‹ Guy de MaupassantChapitre 2 sur 12 · L ŒUVRE DE DIX ANNEES · texte numérisé non relu

L ŒUVRE DE DIX ANNEES

(( Il avait lavé de ses mains le corps de son maitre et présidé à sa dernière toilette, sans phrase, sans pose, sans cris, sans pleurs, le cœur inondé de respect. » ( H. Roujon.) Il relut aussi les dernières lettres qui saluaient ses débuts littéraires et celle qui disait à propos de Boule de Suif : « Tâche d'en faire une douzaine comme ça ! et tu seras un homme. « (Correspondance, tome IV.)

A la fin de 188 1. huit nouvelles paraissaient en volume chez l'éditeur Havard : La Maison Tellier. En Famille, L'Histoire d'une Fille de ferme, Le Papa de Simon, Sur l'eau. Une partie de campagne, Aiù. Printemps, La Femme de Paul.

Boule de Suif avait séduit par sa maîtrise, un art de la composition, les personnages où l'on trouvait déjà le ton du type, et tout cela réchauffé par une certaine exubérance gauloise répandue sur l'ensemble.

Avec La Maison Tellier, la personnalité de l'auteur s'affirmait. Pas la moindre trace d'afféterie ou de procédé littéraire. C'était un art simple et franc, qui prenait immédiatement le lecteur.

L'écrivain normand n'avait pas été chercher ses sujets bien loin.

138 PORTRAITS d'hier

Tandis que ses amis de la République des Lettres rêvaient d'habiter, comme l'a dit plaisamment Sainte-Beuve, « à l'extrémité d'une langue de terre réputée inhabitable et par delà les confins du romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mystérieux où on lit de l'Edgar Poë, oiî l'on récite des sonnets exquis, où l'on s'enivre de haschich pour en raisonner après, où l'on prend de l'opium, et mille drogues abominables dans des tasses d'une porcelaine achevée », Guy de Maupassant couchait simplement et fortement sur le papier ses souvenirs du pays normand, ses aventures de canotage en Seine, voire même des histoires faraudes et un peu grasses, et d'autres, dramatiques, qu'il se faisait raconter. C'est ainsi qu'il aurait tenu d'Hector Malot le sujet de la Maison Tellier {Journal des Goncourt, tome IX), et de Porto-Riche celui du Horla (Ibid.).

C'est bien curieux et d'un équilibre étonnant ce récit corsé, au moins par la situation sociale des personnages, et conduit jusqu'à la fin sans une erreur de goût. UHistoire d'une Fille de ferme nous change de milieu. Nous voici en pleine rusticité. Dès le début, nous sommes dans cette atmosphère caractéristique des fermes normandes. L'auteur a pratiqué ces paysans. Entre eux et lui nul mirage et déformation littéraire. L'observation directe a dépouillé le naturalisme et toutes les minuties fastidieuses de l'impressionnisme. Maupassant n'a pas vu la vie des champs en peintre, en photographe ou en poète ; il l'a vue en homxne qui , se promène et qui n'a rien autre à faire qu'à regarder, respirer et comprendre. Et quelqu'un l'a dit : « Il écrit comme on respire. » C'est le triomphe du naturel.

En Famille, c'est le milieu de la petite bourgeoisie d'employés chère à Maupassant, gens médiocres et bornés, dévorés par la convoitise de l'héritage. Notons en passant ce goût de l'auteur pour les caractères généraux, ces mentalités moyennes qui se distinguent les unes des autres par des détails, des nuances parfois infimes, mais que l'œil clair (le l'écrivain aperçoit et qu'il pose en relief pour individualiser son type. Les héros de Maupassant, paysans, petits bourgeois, fêtards ou gens du monde, manquent complètement de ressort. La psychologie de l'écrivain s'est, le plus souvent, exercée dans la platitude quotidienne 011 se traînent nos pauvres désirs, nos mesquines aspirations. Il y a trouvé un très réel élément d'art. Il n'avait pas, comme son maître Flaubert, ce romantisme incurable, cet amour passionné des sujets plastiquement beaux. Il y avait bien un poète dans Maupassant, mais qui ne put jamais franchir le cercle des réalités.

En 1882, parut le recueil de Mlle Fiji qui contenait : La Bûche, Le Lit, Un Réveillon, Mots d'amour. Une Aventure parisienne, Marocca, Publié d'abord par Kistmaecker, à Bruxelles, le volume fut augmenté, en 1884, dans l'édition Havard, de onze nouvelles : ^Lmc Baptiste,

GUY DE MAUPASSAN'T I39

La Rouille, La Relique, Fou, ! Réveil, Une Ruse, A Cheval, Deux Amis, Le Voleur, Nuit de Noël, Le Remplaçant.

L'année 1883 voit paraître les Contes de la Bécasse et Une Vie, le véritable début de Maupassant dans le roman.

Ce fut une surprise. Ce conteur gaillard et savoureux inclinant plutôt vers le genre grassouillet de nos conteurs du moyen âge donnait au public une œuvre de longue haleine, parfaitement ordonnée, édifiée patiemment au moyen de notes, de petits récits accumulés depuis longtemps, puisque beaucoup de contes, réunis après sa mort, forment des chapitres, sont des situations à' Une Vie; tels sont : Un Soir de Printemps, Le Saut du Berger, etc.

Une Vie parut en feuilleton dans le Gil Blas, du 25 février au 6 avril 1883. Le souci de l'exactitude, la sobriété et la solidité du style, l'atmosphère même du pays normand, firent songer à Flaubert, un Flaubert moins tendu et de plus d'aisance. Maupassant ne décrit pas comme lui d'abord, et semble avoir un tout autre but que le maître de Croisset.

En choisissant comme épigraphe : L'humble Vérité, Guy de Maupassant se dégageait de toute formule et tout artifice littéraire. Le public fut frappé de ce don de conter la vie et d'en extraire tout ce qu'elle contient de sentiments éternels au milieu d'événements ordinaires. « Chez lui, dit M. Henry Céard, la littérature était toute d'instinct et non réfléchie. » Sous un aspect indifférent et détaché de tout, il notait scrupuleusement dans sa mémoire les moindres faits et gestes qui pouvaient réaliser le personnage par un détail caractéristique.

Peut-être dans aucune autre de ses œuvres plus passionnée, plus tourmentée, ne se marque autant la volonté de faire vrai, juste, de ne pas s'éloigner du ton ordinaire de la vie, de cette réalité moyenne et humaine qu'il assigne au romancier dans la préface de Pierre et Jean.

Son second roman. Bel Ami, parut en 1885. Alaupassant était alors en pleine force. Il avait publié quatre volumes en 1884 : Clair de lune. Au Soleil, Miss Harrietf, Les Sœurs Rondoli. Avec Bel Ami, l'observation de l'écrivain s'élargit.

Il avait mit dans ce roman ses premières années de vie parisienne et littéraire. Le mouvement du récit, la variété des types en font un livre brillant et animé. -Maupassant y fait voir avec une habileté singulière le jeu des ambitions discrètes et des convoitises brutales. Au fond de tout cela, il y a un peu de cette amertume superbe de l'observateur qui sent que la valeur morale d'un homme n'est pour rien dans la lutte. Pour arriver et régner, il faut vouloir et le vouloir fortement. Les fiers et les délicats, comme Norbert de Varenne, s'enferment dans leur orgueil souffrant, quand les médiocres, comme

Georges Duroy, qui sont légion dans la presse et les arts, triomphent parce qu'ils portent en eux ces éléments de succès, l'aplomb superbe de l'ignorance, l'insolente crânerie et les appétits conquérants du sousofficier de cavalerie.

Vers cette époque, Maupassant fait preuve d'une étonnante fécondité. Il donne, la même année que Bel Ami, Toine, Yvette, Les Contes du Jour et de la Nuit, puis, en 1886, M. Parent, La Petite Roque.

La place nous est trop mesurée ici pour étudier à travers ses livres, l'évolution de la pensée de Maupassant. Les travaux de M. Pol Neveux (édition Conard) et de E. Maynial (Mercure de France) sont des guides précieux pour la compréhension de ce cas littéraire.

Le lecteur attentif qui cherche dans une oeuvre lue avec méthode l'histoire d'une intelligence, constatera qu'avec Mont-Oriol et le Horla, publiés en 1887, la manière d'écrire de Maupassant n'est plus aussi impassible. Il n'est plus aussi extérieur. Il ne domine plus la vie et les êtres de son dédain. Il va du dehors au dedans. Il se laisse aller à des confidences. Parfois, on n'entend plus parler ses personnages ; il se met en scène, s'exalte ou s'afflige. Il a un accent qui se confie et s'épanche. Ce cœur serein est entamé. L'idée de la souffrance et de la mort s'impose plus souvent à son esprit. Les déchéances physiques et le sentiment de notre fragilité s'allient chez lui aux images de la passion. Mont-Oriol, cette histoire d'amour passionné dans le monde frivole d'une station thermale reflète une préoccupation mélancolique et comme l'obsession du néant. Dès lors, ]\Iaupassant commence à s'émouvoir sérieusement. Rappelez-vous tout ce qu'il y a d'humain et d'effrayant dans le récit du traitement de M. Riquier, ce lavage d'estomac à la sonde ; et rien ne peut donner une idée aussi saisissante de notre triste machine fragile que l'épisode de l'âne mort sur la route et des deux misérables attelés à la charrette : « Christiane, pour la première fois, comprit la misère des créatures esclaves, et la mort aussi lui apparut comme une chose bien bonne par moment. »

Certains faits de la vie de Maupassant. quelques accidents nerveux qu'ont notés ses biographes nous inclineraient à croire qu'il sentît s'éveiller en lui une sensibilité nouvelle. Moins maitre de lui, moins maître des autres, il n'a plus cette belle indifférence qui le faisait volontiers conclure à l'inutilité de tout. Il est devenu la machine à sensations, la petite aiguille aimantée, fébrile sur son pivot. Il écrit, dans 5Dn volume Siir l'eau {i\

« Qu'on ne nous envie pas, mais qu'on nous plaigne, car voici en quoi l'homme de lettres diffère de ses semblables. En lui aucun sentiment simple n'existe plus. Tout ce qu'il voit, ses joies, ses plaisirs, ses souffrances, ses désespoirs, deviennent instantanément des sujets d'observation. Il analyse malgré tout, malgré lui. sans fin, les cœurs, les

visages, les gens, les intonations. Sitôt c|u'il a vu, cjiioi qu'il ait vu, il lui faut le pourquoi !... S'il souffre, il prend note de sa souffrance et la classe dans sa mémoire... Sa sensibilité particulière et maladive le change en outre en écorché vif pour qui presque toutes les sensations sont devenues des douleurs. »

Cette faculté d'observation n'est pas sèche, étroite, égoïste, comme on pourrait le croire. Ce livre : Sur l'eau, un des plus beaux de Maupassant, est une confession ; rêverie, désespoirs, confidences, sensations d'éthéromane, effroi de l'homme et des villes, aspirations vers l'infini, impressions de naufrage, apaisements solennels sous le clair de lune, rien n'y manque. C'est peut-être le livre le plus spiritualiste de Maupassant, si ce mot ne jurait cependant avec cet instinctif silencieux et triste cjui ne songeait qu'à briser ses muscles en des exercices violents pour se réfugier dans le néant de tout.

Dédicace de Giiv de Mjiipiissa)!t .

Pour se ressaisir, désira-t-il alor> traiter un sujet tout simple, tout uni. une histoire que Flaubert eût aimée, dans son milieu de prédilection : des petits bourgeois retirés dans une ville normande ? Et il écrivit Pierre et Jean (1888), ce roman si intense et d'une si parfaite unité. Tout se passe dans les personnages avec cette logique implacable des drames de Shakespeare ou d'Eschyle. Une sorte de fatalité est appesantie sur cette pauvre femme qui n'est qu'une bourgeoise assez bornée, mais dont toute la sève morale réside dans une sorte de folie maternelle où elle-même ne peut plus distinguer son devoir.

La source de l'émotion était désormais ouverte chez Maupassant. Elle s'épanchait naturellement avec cette force, cette abondance qui fait dire : Il y a eu de l'orage quelque part ! Guy de Maupassant était entré dans la région du génie et de l'inquiétude.

Lorsque Fort comme la mort parut, en 1889, on sentit dans cet homme quelque chose de brisé. Etait-ce la peur de vieillir, les découragements fréquents, la solitude qu'il se plaisait à entretenir ? De plus en plus l'homme descendait en lui-même. L'amour et la mort étaient frères dans sa pensée comme dans le vers de Léopardi. Il s'éloignait

du monde sur son yacht Bel Ami ; la société, les relations mondaines, les affaires, une dépêche apportée, un coup de sonnette, l'emplissaient de dégoût et de craintes. Même en associant la nature à ses angoisses et à ses désirs, il ne put s'évader de lui-même. Tout démontre qu'à cette époque il voulut retrouver les sensations de la jeunesse, les hardies et saines équipées, les courses à la voile et les marches en forêt.

Ses derniers livres à ce titre sont caractéristiques. En 1890 parut le recueil : V Inutile Beauté. La même année, la Vie errante et Notre cœur, sont bien la suprême exaltation d'un cœur que l'amour n'avait pas rempli.

l'art de GUY DE MAUPASSANT

Si on voulait, en oubliant un peu tous les racontars littéraires, étudier sérieusement ce que Maupassant doit à Flaubert, on ne trouverait pas grand'chose, ni dans la manière de narrer, ni dans celle de décrire, de voir et de sentir, si ce n'est une certaine discipline dans le travail. Il y a gros à parier que si Maupassant n'avait pas passé par Croisset. il eût été un écrivain tout de même.

Flaubert était fort capable de donner un bon conseil ; mais c'était un assez mauvais professeur, en raison même de sa prodigieuse personnalité. Il était capable de stériliser un écrivain — on l'a vu depuis par nombre de ses admirateurs (i) — comme il faillit être stérilisé par ces deux funestes conseilleurs auxquels il se confiait candidement : Louis Bouilhet et Maxime Du Camp. Ne faillirent-ils pas lui faire jeter la Tentation au feu. D'ailleurs, il est établi que Maupassant ne lui soumit guère que ses premiers vers qui ne sont à tout prendre que des exercices de style sur lesquels le maître donnait son avis, à côté généralement, et comme pour cette bonne Louise Collet, substituant gravement un vers faux à un vers plat.

Guy de Maupassant lui montra rarement ses premiers essais en prose; et quant à Boule de Suif, il apparaît clairement d'après la correspondance que les retouches de Flaubert sont insignifiantes.

Il y avait autre chose que de la littérature entre le maître et le disciple, comme nous l'avons expliqué, et Maupassant si peu romantique, lettré mais peu cultivé, impulsif et souvent indolent, ne se haussait guère au ton de l'auteur de Salammbô. Seul, Taine semble s'être rendu compte du cas de Maupassant : « Nous n'avons qu'un homme qui soit capable de créer. Chez lui, les caractères germent et se développent

(i) Voir la Rcz'uc du i''"' février 1909, « Gustave Flaubert éducateur », par Henry Spont.

GUY DE XIAUPASSAXT 14?

d'eux-mêmes. C'est Maupassant. Il est encore mieux doué que Flaubert. »

Nous laissons à d'autres le soin de pousser jusqu'au bout le parallèle. Maupassant est un primitif qui connaît surtout la langue parlée. Il est conteur par tempérament parce qu'il ne conçoit pas d'autre forme artistique que celle qui consiste à rapporter oralement une histoire avec, dans le style, tout le relief que peuvent donner le geste et la voix. Il est naturel, sincère, entraînant. Il a l'imprévu de la conversation, et il emprunte rigoureusement la langue des personnages à quelque situation sociale qu'ils appartiennent. Il aime à raconter des histoires, rien de plus ; écrire l'assomme et il n'ose en parler. C'est le nouvellier par excellence et de race. Il se rattache en cela aux ménestrels et jongleurs du XIII* siècle. Il ne voit que le fait ou la tranche de vie ; pour lui, tout le reste est littérature. « Xeveu d'une race et non héritier d'une formule, écrit ]\I. Pol. Xeveux (édition Conard), il raconte à ses contemporains déroutés par les déformations lyriques du romantisme des histoires humaines, simples, logiques comme celles qui, jadis, avaient enchanté nos pères. Le lecteur français qui veut être amusé se retrouva tout de suite chez lui et de plain pied. Il se délecta aux Contes de la Bécasse comme les manants du xii^ siècle s'étaient gaudis aux Trois bossus ménestrels.

«. L'âme survivait en Maupassant de ces clercs errants qui, révélateurs de l'esprit naissant du Tiers, chantaient aux foires, aux fêtes et aux veillées leurs fabliaux irrespectueux. Du premier coup, le jeune Normand se plaça plus près d'eux que Brantôme et Despériers, Voltaire et Grécourt. Etudiez de près ces jongleurs dans le? récents travaux : lisez le beau livre de M. Joseph Bedier, et vous verrez comme se renaissent dans la prose de Maupassant des ancêtres que sans doute il ne connut jamais. »

Xé d'une mère nerveuse et subtile, d'un père aventureux, il lui fallut pour s'exprimer un art échappant à toutes conventions. Il n'a jamais rien vu que la tranche de réel et ne se préoccupe jamais de faire un tableau ou une romance. Tout ce qu'il a compris dans son art, c'est l'expression de la vie. Ignorant comme il était, n'ayant pas d'idées générales, mais sensible et observ^ateur, il ne devait rien s'assimiler, mais tout tirer de lui-même.

Ses contes ne sont en somme pour l'invention que des faits divers ou de simples anecdotes qu'il demandait à ses amis. Il y a mis ses souvenirs de jeunesse, de la guerre, ses aventures de chasse, de pêche, ses parties de canotage, des histoires de femmes qui tournent volontiers à la farce ou à la mystification, surtout quand elles sont racontées entre hommes. A ce propos, il a peut-être abusé du narrateur, cette forme voulue qui sent la thèse ou le paradoxe à soutenir. Il est fort souvent hanté par l'idée de la fille qu'il oppose à l'idée bourgeoise et aux types

de morale traditionnelle (Boule de Suif, Mlle Fiji, La Maison Tellier, Le Marquis de Fuuierol, etc.). Dans la fin d'Une Vie, la fille apparaît d'ime façon occulte et puissante et comme l'éternelle ennemie des mères. Maupassant tient au moyen âge par ces deux personnages essentiellement gaulois : la fille et le cocu. Il y ajoute même du grotesque et du fantastique, comme dans ce conte des Rois oix les soldats font bombance en compagnie du curé qui, sur leur désir d'avoir des femmes, leur a recruté quelques impotentes de l'hospice. Tout scabreux qu'ils soient ces contes sont parfaits. Dans leur narration vive et naturelle, rien ne détonne, rien ne fait jeter un holà par quelque détail lourd, obscène et maladroit. Ce cochon de Morin a été appelé un fabliau moderne.

Alaupassant est un aristocrate qui se plait avec les rustres, sans doute à cause de ce souverain bon sens qui éclate en saillies dans ce? bouts de phrases, ces mots où apparaît tout un trait de caractère. Dans une bonne moitié de ses contes, il en tient pour le vilain parce qu'il s'entend à exploiter cette franchise rustaude en vue d'un effet comique très juste et parfois assez intense. Dans ses romans, il est de beaucoup supérieur comme type à ses autres personnages. Voyez dans Mont'Oriol la discussion des deux paysans madrés flairant les combinaisons de la société et ne lâchant leur terrain que pouce à pouce. Le vieux Oriol suivant la lecture de l'acte chez le notaire est une scène d'une réjouissante finesse, de même que la présentation des parents de Bel-Ami. Ces rustres, il les a retournés dans tous les sens, ivrognes comme Toine ou braves comme le Père Milan. Il n'ignore rien des vices et des vertus de leur état et aussi des lentes rancunes accumulées chez les humbles. Dans Une Uie, lorsque la cabane roulante est venue s'écraser au bas de la côte avec les deux corps qu'elle contient, le mendiant explique qu'il n'avait pu y entrer, la place étant prise.

« Il ajouta d'un air satisfait : (c Sans ça, c'est moi qu' j'y passais. » Une voix dit : (c Ça aurait-il pas mieux valu ? » Alors, le bonhomme se mit dans une colère terrible : «Pourquoi qu'ça aurait mieux valu ? « Parce qu' je sieus pauvre et qu'i sont riches ! Guettez-les â c't'heure...» Et, tremblant, déguenillé, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe mêlée et ses longs cheveux coulant du chapeau défoncé, il montrait les deux cadavres du bout de son bâton crochu ; et il déclara : « J'sommes tous égaux, là devant. »

Un des côtés du paysan que Maupassant a fortement marqué, c'est non seulement l'avarice, sentiment qui n'est presque plus un vice dans l'homme des champs qui touche en nature plus qu'en espèces, c'est précisément le souci perpétuel du terrien, le travail des champs, cette glèbe qui s'étend autour de la ferme, exigeante et dure. Ce souci tient le paysan normand plus fort que tout à travers les accidents transi-

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Autographe de Guy de Maupassaiit. communiqué par M. Henry Céard.

toires qui l'arrêtent à peine : naissances, mariages, maladies, morts. Quand on a lu Le Vieux, cela ne parait pas le moins du monde monstrueux. La femme et l'homme sont à peine posés, mais dès les premières lignes on les connaît et on est fixé. Une idée les hante. Ce n'est pas le père en train de mourir, non, c'est qu'il va falloir repiquer les haricots, et que la mort du vieux peut arrêter la besogne d'un moment à l'autre.

« Le gendre, après un long silence, prononça :

(( — Y a qu'à le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout de même, c'est dérangeant pour les cossards, vu l'temps qu'est bon, qu'il faut r'piquer d'main.

« Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques instants, puis déclara :

« ■ — Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi ; t'auras ben d'main pour les cossards.

« Le paysan méditait ; il dit :

« — Oui, mais d'main qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j'ai ben pour cinq à six heures à aller de Tourville à Manetot chez tout le monde.

« La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça :

« — I n'est seulement point trois heures que tu pourrais commencer la tournée anuit et faire tout le côté de Tourville. Tu peux ben dire qu'il a passé, puisqn'i n'en a pus quasiment pour la relevée. »

Transportez cet état d'esprit dans un milieu de petits bourgeois. Substituez à la physionomie sauvage et brute qu'ont souvent les faces de paysans, le masque éteint de l'employé de bureau dont la vie se passe à guetter l'héritage, nous obtenons les types de l'Héritage, En Famille. En quelques mots, il a changé le décor, posé et sondé les individus. Ses héros sont de petite condition. Il les fait exacts sans chercher à les amoindrir encore par l'exagération d'un ridicule. La mesure est la marque de Maupassant. Il a voulu établir une moyenne de vérité sensible dans ces personnages : paysans, gens de mer et de côtes, bureaucrates, infirmes, vagabonds. Il ne dédaigne nullement la canaille. Il la trouve pittoresque. A Alger, à Tunis, à Naples, ce qui l'intéresse et frappe ses regards, c'est la vie des rues, la libre allure des gens du peuple.

Sa nature primitive et peu mondaine semblait s'y retrouver dans toute son indépendance. Loin de l'hypocrisie des manières, de la mode. Il retournait à ceux qui lui paraissaient plus près de la vérité. Il retournait à l'amour mâle et fruste, « à l'antique, charmant et puissant

attrait naturel qui poussait jadis les sexes l'un vers l'autre ». Ce qu'il aima surtout, ce fut la Vé)ius rustique, fille des champs ou soubrette accorte. « Toutes les femmes sont égales quand elles nous plaisent » ; et il a voulu encore descendre profondément dans ces âmes de simplicité : « N'ayez point de mépris pour ces rustiques tendresses. Elles ont une âme et des sens aussi, ces fiJles, et des joues fermes et des lèvres fraîches, et leur baiser violent est fort et savoureux comme un fruit sauvage. L'amour a toujours du prix d'où qu'il vienne. Un cœur qui bat quand vous paraissez, un œil qui pleure quand vous partez sont des choses si rares, si douces, si précieuses qu'il ne les faut jamais mépriser. » (Miss Harriett.)

En matière de femmes, Guy de Maupassant demeurait le bon primitif. Il ne s'embarrassait guère des classes sociales. Il aima des femmes du monde; mais la distinction des manières n'a jamais eu grand empire sur celui qu'Edmond de Concourt, peut-être à tort, trouvait commun. En Italie, la rencontre d'une Florentine lui arracha des phrases d'adoration : « Lorsqu'on rencontre vêtues de haillons des créatures semblables, que ne peut-on les saisir et les emporter, quand ce ne serait que pour les parer, leur dire qu'elles sont belles et les admirer ! Qu'importe qu'elles ne comprennent pas le mystère de notre exaltation, brutes comme toutes les idoles ensorcelantes, comme elles sont faites seulement pour être aimées par des cœurs délirants et fêtées par des mots dignes de leur beauté. »

Maupassant envisageait la femme, non pas de ce point de vue exclusivement sensuel, cherchant dans la volupté une détente aux fatigues cérébrales, ce qui est un des côtés de sa nature ardente où le cerveau et les muscles sont en lutte ; mais d'un point de vue franchement païen, dénué de cette retenue, de cette pudeur ascétique que nous a léguées le christianisme. De la femme, il n'apercevait guère que l'expansion naturelle, troublante et parfaite de la fleur humaine. Il a pour sa fécondité cette indulgente sympathie, telle que l'exprime le brave abbé Picot à'Une Vie. Son charme de féminité le prenait facilement, l'absorbait et agissait sur lui comme d'ailleurs toutes les forces naturelles de la vie.

Il y a en Maupassant un civilisé peu satisfait de l'être. Nous savons déjà combien il regimba contre la vie de bureau. Dès qu'il était délivré des paperasses et des pots d'encre, il accourait vers la nature, les côtes, la forêt, la rivière, assoiffé de verdure et de sensations vives, comme un fauve échappé de quelque cage.

La civilisation lui est nettement insupportable. Après avoir visité le Creusot dont il apprécie cependant les merveilles industrielles, il réclame à grands cris un coin frais, de l'eau, de la verdure. Il n'abandonne à personne les époques de la chasse sacrées pour lui. Installé dans sa propriété de la Guillette, à Etretat, il sentait vivre

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autour de lui le paysage préféré et ses héros familiers, pêcheurs ou terriens. Et cette nature normande, il l'a sentie, rendue, avec une intensité pleine de raccourcis vibrants, d'indications qui situent d'une façon lumineuse et précisent les épisodes d'Une Vie et de Y Histoire d'une Fille de ferme. A mesure qu'il vieillit, Maupassant livre à la nature plus de lui-même. Il la regarde davantage comme une maîtresse longtemps méconnue qui lui a donné ses meilleures heures d'apaisement. C'est dans Notre Cœur que l'écrivain, sentant les atteintes de son mal, vient confier à la forêt son ennui mystérieux et sa lassitude. C'est là qu'il devait, en des pages définitives, chanter à la nature sa suprême action de grâces. Ses yeux s'ouvrent. Elle lui apparaît enfin, la belle consolatrice, dans la forêt de Fontainebleau.

« La forêt s'éveillait. Au pied des grands arbres, dont les têtes se couvraient d'une ombre légère de feuillage, les taillis étaient plus touffus. Les bouleaux hâtifs, aux membres d'argent, semblaient seuls habillés déjà pour l'été, tandis que les chênes immenses montraient seulement, au bout de leurs branchages, de légères taches vertes tremblotantes. Les hêtres, ouvrant plus vite leurs bourgeons pointus, laissaient tomber leurs dernières feuilles mortes de l'autre année... La voûte immense des cimes voilait tout le ciel, supportée par de longues colonnes, droites ou penchées, parfois blanchâtres, parfois sombres, sous une mousse noire attachée à l'écorce. Elles montaient indéfiniment, les unes derrière les autres, dominant les jeunes taillis emmêlés et poussés à leur pied, et les couvrant d'un nuage épais que traversaient cependant des cataractes de soleil. La pluie de feu glissait, coulait dans tout ce feuillage épandu qui n'avait plus l'air d'un bois, mais d'une éclatante vapeur de verdure illuminée de rayons jaunes. »

C'est cette même forêt décrite par Flaubert dans VEducdtion sentimentale, et par les Concourt dans Manette Salomon. Qui sait si la version de Maupassant, moins poussée comme sensations réalisées dans le style n'est pas plus exacte, plus chaudement concrète. On y voit de belles lumières, les gestes des arbres; on y respire la sève comme un flux de vie qui monte aux cœurs désespérés. Il voudrait vivre dans la sérénité robuste de ces rythmes éternels ; mais dans le monde végétal comme dans l'autre, l'impérieuse loi de la vie impose la lutte, et ce n'est pas une vaine image romantique que l'apparition soudaine de ces deux arbres enlacés.

« Comme un amoureux désespéré au corps puissant et tourmenté, le hêtre, tordant ainsi que des bras deux branches formidables, enserrait le tronc du chêne en se refermant sur lui. L'autre, tenu par cet embrassement, allongeait dans le ciel, bien au-dessus du front de son agresseur, sa taille droite, lisse et mince, qui semblait dédaigneuse. Mais, malgré cette fuite vers l'espace, cette fuite hautaine d'être outragé, il

portait dans le flanc les deux entailles profondes et depuis longtemps cicatrisées que les branches irrésistible du hêtre avaient creusées dans son écorce. Soudés à jamais par ces blessures fermées, ils poussaient ensemble en mêlant leurs sèves, et dans les veines de l'arbre violé coulait et montait jusqu'à sa cime le sang de l'arbre vainqueur.

(( Mariolle s'assit pour les regarder plus longtemps. Ils devenaient, en son âme, symboliques, effrayants et superbes, ces deux lutteurs immobiles qui racontaient aux passants l'histoire étemelle de son amour. »

Souffrit-il pour son compte ces tortures de l'amour insatisfait ? Il y avait surtout en Alaupassant le sentiment complet de l'inutilité des choses. L'art lui-même, ce dernier refuge des âmes d'élite, ne lui donnait que des joies restreintes. Il disait aux rares moments où il consentait à en parler : (f Moi, je suis incapable d'aimer vraiment mon art. Je le juge trop, je l'analyse trop. Je sens combien est relative la valeur des idées, des mots et de l'intelligence la plus puissante. Je ne puis m'empêcher de mépriser la pensée tant elle est faible, et la forme tant elle est incomplète. J'ai vraiment d'une façon aiguë, inguérissable, la notion de l'impuissance humaine et de l'effort qui n'aboutit qu'à ce pauvre à peu près. »

Il avait fréquemment le dégoiit du monde et des salons, la haine de la vie frivole où nos forces s'éparpillent. Il s'en plaint amèrement dans Notre Cœur, Sur l'eau, Fort comme la Mort. Un peu partout, on sent percer l'horreur des gens chics et de la vie artificielle. Il dit dans Une Vie : a C'étaient de ces gens à l'étiquette dont l'esprit, les sentiments et les paroles semblent toujours sur des échasses. » Il n'épargne pas non plus les gens titrés. Pour lui, tout noble qu'il est, la noblesse n'est la plupart du temps que supercherie, pose et fantaisie (Yvette, Aux Eaux, Sur l'eau).

Et cependant, il eut un moment cet esprit des gens du monde, léger, paradoxal, d'une ironie aimable, dominant les événements et les institutions, cette insouciance distinguée de ceux qui traversent la vie en curieux. Il eut cet esprit parisien dans Bel Ami, son roman où il s'est peut-être le moins réalisé, malgré le gros éloge de Brunetière, à cause du côté purement extérieur du personnage. Nos chroniqueurs, nos bons échotiers du boulevard ne renieraient pas le petit couplet à l'Académie que Duroy décoche comme en se jouant.

Par tempérament. Maupassant n'aimait pas les clans et les groupes quels qu'ils soient. La louange lui était indifférente, et la distinction le laissait froid. Il tenait de Flaubert cette opinion : L'honneur dégrade, la fonction abrutit. Il n'était guère facile à enrôler. On connaît de lui cette boutade : « Je n'écrirai jamais à la Revue des Deux-Mondes, je ne serai jamais décoré, je ne serai jamais de l'Académie. » Oui

sait si lâge venant, il n'eût pas, au tournant fâcheux de la cinquantaine, buté dans le traquenard des ambitions tardives. Mais de fait, il ne porta qu'une seule fois le ruban violet qui lui fut donné par Bardoux (E. Maynial). Il y eut toujours quelque sauvagerie dans Maupassant. Les gradations du mérite que les hommes ont établies l'étonnaient profondément. Il semblait ne relever que de ce génie profond et inquiet qui le poussait à s'affranchir du contrôle de ses semblables. Plusieurs fois, il a tenté de se définir : « Je suis né avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif, tempérés par des raisonnements et des émotions de civilisé. J'aime la chasse avec passion ; et la bête saignante. le sang sur les plumes, le sang sur mes mains me crispent le cœur à le faire défaillir. « {Amour.)

Plus il ira et plus cette sensibilité morbide s'exaspérera, et ce ne sera plus seulement de la sensation, mais bien de l'angoisse véritable, avec tous les troubles pathologiques de l'hallucination. De plus en plus nombreux se présenteront les sujets de cauchemar, les sujets où il a peur : Magnétisme, Lui, La Main, Solitude, La Peur, Apparition, La Nuit, Le Tic, Le Horla, L'Auberge, Qui sait. Dans ses vers il a déjà le goût du fantastique (Terreur) ; il se plait à analyser le phénomène de la peur : « C'est quelque chose d'effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l'âme, un spasme affreux de la pensée et dit cœur, dont le souvenir seul donne des frissons d'angoisse... Cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses, en face de risques vagues. La vraie peur, c'est quelque chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d'autrefois. » (La Peur.)

Nous verrons plus loin les causes' de ces accidents nerveux ; mais il y avait surtout dans Maupassant le sentiment du néant de tout et comme une solitude perpétuelle. Et cela jette sur son art si vivant, si robuste, d'une expansion si libre et si naturelle comme le sombre reflet d'une préoccupation qui ne le quitte jamais : « Quoique nous fassions, nous mourrons ! » Et il avait la haine de tout ce qui poussait à la mort ou seulement gâtait la vie en abrégeant les jours. II éprouve des colères devant la misère sans espoir de relèvement, comme dans Pierre et Jean, au spectacle des émigrants parqués tels que des bêtes dans l'entrepont du navire : « ^Mais foutez-vous donc à l'eau avec vos femelles et vos petits ! ))

D'autres fois la vieillesse, les infirmités, la faiblesse arrachent à son impassabilité des phrases de pitié sincère. Il n'émane pas d'un cœur insensible ce conte intitulé Une famille où l'on voit la cruelle parcimonie des enfants et petits enfants mesurer par jeu à un vieillard tous les plats qu'il aime sous prétexte de veiller sur sa santé. Rappelon.s-nous le conte de Mairon avec ses superbes imprécations contre la

mort, et l'analyse des souffrances physiques dans le Vagabond, victime de l'imbécillité et de l'égoïsme bourgeois. Sa haine de la guerre est marquée avec une mâle sobriété dans La Folle.

Maupassant ne manqua d'ailleurs jamais de témoigner son aversion pour ce qui pousse les hommes à se jeter les uns sur les autres. Cet impulsif a horreur de la guerre. Les spectacles de l'invasion n'éveillent guère en lui d'idées chauvines. Relisez les nouvelles qui sont des épisodes des années 1870-1871 : Le Père Milon, Boule de Suif, Mlle Fiji, etc., la guerre lui apparaît sauvagement grotesque, honteuse et ridicule. En général il songe moins à ceux qui se battent qu'aux véritables victimes de la guerre, les petits, les écrasés, les innocents :

(( Les humbles, ceux qui paient le plus parce qu'ils sont pauvres et que toute charge nouvelle les accable, ceux qu'on tue par masses, qui forment la vraie chair à canon, parce qu'ils sont le nombre, ceux qui souffrent enfin le plus cruellement des atroces misères de la guerre parce qu'ils sont les plus faibles et les moins résistants, ne comprennent guère ces ardeurs belUqueuses, ce point d'honneur excitable et ces prétendues combinaisons politiques qui épuisent en six mois deux nations, la victorieuse comme la vaincue. » {La mère Sauvage.)

Nous ne pouvons reproduire ici l'admirable méditation de Sur l'eau, qui débute par cette phrase: « Quand je songe seulement à ce mot, la guerre, il me vient un effarement comme si l'on me parlait de sorcellerie, d'inquisition, d'une chose lointaine, finie, abominable, monstrueuse, contre nature. » Ces pages d'une si vigoureuse indignation servirent de préface à La Guerre de Garchine.

Cet homme, qui affichait un superbe mépris de toute loi morale, de toute convention, avait en lui une adoration secrète de la vie qui se révèle par de brèves explosions de sensibilité. Parti du scepticisme le plus complet. ^laupassant s'ouvrait peu à peu à la tendresse, et rien ne lui fut plus aisé que de traduire les sentiments filiaux sur lesquels il semble glisser avec une sorte de pudeur, mais qui n'en sont pas moins soHdement exprimés. Dans ce conte plein d'émotion : L'enfant, il trouve cette phrase de l'accouchée à son amant à qui elle confie l'enfant: « Apporte-le que je voie si tu l'aimes. » Mot profond de sensibilité maternelle. Dans ce domaine il est sûr de lui et frappe toujours juste ; ainsi dans Une Vie : « Quand elle l'aimait avec son cœur, elle désirait qu'il restât son fils, rien que son fils ; mais quand elle l'aimait avec sa raison passionnée, elle ambitionnait qu'il devînt quelqu'un par le monde. » Il y a dans Notre Cœur, sur la mort d'une mère, d'émouvantes pensées qui déterminent cette nuance très particulière de l'amour filial, et Pierre et Jean demeurera peut-être le chef-d'œuvre de Maupassant par ce cri : maman ! maman ! amené après une scène de jalousie, d'orgueil et de désespoir des plus belles qui soit dans le

roman français. Jamais son art ne parut si souple, si fort, si pénétrant que dans ce? pages où il nous fait sentir le tragique quotidien. Il ne se soucie pas de l'évoquer par un langage raffiné et des subtilités psychologiques. Il dit dans la préface : « Il n'est point besoin du vocabulaire bizarre, compliqué, nombreux et chinois qu'on nous impose aujourd'hui sous le nom d'écriture artiste pour fixer toutes les nuances de la pensée. La langue française, d'ailleurs, est une eau pure que les écrivains maniérés n'ont jamais pu et ne pourront jamais troubler. Chaque siècle a jeté dans ce courant limpide ses modes, ses archaïsmes prétentieux et ses préciosités sans que rien surnage de ces tentatives inutiles, de ces efforts impuissants. La nature de cette langue est d'être claire, logique et nerveuse. Elle ne se laisse pas affaiblir, obscurcir ou corrompre. ))

Il s'est ainsi nettement séparé des écrivains de son temps. Il est aussi loin de Flaubert que de Zola. Edmond de Goncourt ne lui pardonna guère d'ailleurs l'allusion irrespectueuse à l'écriture artiste. Maupassant est dépourvu de ce romantismie qui suscite les images. Il en trouve cependant quelquefois, et de fort belles :

f< Quand on regarde le ciel dans une rue, ça a l'air d'une rivière, d'une longue rivière qui descend sur Paris en se tortillant ; et les hirondelles passent dedans comme des poissons. »

Dans l'Histoire d'une fille de ferme il dit que « la lune éclairait la plaine de sa lumière oblique, comme une énorme lanterne posée à terre à l'horizon ».

Il en a d'autres mais clairsemées, et en général, il ne voit pas là un moyen de renforcer sa pensée. Dans Notre Cœur, il parle « des délicieux modelés obtenus par la justesse des mots » et de « cette pensée claire qui sait bien la valeur des termes. » Avec un don de composition assez sûr, tout l'art de Maupassant est là. « C'est toujours la même lucidité infaillible, dit M. Jules Lemaître, la même prodigieuse faculté de saisir dans la réalité les traits significatifs, de ne saisir que ceux-là et de les rendre sans effort. Cet esiprit est un miroir irréprochable qui reflète les choses sans les déformer, mais en les simplifiant en les clarifiant aussi, et peut-être en faisant ressortir de préférence, les liens de nécessité qui existent entre elles. Nulle affectation, ni romanesque, ni réaliste. Pas de casse-tête psychologique, peu de commentaires des actions, et des commentaires limpides comme eau de roche. Et qui sait si cette sobriété d'interprétation n'est pas conforme à la vérité des choses ? »

Au Soleil. — Sur l'eau. — La Vie errante

Cette facilité toujoinrs égale et Mmpide, cette sobre abondance sont bien la marque du génie de Maupassant. De ces dix années où il produisit toute son œuvre, il faut déduire les voyages pendant lesquels sa production fut irrégulière. Vrai Normand avide d'espace et d'aventures, familier des élém'ents, Maupassant ne tenait pas longtemps en place. En réailité la vie moderne l'importune ; c'est ce qui donne parfois à son observation cette amertume sarcastique. La monotonie des jours l'écœure. Il n'aime que le vagabondage à pied, en barque ou à cheval. Chez lui il y a toujours lutte entre la tête et les muscles, et son intelligence n'approuve pas toujours l'instinct qui parle haut. Taine l'appelle un taureau triste ; mais il est certain que l'animalité dans Maupassant ne fut pas toujours victorieuse. Il est prouvé qu'il réagit par une forte vie intérieure et l'amour de la solitude. Il aime les marches dans un monde nouveau, vers des horizons qu'on croit découvrir, les étonnements subits devant les mœurs qu'on ne soupçonnait point, cette tension constante de l'intérêt, cette joie des yeux, cet éveil sans fin de la pensée. Outre l'e retour annuel des saisons de chasse et de pêche qui le voyaient accourir à la Guillette, entre 1880 et 1890, il fit de nombreux voyages.

En 1881, il visite la Corse, et il déverse ses impressions toutes fraîches dans Une Vie. Il est déjà le romancier à la mode et ses succès mêmes commencent à l'agacer. Il est repris « du frisonnant désir des longs voyages. » Il s'embarque pour l'Algérie qui lui fournit toute la matière de son livre Au Soleil paru en 1884. Dans la préface, l'auteur confesse un incurable besoin de solitude. « Le voyage est une espèce de porte par où l'on sort de la réahté comme pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve. »

Ce livre n'est pas précisément une suite de rêveries où l'âme blessée se réfugie dans la nature primitive. Il est très ferme et plein de décision. Maupassant y retrouve sa personnalité de journaliste curieux. Il fait colonne avec nos troupes, va sur le terrain de la guerre, s'informe de l'administration, de la culture, du sort des colons, des ressources forestières et fluviales, croquant des types, cueillant des légendes, notant nos faits d'armes. Il est à cheval toute la journée ; le soir il couche sous la tente, mange du mouton rôti au feu de campement, tue des serpents. Botte à botte avec un de nos officiers, il s'enfonce dans le Sud, en plein Sahara. Cela n'est pas d'un névrosé. Il retrouve toute sa sérénité dans la solitude du Zar'ez : « Si vous saviez comme on est loin, loin du monde, loin de la vie, loin de tout sous cette petite tente basse qui laisse voir par ses trous, les étoiles, et, par ses bords relevés, l'immense pays du sable aride ! Elle est monotone, toujours pareille

et morte, cette terre, et là, pourtant, on ne désire rien, on n'aspire à rien. Ce paysage calme ruisselant de lumière et désolé suffit à l'oeil, suffit à la pensée, satisfait les sens et le rêve parce qu'il est complet, absolu, et qu'on ne pourrait le concevoir autrement. La rare verdure même y choque comme une chose fausse, blessante et dure.

C'est tous les jours, aux mêmes heures, le même spectacle : le feu mangeant un monde ; et, sitôt que le so^leil s'est couché, la lune, à son tour, se lève sur l'infinie solitude. Mais, chaque jour, peu à peu, le désert silencieux vous envahit, vous pénètre la pensée comme la dure lumière vous calcine la peau ; et l'on voudrait devenir nomade à la façon de ces hommes qui changent de pays sans jamais changer de patrie, au milieu de ces interminables espaces toujours à peu près semblables. »

En 1882, il est en Bretagne. Dans sa relation si exacte cependant, il paraît frappé surtout de l'aspect fantastique des choses : la baie des Trépassés, les Korrigans, ks monuments druidiques. Les traditions celtiques et les superstitions, l'âme religieuse et visionnaire de la Bretagne ont prise sur son impassibilité. En 1885, c'est le voyage d'Italie et de Sicile où on trouve des pages descriptives de premier ordre sur Naples, le cimetière des Capucins à Palerme, l'Etna, la Vénus de Syracuse. Il ne parut qu'en 1890 avec le voyage de Sousse et Kairouan fait en 1888-89, sous le titre : La Vie errante.

En 1885. Alaupassant prend les eaux de Châtel-Guyon, en Auvergne, oià il eut la conception du Mont-Oriol. En 1886, il fait un court séjour chez le baron Ferdinand de Rothschild au château de Wadesden, en Angleterre. Il visite le Hampshire, Oxford, Londres, très rapidement, et, mécontent du climat, rentre en France. Dans la première phase de sa maladie, en 1891, il prend les eaux de Divonne (Ain) et de Champel (Suisse) puis il gagne Cannes où a lieu la crise irrémédiable. Nous ne comptons pas les innombrables croisières qu'il fit à bord de son yacht, le Bel Ami, dans toutes les anses et tous les petits ports de la Côte d'Azur où on le connaissait bien de Cannes à Gênes. Il y retrouvait une autre mer qu'à Etretat, plus souriante, plus tiède, pJus dangereuse aussi avec ces terribles coups de mistral et les sautes de température capricieuse et funieste aux pauvres malades de cette côte fatale. Il aimait l'eau, disait-il, d'une passion désordonnée. Il l'aimait même dans ses démences : « Elle est souvent dure et méchante, c'est vrai, mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer. » Il l'aimait dans ses enchantements : « Jamais peuit-être, je n'ai senti une impression de béatitude comiparable à celle de l'entrée dans cette crique verte, et un sentiment de repos, d'apaisement d'arrêt de l'agitation vaine où se débat la vie, plus fort et plus soulageant que celui qui m'a saisi quand le bruit de l'ancre tomibant eut dit à tout mon être ravi que nous étions fixés là. ))

A mesure que se développe en lui l'excitabilité nerveuse et maladive, cette solitude tourmentée des côtes l'attire. Depuis longtemps, depuis toujours il a horreur des foules. C'est dans cet état d'esprit qu'il fuit Paris en 1889. La kermesse intemationak de l'Exposition irrite ses nerfs ; la tour Eiffel l'exaspère.

C'est dans ce volume : Sur l'eau (1888) que l'on trouve peut-être la meilleure explication de son mal : les longues mélancolies que procurent la solitude et le besoin d'aimer et aussi la défiance des affections despotiques ; le tête à tête avec une nature grandiose, l'inquiétude physique, les symphonies de parfums et les griseries d'éther. C'est dans ce volume que malgré et peut-être à cause de sa propre détresse il jugea le monde avec plus d'indulgence, et qu'il tenta de se recueillir en faisant le tour de toutes les connaissances humaines, en faisant à la face de l'Océan un retour sur sa vie et ses pensées. Il eut là ses dernières heures de doute, d'angoisse et d'exaltation dans le pressentiment de l'agonie. Le monde alors se révéla à ses yeux comme une création magnifique dont le voile se déchirait enfin, dont il n'avait pas profité, qu'il comprenait trop tard : « Ah ! j'ai tout convoité sans jouir de rien. Il m'aurait fallu la vitalité d'une race entière, l'intelligence diverse éparpillée sur tous les êtres, toutes les facuiltés, toutes les forces et mille existences en réserve, car je porte en moi tous les appétits et toutes les curiosités, et je suis réduit à tout regarder sans rien saisir. »

Il sentit en ces instants s'ouvrir toutes grandes les ailes de son âme profonde, tendre et loyale, affectueuse et dévouée, son âme d'artiste, fière devant les hommes, mais fervente et humiliée devant la nature, parce qu'elle se dégageait du monde et de ses petitesses. De plus en plus sa sensibilité s'aiguisait, et il semblait jouir de cet excès de sensation : « Si le système nerveux n'est pas sensible jusqu'à la douleur ou jusqu'à l'extase, il ne nous communique que des commotions moyennes ou des satisfactions vulgaires. » (La Vie errante.) Faculté rare et redoutable, dit-il autre part, car il devait désormais attendre de la vie plus de douleurs que de joies.

Inquiétudes

Sa susceptibilité extrême, son irritabilité permanente auraient suffi à faire prévoir le mal rapide qui devait l'emiporter. Vers 1891 il en eut nettement conscience lorsqu'il dit à quelqu'un : « Ma résolution est prise. Je ne traînerai pas longtemps. Je suis entré dans la vie littéraire comme un météore, j'en sortirai comme un coup de foudre. » (J.-M. de Hérédia. Discours prononcé à l'inauguration du monument de Maupassant à Rouen).

En 1890, il habite avenue Victor Hugo et se plaint sans cesse du voisinage d'un boulanger et des charrettes matinales qui l'empêchent de

156 PORTRAITS d'hier

dormir. En 1888 il avait failli faire un procès au Figaro qui s'était permis quelques suppressions dans la préface de Pierre et Jean. En 1890 il s'emportait contre l'éditeur Fasquelle pour avoir publié le portrait de l'auteur de Boule de Suif dans la réédition des Soirées de Médan. L'autorisation avait cependant été donnée par écrit à l'éditeur. Puis, il prétendit que l'Amérique contrefaisait ses œuvres. Chose plus grave, sa bonne humeur baissait ainsi que son entrain au travail. L'écrivain si fécond, à la plume alerte et facile, à la pensée toujours nette, connut les tâtonnements de la phrase rebelle, la production lente et pénible d'où on se lève écœuré, courbaturé. Il connut enfin ce dont souffrirent les plus forts et les mieux entraînés : les jours vides et stériles. C'est bien son propre découragement qui parle dans Fort coin me la mort par la bouche d'Olivier Bertin : « Or, voilà que, tout à coup, le monde des sujets entrevus s'est dépeuplé, mon investigation est devenue impuissante, stérile. Ces gens qui passent n'ont plus de sens pour moi ; je ne trouve plus en chaque être humain ce caractère et cette saveur que j'aimais tant discerner et rendre apparents. »

A son intelligence hallucinée la solitude était devenue aussi funeste que le monde : « La solitude est dangereuse pour les intelligences qui travaillent. Il nous faut autour de nous des hommes qui pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le vide de fantômes. » C'est bien là le mal de Maupassant : les inconnaissables puissances, les choses occultes, le mystère de l'invisible, l'attente angoissée. Sous un aspect placide et indifférent nul n'était plus disposé à la crainte. L'extraordinaire analyse de l'appréhension de Bel Ami avant le duel est sûrement sincère et vécue. « Cette destruction prématurée, toute l'épouvante vient d'elle. »

Les voyages mêmes ne le tentent plus. Sa vision du monde s'est définitivement réduite. A ses yeux il n'y a plus place dans sa lassitude pour l'étonnement ou l'admiration. Il se rappelait la parole d'un moine .du mont Saint-Michel : « Est-ce que vous voyez la cent millième partie de ce qui existe?» Bien avant qu'il n'eiit sombré dans «cet océan effrayant et furieux, plein de vagues bondissantes, de brouillards où git — la démence » il avait senti sur son front s'appesantir comme un cercle de fer la lourde couronne du génie. Il eut presque la haine de tous ses dons. Il maudissait alors la faculté rare et redoutable et rêvait d'un retour à l'animalité où l'on jouit sans souffrir : « Si mon esprit inquiet, tourmenté, hypertrophié par le travail, s'élance à des espérances qui ne sont point de notre race et puis retombe dans le mépris de tout. après en avoir constaté le néant, mon corps de bête se grise de toutes les ivresses de la vie. J'aime le ciel comme un oiseau, les forêts comme un loup rôdeur, les rochers comme un chamois, l'herbe profonde pour m'y rouler, pour y courir comme un cheval, et l'eau limpide pour y nager comme un poisson. Je sens frémir en moi comme quelque chose

de toutes les espèces d'animaux, de tous les instincts, de tous les désirs confus des créatures inférieures. J'aime la terre comme elles et non comme vous, les hommes, je l'aime sans l'admirer, sans la poétiser, sans m'exalter. J'aime d'un amour bestial et profond, misérable et sacré, tout ce qui vit, tout ce qui pousse, tout ce qu'on voit, car tout cela, laissant calme mon esprit, trouble mes yeux et mon cœur, tout : les jours, les nuits, les fleuves, les mers, les tempêtes, les bois, les aurore-, le regard et la chair des femmes. » (Sur l'eau.)

Comme il l'a dit avec quelque colère dans Notre Cœur, la femme est néanmoins l'ennemie, tant cet impulsif est plein de contradictions. Elle est jalouse de tout cerveau indépendant ; elle nous prend tout, de notre force, nos heures de travail calme, de vie intérieure; c'est l'éternelle broyeuse d'énergies. C'étaient là malheureusement de brèves révoltes, et il pouvait s'appliquer cette boutade d'une de ses nouvelles : « A force de mépriser les femmes il ne pensait qu'à elles, tendait vers elles tous ses efïorts, tous ses désirs. » Il eût aimé de toutes ses forces, mai il y avait en lui une sorte de lassitude avant l'heure, cette amère conception de l'amour impossible qu'il exprime si âprement dans M ont-Or iol.

L'intellectuel eiît aimé une créature légère et charmante, ne lui demandant rien qu'une vie facile comme Manon Lescaut, son amoureuse préférée. « Cette Manon qui apporte à nos cœurs la plus étrange saveur de femme évoquée par l'art humain (Notre cœur) y). JN'Iais c'était là encore plaisirs d'homme raffiné. Le primitif qui était en lui n'aima jamais que la Vénus Rustique, et c'est devant la Vénus de Syracuse, « cette sublime femelle de marbre » qu'il révéla son culte dans un hymne de fougueuse et païenne adoration.

« Des gens traversent des continents pour aller en pèlerinage à quelque statue miraculeuse ; moi j'ai porté mes dévotions à la \'"énus de Syracuse. Ce fut elle peut-être qui me décida à faire ce voyage ; je parlais d'elle et je rêvais d'elle à tout instant, avant de l'avoir vue.

Ce n'est point la femme poétisée, la femme idéalisée, la femme divine ou majestueuse comme la Vénus de Milo, c'est la femme telle qu'elle est, telle qu'on l'aime, telle qu'on la désire, telle qu'on la veut étreindre. Elle est grasse, avec la poitrine forte, la hanche puissante et la jambe un peu lourde ; c'est une Vénus chamelle qu'on rêve couchée en la voyant debout... Ses reins surtout sont inexprimablement animés et beaux. Elle se déroule avec tout son charme cette ligne onduleuse et grasse des dos féminins qui va de la nuque aux talons, et qui montre, dans le contour des épaules, dans la rondeur décroissante des cuisses et dans la légère courbe du mollet aminci jusqu'à la cheville toutes les modulations de la grâce humaine... La Vénus de Syracuse est une femme et c'est aussi le symbole de la chair... C'est un corps de femme qui exprime toute la poésie réelle de la caresse. » {La lie errante.)

1^8 PORTR.\ITS d'hier

Il faut mourir

Ce fut son dernier chant à la vie. La Vie errante parut en 1890, et à la fin de cette même année, le 23 novembre, lors de l'inauguration du monument de Gustave Flaubert à Rouen, Edmond de Concourt note dans son journal : « Je suis frappé, ce matin, de la mauvaise mine de Maupassant, du décharnement de sa figure, de son teint briqueté, du caractère marqué, ainsi qu'on dit au théâtre, qu'a pris sa personne, et même de la fixité maladive de son regard. Il ne me semble pas destiné à faire de vieux os. En passant sur la Seine, au moment d'arriver à Rouen, étendant la main vers le fleuve couvert de brouillard, il s'écrie : « C'est mon canotage là-dedans, le matin, auquel je dois ce que j'ai aujourd'hui ! »

Henry Céard, qui était du voyage, ne se rappelle pas cette dernière phrase, mais, suivant son souvenir très exact, Maupassant avait l'air de grelotter comme un serpent frileux dans une couverture.

A partir de ce moment, la production se ralentit, s'arrête. Le fier écrivain se débat cependant, veut lutter contre la fatigue ; il commence désespérément un roman nouveau, « L' Angélus », dont les fragments furent publiés dans la Revue de Paris du 15 mars 1895. « Mais il observait curieusement les défaillances de sa vision et de sa mémoire, le dédoublement de sa personnalité, et il disait sa mélancolie, son angoisse, son ennui de la vie. » (J.-M. de Hérédia, discours cité. )

Il écrit à des amis : « Mon esprit suit des vallons noirs qui me conduisent je ne sais où. Ils se succèdent et s'emmêlent, profonds et longs, infranchissables... Je n'ai pas une idée qui se suit, j'oublie les mots, les noms de tout... »

Au commencement de 1891, il est occupé par les répétitions de Musotte représentée au Gymnase le 4 mars. Puis, tout travail devenant impossible, il se rend à Divonne, résolu à se traiter énergiquement et à guérir coûte que coûte. Mais on lui refuse la terrible douche de Charcot, et il se décide pour Champel que Taine lui conseille (E. Maynial).

Il trouve à Genève le docteur Cazalis, qui le rassure; de même qu'Auguste Dorchain, qui fait une saison à Champel. La compagnie des poètes lui fut douce. Il leur lut même un soir quelques pages de V Angélus. Il était ressaisi par son art. Il s'enthousiasma longuement ; puis il pleura.

« Et nous aussi nous pleurâmes, voyant tout ce qui restait encore de génie, de tendresse et de pitié dans cette âme, qui jamais plus n'achèverait de s'exprimer pour se répandre sur les autres âmes... Dans son accent, dans ses paroles, dans ses larmes, Maupassant avait je ne sais quoi de religieux qui dépassait l'horreur de la vie et la sombre

terreur du néant. » (A. Dorchain, « Quelques Normands », Annales polit, et littcr., 3 juin 1900.)

Bien que certains jours il se fasse illusion sur son état, ses forces intellectuelles et physiques l'abandonnent. L'orthographe et l'incohérence de ses lettres en témoignent. Et cependant, il compte sur Cannes pour « achever sa guérison ». Il espère toujours. Il quitte Champel pour son chalet de l'Isère, route de Grasse. Mme de Maupassant habitait alors Nice et M. Gustave de Maupassant à Sainte-Maxime, dans le Var. Guy voulut se remettre au travail ; il préparait une étude sur Tourgueneff en même temps qu'il comptait pousser son roman. Mais Henry Roujon rapporte que le mal faisait implacablement son œuvre : « Une de nos dernières rencontres fut un dîner intime, à bord de son yacht, au vieux port de Nice. Il ne mangea rien et causa microbes. Il me recondisit quelques instants, par une soirée d'étoiles, sur la route de Beaulieu : « Je n'en ai pas pour longtemps, me confia- « t-il. Je voudrais bien ne pas souffrir. »

Il lutta tant qu'il put. Le i^'' janvier 1892 fut l'échéance prévue par les spécialistes qui, eux, ne se faisaient pas d'illusions sur son cas.

« Le jour de l'an, en arrivant, raconte Mme Laure de Maupassant. Guy, les yeux pleins de larmes, m'embrassa avec une efifusion extraordinaire. Toute l'après-midi, nous causâmes de mille choses; je ne remarquais en lui rien d'anormal, qu'une certaine exaltation. Ce ne fut que plus tard, à table, au milieu de notre dîner, en tête à tête, que je m'aperçus qu'il divaguait. Malgré mes supplications, mes larmes, au lieu de se coucher, il voulut tout de suite repartir pour Cannes... Enfermée, clouée ici par la maladie: « Ne pars pas, mon fils! lui « criai-je, ne pars pas !... » Je m'attachai à lui, je le suppliai, je traînai à ses genoux ma vieillesse impotente. Il suivit sa vision obstinée. Et je vis s'enfoncer dans la nuit... exalté, fou, divaguant, allant je ne sais où, mon pauvre enfant. » {En regardant passer la vie, cité par Lumbroso, pp. 68-69.)

Dans cette nuit du i" au 2 janvier, il retrouva son calme. Il comprit qu'il s'acheminait vers la folie, et décida de mourir. Mais son domestique veillait et avait désarmé le revolver. Maupassant eut donc recours à un coupe-papier en métal et ne réussit qu'à s'entailler le cou. On accourut à ses cris ; on le coucha de force ; la blessure fut soignée, et les médecins se prononcèrent pour l'internement. Mais auparavant on tenta encore une suprême expérience.

« Ses amis savent que Maupassant adorait son yacht. Il lui avait donné le nom d'un de ses plus célèbres romans : Bel Ami. Ils pensèrent que la vue de son cher yacht réveillerait peut-être sa mémoire éteinte, qu'elle donnerait un coup de fouet à sa pauvre intelligence naguère si limpide, disparue maintenant. Ligotté, les bras maintenus par la camisole de force, le malheureux fut conduit sur le

l6o PORTRAITS d'hier

rivage. Bel-Ami se balançait doucement sur la mer... Le ciel bleu, l'air limpide, la ligne élégante de son yacht chéri, tout cela parut le calmer. Son regard devint doux... Il contempla longuement son navire d'un œil mélancolique et tendre... Il remua les lèvres, mais aucun son ne sortit de sa bouche. On l'emmena. Il se retourna plusieurs fois pour revoir Bel-Ami. » (Lumbroso, p. 78.)

Il arriva à Paris le 7 janvier, à peu près inconscient. Il se laissa soigner sans trop de difficulté par les docteurs Blanche, Meuriot et Grout. Mais ce ne fut qu'une lente agonie de dix-huit mois. Il reconnaissait parfois ses amis et eut quelques accès de fureur. Il mourut doucement le 6 juillet 1893 chez le D'" Blanche. Selon les paroles d'un de ses gardiens, il s'est éteint comme une lampe manquant d'huile.

Son corps est au cimetière de Montparnasse, dans la 26* section, sous lui massif serré de fusains et de chrysanthèmes. Deux colonnes corinthiennes supportent un modeste chapiteau où on ne lit que ce nom : Guy de Maupassant. Suivant sa volonté, il ne fut pas mis dans un cercueil de plomb, a Guy voulait, après sa mort, sa réunion au grand Tout, à la Mère la Terre, et un cercueil de plomb retarde cette réunion. » (Journal des Concourt, vol. IX, pp. 161-162.) C'est là que, le 9 juillet 1893, Emile Zola lui adressa un émouvant adieu :

« Un tournant de vie si brusque, un abîme si inattendu, que les cœurs qui l'ont aimé, ses milliers de lecteurs, en ont gardé une sorte de fraternité douloureuse, une tendresse décuplée et toute saignante. Je ne veux pas dire que sa gloire avait besoin de cette fin tragique, d'un retentissement profond dans les intelligences, mais son souvenir, depuis qu'il a souffert cette passion affreuse de la douleur de la mort, a pris en nous je ne sais quelle majesté souverainement triste qui le hausse à la légende des martyrs de la pensée. En dehors de sa gloire d'écrivain, il restera comme un des hommes qui ont été les plus heureux et les plus malheureux de la terre, celui où nous sentons le mieux notre humanité espérer et se briser, le frère adoré, gâté, puis disparu, au milieu des larmes. »

Gabriel Clouziït.

ttûPtRATrvt^d^ooVRiÈBE ^^ Gérant : Ernest Reynaud.

/er Décembre 1910

Par Elie FAURE

Portraits d'hier

N» 42. — / Décembre 1910

Lamarck

Grand nom, et déjà antique.

MiCHELET.

L'idée était dans l'air depuis les commencements de l'esprit. Pour en douter, il faut ne pas avoir compris ceux dont la fonction est de résumer dans l'image toutes les institutions incomplètement formulées que les primitifs faiseurs de légendes se transmettent au long des siècles et dont les pasteurs de peuples s'emparent pour les environner de solitude et de silence. Il faut ne pas avoir senti par quelle pente naturelle, en suivant le cours de l'onde musculaire, de l'influx nerveux et du sang, les statuaires égyptiens fixaient un crâne d'homme ou de bélier à un corps de lion ou sommaient des épaules humaines d'un mufle de panthère ou d'une tête d'épervier. Il faut ne pas avoir rencontré sur sa route les taureaux ailés de l'Assyrie regardant de leurs yeux durs de sars tiares passer les armées d'Alexandre que suivaient des sculpteurs d'Athènes à l'aller et qui ramenaient des brahmanes au retour. Les religions de l'Inde avaient affirmé tour à tour l'instabilité de la forme et l'éternel cheminement de la force et de la pensée à travers les aspects périssables qui sortent du chaos pour y rentrer, passent incessamment de l'un à l'autre par d'invisibles degrés et vont fournir par leur dissolution à la matière universelle de nouveaux éléments de vie et de nouveaux germes de mort. Depuis que les bergers du Pinde avaient surpris dans les grottes et près des sources ou sur la lisière des bois des hommes à jambes de bouc, depuis qu'ils avaient vu dévaler par les prairies en pente des troupeaux de centaures ou poursuivi sur le gazon des jeunes filles qui se changeaient soudain en arbres pour leur échapper, depuis que les marins de l'archipel attendaient les clairs de lune ou les nuits phos-

[64 PORTRAITS d'hier

phorescentes pour entrevoir, au creux des vagues, des femmes à queue de poisson tendre vers eux leurs seins en soulevant les algues qui leur servaient de chevelures, les poètes grecs et latins n'avaient pas ' renoncé à magnifier dans la métamorphose la loi centrale de la vie. Hésiode, les tragiques, Lucrèce, Ovide, tous la voyaient passer derrière le voile mobile et nuancé de l'intuition poétique qui précède partout la mise en lumière du fait et le passage dans la science du phénomène rigoureusement observé. Ceux qui furent chargés de décorer les temples qu'érigeaient les cités sur leurs citadelles pour s'attirer la protection d'un dieu, virent l'a forme retentir dans toutes les formes, et quand une impulsion partait de l'angle d'un fronton, ils surent retrouver à l'autre angle le volume imposé nécessairement par la chaîne des attitudes, la parenté des gestes et la continuité des mouvements. Depuis Heraclite, affirmant que le monde est un ruissellement, l'idée était partout prête à jaillir de la pensée grecque sous la forme positive qu'exige la critique historique pour la reconnaître tout à fait.

Le jour où Aristote lui fit dépasser le symbole en enseignant que « la nature passe d'un genre et d'une espèce à l'autre par des degrés imperceptibles » et que « de l'homme aux êtres les plus insensibles, toutes ses productions paraissent se tenir par une chaîne continue )>. elle eût pu féconder l'avenir, si le profond naturaliste avait soupçonné l'action que méritait de prendre sur l'esprit des hommes cette affirmation formidable, et surtout s'il fiât venu plus tard, à Alexandrie peutêtre, à la fin de la phase analytique ouverte par l'enquête grecque, et s'il l'eût livrée à Plotin. Mais l'esprit grec était brisé, incapable de conquérir par ses propres moyens un nouvel équilibre, et l'esprit juif, tendu vers le dedans, impropre à demander à l'observation même partiale et passionnée de la nature, le contrôle de son désir jaloux. D'autre part, les foules réclamaient le bonheur dans un tumulte sentimental où les voix des savants et des artistes se perdaient. L'idée sombra. Le dualisme chrétien ne retint de la pensée antique que la conception du héros arrachant la substance humaine à l'animalité pour l'acheminer vers le dieu. Il trancha le monde en deux corps irréconciliables que le dogme allait ossifier pour tenter d'extirper de l'esprit isolé de toutes parts des choses le sens de leur solidarité agissante et de leur perpétuel devenir. C'est seulement quand il fallut bâtir la cathédrale que l'humanité replongea ses racines dans la matière de la vie pour redonner à l'esprit l'aliment qu'il réclamait.

Dès que la sensualité des peuples eut entassé pour se satisfaire cette moisson de formes, de couleurs et de poésie, l'idée réapparut. Pas un philosophe, à vrai dire, n'osa tenter de mettre de l'ordre dans le chaos splendide où le génie du moyen âge avait mêlé aux réalités de sa vie quotidienne les matériaux fournis confusément par la légende.

la symbolique, les voyages, la mythologie chrétienne et tout ce qui survivait des vieilles civilisations. Mais, dans les compositions plastiques nées du besoin d'unité morale que l'Italie éprouvait avec passion, le sentiment de la parenté et de la continuité des formes se faisait jour. Quand Titien, résumant l'effort de Masaccio, de Piero délia Francesca, de Raphaël, de Michel-Ange, créait la grande peinture symphonique en révélant la solidarité de tous les points de l'étendue qui retentissent l'un dans l'autre par l'échange constant des reflets colorés, des vibrations lumineuses, des gestes correspondants, il introduisait dans les réalités virtuelles de l'esprit le sens de la filiation universelle avec une bien autre puissance que Vinci lui-même essayant d'en donner l'expression directe en brisant les œufs qui contenaient les enfants du cygne et de Léda. Et lorsque Rubens eut fait entrer dans les cadres de la pensée italienne l'épaisseur même et le mouvement et la circulation profonde de la vie, quand il eut entraîné dans le flot de sa prodigieuse arabesque toute la matière entassée par le moyen âge et le Nord pour la transmettre à l'avenir dans l'ordre même et la hiérarchie spontanée de la nature, rien dans ce sens ne pouvait plus être dit par ce moyen-là. Il appartenait aux savants et aux philosophes de s'emparer de l'idée et de réaliser vis-à-vis du monde moderne la tentative qu'Aristote n'avait pu même entreprendre vis-àvis du monde ancien.

Pourtant, la découverte de Newton, qui forme aujourd'hui à nos yeux son complément et sa préface nécessaires, parut retarder sa marche. Enveloppée dans sa rigueur mathématique, paraissant exprimer l'immuable, la révélation définitive de la gravitation mécanique des cieux refoula l'esprit de mouvement avec d'autant plus de facilité apparente que la philosophie et l'art s'immobilisaient à la même heure dans le dogme, pour tenter d'arrêter l'action du xvi^ siècle et de Rubens. Le conflit allait éclater entre l'esprit mathématique mûr et l'esprit biologique naissant, dont Harvey, révélateur de la circulation du sang, représentait à peu près seul à ce moment-là les velléités d'expansion et de conquête. Avant que cette jeune force pût affirmer son action et faire à son tour reculer l'esprit dogmatique, il fallut que l'artiste et le philosophe reprissent la parole cinquante ans, il fallut que Watteau sentit passer dans l'espace, avec la fuite de l'amour, avec l'évanouissement progressif des couleurs et des formes et la musique errante, la mobilité de la vie. Il fallut que Montesquieu montrât la relativité des lois morales et la transformation des réalités politiques. Il fallut que Condillac, après Locke, prouvât la solidarité de la pensée et de la sensation. Il fallut que l'Encyclopédie mît en action la variabilité de la parole écrite et opposât la beauté de ce qui change à la sainteté de ce qui ne change pas. Il fallut que Diderot s'emparât joyeusement de toutes les sources épuisées pour creuser le terrain au

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fond et autour d'elles, en faire jaillir à flots une eau bourbeuse et criât à l'avenir qu'il n'avait plus qu'à la recueillir et à la filtrer pour y renouveler la santé et la vie du monde.

C'est dans cette atmosphère enflammée, au milieu de cette poussée en avant qui entraînait tout autour d'elle, morale, religion, philosophie, connaissances positives, habitudes, manières d'être, de vivre, de penser, d'agir, que naquit et grandit Jean-Baptiste-Pierre-Antonin de Monet. plus tard chevalier de Lamarck (i). x\utour de lui beaucoup de bruit, de mouvement, d'action, de vie extérieure et forte. Un père de souche béarnaise, d'esprit batailleur, sans doute, fils et petit-fils de soldats. Une mère affairée, avec onze enfants près ou loin d'elle, lui venu le dernier, chétif, tantôt choyé, tantôt battu comme il arrive au plus petit. Trois ans après sa naissance, une tragédie dans la maison. L'un des grands garçons, qui sont à l'armée, est tué à Berg-op-Zoom. Chaque fois que les autres rentrent, avec leurs dorures, leurs sabres, leurs bottes, leurs cheveux poudrés, ce sont des effusions, des récits, des fêtes. Il est tout contracté d'envie désespérée. Comme il est entendu qu'il sera prêtre, — on l'appelle déjà le « petit abbé » — il se débat. Il veut être soldat. Aux Jésuites d'Amiens il suit son idée. Et quand son père meurt — il n'a que seize ans — sa mère ne résiste plus à ses caresses suppliantes. Il enfourche le bidet de la maison et le chapeau en bataille, avec quelques écus en poche et le petit dindonnier de la basse-cour trottant à ses côtés, il part pour l'Allemagne, oti l'on se bat.

Cette âme passionnée, en qui se tend depuis l'enfance un désir violent et soutenu, gouvernera son destin. Le hasard le sert. Il arrive à l'armée de M. de Broglie la veille de Villinghausen. Un colonel, à .qui on l'adresse, reçoit en ricanant ce garçon fluet et l'envoie derrière les bagages. Le lendemain à l'aube, il est au front. Dans la déroute, il ramène à son corps sa compagnie réduite à quatorze hommes et où il n'y a plus un gradé. On le conduit au maréchal qui le fait officier le soir même.

Cette aventure peint sa vie. Il ne remporta pas sur les idées que des victoires, mais il obtint toujours le triomphe intérieur, car il garda intactes jusqu'au soir de chaque lutte sa constance et sa fermeté.

(i) A Bazantin.en Picardie, le i" août 1774. Grandeur et Décadence des Romains. de Montesquieu, 1734: Esprit des Lois, de Montesquieu, 1748; Traite des Sensations, de Condillac, 1754; Encyclopédie, 1751 : Dictionnaire philosophique de Voltaire, 1784.

Partout où il passa, aussi bref que fût le passage, il le marqua puissamment. Après il s'en allait ailleurs, comme s'il eût épuisé pour toujours les possiblités d'action qu'il trouvait dans chaque chemin. La guerre de sept ans finie, il attendait d'autres batailles. Il n'en vint pas. Il traîna cinq années dans les garnisons provençales, à Toulon, à Monaco, malade, fiévreux, avec des glandes dans le cou, passant ses heures libres à herboriser au bord des routes, et déjà passionné pour les sciences nouvelles que les travaux de Tournefort, de Buffon, de Linné, mettaient peu à peu au premier plan. Venu en 67 à Paris pour montrer son cou au chirurgien Tenon qui l'opéra et le guérit, il y resta. Il n'avait rien, qu'une pension dérisoire, mais il était au front.

Pour vivre, il fit n'importe quoi. Commis de banque, il habitait sur la montagne de la vieille université. Il en profita pour baptiser les nuages et pour essayer d'imposer des assises systématiques à la science de l'atmosphère. Et comme cette première tentative fut la moins heureuse de sa carrière, cinquante ans après il se battait encore contre le vent. Quand il quitta le monde, je suppose qu'il ne trouvait pas d'excuses à ses échecs acharnés dans la prévision du temps.

Comme il logeait — il nous l'a dit lui-même — <( beaucoup plus haut qu'il n'aurait voulu », nous soupçonnons que la météorologie, qu'il eut seulement le tort d'asseoir sur des généralisations arrachées trop vite à son impatience par la forme de son esprit, naquit parce qu'un petit étudiant imaginatif et curieux battait son habit à la lucarne, le matin, et faisait sécher ses bas sur les tuiles, le soir. Dans la journée, quand il n'y avait pas cours à l'Ecole de Médecine (i). il suivait jusqu'aux bois de Clamart ou de Meudon les herborisations sentimentales de Rousseau. Entre temps, il lisait les philosophes sensualistes. Cette double influence se fera sentir jusqu'à la fin. Le « sublime auteur de toutes choses » assistera en amateur, et sans jamais intervenir, au développement rigoureux de la pensée déterministe de Lama'rck.

Les Recherches sur les causes des principaux faits qui furent déposés à l'Académie en 1776, la Flore française qui fut imprimée en 1778 aux frais de l'Etat sur la proposition de Buffon sortirent de ces études un peu tâtonnantes et confuses où l'organisation de son esprit suivait pas à pas l'organisation même des sciences naturelles hésitant à s'échapper du domaine de l'empirisme pour s'emparer d'ime méthode et tendre à l'unité systématique. Dans le premier de ces livres, qui a vieilH en son ensemble, il affirmait, plus d'un demi-siècle avant Liebig (2), que les végétaux ont le pouvoir, en présence de la lumière

(i) Il y fut inscrit de 1768 à 1772. (2) Renault d'Allonnes, Lamarck.

l68 PORTRAITS d'hier

d'opérer les synthèses chimiques et de s'accroître à leurs dépens. Dans le second, sorti d'un pari d'étudiants, il créait la méthode dychotomique que les botanistes n'ont pas cessé d'utiliser. Le monde savant s'ouvrit à Lamarck. Buffon le fit entrer en 79 à l'Académie des Sciences et lui confia son fils que Lamarck promena pendant plusieurs mois en Hollande, en Allemagne, en Hongrie, se mettant au courant des méthodes étrangères, visitant les musées d'Histoire naturelle, descendant au fond des mines où il recueillait des fossiles et suivait l'ascension de la terre dans les couches superposées. Au retour, on lui donna la place de Conservateur des ïîerbiers du Roi. Malgré sa brouille avec Bufifon, qui survint à cette époque, c'était alors un personnage tout à fait officiel, ingénieux certes, mais paraissant bien décidé à perfectionner sa spécialité scientifique avec la lenteur prudente d'un observateur scrupuleux. Des audaces de pensée, sans doute, surtout dans les directions les moins familières à son existence quotidienne, mais nulle vue synthétique essentielle. Et pourtant, il touchait à l'âge où îl'homme s'empare du monde pour utiliser ses lois au profit de son égoïsme ou de son perfectionnement.

ni

Quand commença, en 1783, sa collaboration au Dictionnaire de Botanique pour VEncyclopédie méthodique, Lamarck croyait à la fixité des espèces. Pour un esprit ferme et clair, c'était un besoin que d'y croire, un besoin momentané. La classification statique de Linné avait arrêté net sur un point fixe le dynamisme instinctif de quelques esprits du temps. Alors que Diderot dénonçait l'immobilité de la mathématique et soupçonnait le monde organique d'être un devenir éternel, alors que Buffon, père tout puissant des sciences naturelles pour avoir fondé l'anatomie comparée, la physiologie, la géologie des causes actuelles, montré l'unité de structure de tous les êtres vivants et donné le jour à Lamarck, à Bichat, à Cuvier, hésitait devant le grand problème et, après avoir écrit que la « matière... passe d'une espèce à une autre espèce et souvent d'un genre à un autre genre par des nuances imperceptibles », se démentait un peu plus loin et renonçait, en fin de compte, à se prononcer sur ce point-là, il était nécessaire qu'un ordre, même artificiel, fût établi dans les choses, pour empêcher des généralisations anticipées de ruiner la méthode naissante et lui fournir du même coup les bases positives qui lui manquaient. Mais différencier des êtres, c'était établir leurs rapports. La classification, après avoir fragmenté la nature, aJlait irrésistiblement tendre à la reconstituer. Buffon avait raison et tort de la maudire. Elle arrachait son vaste esprit à la contemplation presque mystique

de l'harmonie universelle. Il ne pouvait pas soupçonner qu'elle ramènerait un autre esprit, quand Antoine-Laurent de Jussieu aurait substitué à l'ordre de Linné, basé sur les caractères extérieurs des êtres, un ordre dépendant de leurs parentés organiques, à se saisir des grandes lois de continuité dynamique qui gouvernent cette harmonie, pour proposer à la pensée d'y subordonner son action.

L'esquisse d'une classification parallèle des végétaux et des animaux, que Lamarck présenta à Tx^cadémie en 1785, précisément vers l'époque où Jussieu publiait le résultat de ses travaux, était un pas hardi vers l'idée définitive. Pourquoi s'arrêta-t-il en route? Pourquoi attendit-il encore quinze ans avant de surprendre en lui l'éclair de l'intuition à la lueur duquel il devait voir se dérouler, du plus obscur tremblement organique qui nait au fond des mers jusqu'au niveau de son intelligence, le poème ininterrompu de la vie ascendante se créant elle-même pour satisfaire à l'inaccessible besoin de se réaliser? Hélas ! nous ne connaissons pas sa vie intime. Nous ne savons pas s'il aima, ni s'il fut aimé, si quelque tragédie intérieure précéda, comme chez presque tous ceux qui, lors de leur maturité, cherchent dans le drame de l'histoire ou dans la S}'Tnphonie cosmique une compensation grandiose aux agitations du cœur, un acheminement vers la conquête de sa vérité profonde. Lamarck, marié trois fois, eut six enfants de sa première femme et deux de la seconde. II survécut à ses trois femmes, il vit mourir trois ou quatre de ses enfants. Mais à quel moment ces mariages, à quelles dates ces morts ? En 94, il avait encore à sa charge sept enfants, et le huitième ne lui était pas encore né. Mariage tardif, à près de quarante ans peut-être, révélation de l'univers sensuel, de la vie sentimentale et de la mort à l'heure où le cerveau rassemble ses visions éparses pour étudier la forme qu'elles prennent à son contact. Désormais, il ne voyait plus les choses qu'au travers d'une matière nerveuse remuée jusqu'en ses profondeurs, mise à nu par sa participation quotidienne à la trame intime de la vie. Une épaisseur d'humanité tous les jours accrue se déposait comme une alluvion nourrissante sur son cœur. Cela ne nous apprendrait donc rien que d'entendre s'enfler en nous, à chaque minute qui tombe. le retentissement des actes que nous considérions la vieille comme les plus machinaux, cela ne nous apprendrait rien que d'assister, à chaque pas que nous faisons, à mesure que s'élargit le champ de notre action et qu'elle devient en même temps plus libre et plus une, à la croissance impitoyable de notre responsabilité? Et sur ce terrain secret qui s'affouille, où la vie intérieure afflue à la surface pour offrir à nos sensations une matrice de plus en plus large et creuse, cela n'apprendrait rien que de recueillir la douleur et la volupté avec un amour qui grandit? Cela n'apprendrait rien que de sentir, dans l'étreinte approfondie, sa vie s'anéantir en une vie, que de voir une poitrine

ronde n'obéir, pour se soulever et s'abaisser, qu'aux sollicitations immortelles de l'espace et du désir, que d'être là quand le fruit tombe du ventre maternel ouvert, que de suivre le lait depuis le sourd travail où il naît du sang de la mère jusqu'à la forme nouvelle qu'il modèle peu à peu au travers d'un sein penché et de deux lèvres qui boivent, que d'aider v.n petit être qui prend peu à peu notre apparence, à marcher comme les bêtes, puis comme nous, à surprendre sur sa bouche l'hésitation des premiers mots et l'ascension puissante de la flamme dans ses yeux? Cela n'apprendrait rien que de trouver, chaque fois qu'on visite une petite tombe, plus d'herbe autour, plus de mousse au creux des lettres, plus de vie sur la dalle et les cendres, des larmes plus fécondes dans un cœur plus labouré ?

Si une grande aventure publique oblige par surcroît un esprit ainsi remué à soumettre à son jugement la plupart de ses croyances, il faut qu'il se décide à affirmer ou à nier et que les oscillations de sa pensée tombent de tout le poids du siècle dont l'événement inattendu est le résumé presque monstrueux, vers une solution radicale et rapide. Ceux qui ont vécu le drame de 93 ont dû sentir monter, du fond obscur et souvent endormi d'eux-mêmes, un tumulte d'idées nouvelles éclatant dans leurs actes en colère, en bravoure, en enthousiasme qui dissipaient l'ombre habituelle, en vagues de volonté à qui les calculs ordinaires et les intérêts mesquins n'opposaient plus de résistance. Lamarck, qui dédia « au Peuple français » ses Recherches, publiées en pleine Terreur (i), touchait au centre de sa vie en même temps fiu'il atteignait avec la multitude même, le plus haut point d'exaltation. Il était pauvre. Il avait sept enfants à nourrir (2). Tout ce qui l'accablait lui montrait sa mission plus haute. Bien que l'intendant du jardin du roi. Bernardin de Saint-Pierre, poète larmoyant qui ne pouvait ni aimer ni comprendre ce qu'il pressentait d'indifïérent à la destinée sentimentale du monde dans les manières et l'esprit de ce naturaliste positif et visionnaire à la fois, le desservît dans ses rapports à l'assemblée, Lamarck, conquis par les projets de Lakanal. put faire adopter ses plans pour la réorganisation du cabinet d'Histoire naturelle. Sept chaires furent créées (3). Lui, déjà spécialisé ailleurs et presque vieux, prit ce qui restait, la dernière, celle dont les autres ne voulaient pas. Il s'empara du monde des ténèbres. Il dut sentir, quand il accepta, à cinquante-deux ans, d'organiser ce

fi) Ecrites en 1776, publiées en 1794.

(2) En 1795. la Convention lui accorde un secours de 3.000 francs. Trois an.s plus tard, il reçut une pension annuelle de 1.200 francs.

(3) Trois pour la botani((ue : Desfontaines, Thouain, de Jussieu ; une pour la minéralogie: Daubenton ; une pour les mammifères: Geoffroy-Saint-Hilairc ; une pour les poissons et les reptiles : Lacépède ; une pour les insectes et les vers : Lamarck.

chaos, que là était la clé du grand mystère (i). La vie, là, est plus mêlée et plus confuse, les échanges plus spontanés, plus rapides, l'équilibre vital moins stable, il y a là quelque chose de mouvant qui réalise presque visiblement l'éternelle circulation de forces que l'amour, la paternité, la souffrance et l'effort révèlent. Le 30 avril 1796, au moment où Bonaparte balayait l'Italie, l'année même où Jourdan, Hoche, Moreau . Kléber passaient le Rhin, où l'idée révolutionnaire affirmait sur toutes les frontières sa puissance d'expansion, Lamarck ouvrait son cours au Muséum.

Comme il voulait construire et qu'il avait le temps, comme il possédait ce magnifique instinct du génie prédestiné qui sait qu'il vivra suffisamment pour accomplir sa tâche, il commença par réunir ses matériaux. En six ans, il les tenait tous dans sa main. Dès son cours d'ouverture, il renonçait à la classification apparentielle d'Aristote pour asseoir l'édifice sur la base organique où il reste enraciné. Il distingua les deux groupes fondamentaux des vertébrés et des invertébrés (2). Puis, bouleversant chaque jour, à mesure qu'il entrait plus avant dans le royaume obscur et grouillant des profondeurs marines et de l'humidité qui fennente sous le lit des feuilles pourries, les foules d'êtres vagues, confondues et mal définies qui l'habitent, il y traça des divisions puissamment caractérisées. Alors qu'avant lui il y avait trois ordres mêlés, les Insectes, les Vers, les Polypes, quand il eut traversé toute cette vie pullulante, il y en eut sept. En 97, il séparait les radiaires des polypes, en, 99 les crustacés des insectes, en 1800 les arachnides des crustacés et des insectes. En 1802 il isolait les annélides. Il faut lire, pour se rendre compte du travail qu'il effectua, sa merveilleuse analyse des caractères de la « dégradation des anima-ux » et la subtilité puissante avec laquelle il sait passer d'une espèce à une autre espèce (3).

C'est le sommet de son action, sinon de sa pensée. Tandis qu'il se débat contre la misère et, qu'en plein orage politique il crée le Muséum avec Geoffroy, tandis qu'il organise le monde des invertébrés dont il ignorait tout la veille, il cherche la cla.sse des fossiles sans nombre, ébauche la paléontologie, tente d'opposer au système de La-

(i) Il avoue, dans sa préface à la Philosophie Zoologique, l'influence qu'a eue sur ses idées l'étude des invertébrés.

(2) Cuvier en fit autant quatre ans plus tard, vous indiquer, si je ne me trotape, la priorité de Lamarck.

(3) Philosophie Zoologique, p. 141.

voisier une théorie chimique malheureuse (i) où pourtant il se déclare atomiste déterminé, publie la première édition de ses Animaux sans vertèbres (2), son Histoire naiurelle des Végétaux (3), et, un tiers de siècle avant Lyell, fonde dans son Hydrogéologie (4), la géologie des causes acuelles. Tout cela de front, avec un besoin persistant, souvent prématuré et, pour ainsi dire, dramatique de formuler, par toutes les voies de l'esprit, une synthèse de l'univers qu'il veut tirer tout entière de sa propre intuition et de sa propre expérience, qui chancelle ici, s'écroule là ou ne tient qu'avec des tuteurs de fortune, mais qui, dans l'ordre biologique, est neuve et à peu près partout solide et constituera, un siècle après son édification, la base multiple et mouvante de toute la pensée moderne. Dans son Cours d'ouverture de 1800, il renonce aux trois règnes de la nature pour n'en reconnaître que deux, celui des corps organisés, celui des corps inorganiques, et esquisse le transformisme à grands traits. L'année suivante, il crée le terme formidable de « Biologie » qui paraît prendre de nos jours la forme d'une de ces images grandioses autour de qui les religions primitives s'organisent peu à peu dans le sentiment des foules et qu'il applique à « tout ce qui est généralement commun aux végétaux et aux animaux »... à... « une science particulière qui n'est pas encore fondée, qui n'a pas même de nom » (5). Par lui, le dix-neuvième siècle à son aube s'empare de l'idée centrale qui va pénétrer son action comme l'eau du Nil pénètre les sables pour gonfler de sa nourriture les végétaux desséchés.

Cette abondance d'idées neuves, ce désir passionné de résoudre tous les problèmes que les esprits du temps se proposaient, et ceux même que la plupart n'entrevoyaient pas encore, entouraient peu à peu Lamarck d'une atmosphère d'hostilité plus ou moins avouée qui, au début, se traduisit à l'Institut par des discussions aigres et bientôt par l'organisation systématique du silence autour de ses travaux et de son nom. Ses ennemis avaient beau jeu. Il était trop facile, dans cette énorme production, de ramasser çà et là des erreurs ma^-érielles. quelques idées insuffisamment miîries et même, quand il prétendait réaliser la synthèse de sciences encore embryonnaires, comme la chimie, de constater son ignorance du sujet, pour accumuler sur ces points les objections et les sarcasmes en évitant de le heurter de front là où l'on sentait sa pensée trop haute et trop hardie pour oser la discuter. Il était surtout facile d'ironiser sur les prédictions du temps

(i) Mémoires de physique et d'histoire naturelle (1797).

(5) Système des animaux vertébrés.

qu'il s'entêta pendant treize ans, dans ses Annuaires météorologiques (i), à donner jour après jour, affirmant là comme ailleurs sa foi déterministe, sans se laisser entamer par les démentis multipliés que les faits lui infligeaient presque toujours. Le troupeau des moutons de la science serrait les rangs contre le loup. Tremblants de peur, ils complotaient dans le coin d'ombre pour l'étouffer de leur masse imbécile dès qu'ils le verraient venir. L'herbe est bonne et la graisse envahissante ne permet pas de remuer. Quand il publia, en 1801, cette Hydrogéologie où il s'insurgeait contre la fixité des espèces minérales, introduisait dans la science la notion de durée et posait le changement comme le grand fait géologique, Lamarck savait bien ce que valent ces esprits-là : « Si, comme on n'en saurait douter, il est vraiment utile d'apporter, dans la recherche et la détermination des faits, cette précision et cette scrupuleuse exactitude qui honorent les savants qui s'en font une loi, l'excès de l'assujettissement à cette loi devient à la fin dangereux, en ce qui tend sans cesse à rétrécir les idées de ceux qui s'y livrent et par l'habitude qu'il leur donne de ne voir et de ne s'occuper que de petites choses (2)... ))

Jeune il discutait, aimait la bataille, il essayait de convaincre, avec une ardeur ingénue, ses plus médiocres contradicteurs. Il était tellement stîr de posséder la vérité! Puis, comme il s'apercevait du vide qui se faisait autour de lui, comme il surprenait des sourires quand il parlait, ou des haussements d'épaules, comme il assistait au triomphe de ses plus violents contradicteurs, la contraction de son orgueil fit peu à peu rentrer au refuge de sa pensée le monde d'idées vivantes qu'il avait tenté de propager. Il parlerait de moins en moins à ceux qu'il ne sentirait pas capables de redécouvrir par eux-mêmes te qu'il avait découvert. Il ne compromettrait plus son esprit en mauvaise compagnie. Il travaillerait seul, il éditerait à ses frais ses livres, il aurait la force et la foi qu'il faut à celui que l'élargissement et la clarté croissante de ses' harmonies intérieures avertissent de sa mission. L'essentiel était de vivre malgré tout l'enchaînement de ses idées et de les affirmer chacune à son heure sans se proccuper de leur destin. Il s'était assez penché sur les formes et sur les mouvements obscurs d'où leur essor s'était levé, il avait assez constaté la continuité structurale qu'elles établissaient progressivement dans sa science et sa vie pour douter de leur avenir. L'affirmation intime de notre gloire nous suffit. Il n'est pas nécessaire que notre œuvre atteigne les hommes dans l'instant où elle apparaît. Il faut que nous sentions profondément qu'elle fait corps avec le monde, qu'elle participera

(2) Hydrogcologle. — Introduction.

désormais à ses destinées et que chacun des mots que nous disons introduit dans l'humanité quelque chose d'immortel : « Quelques difficultés qu'il y ait à découvrir des vérités nouvelles en étudiant la nature, il s'en trouve de plus grandes encore à les faire reconnaître.. Doit-on reconnaître comme fondées les opinions les plus généralement admises ? Mais l'expérience montre assez que les individus qui ont l'intelligence la plus développée et qui réunissent le plus de lumières composent, dans tous les temps, une minorité extrêmement petite;... les autorités, en fait de connaissance, doivent s'apprécier et non se compter. » D'ailleurs, « il vaut mieux qu'une vérité, une fois aperçue, lutte longtemps sans obtenir l'attention qu'elle mérite, que si tout ce que produit l'imagination ardente de l'homme était facilement reçu... )) (i).

Au début de ses cours, qui commençaient au printemps et duraient quarante leçons, il avait eu plus de contradicteurs. Puis, à mesure que ses vues philosophiques tendaient à l'emporter sur les descriptions anatomiques et l'exposé monotone des faits, les bancs se vidaient un à un. En 1805, il y avait rept ou huit personnes dans la salle (2). Qu'importe, il suivait son [;rand rêve, et moins ils étaient devant lui et plus sa force s'accroissait parce qu'il voyait bien que les regards se faisaient plus vivants, les faces plus attentives et plus graves, et que les fronts se levaient vers lui avec plus d'avidité. Blainville était là, et Lamouroux, et Latreille, et d'Hallay, Beudant, Constant Prévost, qui préparèrent plus tard la France à accueillir les doctrines de Lyell, et Bonelli et San-Giovani, qui répandirent les idées de Lamarck, alors qu'on les avait oubliées chez nous, dans les Universités italiennes. Sainte-Beuve y vint souvent. Ces leçons avaient pour lui (( un attrait puissant, par les grandes questions primordiales qu'il soulevait toujours, par le ton passionné et presque doulonrenx qui s'y mêlait à la science « (3). A l'issue du cours, alors qu'il tremblait encore d'enthousiasme, qu'il avait en lui l'énergie et le tumulte de l'action, les enfants de sa pensée se groupaient autour de lui, il les entraînait tous dans une causerie ardente qui se prolongeait au dehors, et quand une objection timide surgissait, il n'y répondait que par d'autres affirmations, incapable de retenir ou de risquer de mutiler dans une incidente banale la victoire nouvelle qui se levait de son cerveau (4).

(i) Philosophie Zoologiqiie. — ■ Avertissement.

(2) Voir le Lamarck. de Marcel Landrieu, le livre le plus complet qui ait paru jusqu'ici sur ce sujet, et où j'.ii puisé à pleines mains.

(3) Sainte-Beuve. - — Volupté.

(4) Rapporté par Marcel Landrieu, d'après Blaixville.

En 1865, le dernier de ses fils, parlant dans une lettre intime de son vieux père mort, lui reprochait « sa négligence dans l'accomplissement de ses devoirs comme chef de famille». Or, sa vie privée fut très pure. Il ne quittait son laboratoire que pour sa chaire ou sa table de travail. Il se levait chaque jour à cinq heures, se couchait à neuf. Il avait une de ces bontés puissantes qui dépassent le cercle familial pour se répandre sur les êtres sans distinguer ceux qui nous aiment de ceux qui ne nous aiment pas. Quand un savant étranger venait à Paris, il se rendait d'abord chez lui, parce qu'il savait y trouver une bienveillance qu'il ne rencontrerait pas ailleurs. Seulement, il vivait de son petit traitement, de ses jetons à l'Institut. Il avait livré son maigre avoir à des spéculateurs qui l'en soulagèrent. Doux pour les siens, il restait au milieu d'eux silencieux, souvent triste, suivant son idée, indifféient aux tracas ineptes du ménage. Devenus grands, ils ont l'âme pauvre, les enfants ne pardonnent guère tout cela. Ils préfèrent des rentes solides et la protection posthume d'un père entouré d'admirations faciles et d'honneurs, à l'ombre sur leur existence médiocre d'un génie héroïque qu'ils n'ont pas mieux compris que tous ses contemporains. A côté de celui de son fils, il y a le témoignage de Geoffroy-Saint-Hilaire, qui risquait sa vie à dix-neuf ans pour arracher au niassacre quelques prisonniers de l'Abbaye et recevait, à vingt et un ans, une chaire du Muséum : « Attaqué de tous côtés, injurié même d'odieuses plaisanteries, Lamarck, trop indigné pour répondre à de sanglants épigrammes, en subit l'injure avec une douloureuse patience... Je l'aimai et le vénérai toujours. »

Geoffroy était un brave. Méconnu de tous, et des siens, Lamarck voyait autour de lui s'accroître le silence de toute la pesanteur de l'antipathie du Maître. La science hiérarchisée de l'Empire n'était pas son élément. Il avait trop d'orgueil pour accepter la doctrine d'Etat. Il était trop vieux pour renoncer à son orgueil. L'Empereur partageait pour lui le dédain de Cuvier, naturaliste officiel de son règne, et subissait l'influence obsédante de la réprobation qui entourait h vieux savant. C'était juste. Hors de toute coterie, la structure de ces deux intelligences eût suffi à les séparer. Napoléon croit à la stabilité des choses, il enferme le monde, la science et la société dans une formule inflexible. Lamarck annonce que leur loi est l'éternel devenir... Un jour de 1809, cette année suprême où le formidable soldat, maître des biens, maître des bras, maître des cœurs, se croyait maître des pensées, un jour qu'il recevait aux Tuileries les membres de l'Académie des Sciences, Lamarck lui présenta le volume qu'il venait de publier. « Qu'est-ce que cela ? dit brutalement l'Empereur. C'est votre absurde météorologie, cet ouvrage dans lequel vous faites concurrence à Mathieu Loensberg, cet annuaire qui déshonore vos vieux jours ! faites de l'histoire naturelle, et je recevrai vos productions avec plai-

176 PORTR.\ITS d'hier

sir. Ce volume, je ne le prends que par considération pour vos cheveux blancs. Tenez (ij. » Et il passa le livre à un aide de camp. C'était la Philosophie zoologique.

Partout où l'idée de continuité est entrevue ou formulée, des philosophes grecs à Spinoza et à Leibnitz, l'idée d'évolution affleure. De la Genèse même où le passage de l'homogène à l'hétérogène est affirmé jusqu'aux poèmes plastiques de Rubens, nous avons pu la suivre à travers l'œuvre d'artistes qu'elle anime par dedans, comme un sang qui circule et se répand dans les artères invisibles pour gonfler les flancs des animaux, prolonger la terre dans les arbres, restituer aux nuages les eaux du sol et faire retentir la pulsation de chaque forme dans l'ensemble des formes qui peuplent l'espace et le temps. Mais c'est seulement à l'heure où l'organisation de la méthode eut besoin de cette idée-là qu'elle quitta le domaine intuitif de la métaphysique, de la poésie et de la peinture pour se livrer, dans son hésitation et sa confusion primitives, à l'étreinte des savants. Dans les dix dernières années du dix-huitième siècle, tous ceux qui comptaient l'abordèrent avec une espèce d'épouvante, sans oser la saisir, la pénétrer jusqu'aux entrailles et la féconder du coup. Les Allemands eurent peur d'y épuiser leur force d'analyse. Oken, Tréviranus, Kant, Gœthe l'effleurèrent d'une main timide, retirée aussitôt. En Angleterre. Erasme Darwin (2) l'entrevit. En France, où Diderot et Buffon l'avaient admirée à distance, beaucoup s'approchaient d'elle, mais ne parlaient qu'aux formes eff^acées ou lointaines qu'elle prenait hors du monde vivant. Lavoisier la surprit dans les échanges incessants et les transformations de la matière inerte. Laplace écrivit le poème de l'organisation graduelle du chaos et de la filiation des astres. Lamarck fut le seul à sentir qu'elle resterait éloignée de l'action, informulée, et sans influence sur le mouvement des esprits, taqt qu'on ne l'atteindrait pas dans son royaume infini et tremblant des choses animées, là où est notre substance à nous, où nous son]mes plongés depuis le ventre jusqu'à l'âme et de la naissance à la mort, là où la vie a tant d'éclat, d'harmonie, d'intelligence, qu'elle semble sortie tout entière, comme une œuvre d'art absolue, des mains de Dieu.

La Philosophie zoologiqiie résume et développe la pensée qui est sienne depuis dix ans. depuis que son étude obstinée des formes infé-

(i) Rapporté par Arago.

(2) Grand'père de Charles Darwin.

rieures de la vie animale l'a mis en face de leur mobilité, de leur plasticité, de leurs métamorphoses. Dans le Discours d'ouverture de l'an VIII, qui sert d'introduction à son premier Système des animaux sans vertèbres, il l'expose fortement. Tous les aus, à chaque cours, il y revient, c'est ce qui vide la salle. Et toutes les publications qui suivront la Philosophie zoologiqiie ne feront plus jusqu'à sa mort qu'en commenter les principes. La substance de son esprit est toute dans ce grand livre à qui les livres de l'avenir, directement ou indirectement, devront maintenant l'existence.

C'est un orgueil que de le lire. Rien qui ne soit là expressément ou à l'état d'indication puissante, de tout ce qui fait l'aliment des discussions philosophiques où les naturalistes d'aujourd'hui sont, à chaque pas en avant, irrésistiblement portés. On comprend qu'il soit resté inconnu trois quarts de siècle et que le nom de celui qui l'a fait n'ait pas encoure forcé la triple armure dont l'indififérence des foules à l'harmonie de la pensée les protège contre les souffrances et les voluptés supérieures. Il est lourd comme la Bible, une idée tombe à chaque phrase, si pleine de moelle et de suc que toute une vie spirituelle peut s'y nourrir. Les autres livres du temps, ceux qui sont venus avant et ceux qui sont venus après, ceux de Kant, ceux de Hegel, ceux de Comte, ceux de Spencer, ne sont qu'un tout puissant effort analytique portant sur un point du problème. Celui-là emporte tout dans un grand mouvement de synthèse organique qui ne s'appuie plus sur des créations artificielles ou des illusions de l'esprit, mais plonge toutes ses racines aux sources des réalités vivantes interrogées passionnément. Il est moins rigoureux que les autres, parce qu'il est moins abstrait. Il est mouvant, flottant comme une mer, porté sur la surface mimense et multiforme de l'organisme universel, s'élevant avec lui en passant par toutes ses phases, ses hésitations, ses remous, ses victoires, vers l'homme et la pensée qui le résument. C'est un poème cosmique, objectif, désintéressé, débarrassé des idoles métaphysiques et des entités subjectives, et, comparé aux autres épopées de la méditation, quelque chose d'analogue à ce que sont les drames de Shakespeare vis-à-vis des tragédies françaises.

Il nous importe peu que la langue en soit ordinaire, incolore, bien que parfois la passion perce et que la personnalité morale s'affirme avec majesté. Ce qui en fait la force, c'est l'esprit qui y circule, l'enchaînement profond du fait et de l'idée, le rythme invisible et grandiose qui berce sans arrêt l'océan de la vie de ses plus incertaines apparences à ses manifestations les plus hautes et de ses lointains commencements à ses destinées infinies. Du « terme inconcevable de l'animalisation », oi^t il était descendu pas à pas quand il s'était emparé des cercles inférieurs du monjde organisé, il remonta jusqu'à nous-mêmes, substituant « la série croissante à la série décroissante »

que tous adoptaient avant lui et autour de lui et commençant par l'imparfait et le simple pour s'élever vers le composé et le parfait, ce qui était déjà la révolution biologique essentielle, puisque l'homme, jusqu'ici préface, devenait conclusion. Dans cette « série rameuse, irrégulièrement graduée et qui n'a point de discontinuité dans ses parties w, plus de séparations naturelles. Les classifications ne répondent qu'à notre besoin d'enregistrer nos conquêtes sur la nature et plus tard, par un lent procédé de reconstruction instinctive, à rétablir les parentés pour retrouver la source originelle: «La nature n'a réellement formé ni classes, ni ordres, ni familles, ni genres, ni espèces constantes, mais seulement des individus... »

Comment ces individus apparaissent-ils sur le globe, comment semblent-ils se grouper en familles distinctes, comment ne sont-ils pas tous pareils, ceux qui vivent sur la terre, ceux qui peuplent les eaux, ceux qui ont pour empire l'air, autant de problèmes redoutables dont la théorie des créations uniques ou successives donne la solution commode, mais que Lamarck prétend résoudre en renonçant définitivement à l'explication surnaturelle pour recréer l'harmonie interne du monde avec les éléments sensibles qu'il présente à notre esprit. Déjà, dans son Hydrogéologie, il avait vu que les milieux terrestres changent, que là où était une mer est maintenant une terre, là où était une terre est maintenant une mer, que les glaciers, les orages, les pluies, les fleuves, les courants marins modifient à toute heure insensiblement le visage de la planète, que les conditions d'existence varient dans la durée, depuis les flots universels jusqu'à l'apparition des îles, des continents, des rivières, des forêts et dans l'étendue, si l'on passe des pôles à l'équateur, du désert torride aux zones fraîches, de la masse des eaux salées et de la circulation des eaux dans un sol pierreux ou cultivé, de l'air glacial des cîmes aux vents brûlants qui traversent le ciel pour traîner sur leur route la fécondité et la mort. Il avait vu que la faune et la flore, tout ce qui est vivant, obéit aux sollicitations répétées des éléments indifférents, que des espèces disparaissent, ne pouvant plus vivre là, que d'autres émigrent pour résister, que d'autres restent et que toutes sont faites ou s'efforcent de l'être pour s'accroître et multiplier dans le milieu où leurs ascendants, avant elles, ont fait l'effort de durer. Puisque le milieu n'est pas partout le même, puisqu'il change de forme et de constitution physique dans l'espace et dans le temps, l'être doit changer avec lui, s'adapter à lui, ou mourir : « Ce ne sont pas les organes, c'est-àdire la nature et la forme des parties du corps d'un animal, qui ont donné lieu à ses habitudes et à ses facultés particulières, mais ce sont, au contraire, ses habitudes, sa manière de vivre et les circonstances dans lesquelles se sont rencontrés les individus dont il provient qui ont, avec le temps, constitué la forme de son corps, 1«

nombre et l'état de ses organes et les facultés dont il jouit (i). » Si le milieu se modifie brusquement, l'être meurt ou cherche un milieu plus propice. Si le milieu se modifie avec lenteur, l'être évolue dans la durée parallèlement à lui en répondant à ses sollicitations par des réactions intérieures qui modifient les organes anciens ou créent des organes nouveaux. Si le milieu ne se modifie pas, l'être ne change pas non plus. Enfin, l'être transmet à ceux qui viennent après lui les armes lentement conquises par la série de ses ancêtres pour maintenir sou équilibre au sein des forces qui l'entourent. La nature manie les siècles avec la facilité qu'apporte l'esprit humain à abstraire et imaginer. Quand les savants qui reviennent d'Egypte objectent à Lamarck que telles espèces animales embaumées depuis trois ou quatre mille ans sont pareilles aux espèces vivantes qui peuplent la vallée du Nil, Lamarck répond que l'Egypte n'a pas changé de climat depuis cette époque, et que, d'ailleurs, le temps ne compte pas. Pour la première fois depuis Heraclite et Empédocle, et avec une bien autre précision et une bien autre insistance, le temps lui apparaît comme le facteur essentiel de la réalité flu monde, pour la première fois depuis Eschyle, l'esprit sourd des forces aveugles pour marcher à l'assaut de Dieu.

Au long de l'immense famille confuse qui montait de la mer pour aboutir à notre intelligence au travers d'une variété prodigieuse de formes ramifiées à l'infini dans l'espace et la durée, il s'agissait donc d'établir une généalogie provisoire que les observations accumulées par l'avenir compléteraient peu à peu. Lamarck fit cet effort géant. Il nous montra, à nous les hommes, comment, au sein du pullulement des tentatives gaspillées, des essais inachevés, des ébauches indécises, des courants de matière animée qui avaient pris naissance au fond des eaux s'élevèrent de formes en formes jusqu'à nous après avoir empli tous les lieux habitables de leur marée envahissante. Nous

(1) Recherches sur les corps vivants (1801). Dans la Philosophie Zoologique. Lamarok développe très longuement, et avec une sagacité admirable, cette idée puissante qu'il appuie, quoi qu'on en ait dit, sur des faits nombreux. II la résume dans les deux principes suivants, dont le premier contient la théorie de l'adaptation fonctionnelle et le second celle de l'Hérédité des caractères acquis :

I. « Dans tout animal qui n'a point dépassé le terme de ses développements, l'emploi plus fréquent et soutenu d"un organe quelconque, fortifie peu à peu cet organe. le développe, l'agrandit, et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi ; tandis que le défaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître. »

II. « Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et par conséquent, par l'influence de l'emploi prédominant de tel organe, ou par celle d'un défaut constant d'usage de telle partie, elle le conserve par la génération aux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes, ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus. »

l8o PORTRAITS d'hier

avons suivi runiverselle ascension de la vie de la masse gélatineuse et transparente où elle hésite pour la première fois, obscure et torpide, sans organes pour se manifester et s'abandonnant au hasard des flots qui la bercent, aux plus hautes opérations de la conscience et de la volonté. Depuis la formation d'une fossette digestive au point de cette masse amorphe le plus fréquemment atteint par les matières errantes qu'elle assimile pour durer jusqu'à l'apparition de la substance cérébrale des vertébrés supérieurs, nous avons assisté par lui à tous les passages subtils dont le milieu intérieur des êtres usait pour diversifier et multiplier leurs organes et faire face aux exigences de plus en plus complexes des forces environnantes qui le sollicitent incessamment. Du polype au ver, du ver à l'insecte, du ver et de l'insecte au crustacé et au mollusque, des formes marines aux formes aériennes et terrestres de l'arbre vivant, poissons, reptiles, oiseaux, mammifères, nous avons su pourquoi le mouvement engendrait des appendices qui s'articulaient peu à peu. pourquoi l'air se creusait dans l'épaisseur des corps des tuyaux qui se ramifiaient, pourquoi les liquides nourriciers, suivant toujours les mêmes routes, pratiquaient progressivement des canaux destinés à les répandre partout, pourquoi la vie multiforme et complexe exigeait .bientôt des instruments de relation qui pussent établir un lien entre les fonctions enchevêtrées et la multiplicité croissante des excitations du dehors, pourquoi, avec l'accroissement constant de la mobilité de l'être, une charpente solide se constituait à l'intérieur de ses organes pour leur donner la résistance, la force et la liberté. Le tube digestif, l'arbre respiratoire, la circulation, l'appareil nerveux, le squelette ont paru tour à tour et se sont simultanément déployés dans l'organisme universel comme pour engendrer la puissance capable d'équilibrer de mieux en mieux les puissances diffuses dont le monde inorganique disposait aveuglément. De quelle force divine il se fijt senti pénétré, s'il avait pu voir, quand il travaillait dans son pauvre laboratoire à «( rétablir de forme en forme la circulation de l'esprit » (i), l'immobile forêt qui s'ouvre si nous entrons dans un de ces musées modernes d'ostéologie où l'architecture interne de la vie déploie dans tous les sens ses membres. Il eût vu vivre sous ses yeux le poème jamais achevé dont il avait surpris, dans les échanges incessants des formes les plus instables, l'hésitation confuse et l'universelle rumeur, et dont il avait suivi les ondes amplifiées dans le déroulement des familles harmonieuses en marche vers la domination du monde. Le doute, ici, s'évanouit. Il n'est pas nécessaire que nous puissions saisir tous les degrés intermédiaires qui séparent et réunissent cette foule d'individus venus de tous les points du globe, de toute= les profondeurs des mers, et

(i) MiCHELET. — La Mer.

portés par tous les courants qui traversent l'eau et l'espace. Une logique si puissante préside à la différenciation graduée de tout ce qui sert à marcher sur tous les terrains, à nager dans toutes les eaux, à voler à toutes les hauteurs, à ramper, à bondir, à mâcher, à broyer, à déchirer, à prendre, que l'idée d''une série continue, d'une parenté permanente et d'une origine commune s'impose immédiatement. Le même besoin impérieux de s'adapter pour vivre, la même force modela, de dedans en dehors, en proportionnant sa création à l'effort à déployer, à la résistance à vaincre, à la nature de la force adverse qu'il s'agit d'utiliser, tous ces leviers, toutes ces pinA:es, ces ceintures, ces cuirasses, ces glaives, ces tenailles, ces sphères, tout ce qui attaque et protège, toute la délicate et formidable chose qui va de la griffe et de la mâchoire au crâne rond et pur de l'homme et à l'aile de l'oiseau et qui a traversé comme une armée conquérante les ténèbres molles et confuses de la basse animalité où elle avait pris son essor.

Maintenant qu'un siècle de discussions a émoussé notre révolte, maintenant que nous pouvons suivre des yeux la chaîne organique du monde en remplaçant par l'imagination les quelques anneaux absents, comment revivrions-nous le drame que vécut Lamarck quand, après avoir constitué de bas en haut l'échelle continue des êtres il se trouva, lui homme, conduit pour la première fois depuis qu'il y a des hommes, par des voies plus claires que celles de la spéculation métaphysique, plus sûres que celles de la destinée sentimentale, au seuil de Dieu? Pouvait-il laisser cet organisme universel à qui il avait découvert des vaisseaux communs pour y faire passer et repasser la même vie, pouvait-il le laisser isolé dans l'espace, séparé du passé, du futur, effroyablement seul en face de l'esprit? Non, avant et après, son déroulement continue. Pour s'élever des vertébrés supérieurs à l'homme primitif, à lui-même, homme réalisé, à cette volonté nouvelle capable d'introduire dans l'univers vivant cet ordre mécanique qui régnait avant la vie, il fallait repousser le don de la conscience offert par une main tendue de l'invisible pour nous faciliter la tâche, et l'arracher lentement, lambeau par lambeau, à l'organisme qui montait des ténèbres antérieures. Il fallait refuser encore le secours de cette main providentielle pour déposer dans la monade, mère inlassable des champignons, des infusoires, du double rameau dispersé que les multitudes animées couvrent de leur frémissement, l'étincelle première, et demander au choc des forces indifférentes de la faire jaillir des eaux. II entreprit la tâche, et l'accomplit.

Quand il fut parvenu, après avoir développé dans de courts essais de reconstruction synthétique (i) et par voie de composition crois-

(i) Il publia même, dans le Système des animaux sans vertèbres, un arbre généalogique, en avance de 60 ans sur les tentatives de Hœckel.

santé, la série des animaux, aux grands anthropoïdes qui se servent de leurs mains, tentent de se dresser sur les pieds et de lever le front, il s'arrêta brusquement, sembla hésiter une seconde, puis reprit son chemin (i), comme un soldat qui a fait sa prière avant d'entrer dans le feu. Il eut beau, à la fin du chapitre, en quatre lignes indiquant un repentir qui n'alla pas jusqu'à lui faire effacer les précédentes, écrire que « telles seraient les réflexions que l'on pourrait faire si l'homme... n'était distingué des animaux que par le caractère de son organisation et si son origine n'était pas différente de la leur... », l'idée était conquise (2). Il nous avait expliqué, avec une force si sûre qu'il n'y a pas une ligne à changer à sa démonstration, comment, dans « une race quelconque de quadruiumies » (3), la perte de l'habitude de grimper et l'habitude de marcher avaient modifié peu à peu la fonction des membres, et leur forme, amené l'attitude droite, comment l'usage décroissant de la mâchoire avait ouvert l'angle facial, comment cette race nouvelle, vivant en troupes, avait dominé les autres au cours des âges, ressenti le besoin de communiquer pour organiser la vie sociale et trouvé progressivement le signe pantomimique, le son articulé, le langage, organe parfait de l'échange des idées et créateur décisif de la civilisation.

L'essentiel était dit. Si la conscience peut sortir du monde organique par voie de transformation et d'adaptation progressive, c'est que le monde est continu, et l'esprit ne peut pas plus concevoir un continu qui cesse d'être à un moment quelconque de son évolution dans la durée qu'un continu qui cesse d'être dans l'espace. Fixe, le monde serait discontinu, sinon il serait en même temps rigide. Le passage de l'organique au conscient appelle nécessairement celui de l'inorganique à l'organique. Et si Lamarck affirme que « la nature, à l'aide de la chaleur, de la lumière, de l'électricité et de l'humidité, forme des gcncrations spontanées ou directes à l'extrémité d'C chaque règne

(i) Philosophie Zoologique I, pp. 33g et suivantes.

(2) D'aiUcurs, dans le Système analytique, il la présente comme une réalité.

(3) Le mot « quadrumane » est souliji;né par Lamardk lui-même qui, nulle part, au cours des sept ou huit pages où il expose l'origine de l'homme, ne prononce le mot de singe. Là, comme toujours, il a semblé prévoir les objections futures. On sait que les savants actuels se demandent si l'homme est un singe perfectionné ou le singe un homme dégénéré. Lamarck, affirmant seulement l'origine commune, a laissé la question ouverte. Quelle que soit la solution, si on la trouve et si la controverse n'a pas pour origine une querelle de mots, l'idée lamarckienne sort intacte du débat.

des corps vivants, où se trouvent les plus simples de ces corps » (i), c'est que son système l'oblige à s'avancer jusque là.

Chose étrange. Il semble que cette hypothèse si révolutionnaire, à laquelle il est vrai, depuis Aristote, les philosophes étaient plusieurs fois revenus, mais que Lamarck déduisait le premier d'un système de la nature rigoureusement établi d'un bout à l'autre et inconcevable sans elle, n'ait pas rencontré chez ses contemporains l'opposition qu'y suscita sa généalogie de l'homme et de l'esprit. Ce sont les savants d'aujourd'hui qui la repoussent, sans s'apercevoir qu'elle est nécessaire à l'existence même de la doctrine transformiste dont la plupart d'entre eux sont les partisans déterminés. L'esprit dit scientifique a de ces conséquences que l'horreur des hommes de ce temps pour les grandes constructions synthétiques explique sans les excuser. L'impuissance oiî ils sont d'envisager le transformisme autrement que par morceaux ne leur permet pas d'apercevoir qu'il forme un tout philosophique dont aucune idée fondamentale ne peut être détachée sans le ruiner de fond en comble. Et la superstition du fait acquis risque de les forcer à ne jamais aller au devant du fait qui s'impose et dont la recherche encore négative ne ruine pas plus la doctrine physico-chimique de la vie que l'absence des formes intermédiaires entre les espèces ne détruit la doctrine du transformisme universel.

Lamarck, sur ce point là, ne devançait pas seulement son temps, mais le nôtre. Il y a, dans son Système des animaux sans vertèbres, des pages d'une profondeur d'intuition au niveau de laquelle les théories biologiques actuelles paraissent à peine affleurer. Quand il se demanda comment la vie avait pu apparaître dans l'amorphe dépôt « gélatineux )) qui semble comme une contraction des eaux de l'océan, et que, définissant par surcroît l'osmose, il conclut que le mouvement vital prenait naissance au cours des échanges de fluides et des destructions d'équilibres qui s'opèrent entre le milieu marin et le milieu intérieur de ces corps « gélatineux », on eût dit qu'il prévoyait les travaux des biochimistes d'aujourd'hui sur l'isotonisme et les états colloïdaux. Si donc « la vie, en elle-même, n'est qu'un phénomène physique», il faut que jusqu'au bout de son déroulement, dans sa A'ariétv.' infinie et mouvante et de son origine obscure aux manifestations en apparence les plus libres dont elle nous offre le spectacle, elle soit une réponse de la substance organisée aux sollicitations des forces

(i) Lamarck, qui ne cessa pas de lutter pour effacer la grande division qu'admettaient les naturalistes entre les animaux et les végétaux et ne reconnaissait que deux règnes, l'organique et l'inorganique, ne semble cependant pas avoir admis la communauté d'origine de la plante et de l'animal. Cette lacune est d'autant plus singulière qu'il revient à plusieurs reprises sur le caractère indéterminé des organismes inférieurs.

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extérieures agissant sur elle incessamment. Lamarck, avant Claude Bernard, la définit par rirritabilité qui est la faculté de réagir à ces sollicitations multipliées et qui, à mesure qu'elle doit répondre à des excitations d'une complexité croissante, provoque l'organisation du système nerveux qu'elle élève, de proche en proche, jusqu'à l'encéphale humain (i). Quand il dit, au cours de son livre, que « la production d'un nouvel organe dans un corps animal résulte d'un nouveau besoin surv^enu qui continue à se faire sentir et d'un nouveau mouvement que ce besoin fait naitre et entretient», il n'a pas, comme certains l'on cru et dit (2), une distraction de langage ou une lacune de raisonnement qui pourraient faire croire qu'il cède à l'habitude finaliste. Le mot « besoin » est dans son esprit synonyme de réponse de l'organisme à l'appel du dehors. Et il le dit expressément : a De grands changements dans les circonstances amènent pour les animaux de grands changements dans leurs besoins, et de pareils changements dans les besoins en amènent nécessairement dans les actions ». Ainsi « les facultés animales, de quelque éminence qu'elles soient, sont toutes des phénomènes purement physiques..., ces phénomènes sont les résultats des fonctions qu'exécutent les organes ou les appareils d'organes qui peuvent les produire... : il n'y a rien de métaphysique, rien qui soit étranger à la matèire dans chacun d'eux, et il ne s'agit à leur égard que de relations entre différentes parties du corps animal et entre différentes substances qui se meuvent, agissent, réagissent et acquièrent alors le pouvoir de produire le phénomène observé ».

Armé de cette loi centrale, il fonda la Biologie. Il posa tous ses problèmes. Il pénétra le premier les caractères différentiels de l'inertie et de la vie, du végétal et de l'animal qu'il ramenait cependant au même principe originel. Il définit la vie par l'assimilation, remarquant que les corps vivants s'accroissent « en identifiant leur substance et fixant les molécules étrangères introduites et assimilées ». Il observa que les animaux seuls sont obligés de faire subir une modification aux matières absorbées. Il surprit l'évolution dans l'intimité des êtres qu'il vit « dans un état de perpétuel changement >k Poursuivant dans le cours de leur destinée les phénomènes de nutrition et d'assimilation qui entraînent leur croissance, il fut conduit à se demander pourquoi la croissance cessait, pourquoi l'âge entraînait la décroissance et ix)urquoi la mort survenait. Et du premier coup, il parvint aux conclusions

(i) Il distingue V irritabilité, propriété de la matière vivante, de la sensation. fonction du système nerveux qui n'apparaît qu'avec lui et du mécanisme de laquelle, après Cabanis, il fait un exposé puissant. De plus, il définit le réflexe, qu'il affirme être commun aux animaux inférieurs et aux animaux supérieurs et qu'il sépare résolument de l'acte volontaire.

(2) Entre autres M. Le Dantec.

qui sont les nôtres. Il prévit l'auto-intoxication et le double courant intérieur d'usure et de réparation (i). Il appela « indurescence progressive » notre processus sclérosant (2). Il compara la fermentation à la vie. Tout se tenait dans son système avec une telle rigueur qu'il nous apparaît aujourd'hui comme le résumé anticipé des travauxanalytiques effectués par les biologistes dans le siècle qu'il ouvrit, et le prologue lointain de la Biologie synthétique dont on prévoit à peine de nos jours la nécessaire apparition (3).

Entraîné par l'enchaînement de ses idées, il devait aller jusqu'au bout. Il s'empara de la conscience et soumit la volonté. « La volonté dépendant toujours d'un jugement quelconque n'est jamais véritablement libre, car le jugement qui y donne lieu est, comtme le quotient d'une opération arithmétique, un résultat nécessaire de l'ensemble des éléments qui l'ont formé... La diversité de nos jugements est si remarquable qu'il arrive souvent qu'un objet considéré donne lieu ^ autant de jugements particuliers qu'il y a de personnes qui entreprennent de prononcer à son égard. On a pris cette variation pour une liberté dans la détermination et l'on s'est trompé, elle n'est que k résultat des éléments divers qui, pour chaque personne, entrent dans le jugement exécuté (4). » Son déterminisme ne consentit pas à s'arrêter aux apparences d'abdication de l'esprit devant le mécanisme universel que ses dernières conséquences entraînent rigoureusement. Une telle force d'idéalisme ne pouvait pas reculer devant les accusations futures d'abaissement de l'homme et de son rôle qu'il prévoyait sans doute, parce qu'il savait aussi qu'elle introduisait dans l'univers plus d'action et de liberté devenante que les métaphysiques spiritualistes, basées sur un rationalisme sentimental, ne l'avaient fait avant lui. Oii'importe que la liberté ne soit qu'une illusion, si lés actes que nous croyons libres créent des circonstances nouvelles vis-à-vis desquelles la vie, forcée de réagir différemment, élève d'effort en effort son ni-

(i) « ... Tous les corps vivants... ont continuellement une portion de leurs humeurs et même du tissu de leurs corps dans un véritable état de décomposition ; ils font sans cesse, par conséquent, des pertes réelles, et l'on ne peut douter que ce ne soit aux suites de ces altérations des solides et des fluides des corps vivants que sont dues les différentes matières qui se forment en eux, dont les unes sont sécrétées et déposées ou retenues, tandis que les autres sont évacuées par diverses voies. Ces pertes amèneraient bientôt la détérioration des organes et des fluides de l'individu si la nature n'eût pas donné aux corps vivants qui les éprouvent une faculté essentielle à leur conserv'ation : celle de les réparer. »

(2) « ... S'il est vrai que les pertes emportent du corps vivant moins de matières fixes... que de matières fluides... et que la nutrition fournit graduellement au.x parties plus de matières fixes que de matières fluides... les organes acquerront peu à peu une rigidité croissante qui les rendra progressivement moins propres à l'exécution de leur fonction. »

(3) Voir la Théorie physico-chimique de la vie, de St. Leduc.

(4) Philosophie zoologique. — De la volonté.

[86 PORTRAITS d'hier

veau? Lamarck, sans doute, n'alla pas jusqu'à la négation d'un dieu extérieur au monde et qui ne fiit pas son mouvement interne même et le visage symbolique des rapports de ses éléments. Après avoir affirmé que la vie et l'esprit sont soumis aux lois physiques qui commandent à la matière, qu'il ne nous est pas interdit d'appliquer à leur étude les procédés d'observation dont nous nous servons pour celle-ci, après avoir dégagé de sa vue sur le monde le principe -de causalité et nié la cause finale, il admet un Etre suprême indépendant de la nature et n'intervenant jamais dans sa mise en marche et son évolution (i). Est-ce l'influence obstinée du philosophe de Genève qui le fit parler ainsi, est-ce l'espoir de faire accepter ses idées en n'attirant pas l'attention sur les problèmes formidables qu'elles posaient d'une façon neuve, est-ce plutôt la crainte de n'avoir pas le temps, maintenant qu'il était très vieux, et quoiqu'il considérât le bien et le mal comme des notions relatives à notre intérêt (2), de rattacher à sa doctrine l'immense série de questions morales et sociales dont elle allait provoquer l'éclosion? Nous ne le savons pas. Mais c'est la seule partie de son œuvre qui soit inintelligible et le seul organe inutile à son fonctionnement, dont sa météorologie elle-même est un rouage nécessaire bien que trop vite improvisé... c Le mot hasard n'exprime que notre ignorance des causes. »

Je l'ai dit. Cette œuvre est un poème, comme la gravitation universelle qui la précède et la complète. Toutes deux dépassent l'expérience qui ne peut les démontrer. Ici l'intuition règne, saisit des rapports lointains, des routes mystérieuses impossibles à explorer mais au bout desquelles brille une grande lueur qui permet de les parcourir par l'imagination, d'une étape, et de saisir à l'autre extrémité l'idée directrice et dernière dont les faits rassemblés partent tous pour y rentrer. Le fait n'est rien, s'il ne sort pas de l'hypothèse, et si, de sa mise en valeur, une nouvelle hypothèse ne sort. Il n'est qu'une pierre entre la base et le toit de la maison. La science est un outil impersonnel d'investigation analytique qui n'aboutit à la construction synthétique que quand arrive un grand artiste absolu, personnel, tyran des esprits et décidé à tous les attentats contre les croyances acquises, qui néglige cent mille faits accumulés pour en choisir quatre ou cinq et élevei sur eux un palais assez grand pour abriter la vie jusqu'au prochain

(i) Philosophie coologique. Introduction à la troisième partie. — Histoire naturelle des animaux sans vertèbres. Introduction. (2) Système analytique.

LAMARCK l'^'y

orage (i). L'hypothèse est d'ordre esthétique et si l'humanité ne conçoit pas l'univers selon un ordre esthétique quelconque, elle n'a qu'à brijler tous les livres, à lacérer tous les tableaux, à se crever les yeux et les oreilles, à renoncer aux rythmes sociaux réalisés ou pressentis.

Lamarck avait tout de l'artiste, la faculté immense de souffrir, à cause de l'orgueil qui féconde sa souffrance et l'avertit de son destin. Il en avait le sensualisme, seul révélateur du continu dans la nature par le pouvoir qu'il a, quand elle roule en nous les formes désirées, de nous indiquer les courbes et les masses par où nous pourrons l'étreindre et la posséder. Comme l'artiste, il allait à l'idée contre les obstacles, sans écouter les objections, organisant les objets et les événements en généralisations passionnées où il trouvait une preuve de plus de la grande doctrine chaque jour un peu moins confuse qui devenait sa raison d'être et son unique source d'action... «. Il s'était, dit Cuvier sans bienveillance, identifié avec ses systèmes : le désir de les propager, de les faire prévaloir, l'emportait à ses yeux sur tout autre objet et lui faisait paraître ses plus grands, ses plus utiles travaux comme de légers accessoires à ses hautes spéculations. »

Il finit comme un grand artiste, seul. Malade, vieux, infirme, très pauvre et de nouveau veuf, il ne consentit pas, en cette même année où parut sa Philosophie, à prendre la chaire de zoologie de la Sorbonne à Geoffroy-Saint-Hilaire qui s'effaçait devant lui. Personne ne venait plus à son cours du Muséum, qu'il continua cependant de faire jusqu'à soixante-quatorze ans. En 1817, il perdit encore un fils, mort de la fièvre jaune aux Antilles. Sa vue baissait. En 1818. il renonça à parler devant les trois ou quatre amis qui venaient parfois, par pitié pour sa gloire et sa solitude, s'asseoir au premier banc de son amphithéâtre. En 1824, la gêne le força de vendre son herbier. Il alla à l'Institut jusqu'en 1825, pour toucher les jetons qui lui permettaient de manger. Il vivait alors avec ses deux filles, Cornélie et Rosalie. Quand le temps était beau et qu'il ne dictait pas à l'une d'elles les derniers volumes de son Hi^stoire naturelle ou son Système analytique (2), qui est le testament de sa pensée et où il fonde la sociologie en nion-

(i) Ecoutons Lamarck lui-même : « Toute science doit avoir sa philosophie, et ce n'est que par cette voie qu'elle fait des progrès réels... » ; et encore : « ... sans imagination, point de génie, et sans génie, point de possibilité de faire de découvertes autres que celles des faits, mais toujours sans conséquences satisfaisantes. Or, toute science n'étant qu'un corps de principes et de conséquences, convenablement déduits des faits observés, le génie est absolument nécessaire pour poser ces principes et tirer ces conséquences ; mais il faut qu'il soit dirigé par un jugement solide et retenu dans les limites qu'un haut degré de lumière peut seul lui imposer. » {Philosophie soologique. — De l'entendement.)

(2) Paru en 1820. — Nietzsche, qui ne l'a certainement pas lu, eût pu y reconnaître quelques-unes des idées directrices de sa Généalogie de la Morale.

trant l'homme comme le produit de ses réactions vis-à-vis du milieu social, il se promenait à petits pas dans les allées du Jardin. Ce n'était qu'un vieux cassé, au bras d'une jeune fille. Mais le visage osseux, rasé de près, avec son énorme front chauve, son grand nez courbe, sa bouche retombante et les deux plis amers qui descendaient des narines aux coins des lèvres, gardait son ardeur douloureuse. Il allait le menton en avant, la face levée comme pour boire la lumière par ses pauvres yeux morts, d'un geste qui répandait sur le col de l'habit ses longs et rares cheveux blancs. Il ne se plaignait pas. Il consentait à ne plus voir ces formes innombrables qui lui avaient révélé la loi de leur croissance et de leur variété. Peut-être les voyait-il mieux du fond de sa nuit définitive oti plus rien de ce qui n'était pas elles n'en détour, nait sa passion? Un autre homme, qui lui n'entendait plus, errait aussi, en ces mêmes années, dans ce même coin de l'Europe où les hommes, depuis quatre siècles, tentaient de retrouver la loi. Il s'appelait Beethoven. Il écoutait en lui le bercement des ondes musicales dans une exaltation muette dont aucun bruit extérieur, aucun rire, aucune voix, aucun autre sanglot que celui qui ne cessait pas de rouler de son cœur à son âme ne pouvait plus l'arracher... Ainsi, les grandes harmonies qui devaient refaire le mlonde se concentraient d'abord dans le silence de deux êtres à demi retranchés de lui.

Il ne se plaignait pas d'être aveugle. Mais parfois sa souffrance tirait comme une plainte à son orgueil. Les théories antagonistes triomphaient, on ne discutait même plus ses idées. Rien autour de son nom, de son œuvre, pas une discussion, pas une critique, pas un soupçon d'hostilité. Il vivait maintenant de la charité de l'Académie. C'est tout ce qu'il savait d'elle, tout ce qu'elle savait de lui. Et il demandait à sa fille Rosalie pourquoi on ne le croyait pas, et il lui répétait avec des mots ardents qu'il était sûr d'avoir raison. Elle le savait. Elle croyait en lui. Elle l'installait à son fauteuil, prenait la plume, et il dictait. Et quand c'était fini elle lui disait : « La postérité vous admirera, elle vous vengera, mon père! »

Il mourut le i8 décembre 1829. Geoffroy-Saint-Hilaire dit sur sa tombe quelques paroles courageuses. Puis l'oubli continua...

Il dura près d'un demi-siècle. Mais avant que le nom et la doctrine de Lamarck — par Haeckel (i) d'abord qui montra que la nature reproduit dans l'évolution de l'embr^'on l'évolution historique de tou-

(i) Haeckel signala la portée de l'œuvre de Lamarck et le proclama fondateur de la théorie de la descendance dans son cours de 1867 à l'Université d'Iéna.

tes les espèces, et plus tardivement par les savants américains et français — avant que le nom et la doctrine de Lamarck apparussent à h surface des controverses naturalistes, son esprit avait cheminé dans la profondeur des mouvements qui ont préparé le triomphe du transformisme. L'idée, comme toujours, toucha les intuitifs et les artistes avant les expérimentateurs. Si quelques-uns de ceux-là, Schopenhaùer, Sainte-Beuve, Michelet surtout qui, à plusieurs reprises, parle avec un enthousiasme passionné de ce « héros en toutes sciences », avouèrent l'influence directe que Lamarck exerça sur eux, la plupart, à vrai dire, le connurent mal, ou pas du tout, et n'eurent qu'à s'abandonner au courant du siècle pour se laisser pénétrer des puissances fatales dont le grand naturaliste avait été l'annonciateur. Delacroix, Hugo, Balzac, Richard Wagner, entreprenant de reconquérir le mouvement et rétablissant dans la nature la circulation intérieure des forces qui la font agir, obéissaient au même besoin que Lamarck, opposant le dynamisme biologique au statisme mathématique des géomètres de son temps. Un fleuve de vie coulait par le monde pour envahir tous ses vaisseaux, nourrir sa chair et renouveler sa pensée. Quand les savants s'emparèrent du transformisme, il était réalisé dans les esprits supérieurs, et la philosophie de Spencer n'attendait pas la vulgarisation des théories darwiniennes pour essayer une synthèse d'ailleurs prématurée, des formes de pensée nouvelles qu'il avait déterminées.

Le darwinisme, qui arracha le monde scientifique à sa torpeur en offrant à la science une multitude de faits, et familiarisa la foule avec l'idée de l'universel changement, constituait cependant par lui-même un d'emi-recul, et comme une tentative de l'esprit finaliste pour décourager la pensée de tirer toutes ses conséquences de la doctrine de Lamarck, Lyell qui, dès 1830, s'avouait dans ses Principes de Géologie où il combattait Cuvier, le disciple de Lamarck, était beaucoup plus que Darwin dans la tradition transformiste. En affirmant que la transformation des espèces résultait exclusivement de variations accidentelles, Darwin revenait en somme à la théorie des créations successives, ces variations accidentelles n'ayant aucune raison d'être et pouvant laisser supposer l'intervention d'une force surnaturelle. En bon anglais, il croyait à l'espèce élue (i). C'était encore le catastro-

(i) Darwin, qui prit à Lamarck l'idée même du transformisme, n'introduisit dans la doctrine que l'idée de la sélection naturelle, qui est beaucoup plus acceptable si on la considère comme fonction du milieu, ce que Darwin ne fit pas, et que Lamarck avait d'ailleurs très nettement indiquée comme étant au nombre des causes de la variation des espèces. Dans la première partie de sa Philosophie soologique (pp. 112-113), il développe, en effet, cette idée que « ce sont les plus forts et les mieux armés qui mangent les plus faibles, et les grandes espèces

igo P(JRTRA1TS D HIER

phisme de Cuvier que Lamarck appelait « un moyen commode de se tirer d'embarras lorsqu'on veut expliquer les opérations de la nature dont on n'a pu découvrir les causes » et auquel, peu de mois après la mort de Lamarck, Cuvier ralliait l'Académie des Sciences contre l'assaut de Geoffroy-Saint-Hilaire. C'était permettre aux intelligences qui s'attachent peureusement au fait dans la science comme à l'anecdote dans l'art et à qui répugne, parce qu'exigeant trop de peine, la conquête de l'unité, de réhabiliter la notion mourante du discontinu dans la nature. Toujours l'antagonisme entre le demi-savant et l'artiste, entre l'esprit de dissection et l'esprit d'organisation. Il faut choisir.

Le choix est fait, et ceux qui ont accepté comme une réalité positive l'universelle évolution et la loi de continuité, ceux-là seuls sont destinés à comprendre et à servir la révolution intellectuelle et sentimentale qui annonce un monde nouveau et par conséquent à s'adapter à ce monde et à l'offrir à leurs enfants joyeux comme un élément vierge de force et d'action. Il n'est pas un esprit vivant, de Renan et de Taine à Nietzsche, de Saint-Simon, de Karl ÎN'^arx et de Spencer à Bergson, qui n'ait été labouré jusqu'au fond par le courant de philosophie naturelle où nous nous débarrassons peu à peu de nos habitudes de penser pour substituer la considération des causes à la considération des fins. Que nous y consentions ou non, l'âme moderne en a été bouleversée, un aliment nouveau a baigné ses racines, il se répand avec une force croissante jusqu'au bout de ses rameaux. La science tout entière, la morale, la sociologie, la métaphysique accep-

dévorent les plus petites... » Darwin, au contraire, dans l'Origine des Espèces, méconnut l'influence du milieu à laquelle il ne se rallia qu'en 1876, dans une lettre à Moritz Wagner. Enfin, dans la sixième édition de cet ouvrage, il eut la loyauté de revenir sur l'opinion défavorable qu'il avait J)récédemment exprimée sur l'œuvre de Lamarck et d'écrire : « Le premier, il rendit à la science l'éniinent service de déclarer que tout changement dans le monde organique, aussi bien que dans le monde inorganique, est le résultat d'une loi, et non d'une intervention miraculeuse. »

Les travaux récents du Hollandais de Vries sur les z'ariations brusques de certaines plantes ont semblé une minute donner raison aux darwiniens. Ils n'ont pas vu qu'on y pouvait trouver, bien au contraire, un accord entre la théorie catastrophique et la théorie transformiste. Que les variations soient brusques ou lentes, peu importe, et il est probable que la nature use des deux modes de transformation. Mais tussent-elles toujours brusques, que l'idée lamarcfdenne d'évolution et de continuité n'en serait nullement atteinte. L'organe se modifierait brusquement dans sa forme quand l'action permanente du milieu sur les générations antérieures l'aurait déjà modifiée dans sa fonction. Le continu, quand il n'est pas morphologique et extérieur, est interne et physico-chimique. Dans le domaine de la psychologie et do la sociologie, ce principe s'appliquerait parfaitement aux révolutions sentimentales et politiques. (Lire à ce propos un remarquable article de M. Marcel Blot, dans La Nature, novembre 1907, sur Lamarck, qui ébauche une tentative de conciliation entre Lamarcl-: et Cuvier.)

tent ou subissent l'évolution qui devient à son tour créatrice (i) et qui, en introduisant dans nos méthodes de raisonnement la notion de durée, permettra d'établir une vérité devenante où les vérités disparues vivront à l'état de traces et les vérités futures à l'état de virtualités. Par une coïncidence qui serait miraculeuse si elle n'était le signe d'une unité d'évolution dont le mécanisme nous échappe encore mais que nous finirons par saisir, nous sentons la nécessité de renouveler par la base notre éthique et notre esthétique au moment même où, dans l'organisme social désagrégé de fond en comble, l'ascension d'éléments nouveaux permet de discerner un mouvement de reconstruction intérieure d'où un ordre neuf sortira. Il sera détruit à son tour en vertu même de la loi que nous invoquons pour consentir et participer à son avènement, mais qu'importe! nous souffrirons et nous travaillerons pour refaire un ordre social qui sera détruit de nouveau. Toutes les fois maintenant que nous bâtirons un temple, ses lignes auront assez de jeu pour qu'en gardant une forme assez une et belle pour satisfaire notre besoin d'harmonie, il puisse incessamment changer dans le détail et passer à une autre forme par d'insensibles progrès.

Ne nous le dissimulons pas. Le prétendu matérialisme qui succède aux vieilles doctrines et auquel nous nous refusons à donner un nom quelconque, parce que les mots ont une telle puissance symbolique qu'ils perdent trop vite leur sens et parce que nous croyons, en nous gardant bien de trop le dire et d'accepter encore un mot, à l'identité éternelle de la forme et de l'esprit, ce prétendu matérialisme exige un effort de conquête et de foi auprès de qui le vieil effort moral des hommes pour mériter la récompense ou éviter le châtiment n'est rien. Nous ne croyons plus au bonheur, nous ne croyons qu'à la lutte. Dieu

(i) H. Bergson-, L'Evolution créatrice. — ■ Je ne crois pas qu'il soit impossible de passer de Spencer à Bergson et je ne comprends pas pourquoi l'introduction dans la métaphysique de la notion de durée rendrait le mécanisme des biologistes inconcevable. Je conçois fort bien que le fait même d'être fonction de la durée rende ce mécanisme indémontable, mais en quoi l'impuissance où nous sommes de faire tenir son fonctionnement dans les limites de notre raison entraînerait-elle la non-existence de ce mécanisme et la nécessité d'introduire dans l'univers un principe vital indépendant des forces phj-sico-chimiques ? L'énergie potentielle physico-chimique qu'enferme la molécule à une tension formidable ne joue-t-elle pas elle-même ce rôle de liaison que la métaphysique bergsonienne attribue à la mémoire intervenant comme élément immatériel? C'est elle qui contient déjà la seconde qui vient et qui contient encore la seconde écoulée. Si le mécanisme vivant déborde l'intelligence, c'est qu'il engendre lui-même, à tout instant de la durée, d'innombrables rouages nouveaux qui créent instantanément de nouveaux rapports et de nouveaux rouages. Il ne sera jamais concevable que d'ensemble et intuitivement dans une vision fulgurante et aussitôt évanouie, parce que l'incessante variation de tout ce qui n'est pas la perception intime, immédiate et fugitive de notre moi, c'est-à-dire du milieu physiologique physique, social, psychologique, cosmique qui l'environne et l'accompagne, fournit sans cesse à chacun de ces rouages des aliments nouveaux introduits par l'évolution créatrice. Entre l'organique et l'inorganique, il n'y a pas de différence de nature, et si l'organique est décomposable et mesurable,

n'est plus derrière nous pour nous montrer un chemin marque d'avance et aboutissant à la loi morale où nous trouverions le repos, il est au bout de notre effort, qui ne s'achèvera pas. Lamarck ne nous a pas apporté la consolation, il a accru notre épouvante. Et récréant le monde, il nous a dit qu'il ne cessait de se créer. Rien n'est fixe, rien ne dure, les idées elles-mêmes, à qui Platon promit l'éternité, ruisselleront comme la vie. Si la foule continue son existence machinale, il faut que ceux qui détruisent et que ceux qui construisent s'arment d'un courage puissant, car ils savent aujourd'hui que ce qu'ils détruisent sera réédifié, que ce qu'ils construisent sera renversé. Jamais, nous qui savons souffrir, jamais nous ne regarderons en arrière pour y goûter la joie d'avoir bien travaillé. Nous serons toujours tendus vers les énergies montantes de la vie. Nous ne cesserons pas d'arracher au passé notre âme, et pour ne jamais la posséder.

En attendant, que ceux qui veulent abandonner la pensée pour l'action s'apprêtent. Tout va s'accorder dans l'action pour un siècle, la science, la morale, l'art. La philosophie restaure l'intuition, le travail l'association, et l'intuition et l'associiation sont la vie du cœur et du corps. Armés de l'idée de Newton qui lui donne son squelette, armés de l'idée de Lamarck qui le recouvre d'une chair où les nerfs et le sang répandent la sensation, le mouvement, l'amour, l'esprit, nous donnerons à l'organisme neuf cet élargissement immense dans le temps et la durée que les hommes d'autrefois appelaient une religion. Nous allons croire, donc agir... Un démiurge, il y a cent ans, est venu chanter sur des ruines...

Elie Faure.

c'est qu'il constitue un état résiduel de la substance que le jeu du mécanisme universel fait à tout instant repasser dans l'organique. La splendide intuition poétique par où M. Bergson aperçut la vie entraînant dans son ascension des alluvions toujours nouvelles au centre de qui l'intelligence se cristallise en noyau lumineux et qui me paraît correspondre à la réalité des choses, n'est pas inconciliable avec le déterminisme biologique. La zone d'intuition, la « frange « (jui entoure l'intelligence est peut-être bien constituée par l'effort potentiel, actuel et résiduel incessant du milieu qui se propose sans arrêt à notre effort d'adaptation. Dès lors, « l'élan vital « est déterminé par la résistance opposée à cet effort ascensionnel par le milieu qui tend à s'immobiliser. C'est là que s'introduit en nous, sans doute, la notion de finalité : l'action vivante s'exerce à réaliser l'équilibre vital à tout instant rompu par la variation du milieu. Et la liberté est au bout de la conquête progressive et jamais réalisée de la loi de causalité dont la connaissance absolue nous permettrait de tout prévoir. Le jour où l'organisme universel arrêterait son processus évolutif, ce jour-là, l'homme saisirait la liberté totale, mais à la même seconde, l'espace, la durée, le nombre, la conscience, tout sombrerait dans le néant.

CDOPtnftTivE^di^-oovRiÉRE ^'^ Gérant : Ernest Reynaud.

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15 Décembre 1910

Portraits d'Hier

Franz LISZT

Par J.-G. PROD'HOMME

Lis^t (1880)

Portraits d'hier

N° 43. — 15 Décembre 1910

Franz Liszt

Dès longtemps, en Allemagne, Liszt était considéré comme un grand compositeur ; en France, depuis quelques années, le public musicien semble vouloir lui accorder bientôt ce titre ; une certaine curiosité, comme toujours en pareille matière, curiosité qui se changera peut-être en une admiration consciente et réfléchie, incita à écouter ses grandes compositions orchestrales ; on ne dit plus, — ou l'on n'ose plus dire que Liszt « ce n'est pas de la musique », et l'on daigne enfin compter le Paganini du piano parmi les compositeurs du xix^ siècle. En même temps que les grands concerts permettent aux amateurs d'apprécier ces beaux Poèmes symphoniques qui compteront, avec les symphonies de Berlioz, parmi les plus importantes compositions musicales de l'époque post-beethovenienne, la vie intime de Franz Listz nous est révélée enfin par ses écrits théoriques et critiques, et surtout par une correspondance volumineuse, qui raconte au jour le jour pendant plus d'un demi-siècle, cette existence extraordinairement active et passionnée, ce caractère d'une bonté rare, inépuisable, et presque surhumaine.

Il y a un siècle, le prince Nicolas Esterhazy, le dernier des protecteurs de Joseph Haydn, avait à son service, comme intendant de ses domaines, un ancien officier hongrois, nommé Adam Liszt, qui vivait à Raiding, près d'Œdenbourg. Le 22 octobre 181 1, sa femme, qui était

(i) Liszt, qui avait en réalité douze ans lors de son arrivée à Paris, passait pour n'en avoir que dix. Longtemps d'ailleurs, on le crut né en 1813. Cette erreur a-t-elle pour origine une supercherie de son père? On sait que le père de Beethoven avait aussi rajeuni son fils de trois ans.

Ainsi, le Corsaire, du 21 janvier 1824, rendant compte d'un concert auquel Liszt avait participé, le 17, ainsi que Baillot, dans les salons de Mme Cresp-Bayrej-tter, écrivait : « Cet enfant, à peine âgé de onze ans et que l'on peut déjà placer à côté des plus grands maîtres, a excité le plus vif enthousiasme dans une improvisation où il a déployé une force de génie et d'exécution difficile à concevoir ».

FRANZ LISZT

d'origine allemande, mit au monde un fils qui reçut le prénom de Ferencz (François). Cet enfant fut, jusqu'à l'âge de six ans, d'une santé des plus chancelantes, il n'avait pas atteint l'âge de trois ans que ses parents faillirent le perdre. Il soufïrait d'une maladie nerveuse et avait souvent la fièvre. « Au cours de sa sixième année, raconte son père, il m'entendit jouer un concerto pour piano en ut dièse imneur, de Ries. Il se pencha sur le piano, écouta de toute son oreille. Le soir, en revenant du jardin, il chantait le thème. Nous le fimes recommencer, il ne savait pas ce qu'il chantait, ce fut la première manifestation de son génie. Il me demanda de commencer à lui apprendre le piano. Au bout de trois mois, la fièvre avait disparu et ne nous inquiéta plus que par intervalles. »

Adam Liszt, qui jouait du piano et de plusieurs instruments à archet, fut le seul maître de son fils pendant trois ans. Le jeune Franz n'avait que neuf ans lorsque, pour la première fois il parut en public. K un concert donné par un jeune aveugle, le baron Braun. à Œdenbourg, il joua un concerto de Ries en mi h émoi majeur, et improvisa. Désireux de l'entendre, le prince Esterhazy, qui entretenait une chapelle célèbre, dont le chef était alors Hummel, successeur de Haydn, fit venir Franz à Eisenstadt, sa résidence. Bientôt après, Adam Liszt conduisit son fils à Presbourg. A la suite de cette seconde épreuve six magnats hongrois, parmi lesquels le comte Amadé, Apponyi, Szapary, décidèrent de faire au jeune pianiste une pension de 600 florins pour six ans, afin qu'il pût étudier sérieusement. Adam Liszt vint alors se fixer à Vienne pour veiller à l'éducation de son fils, qui prit des leçons de piano avec le célèbre Cari Czerny, de composition avec Salieri, l'auteur des Dandides, et Randhartiger.

Liszt resta deux ans à Vienne; il y parut pour la première fois en public le i*"" décembre 1822, dans un concerto de Hummel, et pour la dernière, le 13 avril de Tannée suivante. Il a raconté lui-même qu'à l'issue de ce concert d'adieu, Beethoven déjà bien vieux et souffrant toujours de son incurable surdité, vint à lui et l'embras: avec enthousiasme. Il avait pressenti le premier le génie de ce petu prodige. Peu après, le père et le fils partaient pour la France.

A Paris, Adam Liszt chercha à faire admettre Franz au Conservatoire, alors Ecole royale de Musique. ^lais l'italien Cherubini, qui présidait alors aux destinées de cet établissement national, refusa d'admettre le jeune pianiste sous prétexte qu'il était étranger. «. Le petit Litz ». ainsi que l'appelèrent bientôt les journaux, dut alors se contenter de prendre des leçons avec Paër et Reicha. Grâce aux recommandations du prince de Metternich, accueilli dans la plus haute société, choyé par le noble faubourg, il fut fêté comme un enfant prodige à l'égal de cet autre petit pianiste qui jadis était venu, à la cour de Louis X^'I, et auquel on le comparait : Mozart. Au jour de

l'an 1824, il était présenté au Palais-Royal, au futur Louis-Philippe. Partout où l'on faisait de la musique : aux Italiens, à l'Opéra, à rOpéra-Comique, au Conservatoire, à la salle Erard, il se fit entendre, jouant tantôt un concerto de Hummel ou de Field, tantôt des improvisations, des variations sur des thèmes populaires comme : // pleut, bergère, ou Au clair de la lune...

Dans l'été de 1824, un premier voyage à Londres, qu'il fit en compagnie de son père et d'un membre de la famille Erard, le fit connaître des dilettantes anglais. L'année suivante, l'Académie royale de AIusique représentait le seul opéra que Liszt ait jamais composé : Don Sanche ou le château d'amour, un acte sur des paroles de Théaulon et Rancé (i). Don Sanche n'eut qu'un petit nombre de représentations au cours de l'hiver. Peu après, Liszt partait pour une tournée dans le Midi. « A Bordeaux, écrivait Le Corsaire, on persiste à l'appeler le Nouveau Mozart » (2). Il visita ensuite la Suisse française. Un nouveau voyage, à Londres, en mai 1827, venait interrompre le cours de ses succès parisiens. Quelques mois plus tard, son père, qu'il avait accompagné aux bains de mer, à Boulogne, mourait dans cette ville (28 aoiît). Liszt se trouva quelque temps dans le plus cruel embarras. Sa mère était en Autriche, il la fit revenir ; les frais occasionnés par la maladie et la mort de son père l'avaient laissé dans une grande gêne : il vendit son piano d'Erard pour subvenir aux besoins les plus urgents.

Chaque fois qu'il aura l'occasion de parler de sa mère, il le fera avec la plus vive et la plus sincère affection filiale et c'est toujours vers elle qu'il se tournera dans les moments difficiles- Il s'installa avec elle d'abord rue de Montholon, 7 bis. Malgré sa santé très faible, il donnait force leçons de piano : « Je suis tellement chargé de leçons que tous les jours, depuis huit heures et demie du matin jusqu'à dix heures du soir, j'ai à peine le temps de respirer », écrit-il à la fin de 1829.

Dans ces années qui précédèrent la Révolution de Juillet, Liszt s'enthousiasma pour tontes les idées nouvelles ; il connut les roman-

(i) « L'Académie royale de Musique vient de recevoir un opéra en un acte, musique du jeune Liszt, âgé de douze ans. Il en aura peut-être quarante lors de la première représentation. » {Qprsaire du 29 mars 1825). — « Les répétitions du Château d'Amour sont en pleine voie à l'Opéra, écrivait le même journal, le i'5 octobre ; l'auteur-enfant, M. Liszt, est chaque fois à son poste ; il va, vient, écoute, corrige, admoneste l'orchestre, fait recommencer, se démène comme un autre Garât. « // semble que ce soit un sergent de bataille, (( Un sergent de bataille allant, en chaque endroit, « Faire avancer ses gens et hâter la victoire. « Les amateurs disent beaucoup de bien de cette partition ; en cas d'un peu d'exagération, l'indulgence est là. » Don Sanche fut chanté par Nourrit et Prévost ; et Mmes Grassari, Jawureck, Frémont, Sèvres et Montessu.

(2) La Mara, Lisct's Briefe, l. L. 2, pp. 2-2, 23 décembre 1829, à M. de Mancy.

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tiques, Hugo, Musset, fréquenta les Saint- Simon iens, plus tard fit la connaissance de Lamennais. L'auteur de Beethoven et ses trois styles, Wilhelm von Lenz, qui prit de lui des leçons en 1828, raconte dans ses souvenirs sur Liszt la première entrevue qu'il eut avec lui rue de Montholon :

« Liszt était chez lui, écrit Lenz. C'était une grande rareté, me dit sa mère, une excellente femme au cœur allemand, qui me dit que son Franz était presque toujours à l'église, et ne s'occupait rien moins que de musique : c'était l'époque où Liszt voulait se faire Saint- Simonien, où le Père Enfantin rendait Paris inquiet, où Lamennais écrivait Les Paroles d'un Croyant, où Balzac faisait suivre La Peau de chagrin des Scènes de la vie privée. C'était la grande époque, et Paris était le nombril du monde. Là vivaient Rossini et Cherubini, Auber, Halévy, Berlioz, et le grand violoniste Baillot; le poète, depuis lors versé dans la politique, Victor Hugo, venait de faire paraître Les Orientales et Lamartine se délassait des efforts de ses Méditations poétiques. Et déjà se préparait la Révolution de Juillet; mais on était encore sous le ministère Martignac...

« En Liszt, je trouvai un jeune homane maigre, pâle, aux trafts infiniment attractifs. Il était couché, profondément absorbé, perdu en soi, sur un large divan, et fumait au milieu de trois pianos, une longue pipe turque... » (i). De plus en plus, dit Nohl, le visage de Liszt prit les traits d'un Apollon, avec le type des deux oiseaux royaux, l'aigle et le lion : il était beau comme un jeune dieu; âgé de treize ans à peine, il inspirait déjà l'amour, suscitait des haines, allumait des jalousies... (2).

Sa première passion fut pour une de ses élèves, Mlle de Saint- Cricq, « chaste et pure comme l'albâtre d'une coupe divine », disait-il plus tard à Janka Wohl. C'était en 1828; il semble que Liszt ait eu l'intention de l'épouser; quoi qu'il en soit, cette passion fut brève, et peut-être contribua-t-elle à amener Liszt au mysticisme vers lequel il se sentait alors instinctivement attiré. Aussi Lamennais, parmi les hommes de 1830, eut-il une très grande influence sur lui : les Paroles d'un Croyant firent sur lui une forte impression.

Vers le même temps, Liszt faisait la connaissance de Heine, de Berlioz (3), de Chopin, qui arriva à Paris en 183 1, l'année même où Paganini enchantait les amateurs par son génie diabolique, analogue par plus d'un côté à celui du jeune pianiste.

(i) W. VON Lexz, Die grossen Pianoforte-Virtuosen unserer Zeit, ans personlicher Bekanntschaft (Berlin, 1872), pp. 8-9.

(2) Nohl, Liszt's Biographie, dans les Musiker-Biographien de Philipp Reklam.

(3) A l'issue d'une audition de la Symphonie fantastique au Conservatoire, le s décembre 1831, et non après le séjour de Berlioz à Rome, comme on le dit généralement.

Voici quinze jours que mon esprit et mes doigts travaillent comme des damnés, écrit-il à un ami genevois. Homère, la Bible, Platon, Locke. Byron, Hugo, Lamartine, Chateaubriand, Beethoven, Bach, Hummel, Mozart, Weber, sont tous à l'entour de moi. Je les étudie, les médite, les dévore avec fureur; de plus je travaille 4 à 5 heures d'exercices (3ces^ 5ces^ g aves^ Trémolos, Notes répétées, Cadences, etc., etc.). Ah! pourvu que je ne devienne pas fou — tu retrouveras un artiste en moi ! Oui, un artiste, tel que tu le demandes, tel qu'il en faut aujourd'hui :

(( Et moi aussi, je suis peintre », s'écria Le Corrège la première fois qu'il vit un chef-d'œuvre... quoique petit et pauvre, ton ami ne cesse de répéter ces paroles du grand homme depuis la dernière représentation de Paganini, René, quel homme, quel violon, quel artiste ! Dieu, que de souffrances, de misère, de tortures dans ces quatre cordes ! (i).

C'est vers 1833 oti 34 qu'il fit la connaissance de Georges Sand : un court roman s'ébaucha entre elle et lui, dont il ne resta qu'une amitié de plusieurs années. « Mme Sand, disait-il quelque quarante ans plus tard, engluait tm papillon et l'apprivoisait dans sa boîte, en lui donnant des herbes et des fleurs — c'était la période de l'amour. Puis elle le piquait avec son épingle, alors qu'il se débattait, — c'était le congé venant toujours de sa part. Après, elle en faisait la vivisection et l'empaillait pour sa collection de héros de roman. C'est ce trafic des âmes qui s'étaient données à elle sans réserve qui m'a finalement dégoiité de son amitié. » (2).

Il lui avait été présenté par IMusset, qui le remplaça, comme on sait, dans l'afïection de George Sand. D'un peu plus tard date sa liaison avec la comtesse d'Agoult, qui, elle aussi, imprima une nouvelle direction à cet esprit toujours en éveil. Liszt vécut environ dix années avec elle, et en eut trois enfants. Marie de Flavigny, qui s'est rendue célèbre dans la littérature sous le nom de Daniel Stern, était née à Francfort, le i^"" janvier 1806, d'un père français et d'une mère allemande ; élevée au couvent, mariée de bonne heure, elle se détacha peu à peu des superstitions religieuses et des préjugés monarchiques et quitta définitivement la vieille société le jour où son cœur n'y fut plus... Mme d'Agoult était de ceux qui préfèrent le blâme du monde à leur propre mépris, et le scandale d'une révolte ouverte aux lâches compromis d'une hypocrisie sans moralité et sans dignité (4). Malgré

(i) Liszt's Briefe, I, L. 5, M. Pierre Wolfï à Genève, de Paris. 2 mai 1832.

(2) Janka Wohl, F. Liszt, pp. 158-159.

(3) Blandine. née en 1835, femme de M. Emile OlHvier, morte en 1832 ; Cosima, née en 1837, qui épousa Hans de Bûlow puis Richard Wagner : Daniel, né en 1839, mort à vingt ans, à Berlin.

(4) L. DE RoNCHAUD, étude biographique et littéraire, en tête des Esquisses morales de D. Stern (Paris, 1880). Cf. S. RocHEitr.AVE, Une amitié romanesque : G. Sand et M"'' d'Agoult. (Revue de Paris, 15 déc. 1894).

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Liszt, qui s'était éloigné d'alx)rd de Paris, avant leur liaison définitive. elle abandonna sa famille, et tous deux partirent pour la Suisse.

C'est de Genève que Liszt adressait à la Gazette musicale de Paris cet article sur la Condition sociale des Artistes qui, bien que paru sous son nom, était certainement plus qu'inspiré par sa compagne. Après le voyage en Suisse, où il composa son Album d'un Voyageur, tandis que George Sand, qui vint passer le mois de septembre 1836 auprès de lui, en rapportait les Lettres d'un Voyageur, il partit pour l'Italie. L'année suivante, il passait quelque temps à Nohant. A Milan, à Venise, où il se faisait entendre en des séances triomsphales, il travaillait entre temps à une réduction pour piano des Symphonies de Beethoven. Le 7 avril, il arrivait à Vienne, où il était appelé à donner deux concerts, au bénéfice des victimes d'inondations qui venaient de se produire en Hongrie; au lieu de deux, il en donna dix, puis revint à \''enise. Il voyagea encore une année en Italie, visita Milan, Padoue, Florence, Rome, et ne rentra à Paris qu'en 1840, après avoir traversé l'Autriche-Hongrie, la Bohême et la Saxe.

« J'ai énormément travaillé en Italie, écrit-il à Clara Wieck, à la fin de 1839. Je crois avoir écrit de 4.000 à 5.000 pages de musique de piano. Si -vous avez la patience d'en entendre un demi tiers, je serai charmé de vous le jouer tant bien que mal (i). » A Leipzig, où il arrivait bientôt, où il fit la connaissance de Schumann et retrouva Mendelssohn, le succès des trois concerts qu'il donna fut très limité. Quinze jours plus tard, il était à Paris. Mais au mois de mai, il repartait pour Londres ; « un malheureux engagement » le retint en Angleterre plus de six mois ; de passage à Hambourg, dans l'intervalle, il adressait de cette ville une lettre de rectification à Buloz, le directeur de la Revue des Deux-Mondes, au sujet d'un article où l'on parlait des « prétentions outrées et des succès exagérés de quelques artistes exécutants ». La Hongrie avait offert par reconnaissance un sabre d'honneur à Liszt pour le remercier des concerts qu'il avait donnés à Vienne, l'année précédente.

Les couronnes de fleurs jetées aux pieds de Mesdemoiselles Elssler et Pixis par les dilettantes, écrivait-il, sont d'éclatantes manifestations de l'enthousiasme d'un public; le sabre qui m'a été donné à Pesth est une récompense donnée par une nation sous une forme toute nationale.

En Hongrie, Monsieur, dans ce pays de moeurs antiques et chevaleresques, le sabre a une signification patriotique. C'est le signe de la virilité par excellence ; c'est l'arme de tout homme ayant droit de porter une arme. Lorsque six d'entre les hommes les plus marquants de mon pays me l'ont remise aux acclamations générales de mes compatriotes,

(i) Liszt's Briefe, I, p. 32 L. 23 de Pesth, 26 décembre 1839.

pendant qu'au même moment les villes de Pesth et d'Œdenbourg me conféraient les droits de citoyen et que le comitat de Pesth demandait pour moi des lettres de noblesse à Sa Majesté, c'était me reconnaître de nouveau, après une absence de quinze années, comme Hongrois ; c'était une récompense de quelques légers services rendus à l'art dans ma patrie, c'était surtout, et je l'ai senti ainsi, me rattacher glorieusement à elle en m'imposant de sérieux devoirs, des obligations pour la vie comme homme et comme artiste.

... Enfant, j'ai reçu de mon pays de précieux témoignages d'intérêt, et les moyens d'aller au loin développer ma vocation d'artiste. Grandi, après de longues années, le jeune homme vient lui rapporter le fruit de son travail et l'avenir de sa volonté; il ne faudrait pas confondre l'enthousiasme des cœurs qui s'ouvrent à lui et l'expression d'une joie nationale avec des démonstrations frénétiques d'un parterre de dilettantes.

Il y a, ce me semble, dans ce rapprochement quelque chose qui doit blesser un juste orgueil national et des sympathies dont je m'honore (i).

Ces fières et nobles paroles peignent bien Liszt tel qu'il fut toute sa vie : conscient de sa force et de sa puissance d'artiste, de la noble mission réservée à son génie. Une belle action et digne de son caractère, qu'il accomplit, comme toujours, sans forfanterie, allait bientôt lui être inspirée par les circonstances. Les Bonnois avaient résolu, pour glorifier leur compatriote Beethoven, de lui élever un monument. Une souscription avait été ouverte qui, même en Allemagne, avait eu peu de succès. Paris y contribua pour la somme ridicule de 424 fr. 90. Lorsque Liszt apprit ce chiffre par les journaux, il fut saisi d'indignation, et écrivit à Berlioz : « Une si piètre aumône réunie péniblement avec tant de tintamarre, ne saurait suffire à élever le tombeau de notre Beethoven ». Et il offrit au comité bonnois la somme nécessaire à l'érection du monument. C'est grâce à Liszt que le Beethoven-D enkmal de Bonn, put être inauguré en 1845.

Après son premier voyage à Saint-Pétersbourg, Liszt fut nommé par le grand-duc de Saxe-Weimar kapellmeister en service extraordinaire. Pendant les sept années qui séparent cette nomination de celle de maître de chapelle à titre définitif, Liszt reprit ce qu'un de ses biographes a appelé son « chemin de croix », chemin dont les stations furent nombreuses, à travers toute l'Europe, de Londres à Constantinople, de Gibraltar à Kiew^. Sa séparation d'avec la comtesse d'Agoult eut lieu en 1844, après trois étés passés avec elle dans une île du Rhin, à Nonnenv^^erth. Depuis quatre ou cinq ans, il vivait généralement seul, et avait confié ses enfants à sa mère, qui continuait d'habiter Paris, rue Pigalle, 19.

(i) Liszt's Briefe, I, pp. 38-40, de Hambourg, 26 Octobre 1840. L'année précédente, la Gazette musicale avait annoncé son mariage avec Pauline Garcia (depuis M""» Viardot).

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« Dans toute cette affaire, si sérieuse en ses suites, dit Janka Wohl, le cœur de Liszt . ne fut pour rien. C'était une passion, ce ne fut jannais un amour (i). » « Ce fut un, hasard, un jeu, un caprice, un malheur », ajoute Lina Ramann. Une union entre Liszt et la comtesse était impossible et le mot qu'on attribua à cette dernière : « Madame d'Agoult ne sera jamais Madame Liszt », ne fut jamais prononcé ; il n'eut même jamais l'occasion de l'être. « Il n'a jamais été question de mariage entre nous », déclarait Liszt, trente ou quarante ans plus tard. Et il ajoutait qu'il n'avait pas eu, par conséquent, à pousser la comtesse à se convertir au protestantisme pour faciliter son divorce.

De rares allusions à cette situation se rencontrent dans les lettres échangées entre Liszt et ses amis, en 1845 : von Schober, Joseph d'Ortigue, Lamennais. Au premier, il écrit de Gibraltar, le 3 mars :

Ce qui m'arrivera au juste ce printemps et cet été, je ne le sais guère. En aucun cas, je n'irai à Paris. Tu sais pourquoi. Ma position incroyablement lamentable vis-à-vis de... a peut-être contribué, du moins d'une façon indirecte, à mon voyage hispano-portugais. Je n'ai aucun motif de m'en repentir, quoique mes meilleurs amis veuillent m'en détourner.

(En français) :

Parfois il me semble que ma pensée mûrit et que mes chagrins vieillissent prématurément à ce beau et profond soleil d'Espagne... (2).

Quant à Lamennais, Liszt lui mandait de Marseille, le 28 avril :

Mes affaires ne me rappelant pas nécessairement à Paris, je préfère ne pas y revenir pour le moment. Au mois de juillet je compte aller à Bonn pour l'inauguration du monument de Beethoven et y faire exécuter une cantate que je viens d'écrire pour cette occasion. Le texte, du moins, en est assez neuf : c'est une sorte de Magnificat du Génie humain conquis par Dieu à la révélation éternelle à travers le temps et l'espace ; texte qui pourrait aussi bien s'appliquer à Goethe ou Raphaël, ou Colomb qu'à Beethoven. A l'entrée de l'hiver je reprendrai mon service à la Cour de Weymar, auquel j'attache de plus en plus une sérieuse importance (3).

Lamennais répondait à cette lettre (ou plus vraisemblablement à une lettre subséquente) par ce billet daté de Paris, 23 mai 1S45 •

(i) Les Souvenirs, de Daniel Stern, furent vraisemblablement commencés lors de son voyage en Italie. Liszt engageait son amie à écrire, pour se désennuyer ; elle commença alors cet ouvrage, et comme elle lui cherchait un titre : « C'est donc un titre qu'il vous faut pour vos Souvenirs ? demanda Liszt. En voici un : Poses et Grimaces. » (Janka Wohl^ F. Liszt, p. 70).

(2) Liszt' s Briefe, I, p. 51, de Gibraltar, 3 mars 1845.

(3) Liszt's Briefe, I, p. 55.

Vous VOUS trompiez beaucoup, mon cher Liszt, si vous pensiez que qui que ce soit pût réussir à me donner des préventions qui vous seraient défavorables, et personne certainement ne l'a essayé. Mais, il est possible que j'aie été indiscret en vous parlant le premier de choses délicates, et vous ne pouvez pas être en moi pour y juger de mes intentions. Ne craignez pas, au reste, une seconde indiscrétion de même sorte, et soyez persuadé de la conviction où je suis que tout ce que vous ferez sera bien fait. Tout ce qu'on peut souhaiter de bon à quelqu'un qu'on aime, je le souhaite de cœur (i).

A quoi Liszt répliquait sans tarder :

Oh ! non, il n'y a pas, il ne saurait y avoir d'indiscrétion de vous à moi. Croyez bien que je ne me suis pas trompé sur le motif qui vous a déterminé à m'écrire avec une si grande bonté, et s'il m'était arrivé de répondre trop vivement et trop longuement, veuillez bien me le pardonner. Surtout ne me punissez pas en me retirant la plus légère parcelle de votre sainte amitié (2).

Les fêtes de Beethoven à Bonn eurent lieu du 11 au 13 août. Toute l'Europe musicale y était représentée, officiellement ou non. Liszt, à la générosité duquel elles étaient dues en grande partie, en partagea la direction avec Spohr. D'emblée, écrivait Berlioz au Journal des Débats, sa cantate le plaçait très haut parmi les compositeurs. Comme virtuose, il exécutait le Concerto en ut mineur. Après ce festival, il se retira quelque temps avec sa mère et ses enfants sur les bords du Rhin et rentra à Paris vers la fin de l'année. Il repartait en hiver pour l'Alsace, la Suisse, l'Allemagne, l'Autriche et la Hongrie ; faisait répéter avec Berlioz Roméo et Juliette à Prague, s'arrêtait chez le prince Lichnowski, au château de Grœtz, d'où il adressait à son ami Schober un plan d'article sur la Wartbourg, qu'il rêvait de restaurer.

Enfin l'année 1847 l'amenait de nouveau en Russie, où il faisait coup sur coup deux séjours, séparés par une excursion en Orient. Sa carrière de virtuose ambulant touchait à sa fin. A Kiew, chaque année, les riches seigneurs du Sud de la Russie avaient l'habitude de se réunir pour les aflfaires. Liszt, qui s'y trouva à ce moment, ■ — c'était en février, — reçut, à l'occasion d'un concert de bienfaisance, un billet de cent roubles de la part de la princesse Sayn-Wittgenstein. Il alla remercier celle-ci sans retard, et c'est ainsi qu'il fit sa connaissance.

(i) Briefe an Liszt, I. p. 72.

(2) Lisst's Briefe, I, p. 59, de « Dijon, i juin 45 ». Liszt venait de passer trois jours chez Lamartine.

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Le concert eut lieu le 2 février (style russe) dans la salle de l'Université ; quelques jours plus tard il faisait exécuter à l'église un Pater noster de sa composition. La princesse y assistait. Cette musique, dit Mme La Mara, la saisit profondément et lui révéla la vocation créatrice de ce maître unique du piano. Bientôt il lui parla de ses compositions projetées. Frappé par les impressions qu'avait fait naître dans son esprit la Divine Comédie, de Dante, il projetait de faire entendre cette musique avec accompagnement de dioramas. 20.000 tha- 1er lui étaient nécessaires pour l'exécution de ces dioramas. Electrisée par cette idée la princesse s'ofifrit à lui donner la somme, mais le projet ne fut pas mis à exécution (i).

Carolyne Ivanovna était née en 1819 à Monasterzyska (gouvernement de Kiew) ; mariée à dix-sept ans au prince Nicolas Sayn- Wittgenstein, officier de cavalerie, elle eut bientôt une fille, la princesse Marie, qui allait devenir sa seule consolation, car le prince ne tarda pas à trouver insupportable la vie de faimille, et la princesse devint par ce fait, libre de tout lien. Elle invita Liszt dans ses terres de Podolie, et, lorsqu'il eut terminé sa tournée en Crimée et à Constantinople, il vint dans sa résidence de Woronince, à la fin de l'année. La princesse résolut bientôt d'abandonner la Russie. Sous prétexte d'une saison à Calsbad, et malgré les difficultés qu'on pouvait avoir alors à traverser les frontières, par suite de la Révolution, elle gagna le territoire autrichien. A Ratibor et à Krzyzanovitz, elle fut l'hôte du prince Lichnowski, député atu Parlement de Francfort, qui devait périr quelques mois plus tard, victime de la Révolution. A Krzyzanovitz, Liszt attendait la princesse qu'il accompagna jusqu'à Grœtz, chez le prince Richnowsky.

a Je serais très heureux, écrivait-il alors à son ami Schober, que tu aies l'occasion de connaître F. W. [la princesse]. C'est sans aucun doute un exemplaire de luxe tout-à-fait extraordinaire et complet d'âme, d'esprit et d'intelligence ,[en français] : avec prodigieusement d'esprit inclusivement. » (22 avril 1848, du château de Grœtz).

Bientôt, la princesse arrivait en Saxe. En passant par Vienne, elle avait vu les barricades qui se dressaient là comme dans toutes les capitales de l'Europe ; elle visita Raiding, et arriva à Weimar, où, sur les conseils de Liszt, elle se recommanda à la grande-duchesse Marie Polovna, sœur de l'empereur Nicolas.

Elle s'installa au château de l'Altembourg, qui, pendant près de quinze ans, allait devenir le centre d'une petite cour d'artistes et de poètes et, grâce au génie bienfaisant de Liszt et de cette femme supérieure, rendre pour un temps, à la résidence grand-ducale, un lustre qu'elle avait perdu depuis la mort de Gœthe.

(1) Liszt' s Briefe an die Pri^izessin, préface.

La « période de Weimar », ainsi qu'on appelle généralement le temps pendant lequel il remplit dans la petite résidence saxonne les fonctions de kapellmeister, fut pour Liszt compositeur une suite d'années extraordinairement fécondes. De 1847 ^ iS59> ^o^t en composant ses grandes œuvres : les Poèmes symphoniques, Faust, Dante, Le Christ, Sainte Elisabeth, la Messe de Gran, et d'innombrables œuvres de moindre importance pour piano, Liszt prit, grâce à sa position officielle, la tête du mouvement musical moderne, et lui imprima une vigoureuse impulsion. C'est lui qui fut l'initiateur de ce qu'on appelait la « musique de l'avenir ». Devinant ou encourageant les jeunes talents, se dévouant à Wagner, donnant asile à Berlioz, — pour ne parler que des plus notables, — il forçait l'attention du monde à se tourner vers cette petite capitale à laquelle sa seule présence donnait une vie, une activité intellectuelle que nulle ville allemande ne présentait à cette époque.

Quittant son domicile de l'hôtel Zuni Erhprins, Liszt, au bout d'un an, s'installait dans une aile du château occupé par la princesse Sayn-Wittgenstein. L'Altenbourg devint dès .ce moment, et pendant une douzaine d'années, le rendez-vous de tout ce qui avait un nom en Europe, dans les arts, les sciences ou la littérature. Les musiciens ses disciples : Hans von Bûlow, Tausig, Hans von Bronsart, Pruckner, Klindwarth, Joachim, Remenyi, Vieuxtemps, Sivori, Bazzini, Damrosch, Cossmann, Raff, Cornélius, Drœseke, Jaëll, Litolff, Edouard Lassen, Smetana, Robert et Clara Schumann, Henselt. Robert Franz, et tant d'autres : Dingelstedt, Freytag, Giitzkow, Auerbach, Hebbel, parmi les écrivains; le peintre Kaulbach, dont ks fresqu-es l'inspirèrent, Rietschel, l'auteur du monument de Gœthe et Schiller, furent les hôtes de l'Altenbourg.

L'heure était grave pour l'Allemagne : sur tout son territoire, les soulèvements allaient éclater « pour l'unité et la liberté » germaniques. La Révolution venait d'éclater à Paris ; une lettre de Jules Janin l'annonçait, écrite « au milieu d'une émeute qui est peut-être une révolution à l'heure où plus d'un honnête homme met la dernière main à ses affaires » (i), racontant les premiers événements, prélude d'un soulèvement européen. Liszt transmettait ces nouvelles à la princesse Wittgenstein, qui approchait en ce moment de la frontière, quittant pour jamais la Russie; mais, écrivait-il. « ces

(i) Briefe an Liszt, I, L. 70, pp. 91-95, de « Paris 24-26 février ».

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détails n'importent guère d'ailleurs, en ce moment (i). Car, ajoutait-il quinze jours plus tard, « le seul point qui reste fixe dans mon esprit est que nous devons nous revoir au plus tôt (2) ». Enfin, la princesse arrive à Weimar et c'est, pendant la période qui précède l'installation de Liszt à l'Altenbourg, une suite de petits billets dans le genre de ceux-ci :

Bon jour, bon jour, bonne journée ! Je vous envoie ma prière du matin, qui est toute d'actions de grâce.

Bon jour, mon bon ange ! On vous aime et vous adore du matin au soir et du soir au matin.

On vous attend et on vous bénit, chère lumière de mon âme ! (3).

Une autre fois, l'année suivante, Liszt mande à la princesse que « les nouvelles de Vienne sont très graves, et vers le milieu de mai, on lit ces trois lignes :

Pouvez-vous remettre au porteur 60 thalers? Wagner est obligé de fuir, et je ne puis pas lui venir en aide pour le moment. Bonne et heureuse nuit ! (4).

C'est Wagner qui, fuyant de Dresde, après le soulèvement dans lequel il s'est fortement compromis, est venu demander un asile à son ami, « la nouvelle de son Steckhrief est arrivée ici le jour de la représentation de son Tannhœiiser, ce qui l'a empêché d'y assister (5). »

Maintenant que Wagner, exilé, avait perdu, avec sa place de kapellmeister à Dresde, toute ressource de faire jouer lui-même ses œuvres en Allemagne, Liszt allait se dévouer à cette tâche sans compter, donnant la vie de la scène aux créations si contestées du maître (6).

Tandis que Wagner errait en France et en Suisse, Liszt saisissait la première occasion de faire représenter, après Tannhœuser, le Loheiigrin encore inédit. A la fin d'aoiît 1850, Weimar, où Goethe avait longtemps vécu, voulut célébrer avec éclat le centième anniversaire de sa naissance, les événements de l'année précédente ne l'ayant pas permis. De grandes fêtes eurent lieu, en l'honneur de Gœthe et de

(i) Lisst's Briefe an die Furstin, I, p. 26, L. 19, de Weymar, 28 février 184S.

(2) Id., ib., L. 21, du 19 mars 1848.

(3) Id., ib., L. 26, 29, 31.

(4) Id., ib., L. 36.

(s) Lisst's Briefe, I, p. 76, L. 59, à Cari Reinecke, de « Weimar, 30 mai 1849 »• Cf. Wagner (Portraits d'Hier, n° 24.)

(6) Liszt dut partager d'abord la place de kapellmeister avec Chélard, (jusqu'en 1850) qui considérait les œuvres de Wagner comme des monstruosités ; il parvint cependant, dès son arrivée à Weimar, à faire mettre le Tannhàuser en répétition ; la première eut lieu le 16 mai 1849.

Herder, du 24 au 28 août; le premier jour fut joué k Prométhée de Herder, accompagné d'une partition de Liszt; le 25 il y eut le pèlerinage à la maison de Herder, et l'inauguration du monument de Goethe, par Schaller ; enfin, le 28, le théâtre ducal donna, avec un prologue de Dingelstedt, la première représentation de Lohengrin. Et non content d'avoir fait connaître le chef-d'œuvre par la scène, Liszt faisait bientôt paraître sa brochure sur Tannhœuser et Lohengrin. Il essayait aussi de fixer Dingelstedt à Weimar et d'achever avec lui la transformation de la scène grand-ducale ; mais comme celui-ci l'écrivait. (( notre conspiration contre le théâtre d'Athènes (sur Ilm) parait tout à fait avortée. Trois jours après votre départ de Weimar, je reçus une lettre de Zigesar, qui me mandait qu'il n'a aucun espoir d'attirer chez lui telles personnes qui pourraient l'aider dans ses projets de réformes (i) ».

Liszt écrivait en outre sa brochure de la Fondation Goethe, travaillait de concert avec la princesse à son étude sur Chopin, demandait à Berlioz son Benvcnuto CcJUni, tombé jadis à l'Opéra de Paris (2). Berlioz lui-même venait diriger ses œuvres à plusieurs reprises, sous les auspices de Liszt : une première fois, en novembre 1852, une semaine entière lui était consacrée; on jouait Beiwenuto CelUn'i. deux parties de la Damnation, Roméo et Juliette, Harold en Italie. C'est à Weimar que, quatre ans plus tard', la princesse Wittgenstein lui donnait l'idée des Troyens et l'encourageait dans des lettres dont nous n'avons que les réponses, à persévérer malgré tout dans l'achèvement de son ouvrage. C'était vers le même temps l'introduction sur la scène de \\ eimar, du Hollandais volant, de Wagner (3), et plus tard la première malheureuse du Barbier de Bagdad (4), de Cornélius, qu'il tenait en très haute estime.

^Malgré toutes ces occupations, Liszt trouvait le moyen de voyager encore de temps à autre, d'assister aux Musikfeste de Birunswick. de Karlsruhe et d'Aix-la-Chapelle, d'aller voir Wagner à Ziirich. où il retrouvait le poète révolutionnaire Georges Herwegh, une ancienne connaissance parisienne.

La direction mlusicale du Musikfest de Carlsruhe ayant été trouvée, en général, insuffisante pour la presse, il écrivait à ce propos à Richard Pohl :

Là comme ailleurs, la lettre tue l'esprit, ce à quoi je ne souscrirai

(i) Briefe an Liszt, I, p. 146, L. to6, de Sttittgart, le 5 novembre 1850. Zigesar était l'intendant.

(2) La première de Benvcnuto Cellini, à Weimar, eut lieu le 20 mars 1852.

(3) Cette représentation eut lieu le 16 février 1853. Rien ci fut représenté pour la première fois à Weimar le 26 décembre 1860.

(4) En 1858.

FRANZ LISZT

jamais, quelque spécieuses que puissent être dans leur hypocrite impartialité les attaques auxquelles je suis exposé.

Pour les ouvrages de Beethoven, Berlioz, Wagner, etc., je vois moins qu'ailleurs les avantages (que du reste je contesterai assez sciemment même ailleurs) qu'il pourrait y avoir qu'un directeur s'avise de fonctionner en guise de moulin à vent et de suer à grosses gouttes pour communiquer de la chaleur à son personnel. Là surtout où il s'agit de comprendre et de sentir, de se pénétrer par l'intelligence, et d'embrasser les cœurs dans une sorte de communion du beau, du grand et du vrai de l'art et de la poésie, la suffisance et la vieille routine des maîtres de chapelles habituels ne suffisent plus, et sont même contraires à la dignité et à la sublime Hberté de l'art. Aussi n'en déplaise à ces critiques complaisants, je m'en tiendrai en toute occasion ultérieure à mon « insuffisance », par principe et conviction, car jamais je ne m'accommoderai du rôle d'un (( Profoss » de la mesure, ce à quoi mes vingt-cinq années d'expérience, d'études et de sincère passion pour l'art ne me rendent aucunement propre... Je crois vous l'avoir déjà dit : la véritable tâche du maître de chapelle consiste, selon moi, à se rendre ostensiblement quasiinutile. Nous sommes pilotes et non manœuvres. Et bien même que cette idée rencontrerait dans le détail plus d'opposition encore, comme je la tiens pour juste, je ne saurais la changer (i).

Durant cette période, Liszt arrive à sa pleine conscience d'artiste. A'ers lui se tournent tous les espoirs de ceux que par dérision on appelait les musiciens de l'avenir, de ceux qui aujourd'hui triomphent avec ^^'agner, avec Berlioz, avec Schumann, avec Franck. Franck! Liszt fut un des premiers à pressentir son génie.

^l. Franck s'étaut adressé à moi pour une recommandation, plus particulière, auprès de vous, écrivait-il un jour à l'éditeur parisien Escudier, je satisfais bien volontiers à son désir en vous adressant ces lignes. Il y a bien des années que j'ai pris une opinion très favorable du talent de composition de M. Franck par l'audition de ses Trios fort remarquables à mon sens et très supérieurs à d'autres ouvrages du même genre publiés ces dernières années...

Son oratorio « Ruth » contient également de fort belles choses, et porte le cachet d'un style élevé et bien soutenu (2).

Dans cette petite cour renouvelée sans cesse qui gravitait autour du maître, le moins intéressant sujet n'était pas Hans de Bùlow, qui épousa Cosima Liszt en 1857. Bùlow vint à Weimar au milieu de Tannée 185 1; jusqu'à sa mort, il ne cessa d'entretenir avec son maître une active correspondance, d'un ton généralement gai, enjoué, humoristique jusqu'au calembour, et qui montre combien ces deux

(i) Liszt's Briefe, I, p. 144, L. 105, de Weymar, 5 novembre 1853 (2) Liszt's Briefe, I, p. 133-134, de « Weymar, 22 mars 1853. »

l6 PORTRAITS d'hier

hortimes, malgré la différence d'âge et de situation, animés d'une curiosité universelle, d'une activité presque égale, étaient faits pour se comprendre et s'aimer. Liszt s'ingénie dès le début comme il fait avec Wagner, avec tous ceux qui veulent s'approcher de lui, à ne faire montre d'aucune supériorité. Cet homme que le respect de tous commence à entourer, qui domine tout le monide par l'ascendant de son génie, n'est pas un maître pour ceux qui lui demandent des conseils, mais bien un ami, auquel on ne recourt jamais en vain, Aussi, sur quel ton amical répond-il à tous ceux qui s'adressent à lui, et avec quelle égale complaisance. Jamais un refus opposé à une demande, quelle qu'elle soit. Et, quand aux critiques, souvent haineuses, injustes, ironiques, que ses oeuvres suscitent, il y répond en général par un mépris hautain. Il s'en expliquait un jour avec W'ûhelm von Lenz :

II y a tant de demi-gens et de demi-habiles (lesquels sont pour l'art au moins aussi dangereux que l'est le Demi-Monde, selon la dénomination d'Alexandre Dumas pour les mœurs) qui disent des sottises si entières sur mon compte dans les journaux et ailleurs, que je ne voudrais vraiment pas mourir encore, ne serait-ce que pour ne pas interrompre leur belle besogne. \^ous vous plaignez déjà d'un seul merle sifflant, pastoralement perché sur votre livre — que dirai- je donc des croassements de cette nuée de corbeaux et « d'obliques hiboux » qui s'étend comme un « cordon épidémique » tout le long des partitions de mes Poèmes symphoniques? — Heureusement, je ne suis pas de composition assez facile pour me laisser déconcerter par leur « concert » et continuerai fermement mon chemin jusqu'au bout, sans prendre d'autre souci que de faire ce que j'ai à faire — et ce qui sera fait, je vous le promets (i).

Plusieurs événements d'ordre privé allaient modifier l'existence de Liszt et de la princesse \Mttgenstein et décider leur départ de Weimar. La princesse Marie épousait, en octobre 1859, le prince Hohenlohe- Schillingsfùrst ; en décembre, Liszt perdait son fils Daniel, âgé de vingt ans. Au mois de mai de l'année suivante, la princesse partait de Weimar pour Rome, afin de hâter les formalités de son divorce, le prince Wittgenstein, de religion protestante, ayant pu se remarier ; elle pensait obtenir du pape la dissolution de sa première union et déjà la date de son mariage avec Liszt était fixée au 22 octobre 1861, cinquantième anniversaire de la naissance du maître- Le 20, Liszt arrivait à Rome, incognito. Le mariage devait avoir lieu le surlendemain matin à l'église San Carlo al Corso ; mais un coup de théâtre inattendu allait remettre à une date indéterminée l'accomplissement de cette cérémonie si longtemps attendue. Des parents de la princesse, qui se trouvaient à Rome, conjurèrent le pape, par l'intermédiaire

(i) Liszt's Briefe, I, p. 268, L. de Weymar, 24 mars 1857.

Lis^t par Deveria {iSjs).

d'un haut dignitaire de l'Eglise, de mettre opposition au mariage. Le 21 au soir, Liszt était chez la princesse, lorsqu'un envoyé du pape vint signifier l'ordre de remettre la cérémonie- « Une nouvelle si inattendue frappa la princesse en plein cœur — elle ne s'en remit jamais de sa vie. Et dès lors elle renonça dans une sorte de crainte superstitieuse, à l'union qu'elle avait désirée de toutes ses forces, avec l'artiste qu'elle aimait par dessus tout (i). »

Il y avait un an et demi que Liszt était éloigné de la princesse lorsqu'il la retrouva à Rome. Malgré les instances du grand-duc et la grande-duchesse, il avait résolu de quitter Weimar, sans espoir de retour. « Depuis 1848 jusqu'au moment du mariage de la princesse Marie, explique-t-il à la grande-duchesse, c'était elle qui demeurait le centre de gravitation, Schwerpimkt, de toute notre position. Ce qui pouvait convenir à son présent ou à son avenir, devenait nécessairement impératif pour nous. Depuis lors, mon centre de gravitation, sans précisément changer pour cela, ne peut être que la princesse Carolyne. Donc je n'ai à m'occuper avant et par dessus tout que d'elle, et d'elle seule. Je sais qu'elle me suit aveuglément et par une affection et un dévouement tels qu'il ne peut pas même être question de sacrifice entre elle et moi. C'est par ma volonté qu'elle est restée à Rome jusqu'à présent, et y restera probablement encore quelque temps. Cependant le moment peut venir, où j'aurais à lui demander de quitter Rome. Pour ce cas, je dois me tenir prêt à lui rendre son existence tolérable. Or, à tort ou à raison, j'ai la vanité de croire que si tout mon temps lui est dévolu, ses souffrances s'apaiseront. Les obstacles qui se sont opposés à notre mariage, pouvaient se perpétuer indéfiniment. Je ne m'avise plus de compter sur une solution favorable de notre destinée. Au contraire, je ne compte qu'avec les mauvaises chances, afin de nous préserver autant que possible de leurs atteintes. Tels que nous sommes faits l'un et l'autre, nous n'avons au fond besoin que de nous-mêmes. Plusieurs auraient pu sans doute nous rendre en bonne conscience de bons services. Mais puisque au lieu de cela, on ne nous en a rendu que beaucoup de mauvais, il faut bien tenir les faits pour ce qu'ils sont, et sans rien céder de notre droit, accepter franchement le sort qui nous a été préparé (2). »

Peu après la chute retentissante de Tannhœuser à l'Opéra, Liszt avait fait, en mai et juin 1861, un voyage à Paris ; chaque jour, selon sa coutume, il rendit compte à la princesse de l'emploi de son temps, des nombreuses personnalités qu'il voyait, musiciens, artistes, grands seigneurs, qu'il avait connus lors de ses voyages aux quatre coins de l'Europe. La princesse de Metternich le présente à la cour

d) La Mara, Liszt's Briefe an die Fiirstin, lome II, p. 239.

(2) Biefe an die Fiirstin, II. pp. 180-191. « samedi matin 29 juin 1861. »

FRAXZ LISZT 19

des Tuileries. « Elle a persuadé à la Cour et à la ville que j'avais du talent, écrit-il le 28 mai, et que j'étais un individu convenable qu'on pourrait choyer. Elle y réussit d'une façon surprenante, ainsi qu'il lui sied de réussir en toutes choses. Leurs M. M. l'Empereur et l'Impératrice ont été véritablement d'une gracieuseté de bienveillance tout à fait exceptionnelle pour moi. J'ai tout lieu de leur en être personnellement reconnaissant. Il est question aussi de m'avancer de suite au grade de commandeur de la Légion d'honneur... Mercredi dernier, Sa Majesté m'a demandé quel était le sentiment de l'Allemagne par rapport à la politique actuelle. « Celui d'une grande hostilité contre la France, assez naturelle, du reste. » Il observa qu'il n'admettait pas que ce soit naturel, sans pour cela désapprouver ma réponse (i). »

Un mois plus tard. Liszt avait revu la comtesse d'Agoult ; il avait eu avec elle une longue conversation qu'il rapportait à la princesse :

Nélida ne m"a point revu pour me parler de quoi que ce soit qui aurait pu nous intéresser — mais seulement parce que beaucoup de personnes lui parlaient de moi, de mes petits succès et même de mes bons mots. Le nom de mes filles n'a été prononcé qu'en passant, à la fin de ma dernière visite — le jour de mon départ de Paris. Alors elle me demanda pourquoi j'avas empêché Cosima de suivre sa véritable vocation qui était de parcourir une carrière d'artiste ! Selon Nélida, c'était ce qui convenait le mieux! Sur ce point, comme sur tant d'autres, il ne m'est pas loisible de partager son avis. Ce dissentiment radical de nos deux natures s'est de suite montré à notre première entrevue...

Elle fut frappée de l'isolement volontaire dans lequel je me tiens, aussi peut-être de l'étrange conséquence qui se trouve de fait dans la vie artistique — sans qu'elle s'en soit jamais beaucoup aperçue, mais qui en ce moment semblait flamboyer à ses regards. En m'écoutant ainsi parler de moi, de mon égoïsme et de mon ambition, de la part que je fais au public et de celle qui demeure réservée à l'artiste, de la parfaite identité de ses efforts d'autrefois avec mes idées d'aujourd'hui, de la permanence de ce moi qu'elle avait trouvé si haïssable — elle ressentit je ne sais quelle émotion, et tout son visage se couvrit de larmes. Je l'embrassai sur le front, pour la première fois depuis de longues années, et lui dis : « Tenez, Marie, laissez-moi vous parler la langue des pay- « sans. Que Dieu vous bénisse ! Ne me souhaitez pas de mal ! » — Elle ne put rien me répondre à ce moment, mais ses larmes coulèrent plus abondamment. Ollivier m'aidait raconté que lors de son voyage en Italie avec elle, il l'avait vue plusieurs fois pleurer amèrement à divers endroits qui lui rappelaient plus particulièrement notre jeunesse. Je lui dis que j'avais été touché de ce souvenir ! Elle me dit en balbutiant presque : <( Je resterai toujours fidèle à l'Italie — et à la Hongrie ! » Là-dessus, je la quittai doucement. En descendant l'escalier, l'image de mon pauvre

(r) Id., ibid., pp. 177-178, de Paris, 2Î

Daniel m'apparut! Il n'avait pas été question de lui d'aucune manière durant les trois ou quatre heures que j'ai causé avec sa mère... (i).

De Paris, Liszt revenait à Weimar, où il ne faisait que passer, allait à Berlin, auprès de Hans de Biilov^ et de sa fille Cosima, puis, par Francfort, rentrait en France. De Marseille avant de s'embarquer pour l'Italie, le 12 octobre, il écrivait à son amie :

Grâces à Dieu, nous voici un peu rapprochés — et ma poitrine pourra se dégonfler à regarder la mer. A vrai dire, je n'y tenais plus nulle part en Allemagne !

Mon long exil va finir. Dans cinq jours je retrouverai en vous patrie, foyer et autel. Que la clémence et la miséricorde de Dieu, « qui tire l'indigent de la poussière, et relève le pauvre de son fumier », soient bénies sans fin ! Puissé-je vous donner des jours d'apaisement et de sérénité, aux approches du soir de votre vie ! — (2).

Une nouvelle phase allait commencer dans la vie de Liszt ; après les années de voyages incessants, après celles plus calmes passées à FAltenbourg, comme maître de chapelle du grand-duc de Weimar, le quart de siècle qui va s'écouler jusqu'à sa mort le présente dans une situation nouvelle. Liszt est conquis maintenant au mysticisme, sous la double influence du monde romain et de son amie. Malgré sa ferveur religieuse cependant, il n'abandonne pas du tout ses préoccupations artistiques. Et le wagnérisme, qui traverse la période héroïque, va trouver en lui le plus ardent défenseur, celui dont l'influence très grande sera peut-être la plus indispensable à son triomphe.

La catastrophe du 21 octobre avait donné une orientation nouvelle, ou mieux définitive à l'esprit de Liszt ; dès cet instant, il semble bien qu'il dut renoncer à tout projet de mariage avec la princesse Sayn- Wittgenstein ; ses aspirations devinrent plus précises, plus impérieuses que jamais ; renonçant à une union qu'il avait désirée pendant quinze ans il résolut d'entrer dans les ordres (3). De la Via Felice. où

(i) Briefe an die Fiirstin, I, pp. 198-199, L. de (Weimar) 29 juin 61. Pendant le séjour de Liszt à Paris, la France Musicale, du 19 mai, publiait cette nouvelle : « On dit qu'il n'a fait ce voyage que pour venir à la rencontre d'une princesse qui arrive de Rome. »

(2) Briefe an die Fiirstin, II, pp. 236 et 238, Lettres 90 et 91.

(3) Notons que jusqu'au 27 janvier 1862, il n'existe qu'une lettre, dans toute la correspondance de Liszt publiée à l'heure actuelle ; elle est adressée à Brendel, le 20 décembre 1861 : « Je suis sans nouvelles d'Allemagne depuis le commencement d'octobre, écrit-il. Comment vont mes amis Bronsart, Drœseke, Damrosch, Weissheimer?... » {Liszt' s Briefe, II, p. i, 1. i.) Le prince de Wittgenstein mourut subitement, en mars 1864, laissant par conséquent la princesse libre de ses actes. Liszt, se trouvant quelque temps après à Wilhelmstahl, chez le duc de Weimar, celui-ci, — en vertu de cette affection et des nombreux témoignages qu'il m'en a donnés — n'hésitait pas à me parler de la simplicité d'un dénouement, ne pouvant imaginer qu'on

FRANZ LISZT

il se fixe d'abord, terminant son oratorio de Sainte Elisabeth, puis de la Madonna del Rosario au Monte Mario, chez les Oratoriens, où il vécut de juin 1863 à avril 1865, comime de la Villa d'Esté ou de la résidence papale de Castel Gandolfo, il adressait, comme jadis à Weimar, de petits billets presque quotidiens à la princesse Wittgenstein, qui demeurait place d'Espagne. Mais, le ton a changé et ces billets, qu'il signe d'un nom familier emprunté aux romans de George Sand, « Besson >>, « Bon Besson », ou simplement «B. B. », ont une teinte mystique très prononcée, très sincère aussi, que la correspondance des années précédentes ne faisait pas prévoir. Cette religiosité, aussi bien, se révèle dans les œuvres musicales qui datent de cette époque, à peu d'exceptions près (i). Liszt ne désire que vivre dans l'isolement, loin du monde profane durant ces deux années passées à Rome. Nonobstant, il entretient relations avec le mondée musical romain : ses « acolytes musiciens, Sgambati, Bâche Ehlert, Bourgaud, Lippi, Bertha » viennent le voir à la Madonna del Rosario (2).

Pourquoi donc me faire l'injure de ne pas croire à mon entière bonne foi, s'écrie-t-il un jour, et me parler de je ne sais quelles chances, que je rencontrerais à Paris, Rome, en Hongrie, ou en Chine avec M. Castelnau — ce qui me semblerait encore le plus raisonnable ! Je m'en bats l'œil, et m'en moque comme de l'an 40 ! Qu'on me laisse tranquille tout de bon avec de pareilles sornettes, qui ne sont nullement de mon goût — résolu comme je suis à vivre le restant de mes jours dans le plus grand insouci de l'extrinsèque ! Mon parti est pris depuis longtemps et, en arrivant à Rome, j'ai juré et résolu de n'en plus démordre ! Une seule chose m'est nécessaire et salutaire : mettre de la suite et de l'assiduité dans le travail de mes petites notes, de manière à ce que dans son total, il fasse, plus tard, un peu d'honneur à mon Ecclésiaste. Je ne veux, ne cherche, ne désire pas autre chose ! Après avoir apprécié beaucoup de publics en gros et en détail, j'en suis venu parfaitement à ce point, oti, non seulement on se passe du public, mais encore l'on trouve une véritable satisfaction à s'en passer. Ceux qui n'entendent pas cela ne s'entendent guère à la musique... Puisque tant est que les phrénologues m'assurent depuis quarante ans que je suis muni de fortes bosses musicales, force m'est de les mettre en mouvement et en évidence. A moins de circons-

air poursuivi un but pendant 15 ans pour s'en détourner au moment où rien ne s'oppose plus à son accomplissement. Je lui observai que jusqu'ici je n'avais parlé de cette circonstance à qui que ce soit, et que je comptais bien ne pas rompre ce silence dorénavant. » Br an die Fûrstin, III, p. 55, de Wilhelmsthal, 29 sept. 64, 7 h. du matin.

(i) C'est à Rome qu'il acheva sa merveilleuse transcription des Symphonies de Beethoven, commencée une trentaine d'années auparavant.

(2) Briefe an die Fûrstin, III, p. 19, 1. xxxv. Le musicien Bourgaud, dont il est ici question, est sans aucun doute M. Bourgault-Ducoudray, alors pensionnaire de la Villa Médicis à Rome. M. de Bertha a publié récemment de très intéressants souvenirs sur Franz Liszt {Mercure musical et revue 5". /. M., 15 sept, à 15 nov. 1907).

tance déterminante pour moi, dit-il à son oncle vers le même temps, je suis résolu à ne plus fatiguer les gens de ma personne, ainsi qu'à me soustraire à la fatigue oiseuse que me causent les gens. Grâce à Dieu, j'ai de quoi travailler sans m'inquiéter autrement de mon travail que par rapport à la bonne conscience que j'en voudrais garder. A cet effet Rome me convient singulièrement, et si je m'en abstins, pour si peu que ce soit, ce fut à bon escient...

La retraite prit fin cependant, par un voyage en Allemagne et en France. Liszt devait participer à la T oiikUnstler-V ersamnûung de Carlsruhe, au mois d'aoiit; il y entendit son Psaume, s>on Mephistoivalzcr et les Festkdnge ; Wagner, qui le rencontra à Carlsruhe, l'emmena avec lui à Munich, où Louis II venait d'attirer Hans de Bûlow, coiTuiie kapellmeister ; puis il se rendit à Weimar. Là, c'est un pèlerinage qu'il accomplit, et, visitant l'Akenbourg, il écrit de la « chambre bleue » de la princesse, sa « chapelle d'ici » :

Les murs gémissent en chantant. Je pleure, et pleure encore, et ne puis que pleurer — prosterné devant vous, mon bon ange ! Vous êtes partout ici, et c'est par votre amour que Dieu descend dans mon cœur. — ■ La voix de vos larmes et de vos prières en ces lieux résonne dans mon âme (i).

Il quitte quelques jours Weimar pour Berlin, où il va s'agenouiller sur la tombe de son fils Daniel, est reçu de nouveau à Wilhelmsthal par le grand-duc, et arrive à Paris le 4 octobre, « jour de la Saint- François )). Il n'y reste que huit jours à peine, le temps d'embrasser sa mère qui « est en parfaite santé et conserve sur beaucoup de choses un jugement parfaitement sain, qu'elle assaisonne avec une bonne humeur charrmante, non dépourvue d'une certaine malice douce et honnête (2) », et de voir un certain nombre personnes, dont il adresse la a petite liste » à la princesse: Daniel Stern, le prince Poniatowsky, Motilinen, ancien ambassadeur à Weimar, Mme Saint-Mars, Berlioz, le Père Cratry, Bucquet, Eraixl, Jules Janin, Rossini, l'abbé Petitot et Belloni, l'impressario de ses voyages d'autrefois.

De retour à Rome, il passait six mois encore à la Madonna del Rosario, faisait une retraite de quek|ues jours chez les Lazairistes et, le 25 avril 1865, recevait les ordres mineurs dans la chapelle de Monseigneur de Hohendohe, au A^atican. Le soir même, il faisait à la princesse le récit de la cérémonie :

Je me suis levé avant 6 heures. Après avoir fait quelques prières et entendu la messe, j'ai continué la lecture d'un excellent ouvrage : Traité des Saints Ordres, par Monseigneur Ollier, curé de la paroisse et fondateur du séminaire de Saint-Sulpice. I^'abbé Bauer a eu l'obligeance de

(i) Bricfe an die Fiirstin, III, pp. 42 et 46.

(2) Br. an die Fiirstin, III, p. 59, de « Paris, 4 ocl., mardi, jour de la Saint- François, 4 heures après-midi, 29, rue Saint-Guillaume ».

FRi\NZ LISZT 23

l'emprunter au supérieur du séminaire français, et de me l'envoyer hier soir. Vers 7 heures, jMonseigneur Hohenlohe est venu me prendre en frullone. Nous avons fait le trajet à deux, de la mission au Vatican. La cérémonie a précédé la messe. Les paroles constitutives de la cérémonie sont tirées du Psaume 15. Je les ai proférées de cœur et de bouche, en même temps que l'évêque — pendant qu'il m'appliquait les signes de la tonsure : « Le Seigneur est la part de mon héritage et de mon calice. C'est vous qui me rendrez mon héritage ». — Quelques oraisons et le psaume 83 : « Que vos tabernacles sont aimables, Seigneur, Dieu des armées » complètent la cérémonie. Monseigneur Corazzo et Don Marcello servaient la messe. Salua et notre excellent Fraaris, qui avait reçu ma dernière confession de laïque, y assistaient — ainsi que Fortunato et Antonio... Que notre cher bon Dieu vous comble de toutes ses bénédictions ! ... Encore une fois, Hohenlohe a fait toutes choses pour le mieux. Je n'ai pas manqué de parler de ma reconnaissance et de mon dévouement pour lui, au Saint-Père, ce soir (i).

Et quelques jours plus tard, il mandait à la princesse Constantin de Hohenlohe-Hechingen :

J'habite maintenant le Vatican, auprès de Monseigneur Hohenlohe, dont l'appartement est au même étage que les Stanze de Raphaël. Ma demeure ne ressemble guère à une prison cellulaire, et la bienveillante hospitalité que m'y fait Monseigneur Hohenlohe m'exempte de tout assujettissement pénible. Aussi ne la quitterai-je que rarement et powr peu de temps, les déplacements et surtout les voyages m'étant devenus fort onéreux à divers égards... Mieux vaut travailler en paix chez soi, que se répandre au dehors, — sauf les cas majeurs (2).

Un de ces cas majeurs, suivi de beaucoup d'autres, fut le vingtcinquième anniversaire, au mois d'aoiît, de la fondation du Conservatoire de Pesth. Liszt ne put refuser d'y faire acte de présence, et de diriger son oratorio de Sainte-Elisabeth et sa Dante-Symphonie, qui fixaient son nom « dans le respect enthousiaste de la population » (3). Un nouveau voyage à Paris, suivait bientôt celui de Pesth. Cette fois, « l'abbé Liszt » se présentait ati public parisien, non plus comme virtuose, mais comme compositeur : il faisait exécuter à Saint- Eustache, le dimanche 18 mars, sa Messe de Gran. La curiosité du public fut immense : les billets d'entrée à l'église montèrent jtiqu'à vingt francs. « Près de 50.000 francs de recette pour la caisse des écoles est un fait quelque peu ignoré. Jusqu'ici on avait atteint à peine le chifïre de 8 à 10.000 francs aux messes des années précé-

(i) Lisst's Briéfe an die Fiirstin. III, p. 71, « 25 avril, Saint-Marc, 1865, 7 heures du soir ».

(2) Lisst's Briefe, II, p. 81, du « Vatican, 11 mai 1865 ».

(3) Lisst's Briefe an die Fiirstin, III, p. loi, 1. 6, de « Paris, dimanche soir 18 mars 66 ». Liszt était venu à Paris à la suite de la mort de sa mère (5 février 1866). Voir les souvenirs de M. de Bertha cités plus haut. Cf. IV, p. 212. La lettre de « Budapesth, 22 mars 78 », dans laquelle Liszt rappelle ces événements.

dentés. Berlioz, d'Otigue, Kreutzer et d'autres de mes amis ? Rossini, très bienveillant » (i), tel fut le résultat matériel et moral. Le Credo était repris le Vendredi-Saint 30 miars, au Concerts Pasdeloup ; mais, « comme il n'y a point de loges au cirque, et que je serais, inévitablement le point de mire de toute la salle, je préfère de beaucoup rester dans ma chambre le soir du vendredi-saint ; le bréviaire est aussi la plus grande des musiques. On prête à Rossini ce mot, que plusieurs journaux citent : « Liszt ■ compose des messes pour s'habituer à les dire ». La vérité est que j'ai plus prié ma Messe de Gran que je ne l'ai composée, et depuis assez longtemps je m'accoutume à chanter mon bréviaire ».

Au cours de son séjour à Paris, Liszt était reçu par l'Empereur, qui « avec une grâce napoléonienne », daignait s'entretenir avec lui pendant une demi-heure. « Il a été question de Rome, de Lucien, d'OUivier, de Bùlow, etc. » Les sommités du monde diplomatique, politique, artistique se le disputaient. La curiosité était enfin attirée sur ses œuvres ; Pasddoup se proposait d'exécuter un des Poèmes symphoniques, — ce qu'il ne put faire, d'ailleurs- Avec Saint-Saëns et Planté, il faisait connaître, chez la princesse Mathilde, chez Rossini, chez Gustave Doré, les Préludes, le Tasse, le Dante, VEHsabeth et le Christ étaient parvenus à la connaissance de S. M. l'Impératrice (2) qui le fait commander aux Tuileries. Pendant un mois, il avait été, une fois encore, le lion de Paris...

De retour à Rome, Monseigneur de Hohenlohe, ayant été nommé cardinal, dut abandonner le A^atican. Liszt revint au Monte Mario, il écrivait le jour même à la princesse :

A la Madonna del Rosario, 7 h. 20, juin 1866.

Ma première pensée vole vers vous. Je vous rends grâce et vous bénis de toute mon âme — et recommencerai pour toujours continuer de même sans fin, tant que j'aurai un souffle de vie. F. L. (3).

L'été suivant, un nouveau voyage en Allemagne ramenait Liszt à Weimar, à l'occasion des fêtes du huitième centenaire de la Wartgourg. « Treize années de joies et douleurs, de Wahrheit iind Dichtung me serrent, chantent, pleurent, crient, gémissent, rayonnent en ce lien. Chaque objet, que dis-je, chaque atome d'air et de lumière contient une parcelle de votre âme. C'est un hymne glorieux, ineffable, immense, de toutes les énergies, de toutes les tendresses de Marthe et Marie à la fois », écrit-il de la « chambre bleue » (4).

(i) Briefe an die FUrstin, III, p. 115, de Paris, « dimanche matin » {22 avril 1866).

(2) Id., ib., p. 121, « samedi, 12 mai 66 ».

(3) Id., ib., p. 123.

(4) Id., ib., p. 159, « vendredi 11 octobre (1867), Munich ».

Lisjt sur so/i lit de mort.

2 6 PORTRAITS d'hier

A Munich, il assiste aux représentations wagnériennes dirigées par Bulow et constate que l'amitié idéale de Louis II pour Wagner « se maintient avec tous les signes d'une véritable passion » ; les Meistersinger l'émerveillent « par une incomparable sève, hardiesse, vigueur, aibondance, verve et maestria. Nul autre que Wagner n'eût réussi à produire un pareil chef-d'œuvre ».

Tantôt à Rome, ou aux environs, à la Villa d'Esté, à Tivoli, à Grotta Mare, Liszt redevient alors le voyageur d'autrefois; mais son centre de gravitation est toujours à Rome, auprès de la princesse ; chaque année le voit à Weimar, où l'appellent tant de chers souvenirs, il s'y attarde même assez longtemps chaque fois ; à Pesth, où ses compatriotes le fêtent royalement, à Munich où, sous la direction de Bùlow, se mène la bataille wagnérienne, envers et contre tous, malgré la formidable opposition politique déchaînée contre le favori du roi. On pense quel événement douloureux ce dut être pour Liszt d'apprendre la séparation de Bùlow d'avec sa femme, qui devait épouser plus tard Richard Wagner. Le 24 août 1869, à la veille de la première représentation du Rheingold, il écrit :

Hans est à Berlin pour entamer le divorce. Je n'y peux aider en rien, et ne verrai probablement pas Hans cette fois... Nonobstant beaucoup de difficultés, de retards et de gloses, — la représentation du Rheingold est toujours fixée à dimanche prochain, 29 (i).

Mais subitement, tout est changé : « grande déception ». Le Rheingold n'a pas été représenté dimanche et ne le sera probablement pas avant plusieurs mois. Le Musikdirector Richter — auquel Wagner a confié exclusivement la direction de l'ouvrage — s'est cru obligé de déclarer peu après la répétition générale, qu'avec d'aussi misérables décors, et une mise en scène d'un tel ridicule — il fallait renoncer à donner le Rheingold, et que lui, Richter, refusait absolument de le conduire. Il y a entre autre un arc-en-ciel en bois, qui a fort diverti les correspondants des journaux français (2).

Et ce n'est que l'année suivante que Liszt put entendre « cette oeuvre sublime, que l'on comprendra mieux plus tard », ainsi que La WaJkyrie « dont le succès à Munich est déjà constaté (3) ». Ces représentations avaient lieu les 14 et 17 juillet 1870. Le lendemain la guerre franco-allemande éclatait.

Liszt suivait avec une douloureuse anxiété les phases de la guerre entre les deux pays, ses deux patries adoptives. Il se retira à Saxard, en Hongrie, au commencement d'août : c'est là qu'il apprend a le coup terrifiant de la reddition de l'armée française et de l'Empereur », de

(i) Briefe an die Furstin, III, p. 223, « mardi soir, 24 aoiit, Munich n. 1869.

(2) Id., ib., p. 224, « mardi 31 août 69 ».

(3) Id., ib., p. 251, « vendredi matin 15 juillet 70, hôtel Marienbad, Munich ».

FRANZ LISZT 27

ce Napoléon pour lequel il professait une très grande admiration, et « dont le régime personnel s'est montré nécessaire, réparateur, concilliant, progressif, véritablemient intelligent, et démocratique dans le meilleur sens du mot (i) ».

Napoléon, écrivait-il au lendemain de la mort de l'empereur, cœur magnanime, intelligence uniA^ersellement compréhensible, sagesse expérimentée, caractère doux et généreux — et destin néfaste. C'est un César entravé, garrotté — mais animé d'un souffle du divin César, personnification idéale de l'Empire terrestre^ En 61, dans une assez longue conversation, Napoléon me disait: « Il me semble parfois que j'ai plus de loo ans ». Je lui répondis: «Vous êtes le siècle, sire». En effet, je croyais sincèrement alors et depuis que le gouvernement de Napoléon était le plus approprié aux besoins et aux progrès de notre temps. Il a donné de grands exemples, et accompli ou tenté de hauts faits — les amnisties plus complètes que sous aucun autre règne — la reconstruction de Paris, Marseille, Lyon, Brest, etc. — les guerres de Crimée et d'Italie — le patronage de l'Eglise catholique à Rome et en tous pays — la grande Exposition de Paris, et l'essor donné aux expositions partielles de provinces — le soin actif du sort et des intérêts des populations de la campagne et de la classe ouvrière — les largesses et libéralités envers les savants, les écrivains et les artistes. Tout cela sont des actes historiques, auxquels Napoléon n'a pas seulement participé, mais dont il a pris souvent l'initiative et maintenu l'exécution, malgré les difficultés qui s'y opposaient. Ils ne sont pas effacés par son désastre final, si terrible qu'il fût. Quand le jour de justice viendra — la France ramènera son cerceuil, pour le placer glorieusement auprès de celui de Napoléon I", à l'église des Invalides. Jusque-là, la succession du Prince Impérial au trône n'a que peu de chances favorables. Le souvenir de Sedan pèse plus lourdement que celui de Waterloo. Il faudrait quelque miracle — et le jeune Napoléon n'est pas comme le Comte de Chambord, qui lui-même reste hors de son royaume « l'enfant du miracle »... (2).

Malgré tout, malgré qu'il acceptât la République comme le seul gouvernement possible, en France, Liszt conservait une admiration constante pour Napoléon III, admiration partagée par la princesse Wittgenstein qui voyait surtout en l'Empereur l'adversaire des Russes en Crimée et le protecteur de la papauté. Quant à la nécessité pour la France de se confier à M. Thiers, elle lui semblait « un grand châtiment ». Et il ajoutait :

Un ancien ami de Bismarck me racontait à Vienne que celui-ci lui avait dit dernièrement : « C'est dommage que Napoléon soit tombé, il est doux, intelligent, et souverainement capable de régner. Son seul tort

(i) Id., ib., III, p. 263, 1. ccxxxxi, « 4 sept. 70, Sexard », et 240, « 31 août 71 Sexard ».

(2) Id., IV, pp. 2-3, (( 10 janvier 73, Pesth ».

consiste à n'avoir pas compris qu'au lieu de déclarer la guerre à l'Allemagne, il fallait braquer les canons contre la canaille de Paris, et refaire un 2 décembre (i).

Une autre fois encore, parlant de Bismarck, il disait :

C'est un bois très rare que celui dont on fait les Bismarck. Pour que ce bois acquière son entière croissance, il faut le sol approprié des circonstances et événements. Un Bismarck ou un Napoléon ne se conçoivent point d'une façon abstraite, existant par eux-mêmes, comme les grands personnages de la science et de l'art — Newton, Keppler, Beethoven. Ceux-ci trouvent et donnent beaucoup plus qu'ils n'empruntent, tandis que des personnages politiques sont condamnés à manipuler les hommes — et ne réussissent à devenir des chiffres qu'à la condition que les zéros s'avisent de se placer après eux.

Cependant, Wagner commençait à s'occuper de l'œuvre de Bayreuth, cherchant à y intéresser tous les amateurs, tous les personnages susceptibles d'en hâter la réussite. Le con,cours de Liszt lui était, cela va sans dire, des plus précieux, de Liszt qui avait été l'ouvrier de la première heure du wagnéirisme, et sans la coopération duquel Beyreuth eût semblé réellement inexplicable.

Depuis 1869, tous rapports étaient romjpus entre eux, lorsque, au mois de juin 1872, Liszt reçut tout à coup une invitation de venir à Bayreuth.

Mes anciennes meurtrissures m'ont empêché de vous parler du détail de la question Bayreuth, écrit-il à la princesse. Voici copie de la lettre de Wagner et de ma réponse. On verse toujours du côté de la miséricorde, en implorant la sienne et m'y abandonnant tout entier. Quant au monde, je ne m'inquiète pas de l'interprétation de cette page, de ce que vous nommez ma biographie. Le seul chapitre que j'avais désiré d'y ajouter manque — et le reste ne me préoccupe que dans la mesure des choses raisonnables. Depuis quelques mois, j'écris de loin en loin à Cosima. Les lettres d'elle que Biilow et Mme Moukhanoff m'ont communiquées me persuadèrent qu'il valait mieux que je ne me retranche pas de son existence. Lorsque Gross partit avec une trentaine de membres de notre chapelle pour Bayreuth, je la chargeai de remettre à Cosima un exemplaire du Christ, qui venait de paraître. Elle m'en a déjà remercié.

Que les anges vous gardent — et me conduisent près de vous en septembre.

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