L ŒUVRE DE DIX ANNEES
« Il avait lavé de ses mains le corps de son maître et présidé à sa dernière toilette, sans phrase, sans pose, sans cris, sans pleurs, le cœur inondé de respect. » ( H. Roujon.) Il relut aussi les dernières lettres qui saluaient ses débuts littéraires et celle qui disait à propos de Boule de Suif : « Tâche d'en faire une douzaine comme ça ! et tu seras un homme. » (Correspondance', tome IV.)
A la fin de 1881, huit nouvelles paraissaient en volume chez l'éditeur Havard : La Maison Tellier, En Famille, L'Histoire d'une Fille de ferme, Le Papa de Simon, Sur l'eau, Une partie de campagne, Ai^. Printemps, La Femme de Paul.
Boule de Suif avait séduit par sa maîtrise, un art de la composition, les personnages où l'on trouvait déjà le ton du type, et tout cela réchauffé par une certaine exubérance gauloise répandue sur l'ensemble.
Avec La Maison Tellier, la personnalité de l'auteur s'affirmait. Pas la moindre trace d'afféterie ou de procédé littéraire. C'était un art simple et franc, qui prenait immédiatement le lecteur.
L'écrivain normand n'avait pas été chercher ses sujets bien loin.
138 PORTRAITS d'hier
Tandis que ses amis de la République des Lettres rêvaient d'habiter, comme l'a dit plaisamment Sainte-Beuve, « à l'extrémité d'une langue de terre réputée inhabitable et par delà les confins du romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mystérieux où on lit de l'Edgar Poë, où l'on récite des sonnets exquis, où l'on s'enivre de haschich pour en raisonner après, où l'on prend de l'opium, et mille drogues abominables dans des tasses d'une porcelaine achevée «, Guy de Maupassant couchait simplement et fortement sur le papier ses souvenirs du pays normand, ses aventures de canotage en Seine, voire même des histoires faraudes et un peu grasses, et d'autres, dramatiques, qu'il se faisait raconter. C'est ainsi qu'il aurait tenu d'Hector Malot le sujet de la Maison Tellier {Journal des Concourt, tome IX), et de Porto-Riche celui du Horla (Ibid.).
C'est bien curieux et d'un équilibre étonnant ce récit corsé, au moins par la situation sociale des personnages, et conduit jusqu'à la fin sans une erreur de goût. 'L'Histoire d'une Fille de ferme nous change de milieu. Nous voici en pleine rusticité. Dès le début, nous sommes dans cette atmosphère caractéristique des fermes normandes. L'auteur a pratiqué ces paysans. Entre eux et lui nul mirage et déformation littéraire. L'observation directe a dépouillé le naturalisme et toutes les minuties fastidieuses de l'impressionnisme. Maupassant n'a pas vu la vie des champs en peintre, en photographe ou en poète ; il l'a vue en homme qui se promène et qui n'a rien autre à faire qu'à regarder, respirer et comprendre. Et quelqu'un l'a dit : « Il écrit comme on respire. » C'est le triomphe du naturel.
E)i Famille, c'est le milieu de la petite bourgeoisie d'employés chère à Maupassant, gens médiocres et bornés, dévorés par la convoitise de l'héritage. Notons en passant ce goût de l'auteur pour les caractères généraux, ces mentalités moyennes qui se distinguent les unes des autres par des détails, des nuances parfois infimes, mais que l'œil clair de l'écrivain aperçoit et qu'il pose en relief pour individualiser son type. Les héros de Maupassant, paysans, petits bourgeois, fêtards ou gens 'du monde, manquent complètement de ressort. La psychologie de l'écrivain s'est, le plus souvent, exercée dans la platitude quotidienne où se traînent nos pauvres désirs, nos mesquines aspirations. Il y a trouvé un très réel élément d'art. Il n'avait pas, comme son maître Flaubert, ce romantisme incurable, cet amour passionné des sujets plastiquement beaux. Il y avait bien un poète dans Maupassant, mais qui ne put jamais franchir le cercle des réalités.
En 1882, parut le recueil de Mlle Fifi qui contenait : La Bûche, Le Lit, Un Rcveillon, Mots d'amour, Une Aventure parisienne, Marocca, Publié d'abord par Kistmaecker, à Bruxelles, le volume fut augmenté, en 1884, dans l'édition Havard, de onze nouvelles : Mme Baptiste,
La Rouille, La Relique, Fou ! Réveil, Une Ruse, A Cheval, Deux- Amis, Le Voleur, Nuit de Noël, Le Remplaçant.
L'année 1883 voit paraître les Contes de la Bécasse et Une Vie, le véritable début de Maupassant dans le roman.
Ce fut une surprise. Ce conteur gaillard et savoureux inclinant plutôt vers le genre grassouillet de nos conteurs du moyen âge donnait au public une œuvre de longue haleine, parfaitement ordonnée, édifiée patiemment au moyen de notes, de petits récits accumulés depuis longtemps, puisque beaucoup de contes, réunis après sa mort, forment des chapitres, sont des situations d'Une Vie; tels sont : Un Soir de Printemps, Le Saut du Berger, etc.
Une Vie parut en feuilleton dans le Gil Bios, du 25 février au 6 avril 1883. Le souci de l'exactitude, la sobriété et la solidité du style, l'atmosphère même du pays normand, firent songer à Flaubert, un Flaubert moins tendu et de plus d'aisance. Maupassant ne décrit pas comme lui d'abord, et semble avoir un tout autre but que le maître de Croisset.
En choisissant comme épigraphe : L'humble Vérité, Guy de Maupassant se dégageait de toute formule et tout artifice littéraire. Le public fut frappé de ce don de conter la vie et d'en extraire tout ce qu'elle contient de sentiments éternels au milieu d'événements ordinaires. « Chez lui, dit M. Henry Céard, la littérature était toute d'instinct et non réfléchie. » Sous un aspect indifférent et détaché de tout, il notait scrupuleusement dans sa mémoire les moindres faits et gestes qui pouvaient réaliser le personnage par un détail caractéristique.
Peut-être dans aucune autre de ses œuvres plus passionnée, plus tourmentée, ne se marque autant la volonté de faire vrai, juste, de ne pas s'éloigner du ton ordinaire de la vie, de cette réalité moyenne et humaine qu'il assigne au romancier dans la préface de Pierre et Jean.
Son second roman, Bel Ami, parut en 1885. Maupassant était alors en pleine force. Il avait publié quatre volumes en 1884 : Clair de lune, Au Soleil, Miss Harriett, Les Sœurs Rondoli. Avec Bel Ami, l'observation de l'écrivain s'élargit.
Il avait mit dans ce roman ses premières années de vie parisienne et littéraire. Le mouvement du récit, la variété des types en font un livre brillant et animé. Maupassant y fait voir avec une habileté singulière le jeu des ambitions discrètes et des convoitises brutales. Au fond de tout cela, il y a un peu de cette amertume superbe de l'observateur qui sent que la valeur morale d'un homme n'est pour rien dans la lutte. Pour arriver et régner, il faut vouloir et le vouloir fortement. Les fiers et les délicats, comme Norbert de Varenne, s'enferment dans leur orgueil souffrant, quand les médiocres, comme
Georges Duroy, qui sont légion dans la presse et les arts, triomphent parce qu'ils portent en eux ces éléments de succès, l'aplomb superbe de l'ignorance, l'insolente crânerie et les appétits conquérants du sousofficier de cavalerie.
Vers cette époque, Maupassant fait preuve d'une étonnante fécondité. Il donne, la même année que Bel Ami, Toine, Yvette, Les Contes du Jour et de la Nuit, puis, en 1886, M. Parent, La Petite Roque.
La place nous est trop mesurée ici pour étudier à travers ses livres, l'évolution de la pensée de Maupassant. Les travaux de M. Pol Neveux (édition Conard) et de E. Maynial (Mercure de France) sont des guides précieux pour la compréhension de ce cas littéraire.
Le lecteur attentif qui cherche dans une œuvre lue avec méthode l'histoire d'une intelligence, constatera qu'avec Mont-Oriol et le Horla, publiés en 1887, la manière d'écrire de Maupassant n'est plus aussi impassible. Il n'est plus aussi extérieur. Il ne domine plus la vie et les êtres de son dédain. Il va du dehors au dedans. Il se laisse aller à des confidences. Parfois, on n'entend plus parler ses personnages ; il se met en scène, s'exalte ou s'afflige. Il a un accent qui se confie et s'épanche. Ce cœur serein est entamé. L'idée de la souffrance et de la mort s'impose plus souvent à son esprit. Les déchéances physiques et le sentiment de notre fragilité s'allient chez lui aux images de la passion. Mont-Oriol, cette histoire d'amour passionné dans le monde frivole d'une station thermale reflète une préoccupation mélancolique et comme l'obsession du néant. Dès lors, Maupassant commence à s'émouvoir sérieusement. Rappelez-vous tout ce qu'il y a d'humain et d'effrayant dans le récit du traitement de M. Riquier, ce lavage d'estomac à la sonde; et rien ne peut donner une idée aussi saisissante de notre triste machine fragile que l'épisode de l'âne mort sur la route et des deux misérables attelés à la charrette : « Christiane, pour la première fois, comprit la misère des créatures esclaves, et la mort aussi lui apparut comme une chose bien bonne par moment. »
Certains faits de la vie de Maupassant, quelques accidents nerveux qu'ont notés ses biographes nous inclineraient à croire qu'il sentît s'éveiller en lui une sensibilité nouvelle. Moins maitre de lui, moins maître des autres, il n'a plus cette belle indifférence qui le faisait volontiers conclure à l'inutilité de tout. Il est devenu la machine à sensations, la petite aiguille aimantée, fébrile sur son pivot. Il écrit, dans g on vohune Sur l'eau (1888) :
« Qu'on ne nous envie pas, mais qu'on nous plaigne, car voici en quoi l'homme de lettres diffère de ses semblables. En lui aucun sentiment simple n'existe plus. Tout ce qu'il voit, ses joies, ses plaisirs, ses souffrances, ses désespoirs, deviennent instantanément des sujets d'observation. Il analyse malgré tout, malgré lui, sans fin, les cœurs, les
visages, les gens, les intonations. Sitôt qu'il a vu, quoi qu'il ait vu, il lui faut le pourquoi !... S'il souffre, il prend note de sa souffrance et la classe dans sa mémoire... Sa sensibilité particulière et maladive le change en outre en écorché vif pour qui presque toutes les sensations sont devenues des douleurs. »
Cette faculté d'observation n'est pas sèche, étroite, égoïste, comme on pourrait le croire. Ce livre : Sur l'eau, un des plus beaux de Maupassant, est une confession; rêverie, désespoirs, confidences, sensations d'éthéromane, effroi de l'homme et des villes, aspirations vers l'infini, impressions de naufrage, apaisements solennels sous le clair de lune, rien n'y manque. C'est peut-être le livre le plus spiritualiste de Maupassant. si ce mot ne jurait cependant avec cet instinctif silencieux et triste cjui ne songeait qu'à briser ses muscles en des exercices violents pour se réfugier dans le néant de tout.
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Dédicace de Guy de Maiipassati/ .
Pour se ressaisir, désira-t-il alors traiter un sujet tout simple, tout uni, une histoire que Flaubert eût aimée, dans son milieu de prédilection : des petits bourgeois retirés dans une ville normande ? Et il écrivit Pierre et Jean (1888), ce roman si intense et d'une si parfaite unité. Tout se passe dans les personnages avec cette logique implacable des drames de Shakespeare ou d'Eschyle. Une sorte de fatalité est appesantie sur cette pauvre femme qui n'est qu'une bourgeoise assez bornée, mais dont toute la sève morale réside dans une sorte de folie maternelle où elle-même ne peut plus distinguer son devoir.
La source de l'émotion était désormais ouverte chez Maupassant. Elle s'épanchait naturellement avec cette force, cette abondance qui fait dire : Il y a eu de l'orage quelque part ! Guy de Maupassant était entré dans la région du génie et de l'inquiétude.
Lorsque Fort comme la mort parut, en 1889, on sentit dans cet homme quelque chose de brisé. Etait-ce la peur de vieillir, les découragements fréquents, la solitude qu'il se plaisait à entretenir ? De plus en plus l'homme descendait en lui-même. L'amour et la mort étaient frères dans sa pensée comme dans le vers de Léopardi. Il s'éloignait
du monde sur son yacht Bel Ami ; la société, les relations mondaines, les affaires, une dépêche apportée, un coup de sonnette, l'emplissaient de dégoût et de craintes. Même en associant la nature à ses angoisses et à ses désirs, il ne put s'évader de lui-même. Tout démontre qu'à cette époque il voulut retrouver les sensations de la jeunesse, les hardies et saines équipées, les courses à la voile et les marches en forêt.
Ses derniers livres à ce titre sont caractéristiques. En 1890 parut le recueil : VInutile Beauté. La même année, la Vie errante et Notre cœur, sont bien la suprême exaltation d'un cœur que l'amour n'avait pas rempli.
l'art de GUY DE MAUPASSANT
Si on voulait, en oubliant un peu tous les racontars littéraires, étudier sérieusement ce que Maupassant doit à Flaubert, on ne trouverait pas grand'chose, ni dans la manière de narrer, ni dans celle de décrire, de voir et de sentir, si ce n'est une certaine discipline dans le travail. Il y a gros à parier que si Maupassant n'avait pas passé par Croisset, il eût été un écrivain tout de même.
Flaubert était fort capable de donner un bon conseil ; mais c'était un assez mauvais professeur, en raison même de sa prodigieuse personnalité. Il était capable de stériliser un écrivain — on l'a vu depuis par nombre de ses admirateurs (i) — comme il faillit être stérilisé par ces deux funestes conseilleurs auxquels il se confiait candidement : Louis Bouilhet et Maxime Du Camp. Ne faillirent-ils pas lui faire jeter la Tentation au feu. D'ailleurs, il est établi que Maupassant ne lui soumit guère que ses premiers vers qui ne sont à tout prendre que des exercices de style sur lesquels le maître donnait son avis, à côté généralement, et comme pour cette bonne Louise Collet, substituant gravement un vers faux à un vers plat.
Guy de Maupassant lui montra rarement ses premiers essais en prose; et quant à Boule de Suif, il apparaît clairement d'après la correspondance que les retouches de Flaubert sont insignifiantes.
Il y avait autre chose que de la littérature entre le maître et le disciple, comme nous l'avons expliqué, et Maupassant si peu romantique, lettré mais peu cultivé, impulsif et souvent indolent, ne se haussait guère au ton de l'auteur de Salammbô. Seul, Taine semble s'être rendu compte du cas de Maupassant : « Nous n'avons qu'un homme qui soit capable de créer. Chez lui, les caractères germent et se développent
(1) Voir la Revue du i" février 1909, u Gustave Flaubert éducateur », par Henry Spont.
d'eux-mêmes. C'est Maupassant. Il est encore mieux doué que Flaubert. »
Nous laissons à d'autres le soin de pousser jusqu'au bout le parallèle. INIaupassant est un primitif qui connaît surtout la langue parlée. Il est conteur par tempérament parce qu'il ne conçoit pas d'autre forme artistique que celle qui consiste à rapporter oralement une histoire avec, dans le style, tout le relief que peuvent donner le geste et la voix. Il est naturel, sincère, entraînant. Il a l'imprévu de la conversation, et il emprunte rigoureusement la langue des personnages à quelque situation sociale qu'ils appartiennent. Il aime à raconter des histoires, rien de plus ; écrire l'assomme et il n'ose en parler. C'est le nouvellier par excellence et de race. Il se rattache en cela aux ménestrels et jongleurs du xiii^ siècle. Il ne voit que le fait ou la tranche de vie; pour lui, tout le reste est Httérature. « Neveu d'une race et non héritier d'une formule, écrit M. Pol. Neveux (édition Conard), il raconte à ses contemporains déroutés par les déformations lyriques du romantisme des histoires humaines, simples, logiques comme celles qui, jadis, avaient enchanté nos pères. Le lecteur français qui veut être amusé se retrouva tout de suite chez lui et de plain pied. Il se délecta aux Contes de la Bécasse comme les manants du xii^ siècle s'étaient gaudis aux' Trois bossus ménestrels.
« L'âme survivait en Maupassant de ces clercs errants qui, révélateurs de l'esprit naissant du Tiers, chantaient aux foires, aux fêtes et aux veillées leurs fabliaux irrespectueux. Du premier coup, le jeune Normand se plaça plus près d'eux que Brantôme et Despériers, Voltaire et Grécourt. Etudiez de près ces jongleurs dans les récents travaux ; lisez le beau livre de M. Joseph Bedier, et vous verrez comme se renaissent dans la prose de Maupassant des ancêtres que sans doute il ne connut jamais. »
Né d'une mère nerveuse et subtile, d'un père aventureux, il lui fallut pour s'exprimer un art échappant à toutes conventions. Il n'a jamais rien vu que la tranche de réel et ne se^ préoccupe jamais de faire un tableau ou une romance. Tout ce qu'il a compris dans son art, c'est l'expression de la vie. Ignorant comme il était, n'ayant pas d'idées générales, mais sensible et obsen'ateur, il ne devait rien s'assimiler, mais tout tirer de lui-même.
Ses contes ne sont en somme pour l'invention que des faits divers ou de simples anecdotes qu'il demandait à ses amis. Il y a mis ses souvenirs de jeunesse, de la guerre, ses aventures de chasse, de pêche, ses parties de canotage, des histoires de femmes qui tournent volontiers à la farce ou à la mystification, surtout quand elles sont racontées entre hommes. A ce propos, il a peut-être abusé du narrateur, cette forme voulue qui sent la thèse ou le paradoxe à soutenir. Il est fort souvent hanté par l'idée de la fille qu'il oppose à l'idée bourgeoise et aux types
de morale traditionnelle (Boule de Suif, Mlle Fiji, La Maison Tellier, Le Marquis de Fuincrol, etc.). Dans la fin d'Une Vie, la fille apparaît d'une façon occulte et puissante et comme réternelle ennemie des mères. Maupassant tient au moyen âge par ces deux personnages essentiellement gaulois : la fille et le cocu. Il y ajoute même du grotesque et du fantastique, comme dans ce conte des Rois où les soldats font bombance en compagnie du curé qui, sur leur désir d'avoir des femmes, leur a recruté quelques impotentes de l'hospice. Tout scabreux qu'ils soient ces contes sont parfaits. Dans leur narration vive et naturelle, rien ne détonne, rien ne fait jeter un holà par quelque détail lourd, obscène et maladroit. Ce cochon de Morin a été appelé un fabliau moderne.
]\Iaupassant est un aristocrate qui se plaît avec les rustres, sans doute à cause de ce souverain bon sens qui éclate en saillies dans ce? bouts de phrases, ces mots où apparaît tout un trait de caractère. Dans une bonne moitié de ses contes, il en tient pour le vilain parce qu'il s'entend à exploiter cette franchise rustaude en vue d'un effet comique très juste et parfois assez intense. Dans ses romans, il est de beaucoup supérieur comme type à ses autres personnages. Voyez dans Mo}it-Onol la discussion des deux paysans madrés flairant les combinaisons de la société et ne lâchant leur terrain que pouce à pouce. Le vieux Oriol suivant la lecture de l'acte chez le notaire est une scène d'une réjouissante finesse, de même que la présentation des parents de Bel-Ami. Ces rustres, il les a retournés dans tous les sens, ivrognes comme Toine ou braves comme le Père Milon. Il n'ignore rien des vices et des vertus de leur état et aussi des lentes rancunes accumulées chez les humbles. Dans Une Vie, lorsque la cabane roulante est venue s'écraser au bas de la côte avec les deux corps qu'elle contient, le mendiant explique qu'il n'avait pu y entrer, la place étant prise.
(( Il ajouta d'un air satisfait : « Sans ça, c'est moi qu' j'y passais. » Une voix dit : « Ça aurait-il pas mieux valu ? » Alors, le bonhomme se mit dans une colère terrible : «Pourquoi qu'ça aurait mieux valu ? « Parce qu' je sieus pauvre et qu'i sont riches ! Guettez-les à c't'heure...« Et, tremblant, déguenillé, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe mêlée et ses longs cheveux coulant du chapeau défoncé, il montrait les deux cadavres du bout de son bâton crochu ; et il déclara : « J'sommes tous égaux, là devant. »
Un des côtés du paysan que Maupassant a fortement marqué, c'est non seulement l'avarice, sentiment qui n'est presque plus un vice dans l'homme des champs qui touche en nature plus qu'en espèces, c'est précisément le souci perpétuel du terrien, le travail des champs, cette glèbe qui s'étend autour de la ferme, exigeante et dure. Ce souci tient le paysan normand plus fort que tout à travers les accidents transi-