Guy de Maupassant
« Ah ! qu'il est difficile de trouver un homme qui ait de lespace dans la pensée, qui vous donne la sensation de ces grandes haleines du large qu'on respire sur les côtes de la mer ! » dit le vieux poète Norbert de Varenne à Georges Duroy, sur ce ton de mélancolie passionnée qu'ont les artistes en parlant des choses qu'ils aiment et des gens qu'ils admirent.
Dans la pensée de Guy de A'Iaupassant, c'est de Gustave Flaubert qu'il s'agit. Toute sa vie, l'auteur de Bel Ami porta la tristesse de cette lumière disparue. « Il m'avait pris le cœur d'une façon inexprimable », disait-il. Et l'affection de ce garçon sceptique et réservé s'exprima si longtemps avec tant de force véhémente qu'on finit par les croire parents. La dédicace de l'Histoire du Vieux Temps à la nièce de Gustave Flaubert, Mme Caroline Commanville semble invoquer cette parenté intellectuelle souvent plus réelle, plus absolue que celle du sang.
Caroline Commanville avait été l'amie d'enfance de Maupassant, vers 1860- 1870, comme Mme Laure de Maupassant, mère de l'écrivain, avait été l'amie d'enfance de Gustave Flaubert, entre 1830 et 1840, alors qu'elle était Mlle Laure Le Poittevin et qu'avec son frère Alfred Le Poittevin, ils jouaient à Rouen des comédies qu'écrivait à quinze ans le futur auteur de Salammbô.
Mlle Laure Le Poittevin, à l'âge de 25 ans, en 1846, avait épousé M. Gustave de Maupassant, d'une ancienne famille lorraine anoblie par l'empereur François, époux de Marie-Thérèse, établie en Normandie vers le milieu du xviii^ siècle (Edouard Maynial, la Vie et l'œuvre de Guy de Maupassant). Deux enfants naquirent de ce mariage : Henri-René-Albert Guy de Maupassant, le 5 août 1850, au château de Miromesnil, à 8 kilomètres de Dieppe, et, en 1856, Hervé
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de Maupassant, à Grainville-Tourville, mort à Antibes, d'une insolation, en 1889.
Gustave de Maupassant, sous des dehors aimables et séduisants, n'était pas fait pour comprendre son épouse intellectuelle et fine, attachée à ses devoirs, et d'une sensibilité toujours en éveil. Compagne d'étude de son frère Alfred et de Flaubert, elle avait acquis de bonne heure la pénétration, la clairvoyance du cœur. Elle devina bientôt en son mari un esprit généreux, léger et superficiel, incapable de renoncer à sa liberté pour un idéal plus sévère et surtout à ses habitudes galantes. Ils tâchèrent de vivre quelque temps ensemble, puis se séparèrent dignement et d'un commun accord.
Mme de Maupassant se fixa à Etretat avec ses enfants, à la villa des Verguies, où son mari venait de temps en temps pour le monde. C'était une jolie maison au balcon fleuri, entourée de bouleaux, de tilleuls et de sycomores et d'où l'on voyait la mer. Guy était déjà un bon petit garçon, franc, éveillé et robuste, chef de bande adoré de tous, qui vagabondait sur les plages et dans les rochers avec les fils de pêcheurs et les enfants de la côte. Il aimait la mer et l'aventure, assistant aux pêches du large et rentrant aux Verguies prendre les leçons de sa mère qui lui inculqua une foule de connaissances variées et surtout l'amour de Shakespeare. Ce fut l'abbé Aubourg, d'Etretat. qui lui enseigna la grammaire, l'arithmétique et le latin. A treize ans, il entra au séminaire d'Yvetot, « cette citadelle de l'esprit normand ». Entouré de fils de terriens épais, de hobereaux bornés, Guy se crut en prison. Mme de Maupassant ne tenait pas essentiellement à l'enseignement religieux. Le refus d'une dispense de maigre exigée par les médecins fut un excellent prétexte pour le retirer. « C'est une singulière manière de comprendre la religion du Christ ou je ne m'y connais pas », écrit alors Mme de Maupassant à Flaubert.
Guy revit la mer avec transport. Il avait seize ans, et c'était déjà la grande amie sauvage, apaisante et câline qui lui inspira tant de pages ferventes : « Je sens que j'ai dans les veines le sang des écumeurs de mer. Je n'ai pas de joie meilleure par des matins de printemps que d'entrer avec mon bateau dans des ports inconnus, de marcher tout un jour dans un décor nouveau, parmi des hommes que je coudoie, que je ne reverrai point, que je quitterai le soir venu pour reprendre la mer, pour m'en aller dormir au large, pour donner le coup de barre du côté de ma fantaisie, sans regret des maisons où des vies naissent, durent, s'encadrent, s'éteignent sans désir de jamais jeter l'ancre nulle part, si doux que soit le ciel, si souriante que soit la mer. »
Cependant, il fallut aller au lycée de Rouen, et le jeune homme y fit rondement ses études jusqu'au baccalauréat, grâce à l'heureuse influence du poète Louis Bouilhet, ami de Gustave Flaubert. Bouilhet
eut une existence laborieuse et précaire, seulement embellie par les vibrantes conversations de Croisset avec Flaubert, le dimanche soir. Il mourut le i8 juillet 1869. « Si Bouilhet eût vécu, disait ]\Ime de Maupassant, il eût fait de mon fils un poète. » Maupassant se souvint de ses premières leçons dans la préface de Pierre et Jean.
« Bouilhet, que je connus le premier d'une façon un peu intime, deux ans environ avant de gagner l'amitié de Flaubert, à force de me répéter que cent vers, peut-être moins, suffisent à la réputation d'un artiste, s'ils sont irréprochables et s'ils contiennent l'essence même du talent et de l'originalité d'un homme même de second ordre, me • fit comprendre que le travail continuel et la connaissance complète du métier peuvent, un jour de limpidité, de puissance et d'entraînement, par la rencontre heureuse d'un sujet concordant bien avec toutes les tendances de notre esprit, amener cette éclosion de l'œuvre courte, unique et aussi parfaite que nous la pouvons produire. »
Guy de Maupassant eut donc de bonne heure le sentiment de la perfection. Il savait aussi qu'on ne l'atteint que par le travail, et il commença bravement son apprentissage d'écrivain. Sur les conseils de Bouilhet, il avait composé nombre de poèmes corrects et sans originalité. Il se sentait surtout attiré vers la scène et transforma la villa des Verguies en théâtre oii furent joués ses premiers actes, véritables farces normandes, pleines de types observés, paysans et bourgeois qu'on retrouvera plus tard dans ses contes.
Gustave Flaubert ne voyait alors en lui qu'un bon garçon lettré et sympathique, mais sans la moindre révélation de talent supérieur. Après avoir fait la campagne de 1870 dans la mobile, Guy de Maupassant, très embarrassé sur sa véritable vocation, vint à Paris pour tâter d'une carrière. Il entra au ministère de la Marine et des Colonie^ où, contrairement à la légende, il fut un employé satisfaisant, expédiant sa besogne vite et bien pour passer à des travaux qui lui tenaient plus au cœur, c'est-à-dire les poèmes et les récits qu'il allait soumettre le dimanche à Gustave Flaubert. Celui-ci avait bien des motifs de l'aimer : c'était le neveu d'Alfred Le Poittevin, cet ami de la jeunesse, enlevé en 1848, âme d'élite qui lisait Spinosa avant de mourir (Correspondance de G. Flaubert, tome I, p. 205). « Tu ne saurais croire, écrit Flaubert à ]\Ime de Maupassant en 1873. comme je le trouve charmant, intelligent, bon enfant, sensé et spirituel, bref (pour employer un mot à la mode), sympathique ! Malgré la différence de nos âges, je le regarde comme un ami, et puis il me rappelle mon pauvre Alfred ! J'en suis même parfois effrayé, surtout lorsqu'il baisse la tête en récitant des vers. » (Correspondanee, tome IV, p. 145.)
« Son aspect n'avait rien de romantique. Une ronde figure conge;tionnée de marin d'eau douce, de franches allures et des manières
simples. J'ai nom « mauvais passant », répétait-il avec une bonhomie qui démentait la menace. » (Henry Roujon, Galerie des Bustes.) Emile Zola, qui le connut en 1874, chez Flaubert, dans le petit appartement de la rue Murillo, ne voit d'abord en lui qu'un débutant qui s'efface modestement devant les aînés, parlant peu et écoutant. « Plus tard, une camaraderie s'établit ; il nous émerveilla par le récit de ses prouesses. De taille moyenne, râblé, les muscles durs, le sang sous la peau, il était alors un terrible canotier qui faisait pour son plaisir ses vingt lieues en Seine en un jour. En outre, c'était un fier mâle ; il apportait des histoires de femmes stupéfiantes, des crâneries d'amour qui épanouissaient le bon Flaubert dans un rire énorme. » (E. Zola, Une Campagne.)
Flaubert avait fini par le considérer comme un fils adoptif. Il veillait sur sa situation au ministère et l'avait présenté à tous ses amis : Daudet, Huysmans, Céard, Cladel, E. de Concourt, E. Rod, Coppée, Bouchor, Taine, Maxime du Camp, Renan, etc.. Il fut des jeudis de Zola, rue Saint-Ceorges, et, dès l'été 1876, à Médan, compléta le groupe des cinq : Maupassant, Céard, Huysmans, Léon Hennique, Paul Alexis. Il fut des dîners de Catulle Mendès, rue de Bruxelles, après avoir quelque peu effarouché le clan parnassien de la République des Lettres en lui donnant ce poème d'un réalisme sensuel et vigoureux : An bord de l'Eau, sous la signature de Guy de Valmont. Flaubert l'avait également emmené à Saint-Gratien et présenté à la princesse Mathilde, cette protectrice des hommes de lettres.
Il ne travailla d'ailleurs qu'assez irrégulièrement. Il ne donne aux lettres que le peu de temps laissé par le bureau et le canotage en Seine sur la yole La feuille à l'envers, achetée en commun entre cinq joyeux compagnons : N'a-qu' un-Œil, Petit-Bleu, TomahaWk, La Toque, Joseph Prunier. Ce dernier est Maupassant qui signe de ce nom ses premières nouvelles : La Main ccorchcc (Almanach de Pont-à- Mousson, 1875), Un Donneur d'eau bénite {La Mosaïque, 1877). Passionné de théâtre, il écrivait La Demande, comédie en un acte; La Comtesse de Béthune, drame en trois actes qui fut joué aux Verguies. Un acte très leste : La Maison turque à la Feuille de Rose, fut joué dans l'atelier du peintre Leloir. La Répétition, un acte en vers, refusé au Vaudeville, ne fut représenté que le 6 mai 1904, au Théâtre normand. Le Gymnase, ayant refusé La Comtesse de Béthune, accepta l'Histoire du Vieux Temps (1879) qui eut du succès.
Ce n'étaient encore que des tentatives plus ou moins heureuses. A ses amis qui l'exhortaient à faire une œuvre, il répondait : « Rien ne presse, j'apprends mon métier. »
C'était vrai. Dès 1872, ainsi qu'en témoignent les lettres de Mme de Maupassant, il avait comniencé son apprentissage littéraire. Flaubert,
dans la mélancolie de ses dernières années, craignait une fausse vocation, et, n'ayant rien vu de décisif encore dans les essais du jeune Guy, partageait les doutes de Mme de Maupassant qui lui écrivait, en 1873 : « Guy est si heureux d'aller chez toi tous les dimanches, d'être retenu pendant de longues heures, d'être traité avec cette familiarité si flatteuse et si douce... Le neveu ressemble à l'oncle; tu me l'as dit à Rouen, et je crois, non sans orgueil maternel, qu'un examen plus intime n'a pas détruit toute illusion. Si tu voulais me faire bien plaisir, tu trouverais quelques minutes pour me donner toi-même de tes nouvelles... Tu me parlerais de mon fils; tu me dirais s'il t'a lu quelques-uns de ses vers, et si tu penses qu'il y ait là autre chose que de la facilité. Tu sais combien j'ai confiance en toi; je croirai ce que tu croiras et je suivrai tes conseils. Si tu dis oui, nous encouragerons le bon garçon dans la voie qu'il préfère; mais si tu dis non, nous l'enverrons faire des perruques... ou quelque chose comme cela. »
Il est certain que les années de ministère furent pénibles à Maupassant, comme à tous les artistes fourvoyés dans les cartons verts. Dans ses lettres à Flaubert, il se plaint de cette vie fermée, écrasante et routinière, de la promiscuité de collègues bornés ou jaloux. A cette époque, on travaillait à la Marine. Maupassant écrivait alors : « ...Ajoutez à cela que mon ministère m'énerve, que je ne puis travailler, que j'ai l'esprit stérile et fatigué par des additions que je fais du matin au soir, et qu'il me vient par moments des perceptions si nettes de l'inutilité de tout, de la méchanceté inconsciente de la création, du vide de l'avenir (quel qu'il soit) que je me sens venir une indifférence triste pour toutes choses... Je dis chaque soir, comme Saint Antoine : « Encore un jour, un jotrr de passé. » Ils me semblent longs et tristes, entre un collègue imbécile et un chef qui m'engueule. Je ne dis plus rien au premier; je ne réponds plus au second. Tous deux me méprisent un peu et me trouvent inintelligent, ce qui me console. »
Dès que le dimanche venait, ces crises de dégoût se dissipaient. grâce à la robuste bonne humeur de Flaubert qui, le considérant comme son fils adoptif, surveillait sa vie de près et le rabrouait vertement pour certaines escapades et folies en rivière. « Il faut, entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que ça. J'arrive à vous soupçonner d'être légèrement calleux. Trop de p... ! trop de canotage ! trop d'exercice ! oui, monsieur ! Le civilisé n'a pas tant besoin de locomotion que prétendent messieurs les médecins... \'ous vivez dans un enfer de m..., je le sais et vous en plains de tout mon cœur. Mais de cinq heures du soir à dix heures du matin, tout votre temps peut être consacré à la Muse, laquelle est encore la meilleure garce. Voyons ! mon cher bonhomme, relevez le nez ! A quoi sert de recreuser sa tristesse ? Il faut se poser vis-à-vis de soi-même, en homme fort, c'est le moyen de le devenir. Un peu plus d'orgueil.
saperlotte ! Le garçon (i) était plus crâne. Ce qwi vous manque, ce sont les principes. On a beau dire, il en faut. Reste à savoir lesquels. Pour un artiste, il n'y en a qu'un : tout sacrifier à l'art. »
Flaubert communiquait ainsi au jeune homme sa fièvre de travail, sa vision nette des choses, cette foi profonde dans la vérité en dehors de toute école. Les mots : réalisme, naturalisme, n'avaient aucun sens pour eux. Dès 1879, Maupassant, dans une lettre à son maître, se scandalisait des formules intransigeantes de Zola : « Que dites-vous de Zola ? Moi je le trouve absolument fou. Avez-vous lu son article sur les poètes contemporains et sa brochure, La Republique et la Littérature ? — « La République sera naturaliste ou elle ne sera pas. »
— (( Je ne suis qu'un savant » ! ! ! (rien que cela ! quelle modestie). — « l'enquête sociale », — le document humain, — la série des formules !
— On verra maintenant sur le dos des livres : Grand roman selon la formule naturaliste. »
Le maître et le disciple s'entendaient donc parfaitement, et s'il nous était donné de réunir toutes ces conversations et correspondances échangées entre Gustave Flaubert et Guy de Maupassant, nous posséderions un second Discours sur le Style appliqué à l'observation. Dans la préface de Pierre et Jean, Maupassant a résumé la méthode de Gustave Flaubert, en tenant compte des déformations de la réalité suivant les organes de chacun : « Il s'agit de regarder tout ce qu'on veut exprimer assez longtemps et avec assez d'attention pour en découvrir un aspect qui n'ait été vu et dit par personne. Il y a dans tout de l'inexploré parce que nous sommes habitués à ne nous servir de nos yeux qu'avec le souvenir de ce qu'on a pensé avant nous sur ce que nous contemplons. La moindre chose contient un peu d'inconnu. »
Le véritable début littéraire de Guy de Alaupassant date d'avril 1880. Sous un titre que Flaubert jugeait excellent. Des Vers, son disciple avait réuni ses meilleurs poèmes revus par le maître. Et le vieux Flaubert pleura {Correspondance, tome IV, p. 381) quand il reçut l'exemplaire avec cette dédicace : A Gustave Flaubert, à rUlustre et paternel ami que j'aime de toute via tendresse, à l'irréprochable maître que j'admire avant tous.
En deux mois, il y eut trois éditions chez l'éditeur Charpentier. C'étaient des vers fermes, voluptueux, descriptifs, pleins d'images neuves et d'une belle allure, de bons vers de prosateur qui ne devaient rien à la rhétorique parnassienne alors en honneur. Le M-nr, La Dernière Escapade, La Vénus rustique, sont déjà des contes, narrations alertes et drues, parfois d'une animalité superbe qui rappelle notre
fi) Alfred Le Poittevin
136 PORTRAITS d'hier
moyen âge. An bord de l'eau est une idylle réaliste et sensuelle entre un canotier et une blanchisseuse. Il y a dans ce récit une foule de beaux détails, une forte couleur champêtre, toute une plasticité lyrique au service des frénésies de l'instinct.
Je pris et je baisai ses doigts ; elle trembla.
Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande
Et de thym dont son linge était tout embaumé.
Sous ma bouche ses seins avaient un goût d'amande
Comme un laurier sauvage ou le lait parfumé
Qu'on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres ;
Elle se débattait; mais je trouvais ses lèvres !
Ce fut un baiser long comme une éternité
Qui tendit nos deux corps dans l'immobilité.
II avait à un rare degré le sens de la vie rustique et se plaisait à constater la primitive loi d'amour jusque dans les infiniment petits.
Parfois elle sortait en m'appelant d'un signe ; J'allais la retrouver dans quelque champ de vigne Ou sous quelque buisson qui nous cachait aux yeux. Nous regardions s'aimer les bêtes accouplées, Quatre ailes qui portaient deux papillons joyeux, Un double insecte noir qui passait les allées. Grave, elle ramassait ces petits amoureux Et les baisait.
Guy de Maupassant tenait de son maitre une aversion marquée pour la vie médiocre, l'esprit courant, les idées reçues, la morale conventionnelle. Il s'est amusé, dans un dialogue intitulé Propos des rues, à faire débiter par deux bourgeois toute une kyrielle de lieux communs ; et le poète termine par cette boutade :
Entre l'homme et le veau si mon cœur hésitait, Ma raison saurait bien le choix qu'il faudrait faire Car je ne comprends pas, ô cuistres, qu'on préfère La bêtise qui parle à celle qui se tait.
Le nom de Maupassant commençait à se répandre. Flaubert, instruit par l'expérience littéraire et des soucis domestiques, répondait cependant à Mme de Maupassant qui lui demandait s'il n'était pas temps que Guy abandonne le ministère : « Pas encore ; n'en faisons pas un raté ! »
Il s'efforçait néanmoins d'orienter son disciple vers une situation lucrative et indépendante. D'abord, grâce à l'appui du ministre Ba^doux, il le fit entrer, en 1878, au ministère de l'Instruction Publique où il eut plus de loisirs qu'à la Marine. Flaubert mit tout en œuvre
pour lui faciliter l'accès des grands journaux : le Gil Blas, le Gaulois, le Figaro. Beaucoup de ces articles n'ont pas été réunis en volume, et Maupassant journaliste est encore ignoré du public. Avant d'entreprendre l'œuvre personnelle, le futur auteur de Bel Ami devait trouver dans la presse un champ d'études assez vaste. Il y acquit le sens du monde parisien et d'un peu tous les milieux.
Dès janvier 1880, Gustave Flaubert s'inquiétait d'un recueil collectif que son disciple lui annonçait à mots couverts et assez timidement comme un écolier qui vient de tenter sa première tragédie. Flaubert exigea l'élucubration et répondit par une lettre enthousiaste : « II me tarde de vous dire que je considère Boule de Suif comme un chef-d'œuvre. Oui ! jeune homme ! Ni plus, ni moins, cela est d'un maître. C'est bien original de conception, entièrement bien compris et d'un excellent style. Le paysage et les personnages se voient et la conception est forte. Bref, je suis ravi... » Le recueil de Soirées de Médan paru peu après eut huit éditions. De l'avis de Zola lui-même, Boule de Suif fut la meilleure des nouvelles. Célèbre du jour au lendemain, Guy de Maupassant entrait dans la vie littéraire comme un météore. Il donna sa démission du ministère. Comme Bel Ami, « il se sentait dans les membres une vigueur surhumaine, dans l'esprit une révolution invincible et une espérance infinie ». Il avait trente ans et était armé pour la lutte où il irait seul désormais.
Gustave Flaubert était mort le 8 mai 1880, à onze heures du matin.