II
Particularités du séjour de Guy de Chauliac à Lyon. — Il est nommé chanoine et élu prévôt du Chapitre de Saint-Just. — Il possède en cette qualité la baronnie de Briguais et néglige d’entretenir les fortifications du château. — Arrivée des Grandes Compagnies dans le Lyonnais. — Elles s’emparent du château et anéantissent l’armée royale qui cherchait à le reprendre.
Il y a quelques années, ayant entrepris des recherches sur la chirurgie au moyen âge, je fus tout surpris d’apprendre que Guy de Chauliac, comme autrefois Lanfranc, avait habité Lyon (i). Il le dit expressément luimême dans la préface de sa Grande Chirurgie : « A Lyon où j’ay long temps pratiqué » (2).
A cette seule indication se bornait tout ce qu’on savait sur le séjour de cet homme illustre parmi nous.
Cependant, un écrivain lyonnais distingué, M. Paul Allut, avait dans deux ouvrages fort intéressants relatifs à nos contrées, retrouvé les traces de Guy de Chauliac dans cette
(1) Humbert Mollière. La Chirurgie militaire au moyen âge, in Lyon Médical, juillet, 1888, t. XLVIII.
(2) Ubi practicavi longo tempore. La grande chirurgie. Chapitre singulier.
ville (i). Dès 1859, à l’aide d’anciens titres absolument authentiques, il affirmait que l’auteur du Guidon avait fait partie de notre Chapitre de Saint-Just, et qu’à diverses reprises et pendant plusieurs années il avait vécu à Lyon. Depuis lors personne dans le monde médical, ni parmi les historiens locaux, n’avait attaché d’importance à cette singulière découverte.
Vers la fin de l’année 1888 seulement, un chirurgien très distingué de Paris, M. le docteur Nicaise, ayant formé le projet de rééditer l’œuvre du grand maître du moyen âge, se rendit exprès à Lyon pour vérifier et compléter les indications fournies par M. Allut. Grâce à l’obligeance de M. Georges Guigue, archiviste du département du Rhône, il a pu consulter dans nos dépôts publics les documents qui ont rapport au célèbre chanoine chirurgien et il s’en est servi pour tracer de lui une biographie fort intéressante à laquelle nous avons fait de nombreux emprunts. De plus, il a eu l’heureuse idée de publier in extenso toutes ces pièces manuscrites et pour la plupart inconnues, ce qui m’a permis de les utiliser à un point de vue plus spécial à notre histoire locale (2).
J’ai trouvé également de précieuses indications dans l’ouvrage si remarquable de M. G. Guigue sur les Tard-
(1) P. Allut. Les Routiers au XIVe siècle. Les Tard-Venus et la bataille de Briguais. Lyon, 1859, p. 49 et suivantes. — Du même Étude historique et bibliographique sur Syniphorien Champier. Lyon, 1859, p. 130
(2) La Grande Chirurgie de Guy de Chauliac, composée en 1363, revue et collationnée sur les manuscrits et les imprimés latins et français, etc., par le docteur Nicaise, professeur agrégé et chirurgien des hôpitaux' de Paris. Paris, 1891, § IV. Biographie de Guy et pièces justificatives, p. 171.
Venus, récit vivant et animé de cette époque néfaste, exclusivement basé sur des documents inédits (i) ainsi que dans le superbe Cartulaire des fiefs de l'Église de Lyon qui vient d’être imprimé pour la première fois sous les auspices de la Société des Bibliophiles Lyonnais.
Les actes capitulaires de Saint-Just, aujourd’hui conservés à l’Hôtel de Ville, où ils ont été transportés en 1793 nous apprennent que Guy de Chauliac qui, suivant Peyrhile ( Histoire de la Chirurgie ), était déjà clerc en 1325, fut nommé chanoine de cette église et participa le 13 mai 1344, suivant l’usage, au partage des revenus de son prédécesseur, Jean de Châtelard, mort deux jours auparavant (2).
Le 18 août 1359, nous le voyons rendre hommage comme chanoine et prévôt du Chapitre à Guillerme (Guillaume de Thurey), archevêque et comte de Lyon, en son château de Pierre-Scize (3). Parmi les témoins de la cérémonie, nous trouvons un Guichard de Vauzelles, chanoine, qui appartenait sans doute à la famille qui devait donner deux siècles plus tard à Lyon plusieurs hommes remar-
(1) Georges Guigue. Récits de la Guerre de Cent ans. Les Tard-Venus en Lyonnais, Forez et Beaujolais (1356-1369). Lyon, 18 86. L’ouvrage se termine par un dossier volumineux de pièces originales empruntées à nos Archives et toutes imprimées pour la première fois. Elles m’ont été aussi d’un grand secours dans ces recherches.
(2) Actes du Chap. de Saint-Just, cités par Allut : Tard-Venus , p. 46
et 50, et Nicaise, pièces justificatives clxxiv. >
(3) Cartulaire des fiefs de V église de Lyon (1173-1521) publié sous les auspices de la Société des Bibliophiles Lyonnais, par G. Guigue. Lyon, 1893, pièce xx, page 28. Guy de Chauliac, prévôt de Saint-Just, médecin du Pape, fait hommage à l’archevêque Guillaume de Thurey', 18 août 1359.
quables, dont l’un fut le véritable organisateur de l’assistance publique dans notre ville (i).
Guy de Chauliac réitère ensuite cet acte solennel auprès des nouveaux archevêques, Charles d’Alençon ( 2 ) et Reynaud de Thurey.
Dans tous les vieux actes, il est parlé de lui en termes des plus élogieux : « Dominus Guigo de Cauliaco , physicus, medicus domini nostri pape (sic) » ; il est qualifié de « vir circumspeclus , venerabilis, magister bonœ mémorisé, sciens, providus et spontaneus » .
Et certes il méritait ces éloges, car malgré son immense célébrité, l'excellent chanoine, à sa mort, ne laissa même pas de quoi célébrer son anniversaire ! Cependant il avait eu pour clients les plus grands personnages de la terre : trois souverains pontifes, les rois de France et de Bohême, Philippe VI de Valois et Jean l’Aveugle. Mais il était resté conséquent avec ses principes, lui qui voulait que le chirurgien soit « pitoyable et miséricordieux ; non convoiteux, ni extorsionnaire d'argent, ainsi qu’il reçoive modérément salaire selon le travail, les facultés du malade, la qualité de l'issue ou événement et sa dignité (3). »
(1) Assistance donnée à la multitude des pauvres accourus à Lyon en 1531 avec leurs actions de grâces , par Jean de Vauzelles. Tholoze, 1531. Edit, avec introd., notes et glossaires, par M. le président Baudrier. Lyon, 1875.
(2) Même cartulaire, pièce xxi, même hommage par le même à Charles d’Alençon, 16 janvier 1368, p. 29.
(3) La Grande Chirurgie : chapitre singulier , texte et trad. de Laurent Joubert reproduit par M. Nicaise. Le style de celle de Jean Canappe, médecin à Lyon que j’ai sous les yeux {Le Guydon en françois, Lyon, Guillaume de Guelques, 1538, en rue Mercière, petit in-8°, imprimé par Jehan Barbous) est bien plus pittoresque. Voici comment y est
Jamais depuis le serment d’Hippocrate on n’avait rien écrit de plus beau sur la profession médicale.
En 1366, il avait ouvert le nouveau livre de justice du Canonicat. Enfin, en 1367, sous l’archevêque Jean de Talaru, il est désigné comme hostelier, c’est-à-dire directeur du petit hôpital que le Chapitre de Saint-Just entretenait pour les malades et les voyageurs, en remplacement d’un administrateur indigne brigosus et lusor. Suivant l’usage et en raison de sa charge d’archiâtre du pape Innocent VI, qui l’obligeait de se rendre fréquemment à Avignon, on lui laissa la possibilité de se faire suppléer en cet office pour une somme d’argent.
Il mourut l’année suivante 23 Juillet 1368, très probablement à Lyon, peut-être même dans les environs, et fut inhumé vraisemblablement dans le cimetière des prêtres à Saint-Irénée, suivant le désir qu’il en avait manifesté et dont on a la preuve écrite. On fit, comme de coutume, deux jours après sa mort, le 25 juillet 1368,1e partage de ses bénéfices. D’après les actes authentiques, ils représentaient un revenu d’environ 80 livres, 13 sols, 4 deniers, somme qui aujourd’hui permettrait à peine de vivre à son usufruitier, mais qui, en 1368, suivant M. Allut, paraissait suffisante pour subvenir aux besoins d’un chanoine de l'illustre Chapitre de Saint-Just. J’hésite même à admettre cette dernière opinion, car en parcourant les actes originaux, on voit
transcrit le même passage : « Qu’il soit gracieux aux malades, béning aux compaignons, cautelleux en pronostiquant, débonnaire et miséricordiable, non convoiteux, ni excorsif. » Chapitre singulier , folio 1 1 . Malheureusement ce langage se prête beaucoup moins bien aux descriptions techniques, et c’est pour cela sans doute que M. Nicaise n’a pas adopté cette traduction. Voir aussi Malgaigne, loc . cit .
que les chanoines laissaient souvent des dettes que leurs héritiers avaient beaucoup de peine à payer (i).
Parmi les terres et seigneuries dont Guy de Chauliac touchait les revenus, nous trouvons signalés dans l’acte de partage les noms de plusieurs localités bien connues de nos environs : Grézieux, Sainte-Foy, Dardilly, la Chapellede-Baunan et enfin Brignais, qui venait d’acquérir récemment une triste célébrité dans notre histoire. On va voir comment le nom de Guy de Chauliac s’y trouve mêlé.
La baronnie de Brignais, vieille terre d’Église, appartenait au Chapitre de Saint-Just depuis l’année 1250. Le pape Innocent IV, réfugié à Lyon par suite des persécutions de l’empereur Frédéric II de Hohenstauffen, en avait fait présent audit Chapitre, en récompense de sa fidélité et de ses bons offices (2). Le village, situé dans dans la plaine à l’entrée de la vallée du Garon, servait en
(1) D’après un autre compte retrouvé par MM. Guigue et Nicaise, Guy de Chauliac touchait encore dans d’autres domaines la somme de 79 livres 3 deniers, ce qui faisait en tout 160 livres 13 sols 4 deniers, somme bien modique encore et qui ne modifie en rien ce que nous venons de dire sur la situation financière des titulaires du Chapitre de Saint-Just.
(2) Suivant J.-M. de la Mure, Histoire ecclésiastique du diocèse de Lyon , Lyon, mdclxxi, in-40 (Catalogue des bénéfices du diocèse de Lyon, p. 245), Vourles appartenait également au Chapitre de Saint-Just comme annexe de Brignais. cc Eccl. de Brignais cum annexa de Vourles. » Capit. S. Justi. Voir aussi: Nicolas de Nicolay. Description générale de la ville de Lyon , publiée par la Société de Topographie de Lyon et V. Ad vielle, Lyon, 1882, in-f°, ch. xim (sic). Pollet, Pancharte , ou Cata logue des dépendances du siège archiépiscopal de Lyon, p. 95. Nous trouvons le village désigné sous les noms de Brinais, Brinai. Les Annales d' Acquitaine citées par Gollut (voir p. 18) donnent aussi celui de « Brut ». Nous ne l’avons retrouvé nulle part ailleurs.
quelque sorte de poste avancé pour Lyon, du côté du sud-ouest. Il était défendu par un château assez important, avec deux enceintes fortifiées. On y voyait encore, en 1379, deux tours qui sont mentionnées dans un devis de réparations à faire cette année-là. Il y avait une autre tour et une barbacane pour défendre le vieux pont en face duquel était le château. Enfin, il existait un fossé où l’on pouvait faire pénétrer au besoin les eaux du Garon (1).
Comme partout ailleurs, le seigneur du lieu avait le droit d’obliger les habitants de contribuer à l’entretien de la forteresse au moyen de la corvée. Mais le chanoine mansionnaire que le bon Chapitre de Saint-Just y installait se montra toujours peu exigeant sur ce point, si bien que le château avait fini par tomber de vétusté.
Déjà en 1349, Henry de Montagny, avec quelques nobles des terres de l’Empire, s’en était emparé et l’avait mis au pillage per vînt et violentiam intraverat , ipsamque villam more hostili invaserat. Quelques mois seulement avant l’événement tragique dont nous allons parler, le Chapitre de Saint- Just faisait visiter son château de Brignais ad vîdendum reparationem (2), mais il était trop tard!
Pas plus que ses prédécesseurs, Guy de Chauliac, surchargé de labeurs, toujours chevauchant sur la route de Lyon à Avignon, n’avait songé à remédier à cet état de choses et nous allons voir quelles en furent les conséquences.
La France était alors engagée dans cette guerre terrible
(1) Allut, loc. cit. Les Routiers , etc., pages 23 et 24.
(2) G. Guigue. Récits de la guerre de cent ans. Les Tard-Venus en Lyonnais, etc., p. 11 et 44, et pièces justificatives, n° vu. Archives du Rhône, fonds de Saint-Just.
avec l’Angleterre dont nous avons fait ressortir plus haut les si funestes conséquences. Au lendemain du traité de Brétigny, à la faveur de nos désastres on vit s’organiser ces compagnies d’aventuriers qui sous les noms trop connus de Routiers et de Tard-Venus exercèrent sur toute l’étendue du Royaume le pillage et la dévastation. En l’année 1360, plusieurs bandes réunies, formant un effectif d’environ seize mille hommes, commandées par des chefs hardis et expérimentés, se dirigèrent sur Lyon dans le but de rançonner une cité déjà célèbre par ses richesses (1). En peu de temps elles furent à nos portes, s’emparèrent par surprise du château fort de Brignais que nous avons vu si mal préparé pour la résistance, et s’y fortifièrent.
S’il faut en croire Froissart elles surprirent le seigneur et la dame du lieu, mais cette assertion ne saurait être admise, ce fief étant un bien d’Église administré par un chanoine. Tout au plus est-il permis de penser qu’il s’agissait du capitaine châtelain et de sa femme. Malgré l’importance de cette conquête, les brigands n’osèrent aller plus avant car le château de Francheville qui commandait la route de Lyon avait été soigneusement fortifié par l’archevêque Renaud II et pouvait les arrêter longtemps (2).
La ville n’en était pas moins sérieusement menacée et le danger pressant, on fit à la hâte les premiers préparatifs de résistance. Avec l’autorisation expresse du roi, les Lyonnais complétèrent alors le système de défense de la ville, en
(1) « Tirans à Lyon, dit un historien ancien, où ils voulaient se trouver pour y régler le trafique » Gollut. Mémoires des Bourguignons de la Franche-Comté. Dole, 1592, in-f°. Livre VIII, c. xxvm, p. 540.
(2) Allut, loc. cil. y 193. — Lamure. Histoire ecclésiastique déjà citée. Lyon 1671, in-40, p. 109.
établissant sur la colline de Saint-Just une vaste ligne de fortifications que les actes du temps appellent La Retraite, afin de remplacer celles des anciens rois burgondes qui n’étaient plus suffisantes (t). Il fut décidé que tous, nobles, prêtres et bourgeois, payeraient l’impôt pour cet objet, et tout le monde se soumit non sans quelques réclamations, car il y eut nécessairement des conflits d’autorités.
Les documents de l’époque nous disent que Jean Quartier, procureur de Guy de Chauliac, chanoine et prévôt de Saint-Just, protesta, déclarant « que ledit seigneur prévôt a le droit général de juridiction haute et basse, pouvoir civil et criminel dans les villes desdits Saint-Just 'et Irénée et dans leur territoire; que, à cause de cela, fine peut se faire ni être admis qu’il soit porté par lesdites ordonnances et impositions, aucun préjudice au seigneur prévôt, que tout ce qui peut être fait dans lesdites villes en raison et à cause desdites ordonnances et impositions, doit être fait et exécuté au nom, sous l’autorité et de la part dudit seigneur prévôt et de son droit de juridiction, et non pas au nom, pour l’autorité et de la part d’autres personnes. »
Il n’y avait là qu’une question de forme et les préparatifs de défense n’en furent point ralentis; aussi, les Routiers bien renseignés renoncèrent-ils à tenter une attaque de vive force contre la ville (2), d’autant plus que les provinces voisines avaient eu déjà le temps de se reconnaître. Nous
(1) Cf. G. Guigue, / oc.ïaud., p. 179, 183, et du même, Bibliothèque historique du Lyonnais. Mémoires, notes , documents , t. Ier, Lyon, 1888, p. 93 et suivantes. Voir aussi l’ancien Mémoire de Greppo. Note sur la construction des murs et fortifications de la ville de Lyon. Arch. hist. et stat. du département du Rhône, t. V, p. 423.
(2) Idem , ibidem, page 28. Pièces des Archives de la Ville, CC. 189.
trouvons dans un document fort intéressant de l’époque publié par M. l’abbé Ulysse Chevalier correspondant de l’Institut, que Raoul de Loupy, gouverneur du Dauphiné, avait fait de sérieux préparatifs contre les routiers pour garder les ports et passages du Rhône et repousser et réduire ces pillards. Il avait reçu les principaux seigneurs du pays et fait des propositions d’alliance avec le duc de Savoie qui y semblait favorable (i).
Cependant, au premier moment, les Lyonnais épouvantés avaient fait appel au roi et demandé sa protection. Il envoya à leur secours une belle armée féodale forte de douze mille hommes, comprenant six mille chevaux bien équipés, quatre mille sergents d’armes et des arbalétriers.
Suivant les historiens les mieux renseignés les six mille gens d’armes renfermaient l’élite de l’aristocratie des provinces de Languedoc, Dauphiné, Auvergne, du duché de Bourgogne et du comté de Savoie. Le commandement en chef appartenait au comte de Tancarville, mais c’était en réalité Jacques de Bourbon, comte de la Marche qui dirigeait les opérations. Il avait avec lui Pierre de Bourbon son fils aîné, ses neveux Louis comte de Forez et Jean son frère, encore enfant, Renaud de Forez leur oncle, Robert de Beaujeu, le sire de Grôlée, le maréchal d’Audenheim; enfin
(i) Compte de Raoul de Loupy, gouverneur du Dauphiné, de 1361 à 1369, publié par l’abbé Ulysse Chevalier, s. L, 1886, in-8, pages 62 (note) et 63,64, pages 17 à 22. Note des dépenses faites pour la défense. Quelques semaines plus tard, Jacques de Bourbon et plusieurs chevaliers du roy venaient eux-mêmes par devers ledit gouverneur, parlementer et traiter avec lui et avec les bannerets et hauts hommes du pays, afin d’ordonner d’envoyer un certain nombre de gens d’armes au siège, devant Brinay, p. 18.
le fameux Arnaud de Cervolles surnommé l’Archiprêtre, ancien chef de bandes qui moyennant une somme d’argent servait dans l’armée royale avec sa compagnie de quinze cents aventuriers. Il est probable que les milices des localités directement menacées vinrent se joindre à l’armée royale. Ainsi la tradition veut que les deux fifres en sautoir qui figurent dans les armes de la petite ville de Mornant aient été placés en souvenir de ceux de ses enfants qui allèrent fifre en tête se rendre auprès de Jacques de Bourbon devant Brignais.
Quant à l’armée des Tard-Venus, elle se composait d’un certain nombre de bandes qui tantôt se réunissaient, tantôt se dispersaient pour aller vivre aux dépens d’une province voisine. Suivant un historien lyonnais moderne très exact (i), cette armée se composait de deux parties, l’une les Tard -Venus qui s’étaient assemblés sur les frontières de Champagne du côté de la Lorraine, l’autre la plus forte qu’on appela la Grande Compagnie qui entra dans la vallée de la Saône après avoir dévasté la Bourgogne et la Franche- Comté. Au moment de la bataille, les compagnies d’aventuriers étaient au nombre de douze environ, mais n’avaient pas, à proprement parler de général en chef (2). Leurs
(1) C. Dareste. Histoire de France , depuis les origines jusqu'à nos jours , 2e édition, t. II, p. 496, 497. Paris, 1874.
(2) Allut, ouv. cité, pages 195, 196, 197.
Après la bataille de Brignais, les chefs de bandes qui y avaient pris part signèrent le 23 juillet, à Clermont, une convention d’après laquelle ils s’engageaient à aller en Espagne avec Henri de Trastamare, combattre le roi Pierre de Castille, surnommé le Cruel. Cette liste nous est parvenue et permet d’établir exactement l’état de leurs forces au mois d’avril, 1362. Ils étaient environ quinze mille hommes réunis. Voici les noms de ces capitaines : Armand de Talburt, dit Talbardon,
commandants respectifs dont Froissart nous a conservé les noms étaient tous des aventuriers de la pire espèce, cadets ou bâtards de grandes maisons avides de gain et de rapine, capitaines étrangers anglais, italiens, espagnols ou allemands, tous pleins d’ardeur, d’audace et de férocité.
Le plus célèbre de ces bandits. Séguin de Badefol, surnommé le roi des Compagnies, que Froissart cite en première ligne parmi les vainqueurs de Brignais, homme fécond en expédients, était bien capable d’imaginer comme il le pense, la manœuvre habile qui décida du sort de la journée (i). Cependant cette opinion ne saurait être soutenue qu’avec une grande réserve, car d’autres documents très importants semblent faire douter qu’il y ait même assisté. Il est donc probable, comme le soutient un juge fort compétent, que la concentration des bandes fût l’œuvre de tous les chefs à la fois en présence d’un danger commun. Des pièces fort intéressantes mises au jour depuis quelques années seulement nous apprennent que les lieu—
Espiotte, Le Petit Meschin, le Bour de Breteuil, Bernard d’Albret, Gardas du Castel, Jean Hazenorgues, Jean Aymery, Bertuquin et Pierre de Montaut. Il est singulier que le nom de Séguin de Badefol ne s’y trouve pas. A. Cherest. L A rchipr être. Épisode de la guerre de Cent ans au XIVe siècle. Paris, Gaudin, 1879, ch. vi, pages 156 et 184.
Le traité définitif fut signé par le comte de Trastamare, le 13 août 1362, à Paris, avec les ministres du roi Jean, alors prisonnier en Angleterre. On avait encore si peu de confiance dans l’Archiprêtre, qu’il fut stipulé dans l’acte, que le comte mettrait tout son pouvoir à l’emmener lui et ses gens hors du royaume. Prosper Mérimée. Histoire de don Pedro Ier, roi de Castille, nouv. éd., Paris 1865, pages 343, 344.
(1) Maurice Chanson. — Les Grandes Compagnies en Auvergne au XIVe siècle. Séguin de Badefol à Brioude et à Lyon. — Brioude, 1887, pages 7 et 22.
tenants du roi avaient formé le projet de cerner les Compagnies et de les écraser d’un seul coup (i).
Outre l’armée envoyée à Lyon, il s’en réunissait une seconde en Bourgogne dans la vallée de la Saône. Les principaux seigneurs du Dauphiné avaient pris les armes. Le rendez-vous général était devant Brignais. Les Routiers qui avaient un service d’espionnage très bien organisé, comprirent le danger qui les menaçait, et prévinrent cette réunion de forces auxquelles ils n’auraient pu résister (2).
Sans attendre les renforts qui lui arrivaient de toutes parts, Jacques de Bourbon avait déjà pris l’offensive et cherché à reprendre Brignais. Sans doute, il était pressé d’en venir aux mains à cause des inquiétudes que lui inspirait une partie de son armée composée de mercenaires, difficiles à retenir sous les armes. Mais son ardeur belliqueuse paraît l’avoir emporté sur toute autre considération. Les murs n’étaient pas encore si délabrés qu’il ne fallût des échelles et des rnantelets de bois pour les escalader. Mais les assauts furent repoussés et les troupes royales durent camper devant cette bicoque, d’où elles n’avaient pu déloger quelques malandrins.
Or il advint qu’une partie de l’armée des Tard-Venus, qui s’était détachée du corps principal pour aller piller le Forez, avertie à temps du danger que courait la garnison de Brignais, revint à marches forcées pour la secourir et parut tout à coup sur les derrières des assiégeants, après avoir fait sa jonction avec d’autres bandes.
(1) Pièces des archives nationales, dans Guigue, loc. laad ., pages 68 et pièces justif. , nos 37, 38, 39.
(2) Cherest, loc. cit . Guigue, ibid., p. 67. P. J. xxxvn, p. 289.
Solidement établis sur les hauteurs qui dominent la plaine, les hardis aventuriers tinrent tête victorieusement aux attaques furieuses de la chevalerie française qui fut culbutée sur l'infanterie dans une horrible confusion. Au même moment, les défenseurs de Brignais faisaient une sortie à l’autre extrémité du champ de bataille et achevaient la défaite de l’armée française, qui fut totalement anéantie (6 avril 1362) (1).
Tous ceux qui ne furent pas tués demeurèrent prisonniers de guerre. Le nombre des morts fut hors de proportion avec celui des troupes engagées. L’infortuné Jacques de Bourbon paya cher son imprudente équipée. Blessé mortellement ainsi que son fils, ils furent conduits à Lvon où ils succcombèrent au bout de quelques jours. Je crois inutile d'énumérer ici les noms des nobles seigneurs pris ou occis dans cette fatale journée. On les trouvera dans tous les historiens de l’époque.
Surpris eux-mêmes de leur victoire, les Tard-Venus se contentèrent de la rançon des prisonniers et n’osèrent point attaquer la ville de Lyon.
Quand six ans plus tard, le Chapitre de Saint-Just procéda au règlement des biens de son défunt prévôt, les héritiers de Guy de Chauliac furent tenus de remettre en état les divers immeubles qu'il avait possédés, et spécialement le château de Brignais, dont le défaut d’entretien avait été une des causes du désastre.
En conséquence, son frère Guillot de Chauliac, et son neveu Etienne, dit Cabasset, s’engagèrent à payer au
(1) Chronique de Matteo Villani, livre X, c. lxxxxv. « De conflictu cassalionis horrendœ Anglorum facta in prælio de Brignaiz.n Allut, loc. cit., p. 254.
Chapitre la somme de vingt francs d’or pour les réparations des immeubles qu’il avait possédés : ce Viginti francos auri pro locis reparandis in quibus bonœ memoriœ magister Guigo de Cauliaco prepositus et canonicus Sancti Justi habebatel percipiebat iemporemorlis suœ » et tout particulièrement du château de Brignais « in reparacione et edificacione castri de Brignais », qui en avait un bien grand besoin, puisqu’elles avaient été commencées avant même le règlement de cette somme (i) et qu’en 1370, elles n’étaient pas encore achevées !
Voilà comment le célèbre Guy de Chauliac fut la cause indirecte d’un immense désastre pour son pays.
La leçon avait été trop rude pour que le Chapitre n’exigeât pas, plus encore que par le passé, le service de la garde et du guet dans son château ; aussi trouvons-nous des sentences et des arrêts des années 1385, 1386, 1392 et 1484, qui prouvent que les habitants y étaient toujours astreints.
Je viens de parler d’un frère et d’un neveu de Guy. Nous trouvons, dans les pièces reproduites par M. Nicaise, qu’il avait un autre frère nommé Bernard, qui fut aussi chanoine de Saint-J ust et mourut treize ans plus tard, comme son aîné en ne laissant guère que des dettes.
Enfin, M. Guigue a encore eu la bonne fortune de trouver dans les Archives de Saint-Just, cette mine inépuisable d’où il a déjà tiré tant de renseignements précieux, les dates des messes anniversaires de la mort de Guy de Chauliac. Comme le capital versé pour la célébration de ces anniversaires était converti en rentes foncières payées par les fermiers des terres acquises, les frais du service annuel
(1) Act. cap. de Saint-Jean. Vol. I, f° 28, recto. Guigue, toc. cit ., page 93. Nicaise, idem, ibid.
de Guy de Chauliac furent réglés par des personnes étrangères aussi bien au Chapitre qu’à sa famille. Il est curieux de constater que ce furent jusqu’à la fin du siècle, les possesseurs des terres de la maison du château de Brignais qui eurent à s’en acquitter.
Ces détails nous montrent que le souvenir de ce savant et pieux personnage s’était conservé pendant longtemps dans sa seconde patrie.