‹ Guy de Maupassant (volume 2)Chapitre 4 sur 6 · CARTE P · texte numérisé non relu

CARTE P

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Autographe de Guy de Maupassant, conininiiiquc par M. Henry Céard.

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toires qui l'arrêtent à peine : naissances, mariages, maladies, morts. Quand on a lu Le Vieux, cela ne paraît pas le moins du monde monstrueux. La femme et l'homme sont à peine posés, mais dès les premières lignes on les connaît et on est fixé. Une idée les hante. Ce n'est pas le père en train de mourir, non, c'est qu'il va falloir repiquer les haricots, et que la mort du vieux peut arrêter la besogne d'un moment à l'autre.

« Le gendre, après un long silence, prononça :

« — Y a qu'à le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout de même, c'est dérangeant pour les cossards, vu l'temps qu'est bon, qu'il faut r'piquer d'main.

« Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques instants, puis déclara :

« ■ — Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi ; t'auras ben d'main pour les cossards.

« Le paysan méditait ; il dit :

« — Oui, mais d'main qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j'ai ben pour cinq à six heures à aller de Tourville à Manetot chez tout le monde.

« La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça :

« — I n'est seulement point trois heures que tu pourrais commencer la tournée anuit et faire tout le côté de Tourville. Tu peux ben dire qu'il a passé, puisqu'i n'en a pus quasiment pour la relevée. »

Transportez cet état d'esprit dans un milieu de petits bourgeois. Substituez à la physionomie sauvage et brute qu'ont souvent les faces de paysans, le masque éteint de l'employé de bureau dont la vie se passe à guetter l'héritage, nous obtenons les types de l'Héritage, En Famille . En quelques mots, il a changé le décor, posé et sondé les individus. Ses héros sont de petite condition. Il les fait exacts sans chercher à les amoindrir encore par l'exagération d'un ridicule. La mesure est la marque de Alaupassant. Il a voulu établir une moyenne de vérité sensible dans ces personnages : paysans, gens de mer et de côtes, bureaucrates, infirmes, vagabonds. Il ne dédaigne nullement la canaille. Il la trouve pittoresque. A Alger, à Tunis, à Naples, ce qui l'intéresse et frappe ses regards, c'est la vie des rues, la libre allure des gens du peuple.

Sa nature primitive et peu mondaine semblait s'y retrouver dans toute son indépendance. Loin de l'hypocrisie des manières, de la mode. Il retournait à ceux qui lui paraissaient plus près de la vérité. Il retournait à l'amour mâle et fruste, « à l'antique, charmant et puissant

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attrait naturel qui poussait jadis les sexes l'un vers l'autre ». Ce qu'il aima surtout, ce fut la Vénus rustique, fille des champs ou soubrette accorte. « Toutes les femmes sont égales quand elles nous plaisent » ; et il a voulu encore descendre profondément dans ces âmes de simplicité : « N'ayez point de mépris pour ces rustiques tendresses. Elles ont une âme et des sens aussi, ces filles, et des joues fermes et des lèvres fraîches, et leur baiser violent est fort et savoureux comme un fruit sauvage. L'amour a toujours du prix d'oti qu'il vienne. Un cœur qui bat (juand vous paraissez, un œil qui pleure quand vous partez sont des choses si rares, si douces, si précieuses qu'il ne les faut jamais mépriser. » (Miss Harriett.)

En matière de femmes, Guy de Maupassant demeurait le bon primitif. Il ne s'embarrassait guère des classes sociales. Il aima des femmes du monde; mais la distinction des manières n'a jamais eu grand empire sur celui qu'Edmond de Concourt, peut-être à tort, trouvait commun. En Italie, la rencontre d'une Florentine lui arracha des phrases d'adoration : « Lorsqu'on rencontre vêtues de haillons des créatures semblables, que ne peut-on les saisir et les emporter, quand ce ne serait que pour les parer, leur dire qu'elles sont belles et les admirer ! Qu'importe qu'elles ne comprennent pas le mystère de notre exaltation, brutes comme toutes les idoles ensorcelantes, comme elles sont faites seulement pour être aimées par des cœurs délirants et fêtées par des mots dignes de leur beauté. »

Maupassant envisageait la femme, non pas de ce point de vue exclusivement sensuel, cherchant dans la volupté une détente aux fatigues cérébrales, ce qui est un des côtés de sa nature ardente où le cerveau et les muscles sont en lutte ; mais d'un point de vue franchement païen, dénué de cette retenue, de cette pudeur ascétique que nous a léguées le christianisme. De la femme, il n'apercevait guère que l'expansion naturelle, troublante et parfaite de la fleur humaine. Il a pour sa fécondité cette indulgente sympathie, telle que l'exprime le brave abbé Picot à' Une Vie. Son charme de féminité le prenait facilement, l'absorbait et agissait sur lui comme d'ailleurs toutes les forces naturelles de la vie.

Il y a en Maupassant un civilisé peu satisfait de l'être. Nous savons déjà combien il regimba contre la vie de bureau. Dès qu'il était délivré des paperasses et des pots d'encre, il accourait vers la nature, les côtes, la forêt, la rivière, assoiffé de verdure et de sensations vives, comme un fauve échappé de quelque cage.

La civilisation lui est nettement insupportable. Après avoir visité le Creusot dont il apprécie cependant les merveilles industrielles, il réclame à grands cris un coin frais, de l'eau, de la verdure. Il n'abandonne à personne les époques de la chasse sacrées pour lui. Installé dans sa propriété de la Guillette, à Etretat, il sentait vivre

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autour de lui le paysage préféré et ses héros familiers, pêcheurs ou terriens. Et cette nature normande, il l'a sentie, rendue, avec une intensité pleine de raccourcis vibrants, d'indications qui situent d'une façon lumineuse et précisent les épisodes d'Uue Vie et de V Histoire d'une Fille de ferme. A mesure qu'il vieillit, Maupassant livre à la nature plus de lui-même. Il la regarde davantage comme une maîtresse longtemps méconnue qui lui a donné ses meilleures heures d'apaisement. C'est dans Notre Cœur que l'écrivain, sentant les atteintes de son mal, vient confier à la forêt son ennui mystérieux et sa lassitude. C'est là qu'il devait, en des pages définitives, chanter à la nature sa suprême action de grâces. Ses yeux s'oi^vrent. Elle lui apparaît enfin, la belle consolatrice, dans la forêt de Fontainebleau.

« La forêt s'éveillait. Au pied des grands arbres, dont les têtes se couvraient d'une ombre légère de feuillage, les taillis étaient plus toufifus. Le? bouleaux hâtifs, aux membres d'argent, semblaient seuls habillés déjà pour l'été, tandis que les chênes immenses montraient seulement, au bout de leurs branchages, de légères taches vertes tremblotantes. Les hêtres, ouvrant plus vite leurs bourgeons pointus, laissaient tomber leurs dernières feuilles mortes de l'autre année... La voûte immense des cimes voilait tout le ciel, supportée par de longues colonnes, droites ou penchées, parfois blanchâtres, parfois sombres, sous une mousse noire attachée à l'écorce. Elles montaient indéfiniment, les unes derrière les autres, dominant les jeunes taillis emmêlés et poussés à leur pied, et les couvrant d'un nuage épais que traversaient cependant des cataractes de soleil. La pluie de feu glissait, coulait dans tout ce feuillage épandu qui n'avait plus l'air d'un bois, mais d'une éclatante vapeur de verdure illuminée de rayons jaunes. )>

C'est cette même forêt décrite par Flaubert dans VEducation sentimentale, et par les Concourt dans Manette Salomon. Qui sait si la version de Maupassant, moins poussée comme sensations réalisées dans le style n'est pas plus exacte, plus chaudement concrète. On y voit de belles lumières, les gestes des arbres; on y respire la sève comme un flux de vie qui monte aux cœurs désespérés. Il voudrait vivre dans la sérénité robuste de ces rythmes éternels; mais dans le monde végétal comme dans l'autre, l'impérieuse loi de la vie impose la lutte, et ce n'est pas une vaine image romantique que l'apparition soudaine de ces deux arbres enlacés.

« Comme un amoureux désespéré au corps puissant et tourmenté, le hêtre, tordant ainsi que des bras deux branches formidables, enserrait le tronc du chêne en se refermant sur lui. L'autre, tenu par cet embrassement, allongeait dans le ciel, bien au-dessus du front de son agresseur, sa taille droite, lisse et mince, qui semblait dédaigneuse. Mais, malgré cette fuite vers l'espace, cette fuite hautaine d'être outragé, il

portait dans le flanc les deux entailles profondes et depuis longtemps cicatrisées que les branches irrésistible du hêtre avaient creusées dans son écorce. Soudés à jamais par ces blessures fermées, ils poussaient ensemble en mêlant leurs sèves, et dans les veines de l'arbre violé coulait et montait jusqu'à sa cime le sang de l'arbre vainqueur.

(( îslariolle s'assit pour les regarder plus longtemps. Ils devenaient, en son âme, symboliques, effrayants et superbes, ces deux lutteurs immobiles qui racontaient aux passants l'histoire étemelle de son amour. »

Souffrit-il pour son compte ces tortures de l'amour insatisfait ? Il y avait surtout en Maupassant le sentiment complet de l'inutilité des choses. L'art lui-même, ce dernier refuge des âmes d'élite, ne lui donnait que des joies restreintes. Il disait aux rares moments où il consentait à en parler : a Moi, je suis incapable d'aimer vraiment mon art. Je le juge trop, je l'analyse trop. Je sens combien est relative la valeur des idées, des mots et de l'intelligence la plus puissante. Je ne puis m'empêcher de mépriser la pensée tant elle est faible, et la forme tant elle est incomplète. J'ai vraiment d'une façon aiguë, inguérissable, la notion de l'impuissance humaine et de l'effort qui n'aboutit qu'à ce pauvre à peu près. »

Il avait fréquemment le dégoût du monde et des salons, la haine de la vie frivole oti nos forces s'éparpillent. Il s'en plaint amèrement dans Notre Cœur, Sur l'eau, Fort comme la Mort. Un peu partout, on sent percer l'horreur des gens chics et de la vie artificielle. Il dit dans Une Vie : « C'étaient de ces gens à l'étiquette dont l'esprit, les sentiments et les paroles semblent toujours sur des échasses. » Il n'épargne pas non plus les gens titrés. Pour lui, tout noble qu'il est, la noblesse n'est la plupart du temps que supercherie, pose et fantaisie {Yvette, Aux Eaux, Sur l'eau).

Et cependant, il eut un moment cet esprit des gens du monde, léger, paradoxal, d'une ironie aimable, dominant les événements et les institutions, cette insouciance distinguée de ceux qui traversent la vie en curieux. Il eut cet esprit parisien dans Bel Ami, son roman où il s'est peut-être le moins réalisé, malgré le gros éloge de Brunetière, à cause du côté purement extérieur du personnage. Nos chroniqueurs, nos bons échotiers du boulevard ne renieraient pas le petit couplet à l'Académie que Duroy décoche comme en se jouant.

Par tempérament, Maupassant n'aimait pas les clans et les groupes quels qu'ils soient. La louange lui était indifférente, et la distinction le laissait froid. Il tenait de Flaubert cette opinion : L'honneur dégrade, la fonction abrutit. Il n'était guère facile à enrôler. On connaît de lui cette boutade : « Je n'écrirai jamais à la Revue des Deux-Mondes, je ne serai jamais décoré, je ne serai jamais de l'Académie. » Oui

sait si lage venant, il n'eût pas, au tournant fâcheux de la cinquantaine, buté dans le traquenard des ambitions tardives. Mais de fait, il ne porta qu'une seule fois le ruban violet qui lui fut donné par Bardoux (E. Maynial). Il y eut toujours quelque sauvagerie dans Maupassant. Les gradations du mérite que les hommes ont établies l'étonnaient profondément. Il semblait ne relever que de ce génie profond et inquiet qui le poussait à s'affranchir du contrôle de ses semblables. Plusieurs fois, il a tenté de se définir : « Je suis né avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif, tempérés par des raisonnements et des émotions de civilisé. J'aime la chasse avec passion ; et la bête saignante, le sang sur les plumes, le sang sur mes mains me crispent le cœur à le faire défaillir. » {Aiiioiir.)

Plus il ira et plus cette sensibilité morbide s'exaspérera, et ce ne sera plus seulement de la sensation, mais bien de l'angoisse véritable, avec tous, les troubles pathologiques de l'hallucination. De plus en plus nombreux se présenteront les sujets de cauchemar, les sujets où il a peur : Magnétisinc, Lui, La Main, Solitude, La Peur, Apparition, La Nuit, Le Tic, Le Horla, L' Auberge, Qui sait. Dans ses vers il a déjà le goût du fantastique (Terreur) ; il se plait à analyser le phénomène de la peur : « C'est quelque chose d'effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l'âme, un spasme affreux de la pensée et du cœur, dont le souvenir seul donne des frissons d'angoisse... Cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses, en face de risques vagues. La vraie peur, c'est quelque chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d'autrefois. » (La Peur.)

Nous verrons plus loin les causes de ces accidents nerveux ; mais il y avait surtout dans Maupassant le sentiment du néant de tout et comme une solitude perpétuelle. Et cela jette sur son art si vivant, si robuste, d'une expansion si libre et si naturelle comme le sombre reflet d'une préoccupation qui ne le quitte jamais : « Quoique nous fassions, nous mourrons ! » Et il avait la haine de tout ce qui poussait à la mort ou seulement gâtait la vie en abrégeant les jours. Il éprouve des colères devant la misère sans espoir de relèvement, comme dans Pierre et Jean, au spectacle des émigrants parqués tels que des bêtes dans l'entrepont du navire : « Mais foutez-vous donc à l'eau avec vos femelles et vos petits ! »

D'autres fois la vieillesse, les infirmités, la faiblesse arrachent à son impassabilité des phrases de pitié sincère. Il n'émane pas d'un cœur insensible ce conte intitulé Une famille où l'on voit la cruelle parcimonie des enfants et petits enfants mesurer par jeu à un vieillard tous les plats qu'il aime sous prétexte de veiller sur sa santé. Rappelons-nous le conte de Moiron avec ses superbes imprécations contre la

mort, et l'analyse des souffrances physiques dans le Vagabond, victime de l'imbécillité et de l'égoïsme bourgeois. Sa haine de la guerre est marquée avec une mâle sobriété dans La Folle.

Maupassant ne manqua d'ailleurs jamais de témoigner son aversion pour ce qui pousse les hommes à se jeter les uns sur les autres. Cet impulsif a horreur de la guerre. Les spectacles de l'invasion n'éveillent guère en lui d'idées chauvines. Relisez les nouvelles qui sont des épisodes des années 1 870-1 871 : Le Père Milan, Boule de Suif, Mlle Fiji, etc., la guerre lui apparaît sauvagement grotesque, honteuse et ridicule. En général il songe moins à ceux qui se battent qu'aux véritables victimes de la guerre, les petits, les écrasés, les innocents :

« Les humbles, ceux qui paient le plus parce qu'ils sont pauvres et que toute charge nouvelle les accable, ceux qu'on tue par masses, qui forment la vraie chair à canon, parce qu'ils sont le nombre, ceux qui souffrent enfin le plus cruellement des atroces misères de la guerre parce qu'ils sont les plus faibles et les moins résistants, ne comprennent guère ces ardeurs beUiqueuses, ce point d'honneur excitable et ces prétendues combinaisons politiques qui épuisent en six mois deux nations, la victorieuse comme la vaincue. » {La mère Sauvage.')

Nous ne pouvons reproduire ici l'admirable méditation de Sur l'eau, qui débute par cette phrase : « Quand je songe seulement à ce mot, la guerre, il me vient un effarement comme si l'on me parlait de sorcellerie, d'inquisition, d'une chose lointaine, finie, abominable, monstrueuse, contre nature. y> Ces pages d'une si vigoureuse inddgnation servirent de préface à La Guerre de Garchine.

Cet homme, qui affichait un superbe mépris de toute loi morale, de toute convention, avait en lui une adoration secrète de la vie qui se révèle par de brèves explosions de sensibilité. Parti du scepticisme le plus complet, Maupassant s'ouvrait peu à peu à la tendresse, et rien ne lui fut plus aisé que de traduire les sentiments filiaux sur lesquels il semble glisser avec une sorte de pudeur, mais qui n'en sont. pas moin? solidement exprimés. Dans ce conte plein d'émotion : L'enfant, il trouve cette phrase de l'accouchée à son amant à qui elle confie l'enfant: « Apporte-le que je voie si tu l'aimes. » Mot profond de sensibilité miaternelle. Dans ce domaine il est sûr de lui et frappe toujours juste ; ainsi dans Une Vie : « Quand elle l'aimait avec son cœur, elle désirait qu'il restât son fils, rien que son fils ; mais quand elle l'aimait avec sa raison passionnée, elle ambitionnait qu'il devînt quelqu'un par le monde. » Il y a dans Notre Cœur, sur la mort d'une mère, d'émouvantes pensées qui déterminent cette nuance très particulière de l'amour filial, et Pierre et Jean demeurera peut-être le chef-d'œuvre de Maupassant par ce cri : maman ! maman ! amené après une scène de jalousie, d'orgueil et de désespoir, des plus belles qui soit dans le

roman français. Jamais son art ne parut si souple si fort, si pénétrant que dans ces pages où il nous fait sentir le tragique quotidien. Il ne se soucie pas de l'évoquer par un langage raffiné et des subtilités psychologiques. Il dit dans la préface : « Il n'est point besoin du vocabulaire bizarre, coniipliqué, nombreux et chinois qu'on nous impose aujourd'hui sous le nom d'écriture artiste pour fixer toutes les nuances de la pensée. La langue française, d'ailleurs, est une eau pure que les écrivains maniérés n'ont jamais pu et ne pourront jamais troubler. Chaque siècle a jeté dans ce courant limpide ses modes, ses archaïsmes prétentieux et ses préciosités sans que rien surnage de ces tentatives inutiles, de ces efforts impuissants. La nature de cette langue est d'être claire, logique et nerveuse. Elle ne se laisse pas affaiblir, obscurcir ou corrompre. »

Il s'est ainsi nettement séparé des écrivains de son temps. Il est aussi loin de Flaubert que de Zola. Edmond de Concourt ne lui pardonna guère d'ailleurs l'allusion irrespectueuse à l'éoriture artiste. Maupassant est dépourvu de ce romantisme qui suscite les images. Il en trouve cependant quelquefois, et de fort belles :

« Quand on regarde lie ciel dans une rue, ça a l'air d'une rivière, d'une longue rivière qui descend' sur Paris en se tortillant ; et les hirondelles passent dedans comme des poissons. »

Dan? VHistoire d'une fille de ferme il dit que « la lune éclairait la plaine de sa kimière oblique, comme une énorme lanterne posée à terre à l'horizon ».

Il en a d'autres mais clairsemées, et en général, il ne voit pas là un moyen de renforcer sa pensée. Dans Notre Cœur, il parle « des délicieux modelés obtenus par la justesse des mots » et de « cette pensée claire qui sait bien la valeur des termes. » Avec un don de composition assez sûr, tout l'art de Maupassant est là. « C'est toujours la même lucidité infaillible, dit M. Jules Lemaître, la même prodigieuse faculté de saisir dans la réalité les traits significatifs, de ne saisir que ceux-là et de les rendre sans effort. Cet esprit est un miiroir irréprochable qui reflète les choses sans les déformer, mais en les simplifiant en les clarifiant aussi, et peut-être en faisant ressortir de préférence, les Hens de nécessité qui existent entre elles. Nulle affectation, ni romanesque, ni réaliste. Pas de casse-tête psychologique, peu de commentaires des actions, et des commentaires limpides comme eau de roche. Et qui sait si cette sobriété d'interprétation n'est pas conforme à la vérité des choses ? ))

Au Soleil. — Sur l'eau. — La Vie errante

Cett€ facilité toujours égale et limpide, cette sobre abondance sont bien la marque du génie de Maupassant, De ces dix années où il produisit toute son œuvre, il faut déduire les voyages pendant lesquels sa production fut irrégulière. Vrai Normand avide d'espace et d'aventures, familier des éléments, Maupassant ne tenait pas longtemps en place. En réalité la vie moderne l'importune ; c'est ce qui donne parfois à son observation cette amertume sarcastique. La monotonie des jours l'écœure. Il n'aime que le vagabondage à pied, en barque ou à cheval. Chez lui il y a toujours lutte entre la tête et les muscles, et son intelligence n'approuve pas toujours l'instinct qui parle haut. Taine l'appelle un taureau triste ; mais il est certain que l'animalité dans Maupassant ne fut pas toujours victorieuse. Il est prouvé qu'il réagit par une forte vie intérieure et l'amour de la solitude. Il aime les marches dans un monde nouveau, vers des horizons qu'on croit découvrir, les étonnements subits devant les mœurs qu'on ne soupçonnait point, cette tension constante de l'intérêt, cette joie des yeux, cet éveil sans fin de la pensée. Outre le retour annuel des saisons de chasse et de pêche qui le voyaient accourir à la Guillette, entre 1880 et 1890, il fit de nombreux voyages.

En 1881, il visite la Corse, et il déverse ses impressions toutes fraîches dans Une Vie. Il est déjà le romancier à la mode et ses succès mêmes commencent à l'agacer. Il est repris a du frisonnant désir des longs voyages, » Il s'embarque pour l'Algérie qui lui fournit toute la matière de son livre Au Soleil paru en 1884. Dans la préface, l'auteur confesse un incurable besoin de solitude. « Le voyage est une espèce de porte par où l'on sort de la réalité comme pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve. »

Ce livre n'est pas précisément une suite de rêveries où l'âme blessée se réfugie dans la nature primitive. Il est très ferme et plein de décision. Maupassant y retrouve sa personnalité de journaliste curieux. Il fait colonne avec nos troupes, va sur le terrain de la guerre, s'informe de l'administration, de la culture, du sort des colons, des ressources forestières et fluviales, croquant des types, cueillant des légendes, notant nos faits d'armes. Il est à cheval toute la journée ; le soir il couche sous la tente, mange du mouton rôti au feu de campement, tue des serpents. Botte à botte avec un de nos officiers, il s'enfonce dans le Sud, en plein Sahara. Cela n'est pas d'un névrosé. Il retrouve toute sa sérénité dans la solitude du Zar'ez : « Si vous saviez comme on est loin, loin du monde, loin de la vie, loin de tout sous cette petite tente basse qui laisse voir par ses trous, les étoiles, et, par ses bords relevés, l'immense pays du sable aride ! Elle est monotone, toujours pareille

et morte, cette terre, et là, pourtant, on ne désire rien, on n'aspire à rien. Ce paysage calme ruisselant de lumière et désolé suffit à l'œil, suffit à la pensée, satisfait les sens et le rêve parce qu'il est complet, absolu, et qu'on ne pourrait le concevoir autrement. La rare verdure même y choque comme une chose fausse, blessante et dure.

C'est tous les jours, aux mêmes heures, le même spectacle : le feu mangeant un monde; et, sitôt que le soieil s'est couché, la lune, à son tour, se lève sur l'infinie solitude. Mais, chaque jour, peu à peu, le désert silencieux vous envahit, vous pénètre la pensée comme la dure lumière vous calcine la peau ; et l'on voudrait devenir nomade à la façon de ces hommes qui changent de pays sans jamais changer de patrie, au milieu de ces interminables espaces toujours à peu près semblables. »

En 1882, il est en Bretagne. Dans sa relation si exacte cependant, il paraît frappé surtout de l'aspect fantastique des choses : la baie des Trépassés, les Korrigans, les monuments druidiques. Les traditions celtiques et les superstitions, l'âme religieuse et visionnaire de la Bretagne ont prise sur son impassibilité. En 1885, c'est le voyage d'Italie et de Sicile où on trouve des pages descriptives de premier ordre sur Naples, le cimetière des Capucins à Palerme, l'Etna, la Vénus de Syracuse. Il ne parut qu'en 1890 avec le voyage de Sousse et Kairouan fait en 1888-89, sous le titre : La Vie errante.

En 1885, Maupassant prend les eaux de Châtel-Guyon, en Auvergne, on'û eut la conception du Mont-Oriol. En 1886, il fait un court séjour chez le baron Ferdinanid de Rothschild au château de Wadesden, en Angleterre. Il visite le Hampshire, Oxford, Londres, très rapidement, et, mécontent du climat, rentre en France. Dans la première phase de sa maladie, en 1891, il prend les eaux de Divonne (Ain) et de Champel (Suisse) puis il gagne Cannes oti a lieu la crise irrémédiable. Nous ne comptons pas les innombrables croisières qu'il fit à bord de son yacht, le Bel Ami, dans toutes les anses et tous les petits ports de la Côte d'Azur où on le connaissait bien de Cannes â Gênes. Il y retrouvait une autre mer qu'à Etretat, plus souriante, plus tiède, plus dangereuse aussi avec ces terribles coups de mistral et les sautes de température capricieuse et funeste aux pauvres malades de cette côte fatale. Il aimait l'eau, disait-il, d'une passion désordonnée. Il l'aimait même dans ses démences : « Elle est souvent dure et méchante, c'est vrai, mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer. » Il l'aimait dans ses enchantements : « Jamais peut-être, je n'ai senti une impression de béatitude coniiparable à celle de l'entrée dans cette crique verte, et un sentiment de repos, d'apaisement d'arrêt de l'agitation vaine où se débat la vie, plus fort et plus soulageant que celui qui m'a saisi quand le bruit de l'ancre tombant eut dit à tout mon être ravi que nous étions fixés là. »

A mesure que se développe en lui l'excitabilité nerveuse et maladive, cette solitude tourmentée des côtes l'attire. Depuis longtemps, depuis toujours il a horreur des foules. C'est dans cet état d'esprit qu'il fuit Paris en 1889. La kermesse internationale de l'Exi^sition irrite ses nerfs ; la tour Eiffel l'exaspère.

C'est dans ce volume : Sur l'eau (1888) que l'on trouve peut-être la meilleure explication de son mal : les longues mélancolies que procurent la solitude et le besoin d'aimer et aussi la défiance des affections despotiques ; le tête à tête avec ime nature grandiose, l'inquiétude physique, les symphonies de parfums et les griseries d'éther. C'est dans ce volume que malgré et peut-être à cause de sa propre détresse il jugea le monde avec plus d'indulgence, et qu'il tenta de se recueillir en faisant le tour de toutes les connaissances humaines, en faisant à la face de l'Océan un retour sur sa vie et ses pensées. Il eut là ses dernières heures de doute, d'angoisse et d'exaltation dans le pressentiment de l'agonie. Le monde alors se révéla à ses yeux comme une création magnifique dont le voile se déchirait enfin, dont il n'avait pas profité, qu'il comprenait trop tard : « Ah ! j'ai tout convoité sans jouir de rien. Il m'aurait fallu la vitalité d'une race entière, l'intelligence diverse éparpillée sur tous les êtres, toutes les facultés, toutes les forces et mille existences en réserve, car je porte en moi tous ks appétits et toutes les curiosités, et je suis réduit à tout regarder sans rien saisir. »■

Il sentit en ces instants s'ouvrir toutes grandes les ailes de son âme profonde, tendre et loyale, affectueuse et dévouée, son âme d'artiste, fière devant les hommes, mais fervente et humiliée devant la nature, parce qu'elle se dégageait du monde et de ses petitesses. De plus en plus sa sensibilité s'aiguisait, et il semblait jouir de cet excès de sensation : « Si le système nerveux n'est pas sensible jusqu'à la douleur ou jusqu'à l'extase, il ne nous communique que des commotions moyennes ou des satisfactions vulgaires. » {La Vie errante.) Faculté rare et redoutable, dit-il autre part, car il devait désormais attendre de la vie plus de douleurs que de joies.

Inquiétudes

Sa susceptibilité extrême, son irritabilité permanente auraient suffi à faire prévoir le mal rapide qui devait l'emporter. Vers 1891 il en eut nettement conscience lorsqu'il dit à quelqu'un : « Ma résolution est prise. Je ne traînerai pas longtemps. Je suis entré dans la vie littéraire comme un météore, j'en sortirai comme un coup de foudre. » (J.-M. de Hérédia. Discours prononcé à l'inauguration du monument de Maupassant à Rouen).

En 1890, il habite avenue Victor Hugo et se plaint sans cesse du voisinage d'un boulanger et des charrettes matinales qui l'empêchent de

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dormir. En 1888 il avait failli faire un procès au Figaro qui s'était permis quelques suppressions dans la préface de Pierre et Jean. En 1890 il s'emportait contre l'éditeur Fasquelle pour avoir publié le portrait de l'auteur de Boule de Suif dans la réédition des Soirées de Médan. L'autorisation avait cependant été donnée par écrit à l'éditeur. Puis, il prétendit que l'Amérique contrefaisait ses œuvres. Chose plus grave, sa bonne humeur baissait ainsi que son entrain au travail. L'écrivain si fécond, à la plume alerte et facile, à la pensée toujours nette, connut les tâtonnements de la phrase rebelle, la production lente et pénible d'où on se lève écœuré, courbaturé. Il connut enfin ce dont souffrirent les plus forts et les mieux entraînés : les jours vides et stériles. C'est bien son propre découragement qui parle dans Fort comme la mort par la bouche d'Olivier Bertin : « Or, voilà que, tout à coup, le monde des sujets entrevus s'est dépeuplé, mon investigation est devenue impuissante, stérile. Ces gens qui passent n'ont plus de sens pour moi ; je ne trouve plus en chaque être humain ce caractère et cette saveur que j'aimais tant discerner et rendre apparents. »

A son intelligence hallucinée la solitude était devenue aussi funeste que le monde : « La solitude est dangereuse pour les intelligences qui travaillent. Il nous faut autour de nous des hommes qui pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le vide de fantômes. » C'est bien là le mal de Maupassant : les inconnaissables puissances, les choses occultes, le mystère de l'invisible, l'attente angoissée. Sous un aspect placide et indifférent nul n'était plus disposé à la crainte. L'extraordinaire analyse de l'appréhension de Bel Ami avant le duel est sfirement siricère et vécue. « Cette destruction prématurée, toute l'épouvante vient d'elle.»

Les voyages mêmes ne le tentent plus. Sa vision du monde s'est définitivement réduite. A ses yeux il n'y a plus place dans sa lassitude pour l'étonnement ou l'admiration. Il se rappelait la parole d'un moine du mont Saint-Michel : « Est-ce que vous voyez la cent millième partie de ce qui existe? » Bien avant qu'il n'eût sombré dans « cet océan effrayant et furieux, plein de vagues bondissantes, de brouillards où git — la démence » il avait senti sur son front s'appesantir comme un cercle de fer la lourde couronne du génie. Il eut presque la haine de tous ses dons. Il maudissait alors la faculté rare et redoutable et rêvait d'un retour à l'animalité où l'on jouit sans souffrir : « Si mon esprit inquiet, tourmenté, hypertrophié par le travail, s'élance à des espérances qui ne sont point de notre race et puis retombe dans le mépris de tout, après en avoir constaté le néant, mon corps de bête se grise de toutes les ivresses de la vie. J'aime le ciel comme un oiseau, les forêts comme un loup rôdeur, les rochers comme un chamois, l'herbe profonde pour m'y rouler, pour y courir comme un cheval, et l'eau limpide pour y nager comme un poisson. Je sens frémir en moi comme quelque chose

de toutes les espèces d'animaux, de tous les instincts, de tous les désirs confus des créatures inférieures. J'aime la terre comme elles et non coinme vous, les hommes, je l'aime sans l'admirer, sans la poétiser, sans m'exalter. J'aime d'un amour bestial et profond, misérable et sacré, tout ce qui vit, tout ce qui pousse, tout ce qu'on voit, car tout cela, laissant calme mon esprit, trouble mes yeux et mon cœur, tout : les jours, les nuits, les fleuves, les mers, les tempêtes, les bois, les aurores, le regard et la chair des femmes. » (Sur l'eau.)

Comme il l'a dit avec quelque colère dans Notre Cœur, la femme est néanmoins l'ennemie, tant cet impulsif est plein de contradictions. Elle est jalouse de tout cerveau indépendant ; elle nous prend tout, de notre force, nos heures de travail calme, de vie intérieure; c'est l'éternelle broyeuse d'énergies. C'étaient là malheureusement de brèves révoltes, et il pouvait s'appliquer cette boutade d'une de ses nouvelles : « A force de mépriser les femmes il ne pensait qu'à elles, tendait vers elles tous ses efforts, tous ses désirs. » Il eût aimé de toutes ses forces, mai il y avait en lui une sorte de lassitude avant l'heure, cette amère conception de l'amour impossible qu'il exprime si âprement dans Mont-Oriol.

L'intellectuel eût aimé une créature légère et charmante, ne, lui demandant rien qu'une vie facile comme Manon Lescaut, son amoureuse préférée. « Cette Manon qui apporte à nos cœurs la plus étrange saveur de femme évoquée par l'art humain (Notre cœur) ». Mais c'était là encore plaisirs d'homme raffiné. Le primitif qui était en lui n'aima jamais que la Vénus Rustique, et c'est devant la Vénus de Syracuse, « cette sublime femelle de marbre » qu'il révéla son culte dans un hymne de fougueuse et païenne adoration.

« Des gens traversent des continents pour aller en pèlerinage à quelque statue miraculeuse ; moi j'ai porté mes dévotions à la Vénus de Syracuse. Ce fut elle peut-être qui me décida à faire ce voyage ; je parlais d'elle et je rêvais d'elle à tout instant, avant de l'avoir vue.

Ce n'est point la femme poétisée, la femme idéalisée, la femme divine ou majestueuse comme la Vénus de Milo, .c'est la femme telle qu'elle est, telle qu'on l'aime, telle qu'on la désire, telle qu'on la veut étreindre. Elle est grasse, avec la poitrine forte, la hanche puissante et la jambe un peu lourde ; c'est une Vénus chamelle qu'on rêve couchée en la voyant debout... Ses reins surtout sont inexprimablement animés et beaux. Elle se déroule avec tout son charme cette ligne onduleuse et grasse des dos féminins qui va de la nuque aux talons, et qui montre, dans le contour des épaules, dans la rondeur décroissante des cuisses et dans la légère courbe du mollet aminci jusqu'à la cheville toutes les modulations de la grâce humaine... La Vénus de Syracuse est une femme et c'est aussi le symbole de la chair... C'est un corps de femme qui exprime toute la poésie réelle de la caresse. » (La vie errante.)

1^8 PORTRAITS d'hier

Il faut mourir

Ce fut son dernier chant à la vie. La Vie errante parut en 1890, et à la fin de cette même année, le 23 novembre, lors de l'inauguration du monument de Gustave Flaubert à Rouen, Edmond de Concourt note dans son journal : « Je suis frappé, ce matin, de la mauvaise mine de Maupassant, du décharnement de sa figure, de son teint briqueté, du caractère marque, ainsi qu'on dit au théâtre, qu'a pris sa personne, et même de la fixité maladive de son regard. Il ne me semble pas destiné à faire de vieux os. En passant sur la Seine, au moment d'arriver à Rouen, étendant la main vers le fleuve couvert de brouillard, il s'écrie : a C'est mon canotage là-dedans, le matin, auquel je dois ce que j'ai aujourd'hui ! »

Henry Céard, qui était du voyage, ne se rappelle pas cette dernière phrase, mais, suivant son souvenir très exact, Maupassant avait l'air de grelotter comme un serpent frileux dans une couverture.

A partir de ce moment, la production se ralentit, s'arrête. Le fier écrivain se débat cependant, veut lutter contre la fatigue; il commence désespérément un roman nouveau, « U Angélus », dont les fragments furent publiés dans la Revue de Paris dui 15 mars 1895. « Mais il observait curieusement les défaillances de sa vision et de sa mémoire, le dédoublement de sa personnalité, et il disait sa mélancoHe, son angoisse, son ennui de la vie. » (J.-M. de Hérédia, discours cité. )

Il écrit à des amis : « Mon esprit suit des vallons noirs qui me conduisent je ne sais où. Ils se succèdent et s'emmêlent, profonds et longs, infranchissables... Je n'ai pas une idée qui se suit, j'oublie les mots, les noms de tout... »

Au commencement de 1891, il est occupé par les répétitions de Musotte représentée au Gymnase le 4 mars. Puis, tout travail devenant impossible, il se rend à Divonne, résolu à se traiter énergiquement et à guérir coûte que coûte. Mais on lui refuse la terrible douche de Charcot, et il se décide pour Champel que Taine lui conseille (E. Maynial).

Il trouve à Genève le docteur Cazalis, qui le rassure; de même qu'Auguste Dorchain, qui fait une saison à Champel. La compagnie des poètes lui fut douce. Il leur lut même un soir quelques pages de V Angélus. Il était ressaisi par son art. Il s'enthousiasma longuement ; puis il pleura.

« Et nous aussi nous pleurâmes, voyant tout ce qui restait encore de génie, de tendresse et de pitié dans cette âme, qui jamais plus n'achèverait de s'exprimer pour se répandre sur les autres âmes... Dans son accent, dans ses paroles, dans ses larmes, Maupassant avait je ne sais quoi de religieux qui dépassait l'horreur de la vie et la sombre

terreur du néant. » (A. Dorchain, « Quelques Normands », Annales polit, et littér., 3 juin 1900.)

Bien que certains jours il se fasse illusion sur son état, ses forces intellectuelles et physiques l'abandonnent. L'orthographe et l'incohérence de ses lettres en témoignent. Et cependant, il compte sur Cannes pour « achever sa guérison ». Il espère toujours. Il quitte Champel pour son chalet de l'Isère, route de Grasse. Mme de Maupassant habitait alors Nice et M. Gustave de Maupassant à Sainte-Maxime, dans le Var. Guy voulut se remettre au travail ; il préparait une étude sur Tourguenefï en même temps qu'il comptait pousser son roman. Mais Henry Roujon rapporte que le mal faisait implacablement son œuvre : « Une de nos dernières rencontres fut un dîner intime, à bord de son yacht, au vieux port de Nice. Il ne mangea rien et causa microbes. Il me recondisit quelques instants, par une soirée d'étoiles, sur la route de Beaulieu : « Je n'en ai pas pour longtemps, me confia- « t-il. Je voudrais bien ne pas souffrir. »

■ Il lutta tant qu'il put. Le i^' janvier 1892 fut l'échéance prévue par les spécialistes qui, eux, ne se faisaient pas d'illusions sur son cas.

« Le jour de l'an, en arrivant, raconte Mme Laure de Maupassant. Guy, les yeux pleins de larmes, m'embrassa avec une effusion extraordinaire. Toute l'après-midi, nous causâmes de mille choses; je ne remarquais en lui rien d'anormal, qu'une certaine exaltation. Ce ne fut que plus tard, à table, au milieu de notre dîner, en tête à tête, que je m'aperçus qu'i'l divaguait. Malgré mes supplications, mes larmes, au lieu de se coucher, il voulut tout de suite repartir pour Cannes... Enfermée, clouée ici par la maladie : « Ne pars pas, mon fils ! lui « criai- je, ne pars pas !... » Je m'attachai à lui, je le suppliai, je traînai à ses genoux ma vieillesse impotente. Il suivit sa vision obstinée. Et je vis s'enfoncer dans la nuit... exalté, fou, divaguant, allant je ne. sais où, mon pauvre enfant. » {En regardant passer la vie, cité par Lumbroso, pp. 68-69.)

Dans cette nuit du i" au 2 janvier, il retrouva son calme. Il comprit qu'il s'acheminait vers la folie, et décida de mourir. Mais son domestique veillait et avait désarmé le revolver. Maupassant eut donc recours à un coupe-papier en métal et ne réussit qu'à s'entailler le cou. On accourut à ses cris ; on le coucha de force ; la blessure fut soignée, et les médecins se prononcèrent pour l'internement. Mais auparavant on tenta encore une suprême expérience.

« Ses amis savent que Maupassant adorait son yacht. Il lui avait donné le nom. d'un de ses plus célèbres romans : Bel Ami. Ils pensèrent que la vue de son cher yacht réveillerait peut-être sa mémoire éteinte, qu'elle donnerait un coup de fouet à sa pauvre intelligence naguère si hmpide, disparue maintenant. Ligotté, les bras maintenus par la camisole de force, le malheureux fut conduit sur le

l6o PORTRAITS d'hier

rivage. Bel-Ami se balançait doucement sur la mer... Le ciel bleu, l'air limpide, la ligne élégante de son yacht chéri, tout cela parut le calmer. Son regard devint doux... Il contempla longuement son navire d'un œil mélancolique et tendre... Il remua les lèvres, mais aucun son ne sortit de sa bouche. On l'emmena. Il se retourna plusieurs fois pour revoir Bel-Ami. » (Lumbroso, p. 78.)

Il arriva à Paris le 7 janvier, à peu près inconscient. Il se laissa soigner sans trop de difficulté par les docteurs Blanche, Meuriot et Grout. Mais ce ne fut qu'une lente agonie de dix-huit mois. Il reconnaissait parfois ses amis et eut quelques accès de fureur. Il mourut doucement le 6 juillet 1893 chez le D"" Blanche. Selon les paroles d'un de ses gardiens, il s'est éteint comme une lampe manquant d'huile.

Son corps est au cimetière de Montparnasse, dans la 26® section, sous un massif serré de fusains et de chrysanthèmes. Deux colonnes corinthiennes supportent un modeste chapiteau où on ne lit que ce nom : Guy de Maupassant. Suivant sa volonté, il ne fut pas mis dans un cercueil de plomb. « Guy voulait, après sa mort, sa réunion au grand Tout, à la Mère la Terre, et un cercueil de plomb retarde cette réunion. » {Journal des Concourt, vol. IX, pp. 161-162.) C'est là que, le 9 juillet 1893, Emile Zola lui adressa un émouvant adieu :

« Un tournant de vie si brusque, un abîrhe si inattendu, que les cœurs qui l'ont aimé, ses milliers de lecteurs, en ont gardé une sorte de fraternité douloureuse, une tendresse décuplée et toute saignante. Je ne veux pas dire que sa gloire avait besoin de cette fin tragique, d'un retentissement profond dans les intelligences, mais son souvenir, depuis qu'il a souffert cette passion affreuse de la douleur de la mort, a pris en nous je ne sais quelle majesté souverainement triste qui le hausse à la légende des martyrs de la pensée. En dehors de sa gloire d'écrivain, il restera comme un des hommes qui ont été les plus heureux e<t les plus malheureux de la terre, celui où nous sentons le mieux notre humanité espérer et se briser, le frère adoré, gâté, puis disparu, au milieu des larmes. «

Gabriel Clouzet.

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