pendant un an il prêche en secret. Mais à la suite des événements de 1566, sur un avis du consistoire d'Anvers du 27 juin, pour la première fois il prêche en public le 30 et annonce son second prêche pour le 2 juillet à Valenciennes. Le magistrat en est d'abord informé, puis le gouverneur, bientôt Marguerite de Parme : l'opinion est unanime, il faut s'y opposer. Seul, Berghes doute qu'on y parvienne « je crains fort que, à la longue ne se pourra empescher ladicte presche aux champs, pour y estre tant ardents ces prescheurs, et aussi le peuple tant désireux... » (5) Toutefois, le prêche du 2 juillet
(1) Id. III, 349.
("2) Né à Châle, près de Saint-Marcellia (Dauphiné), vers ^540.
(3) Paillard, III, iiitrod. p. 14.
(4) Pontus Payen, I, 156.
(5) Mém. hist. V. 299.
n'a pas lieu: un confédéré, Charles de P^evel, seigneur d'Audregnies, étonné que Pérégrin s'autorise de l'appui de la ligue, a fait venir le prédicant et obtenu un délai de cinq jours. Les choses en étaient là, quand le 6, deux membres du consistoire amènent à Audregnies un bourgeois calviniste qui dit avoir mandat de Robert de Mérode pour annoncer au consistoire de la part de Berghes, l'autorisation des prêches aux portes. Audregnies se soumet devant cette déclaration, et le lendemain, en dépit des avertissements du magistrat, Pérégrin prêche aux Paillettes devant une assemblée de trois à quatre mille personnes. Depuis, jusqu'à l'arrivée de Guy de Près (vendredi 9 août 15G6), il y eut douze grands prêches, de trois à seize mille persormes, présidés par Pérégrin, ou durant son voyage à St-Tron par Jean Leseur, sire Philippe, carme défroqué d'Arras, ministre de l'église de Tupigny (Aisne, canton de Wassigny). (2) Ceux qui fréquentent ces prêches sont des plus honnêtes bourgeois de la ville, de toutes les professions, en particulier du moyen commerce, il y vient même jusqu'à des fournisseurs du magistrat. Comme on imagine, de pareilles manifestations ne vont pas sans une grande excitation des deux parts. Les bruits les plus divers courent sur les inten lions hostiles des calvinistes : un événement semble les confirmer. Le jeudi 8 août, au soir, au moment ou le Piévôt-le-Comte, Claude de la Hamaïde, passe à cheval sur le marché en rentrant du Cateau, le peuple l'injurie : « meschant et traistre » lui crie-t-on ; quelques coups d'arquebuse sont même tirés contre sa demeure. Dès le lendemain il quittait la ville pour n'y plus rentrer.
(2) Paillard, Les grands prêclics, p. 1-32. — Bull. proL, 1855, p. 235-376-525, ss. — Mém. hist., \. 337.
VI. Guy de Bi'ès à Valencieimos. Les prêches publics. Le Bris des Images. La rébellion. Le siège (août 156G, mars 4567).
C'est dans ces circonstances que Guy de Brès arrive à Valenciennes. Tout l'appelle dans cette ville : en première ligne, une situation religieuse à nulle autre semblable, le consistoire est le maître; puis d'anciennes relations souvent renouées de pasteur à fidèles ; enfin la présence de sa famille. Descendu le pi'emier soir à l'auberge de l'Ours, dans la rue Turnisienne, Guy s'informe aussitôt de l'état des choses et se décide à prêcher le lendemain. La nouvelle de son arrivée se répand le soir même. Le jour venu, ou s'apprête à lui fournir une escorte digne de sa personne : à l'heure dite, il quitte sa demeure, ayant à ses côtés Pérégrin et son compatriote Carton de Mons, accompagné par soixante cavaliers tous armés de pistolets et suivi par une foule qui va grossissant. Aux portes, on les regarde passer avec une curiosité méfiante; plusieurs se joignent à la troupe, parmi lesquels des espions, cela va de soi. On ne s'arrête qu'en face du cabaret du Rouge Cœur à Anzin, et tandis que l'assemblée se groupe autour de Guy de Brès, on installe devant lui « l'estaplier » sorte de pupitre sur lequel on dépose la Bible. Le cirier Pierre de le Piue entonne alors le chant et fait la lecture de l'Ecriture, puis Guy de Brès prononce un sermon d'une heure et demie. A l'issue du service, en présence du peuple, il baptise un garçon qui reçoit le prénom d'Isaïe. 11 est ensuite ramené à son nouveau logis, chez sa sœur, rue Cambrésienne, à l'enseigne du Soleil, par les cavaliers qui avant de franchir les portes déchargent leurs pistolets. Au nombre des auditeurs de ce jour, on remarquait beau-
coup de femmes de qualité; entre autres, la mère de Michel Herlin, les trois filles de l'échevin Nicolas Vivien, la femme de Noël Leboucq avec sa fdle... « à marier » !
Tel est le caractèi-e du prêche du samedi 10 août : nous n'avons pas craint d'entrer dans ces quelques détails, comme tous les autres prèclies lui ressemblent. Est-il besoin de faire ressortir le cachet particulier de ces assemblées 1 Ces discours, ces baptêmes, ces mariages et ces chants, en plein air, loin du bruit, le peuple suspendu aux lèvres du prédicateur, savourant délicieusement le fruit défendu, tout était fait pour vivement impressionner les assistants !
Les jours suivants, les il, 15 et 18 août, il y a deux prêches par jour: Pérégrin le matin et Guy de Brès l'après-midi. Lesministres continuentà bénir les mariages, à baptiser et à administrer les sacrements ; ils font même deux enterrements. Ces faits marquent Ijien le terram gagné par la Réforme. Du 18 au 24 août les prêches sont subitement suspendus; voici la raison : le 13 août, Jean Taflin, ministre à Anvers avait écrit aux ministres et anciens de Valenciennes pour les engager à envoyer quelqu'un à Bruxelles vers le 19 ou le 20. Louis de Nassau serait dans la ville à cette époque, disait-il, on solliciterait la délivrance des sectaires prisonniers à Mons. C'est un prétexte : au fond, cette lettre n'est qu'une convocation afin que les députés de Valenciennes se joignent à ceux qui présenteront à la Gouvejiiante la requête de la liberté religieuse. Notons bien à ce propos que jamais les réformés n'ont demandé autre chose au gouvernement. Dans toutes les requêtes qui nous sont parvenues de Valenciennes, de Tournai, d'Anvers, il n'est ([uestion ([ue de liberté religieuse et de soumission politique au souverain.
Neuf députés valenciennois partent donc pour Bruxelles le 21 août; jusqu'cà leur retour, on suspend les prêches. Le surlendemain matin, 23 août, les Seigneurs d'Audregnies et de Lumhres reçoivent quatre d'entre eux dans la cour de l'iiôtel d'Orange-Nassau et leur disent: n. Que Wallers (Jacques de, l'un des députés) reste avec nous. Quant aux autres, leur mission est terminée; ils peuvent s'en retourner. Nous sommes chargés d'aller à Valenciennes surveiller l'exécution de l'accord, nous vous suivrons de très près. » (1) L'accord dont ils parlaient avait été ai'raché à la Gouvernante par les événements extraordinaires des jours précédents : « considéré, y est-il dit en effet, la force et nécessité inévitable présentement régnant. » (2) Elle avait consenti, moyennant les lettres d'assurance données parles confédérés, à ce que leconseil d'état ti'aitàt avec eux. Les confédérés feraient déposer les armes au peuple, qui respecterait désormais la religion catholique : à ces conditions, « es lieux où de faict se font les presches » on laisserait les religionnaires en paix (23 août 1506).
Un immense cri de joie retentit par tous les Pays-Bas à la nouvelle de l'accord, tandis qu'à Bruxelles, au fond de son palais, la Gouvernante, enfiévrée, s'écrie de rage : « Je me mange le cœur ! » (3) 11 avait fallu la semaine écoulée pour l'amener à de pareilles résolutions. Le mouvement était parti de la Flandre maritime ; le 10 août, une bande sous la conduite d'un moine sorti des ordres, Jacques de Buysere, avait saccagé quarante - neuf égUses dans la chàtellenie de Cassel, cinquante dans celle
(1) Paillard, Les grands prêches, p. 45.
(2) Mém. hist. V. 3G5.
(3) Forneron, II, 85.
de Beri^ues et du quarlior d'Hondsclioot. Do là, le «. l)ris des iraag'es, )i comme on l'a appelé, s'était étendu à toul le pays : Ypres, Lille, Tournai, Gand, Audenarde, Biiiges, surtout Anvers et leurs environs virent leurs églises et leurs abbayes dévastées. A Valenciennes, le mouvement éclate le lendemain malin de la rentrée des dé[)utés de Bruxelles ; le magistrat est comme paralysé, le « bris » s'effectue dans la ville sans résistance ; aux alentours, il y a quelques rencontres avec les troupes. A qui faut-il faire remonter la faute ? Guy de Brès est à ce moment à Valenciennes où il joue un rôle capital, il importe de fixer notre opinion sur ce point. Et d'abord, notons le caractère de cette manifestation : il est religieux. La preuve en est que les briseurs d'image généralement ne volent ni ne tuent, mais réduisent à néant, autant que faire se peut, les statues, les reliquaires, les taljleaux, tout ol)jet servant au culte, (i) Voilà les faits ! Comment les juget-on à cette épocjne? D'une manière ou de l'autre, c'est le roi ou son adversaire. « Il se disait entre le peuple que cet acle provenait par quelque secrète intelligence du conseil et inquisition d'Espagne afm de parvenir à occasion d'envoyer armée d'Espagne. y> (2) Nous comprenons l'accusation, nous ne la croyons pas discutable. On a souvent essayé de disculper le parti calviniste : on a cité l'attitude si droite de Louis de Nassau, de Bréderode luimême (3), de Marnix de Sainte-Aldegonde ; on met en avant la protestation du 23 août de Taffm à Anvers; on rappelle la conduite de du, Ion à Gand (4), les paroles
(1) Mém. hist., II, 404.
(2) Forneron, II, 82.
(3) Groen van Prinsterer, II, 212 et 252.
(4) Davaine p. 78.
d'Ambroise Wille à Tournai (1), mais nous ne sommes pas convaincus. D'abord, ce môme Aml)roise Wille, qui sait si bien dire au peuple que les images qu'il faut détruire sont dans nos cœurs : « avarice, envie, luxure, etc., » entre hii-mème dans l'église pour « brusler les privilèges... des clianoines. » (2) Il fait plus : « à la date du 29 août, il écrit à Guy de Brès : « Au reste, quant au récompensement de ceulx quy ont travaillé à abattre les imaiges, nous prenons ceste couleur que ce n'est point pour cela qu'ils sont aydez et assistez (d'aultant que la chose est trop odieuse au magistrat), ains disons que c'est ad cause qu'ils ont esté fort travaillé du guet et d'avoir esté tant de temps sans besoigner. » (3) Enfin, Pontus Payen nous dit : «. les prédicans, qui estoient leurs conducteurs, affin de les encourager davantage à mal faire, crioient incessamment en leurs presches que ce n'estoit assez d'ouyr la parolle de Dieu, ains convenoit de mestre la main à l'œuvre pour réformer l'Eglise et restablir la doctrine évangélique offusquée par une infinité de constitutions humaines... et quant faisoient résonner haut et clair ceste sentence de Notre Seigneur Jésus-Christ, omnif plantatio quam non plantavit, pater eradicabitur et in ign^m mittetur. » (4)
Nous portons donc une accusation directe de complicité contre le ministre Ambroise Wille et son Consistoire, pour avoir encouragé le « bris » à prix d'argent et y avoir participé dans une certaine mesure. Mais nous croyons le fait isolé et les ministres simplement coupables d'im-
(1) Pontus Payen, I, 217, note 98.
(2) Pasquier de le Barre, I, 137.
(3) Mém. hist. V, 419.
(4) Pontus Payen 1, 173.
prudence dans leur prédication. Pour ce qui est du peuple calviniste en général, nous pensons qu'il n'est pas absolument resté étranger aux manifestations du mois d'août 15G0. Nous ne plaiderons pas les circonstances atténuantes, elles sont trop manifestes et se rencontrent à peu près partout. Quoi qu'il en soit, si Guy de Brès a été imprudent à Valenciennes; nous pouvons être assurés que ces événements lui ont montré le danger, en lui inspirant une profonde indignation.
Les conséquences de ces pillages ne tardent pas à se faire sentir. Sans doute Marguerite de Parme réserve sa colère et entre dans l'esprit de l'accord en annonçant à ses sujets les bienveillantes intentions du roi qui, à la date du 31 juillet, consent au pardon, à l'abolition de l'Inquisition, à la publication d'un nouveau placard, à l'examen de la convocation des Etats généraux; mais, tandis que déjà le roi s'est dégagé de ses engagements vis-à-vis de sa propre conscience et du Pape, à la nouvelle du « bris » il écrit à Granvelle : « Il est impossible d'exagérer ce que j'ai ressenti en apprenant le pillage des églises de Flandres... » (l) Nous le croyons sur parole! De plus, ces excès compromettent presque sans retour possible les calvinistes et disloquent la confédération des nobles. Les indécis, personnifiés dans le comte d'Egmont, se rejettent dans le parti du roi.
Cependant, dès le lendemain du bris des images à Valenciennes, le 25 août, les calvinistes avaient porté les prêches dans les églises. Le 26 août les ministres prêchaient sur un texte de Saint-Jean à l'église du Béguinage (2). C'était une mesure hardie, assez heureuse au
(1) Forneron. II, 85.
(2) Ce fait ressort de la note suivante extraite d'un charmant calendrier de Valenciennes, du XVP siècle (de Colbe rt — Bibliothèque
fond, puisqu'on donnant satisfaction aux exaltés elle contribuait à rétablir le calme dans la ville; le même fait s'était produit à Anvers. Toutefois, les calvinistes voulaient ol>tenir une autorisation formelle, et le 31 août ils adressent, à cet effet, une requête au magistrat : ils protestent de leur soumission à l'autorité instituée par Dieu, mais ils rappellent que la plus grande partie des habitants est calviniste, que l'hiver approche et qu'ils ne peuvent plus prêcher en plein air ; ils demandent donc l'usage des églises de Saint-Géry, du Béguinage et de Saint-Vaast. (1) Voilà la requête formulée !
Le magistrat présente à son tour des conditions au Consistoire, car dès lors ces deux conseils traitent d'égal à égal; à proprement parler, même l'influence du Consistoire est bien plus grande. N'oublions pas à ce propos que Guy de Brès est mêlé à tous ces événements, c'est lui qui est l'àme du Consistoire. Pérégrin a plutôt son appui dans le peuple : ces deux tendances ressortiront par la suite. Les calvinistes ne font pas difficulté de se soumettre à l'autorité du magistrat et d'observer l'accord du 23 août (2), seulement aux conditions du magistrat ils opposent leur requête qu'ils confirment le 4 septembre. (3) C'est le commencement de la lutte. Dans l'embarras,
nationale — fonds français, n" ^872), dont nous devons la communication à l'extrême obligeance de M. le pasteur Samuel Berger, secrétaire de la Faculté de Théologie protestante de Paris . « Ce jour (26 août) audit an fut preschié par les ministres un Evangile Saint-Jehan au Beghinaige. » Il y a quelques autres éphémérides qui ne disent rien qui ne soit connu. Pourtant, à la page 4 et 14 nous trouvons de la première main deux passages de la Bible, dont la présence n'est l'ien moins que curieuse : « Si Deus est pro nobis quis contra nos » et « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. »
(1) Mém. hist. V, 424.
(2) Id. VI, 4 ss.
(3) Id. VI, 42.
le magistrat consulte le seigneur de Noircarmes, successeur de Berghes au gouvernement du îlainaut. Go dernier « ne voyoit moyen meilleur pour leur bien et le grand contentement de son Altcze que de requérir gendarmerie pour leur garde à sa dicte Altèzo.» (l) f^e conseil n'était pas fait poin* arranger les choses ; aussi, le diflérend s'accentue de telle sorte que la Gouvernante accorde aux commissaires royaux la liberté de se retirer. Il lui est facile dès lors de prévoir les extrémités auxquelles il faudra en venir : « Elle ne veult et ne peult leur consentir. » (2). Elle se prépare donc à la résistance, met d'abord Bruxelles à l'abri d'un coup de main (3), (qui sait ce qui adviendra !) puis, recommande à Noircarmes d'agir énergiquement.
Les calvinistes, en attendant, ne cèdent en rien. La situation de leurs frères de Tournai est faite du reste pour les encourager. Le 20 septembre, Aml)roise Wille leur écrit de cette ville que le comte de Hornes a reconnu avec eux que par ces mots de l'accord « exercice de la religion )\ il faut entendre « tout l'exercice de nos Ire religion », c'est-à-dire non-seulement proches, mais baptêmes, mariages et cène, ce que conteste la Gouvernante. Puis ils vont avoir des temples aux portes ; enfin il les prévient qu'il y a une ligue des calvinistes de la région, et qu'au besoin ils n'ont qu'à mettre au bas de leur lettre : « Dieu vit et est tesmoing que Christ est mort pour nous », pour voir accourir vingt ou trente mille hommes en moins de rien (i). On imagine l'impression
(i) Mém. hist. VI, 8.
(-2) Id. VI, 20.
(3) Id. VI, 27-27.
(4) Id. VI, 52.
que semblable nouvelle produisait sur des tètes déjà fort échauffées! Aussi, Noircarmes n'ose plus revenir à Valenciennes (1). Ce n'est pas davantage la lettre qu'adresse le JO octobre au Consistoire le secrétaire de Louis de Nassau, Gilles Lcdei-cq, qui est propre à calmer les esprits. Il lui envoie tout un programme politique et diplomatique, il lui conseille de temporiser, s'attendant toujours à mieux que ce qu'on lui propose ! Du reste, jusqu'au retour de Pérégrin, qui est au Synode de Gand, il n'y a rien à faire. Cet avis est bien dans l'esprit de Guy deBrès, nous ne nous étonnons pas qu'il ait prévalu (2).
Le Consistoire se borne donc à maintenir ses prétentions ; il demande le plus pour le moins, et ainsi à force de persévérance dans les conseils du Magistrat ou du Gouvernement il finit par obtenir l'autorisation des prêches dans des édifices bâtis sur des emplacements désignés (3). Mais il ne peut se résoudre à expulser Pérégrin de la Grange comme étranger et demande le libre usage du temple.. A ce moment, en présence de la ténacité du Consistoire, se répand le bruit que Valenciennes sera traité en ville rebelle (4). Les résolutions de la Gouvernante semblent le prouver : à la date des 24 et 25 octobre, elle somme le Consistoire d'accepter l'accord et s'assure du bon vouloir des gouverneurs et des capitaines des environs, Quesnoy, Marienbourg, Landrecies. Le 30 octobre 1566, les députés du Consistoire signaient l'accord (5).
(i) Mém. hist. YI, 56.
(2) Id. VI, 73.
(3) Id. VI, m.
(4) M. YI, 425.
(5) Ici. YI, 151.
Us n'avaient malheureusement point signé la paix ! En effet, dès le 8 novemljre les arquebusiers à cheval du Seigneur de Trélon et quatre compagnies luxembourgeoises sont en marclie sur Lierre, à destination de Valenciennes (1) ; d'autres troupes prennent sans doute leurs positions. Noircarmes qui en est informé devient aussitôt raide et cassant : le 20 novembre, il se présente aux portes de la ville pour fixer remplacement du temple; le Consistoire ne s'y trouvant pas, il s'emporte contre les Calvinistes, déclare « qu'il casse les trois cents têtes rangées par enseignes » et que l'on doit supprimer la cène annoncée pour le 24 à Saint-Géry. Dans sa correspondance avec la Gouvernante, il n'est pas devenu moins résolu : « Il n'est plus temps, dit-il, de dissimuler, il faut y aller à bonnes enseignes. Si votre Altèze se résout, il me semble que nous serons bientost au-dessus d'eulx (2). » En présence de l'indignation que soulève chez la Gouvernante l'idée d'une cène calviniste (3), Guy de Brès et son collègue se décident à surseoir à sa célébration, mais déclarent « qu'ils aiment mieux mourir mille morts que de ne pas exercer ce qu'ils croient appartenir à leur oftice comme pasteurs (4). » Ils couraient par là au devant d'une autre colère : car, à peine la nouvelle des concessions de Guy de Brès se répand-elle, que le peuple s'assemble sur le marché et en réclamant la cène du 24, crie : « Aux armes ! » Au lyruit du tumulte, les échevins, les nota])les calvinistes, Guy, Pérégrin iiccourent et réussissent à apaiser la foule ; mais c'est un signe fâcheux pour le
(1) Mém. hist. VI, 170.