Guy de Chauliac et la bataille de Brignais
vant de faire l'exposé de mes recherches , je crois devoir expliquer , en quelques lignes, les conditions dans lesquelles elles ont été entreprises, ainsi que le but que je me suis proposé d’atteindre. Grâce au fele et au dévouement d’un savant aimable qui a consacré à l'étude des sources de T Histoire de Lyon au moyen âge, une bonne partie de sa vie (i), ainsi quà
(i) M. le comte de Charpin-Feugerolles, ancien député de la Loire, président de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon, récemment décédé.
r activité et à la compétence hors ligne de deux archivistes, nos compatriotes ( i ), la publication des documents les plus importants de cette époque si intéressante a permis défaire de véritables découvertes, d'établir des rapprochements de personnes et £ événements qui n avaient pas été soupçonnés jusqud ce jour . Ainsi s’explique comment en faisant des recherches sur un chirurgien, j'ai été amené à parler d’une bataille, de cette fameuse déroute de Briguais, Y un des événements militaires les plus importants de notre histoire locale. Après avoir étudié les documents originaux qui s’y rapportaient , j’ai eu la curiosité de rechercher l’usage qu’en avaient fait les divers auteurs qui avaient écrit avant moi sur le même sujet , et je n’ai pas tardé à reconnaître que ce tableau n était point tracé avec toute la clarté et l’exactitude qu’on pouvait désirer .
Conformément à la méthode suivie de nos jours, j’ai révisé sur les lieux mêmes les problèmes qui se rattachent à cet épisode mémorable et je crois être arrivé à un résultat décisif
Passant chaque année une partie de mes vacances à quelques kilomètres de Briguais, il m’a été facile de me bien renseigner et d’éviter les erreurs où étaient tombés plusieurs de mes devanciers. Je remercie ici tous ceux qui ont bien voulu m’aider dans cette œuvre de restitution .
( i) M. F. Guigue, archiviste du Département , et M. Georges Guigue son fils qui lui a succédé dans ces fonctions.
Mon savant collègue à l’ Académie, M. Vacher ma fourni de précieuses indications et des renseignements bibliographiques qui mont été fort utiles . Le Frère Euthyme , assistant du Supérieur des Frères de Marie à Saint-Genis-Laval, accompagné d’un de ses collègues , a eu la bonté d’aller recueillir pour moi les traditions locales et ma fourni un plan détaillé qui ma servi à dresser une partie de la carte de la région qui accompagne ce mémoire.
Enfin , d’excellents amis ont bien voulu me suivre dans mes excursions , et prendre des photographies à l’aide desquelles ont été exécutées les jolies vignettes qui accompagnent le texte de mon travail et dont je ne saurais trop remercier ï auteur.
https://archive.org/details/b30468322
FRAGMENTS D’HISTOIRE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE
ET
Guy de Chauliac, célèbre chirurgien français, médecin des Papes à Avignon. — Sa vie et ses travaux. — État des sciences et des lettres au commencement du xive siècle. — Début de la guerre de Cent ans.
Il est peu de personnes même étrangères aux choses de la médecine qui ne connaissent au moins de nom l’illustre Guy de Chauliac que nous considérons comme le restaurateur de la chirurgie en Occident (i).
(i) L’abbé Ulysse Chevalier. Répertoire des Sources historiques du Moyen Age, t. Ier et Supplément. — Dans la nouvelle Histoire universelle publiée sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud, œuvre écrite avec beaucoup d’élégance, mais parfois un peu de légèreté, le nom de Guy de Chauliac n’est pas même cité dans le chapitre consacré aux
Né au commencement du xive siècle à Chauliac, petite ville du diocèse de Mende, dont il prit le nom par la suite, Guy fit ses études à Toulouse, à Paris, à Bologne et à Montpellier où il reçut le titre de docteur en médecine. Si la savante Faculté est fière d’avoir eu un tel disciple, elle ne peut se flatter de pouvoir le compter parmi ses membres. Guy de Chauliac ne fut jamais professeur. Il préféra se livrer librement à la pratique de son art dans les grandes villes du Royaume auprès des personnages les plus haut placés et des malheureux également. C’est ainsi que nous le voyons tour à tour médecin ou archiâtre des papes Clément VI, Innocent VI et Urbain V, alors installés à Avignon (i). En 1348 il assista à la grande peste dite peste noire, montra beaucoup de courage et faillit succomber à la contagion.
Après avoir pratiqué son art avec un immense succès pendant de longues années, il composa vers 1363, l’ouvrage célèbre connu sous le nom de Grande Chirurgie et qui est l’œuvre capitale de sa vie. Nous n’avons pas à apprécier ici ce livre et encore aujourd’hui les érudits ne sont pas les seuls à en proclamer la valeur. Par un jeu de mots comme on les aimait jadis, il servit de guide ou guidon à
progrès des Lettres et des Sciences au xive siècle. T. III, p. 244 et suivantes. Voir Malgaigne, Histoire de la chirurgie en Occident. Paris, in- 8°, s. d., p. lviii.
(1) G. Marini. Dcgli Archiatri pontifici. Roma, Pagiiarini, 1784, in-40. Dans les manuscrits relatifs à la chirurgie on rencontre de nombreuses variantes de son nom : Guido de Cauliaco, Guivo de Chaülhaco , Guiçfoni de Cauliaco , Guido Chaullia , Guidon Chaulia ou de Caliaco. A Lyon, on trouve dans des documents de la même époque, à côté du sieur Guido de Cauliaco, les noms de Guido Cailly, Calli , Cailli ; la lecture des pièces et les dates prouvent qu’il ne s’agit pas de lui.— Cf. le Grand Cartulaire de l'abbaye d' Ainay, publié par MM. de Charpin-Feugerolles et Guigue, Lyon, 1885. Voir la table.
toutes les générations médicales jusqu’à la fin du xvne siècle, et même plus tard il sera encore consulté avec profit, malgré les immenses progrès réalisés par l’Académie Royale de Chirurgie, -
Un dernier détail, qui montre bien quelle fut l’influence de Guy de Chauliac dans les Écoles, mérite d’être signalé à cette place. Lorsqu’en 1584 Laurent Joubert, professeur à l’École de Montpellier, voulut donner une édition définitive des œuvres du maître, le texte primitif traduit et commenté, copié et imprimé pendant trois siècles consécutifs, était devenu presque incompréhensible. Il dut recourir à un manuscrit original, précieusement conservé à la Faculté, pour en donner une version correcte, et cette dernière fut encore réimprimée huit ou dix fois et traduite dans toutes les langues de l’Europe.
De tous ces détails il est permis de conclure que Guy de Chauliac fut un des hommes les plus remarquables de son temps, de ce xive siècle plein de promesses à ses débuts, si cruellement déçues par la suite.
A considérer les progrès des Lettres et des Sciences tant en France qu’en Italie, on pouvait se croire à la veille de la Renaissance. Il ne devait pas en être ainsi.
L’ordre de succession des royautés du moyen âge, fondé sur un sentiment peut-être exagéré de l’hérédité et sur la foi profonde des races germaniques dans les droits absolus du sang, déchaîna sur l’Occident une des tempêtes les plus affreuses dont l’histoire nous ait gardé le souvenir. Pendant un siècle entier la France et l’Angleterre s’épuisèrent dans une guerre acharnée dont les conséquences désastreuses se firent sentir bien au-delà des frontières des deux pays et retardèrent de cent ans au moins les progrès de la civilisation en Occident.
Après nos premiers désastres et le démembrement du royaume qui en fut la conséquence, les troupes mercenaires des deux partis rendues à la liberté ne recevant plus leur solde, s’organisèrent en Grandes Compagnies et exercèrent sur les malheureuses provinces restées à la couronne le pillage et la dévastation. La France d’un bout à l’autre de son territoire fut mise à feu et à sang à tel point que les traces de ces ravages peuvent être encore reconnues de nos jours. Notre savant collègue, M. Vachez, nous disait récemment que dans les petites localités du Forez, du Vivarais et de l’Auvergne qu’il connaît si bien, la tradition de l’invasion des Grandes Compagnies s’est parfaitement conservée en même temps que des ruines nombreuses témoignent de la véracité de ces souvenirs. Si l’Alsace, qui faisait alors partie de l’Empire Germanique, fut assez heureuse pour les repousser, le Pape réfugié à Avignon dut composer avec elles au prix d’une énorme rançon. Puis elles vont en Espagne entretenir une longue guerre civile, lutte fratricide, qui, elle aussi, devait retarder d’un siècle l’expulsion des Maures. En Italie, elles se mettent à la solde des Républiques et des petits princes dans ces misérables conflits de tous les jours qui venaient distraire les esprits élevés du culte des Sciences et des Arts au moment de leur renaissance.
Pendant cette longue période de guerres incessantes, notre ville, qui venait de se donner à la France depuis quelques années à peine (i), sut lui rester fidèle. Plusieurs
(i) io avril 1312. Pierre Bonnassieux. De la réunion de Lyon à la France. Etude historique d’après les documents originaux. Paris, Lyon, 1875, page 158.
fois elle courut les plus grands dangers et dut s’imposer d’immenses sacrifices. Rien ne put ébranler son patriotisme.
Je me propose, dans les pages qui vont suivre, d’insister sur quelques détails peu connus de cette époque mémorable.