‹ Guy de MaupassantChapitre 12 sur 12 · FRANÇOIS COPPÉE I · texte numérisé non relu

FRANÇOIS COPPÉE I

Mais le monstre me dit d'un ton calme et glacé :

— Dès l'aube, l'échafaud, demain, sera dressé ; Trois hommes y seront, cou nu, les mains liées, Leurs sentences partout ont été publiées.

Et de loin, pour les voir, les curieux viendront.

De ces trois condamnés, les deux premiers mourront.

L'autre, sur le billot, viendra poser sa tête ;

L'exécuteur aura la hache toute prête,

Il prendra pour frapper un élan de trois pas...

Mais... si tu veux... le fer ne retombera pas...

— 11 n'est pas retombé !...

Et dans les Jacobites n'est-elle pas vraiment comparable qu'à du Victor Hugo cette éloquente et splendide tirade du vieil Angus, devant la tombe béante où il veut enterrer le drapeau de l'Ecosse :

... Mon Dieu ! que c'était beau, L'Ecosse d'autrefois, pauvre, fière et fidèle ! Le grand Aigle qui la traversait d'un coup d'aile Sentait qu'un air plus libre emplissait ses poumons ; Et l'azur de nos lacs, la neige de nos monts. Et l'écume d'argent que le torrent charrie Et l'herbe fraîche, et les fleurs d'or de la prairie, Et le soleil levant, rose dans le brouillard. Etaient moins purs qu'un cœur de pauvre montagnard ! Là palpitait, auprès des vertus domestiques L'amour de nos vieux chefs et de nos lois antiques ; Le vent de la montagne y faisait circuler Un sang pour le pays toujours prêt à couler; Là résidait, ainsi qu'en une tour murée. Le respect du serment et de la foi jurée; Quand on l'avait promis, sur un clignement d'yeux, On aiguisait l'épée au tombeau des aïeux Et l'on courait chercher la mort qui glorifie ; Et n'ayant qu'un dédain superbe pour sa vie. Le montagnard bien plus aisément la donnait Que l'aile de faisan piquée à son bonnet. Mais cette Ecosse-là, l'Ecosse de vos pères, Elle n'existe plus, ô gens des Hautes-Terres ! Il est mort, l'étendard d'autrefois triomphant. Que pleurent seuls ici l'aveugle et son enfant ! La tombe n'est pas prête, a-t-on dit? Je m'en charge! Je la ferai profonde et je la ferai large: Car il convient aussi de jeter au fossé Toute la gloire et tous les malheurs du passé... Disparais, reliquaire sacré de la patrie ! Lourdes clefs des prisons de la Reine Marie, Hache qui la frappas, à la tombe, au fumier ! Spectre pâle et sanglant du roi Charles Premier,

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Donne-nous pour la fosse et pour la pourriture, Les instruments sacrés de ta longue torture, Le drap de l'échafaud sur lequel tu marchas, Et ton gant, essuyant sur ton front les crachats ! Faites un trou profond, profond, pour qu'on y jette Les armes du vaincu, la lyre du poète, Tous nos espoirs chéris, tous nos grands souvenirs. Les pleurs des exilés et le sang des martyrs ! Puis, lorsque tout aura disparu sous l'argile, Piétinez bien le sol pour qu'il soit infertile Et que, derniers témoins venant vous accuser. Les chardons écossais n'y puissent plus pousser !...

A côté de ce héros d'épopée, combien est douce et tendre la petite Marie, lorsqu'elle parle de son amour pour le prince :

Enfin, c'est un héros !... Je ne sais comment dire, Grand-Père... mais depuis que je l'ai vu sourire Et marcher dans l'écume avec un air vainqueur C'est comme un fjuit divin qui se fond dans mon cœur !...

Et combien, à côté de Constantin Brancomir, l'esclave IMilitza de Pour la Couronne, lorsqu'elle offre des fleurs à son maître :

... Je t'apporte des roses.

L'humble esclave n'a pas à deviner les causes Pour lesquelles le maître a les yeux pleins de pleurs. Elle en souffre et se tait. Je t'apporte des fleurs.

On retrouve dans le théâtre de Coppée la langue de Victor Hugo, dépouillée seulement de sa splendeur et de ses images. Coppée a la justesse de la riposte, l'éclat du mot, la mesure dans l'effort, le coup droit, qui caractérisent l'écrivain de théâtre, mérite remarquable chez un poète de douceur et de demi-teinte, alors que tant de romanciers robustes n'ont pu obtenir à la scène que des succès d'estime. Son théâtre, par les sentiments qu'il exprime et par l'envergure de ses personnages, a pu être comparé au théâtre classique, éloge un peu exagéré peut-être et auquel je préfère celui de M. Robert de Fiers, pour qui il est surtout et avant tout un théâtre « essentiellement français >), c'est-â-dire où l'on retrouve toutes les fortes qualités de notre race, « amour et respect de la foi, goût de l'héroïsme, obéissance aux devoirs, à tous les devoirs, aux plus grands parce qu'ils sont les plus beaux, aux plus petits parce qu'ils sont les plus difficiles ».

Chez le Coppée prosateur, on retrouve à peu de chose près le Coppée poète. Coppée n'a fait qu'un roman et trois ou quatre longues

FRANÇOIS COPPEE

nouvelles ; tout le reste de son bagage se compose de contes rapides, d'impressions fugitives, de petits croquis parisiens, qui pourraient être en vers, qui gagneraient peut-être à être en vers. Car, dépouillé de tout artifice, le style en peut quelquefois sembler un peu terne.

Cependant j'aime la prose facile et abondante de Coppée; « elle rappelle d'un peu loin, plus légère et plus délicate, Charles Dickens (i) ». Elle est familière, négligente et négligée, alerte, agréable; c'est du style parisien sans recherches vaines, sans prétentions. J'aime cette prose-là dans Henriette, dans Les Deux Rivales, dans les Contes Rapides, où elle étourdit un peu comme de la mousse de Champagne. Je l'aime surtout dans Toute une Jeunesse, ce petit chef-d'œuvre de gaieté mélancolique, « d'ironie trempée de larmes », et dans Le Coupable, œuvre hardie et puissante, dont le style est « pressé, direct, presque sans fleurs, comme le pavé de la grande ville, où se déroule ce drame poignant ».

Et en relisant toutes ces choses, jolies, charmantes, douloureuses, ironiques, spirituelles, d'une inspiration si personnelle, d'une écriture courante, je conçois, à l'encontre de beaucoup que Coppée, après quatre ans de critique dramatique à la Patrie, ait eu le désir de s'affranchir de cette tâche. « Rien n'est plus terrible, en effet, pour l'écrivain digne de ce nom que l'obligation du travail à jour et à heure fixe. On est à l'affût de l'actualité, on est l'esclave de l'engouement du public; on cherche un sujet, on passe à côté, on s'emballe sur la rosse, et le jour d'après on pleure de regret d'avoir enfourché Rossinante alors qu'on pouvait galoper Bucéphale ou Pégase (2) ». Il convient de dire, toutefois, que, durant ces quatre ans de critique, Coppée nous donna tout une série de chroniques pleines d'à-côtés poétiques, d'échappées sur la nature et le rêve, de notes précieuses pour l'histoire littéraire du Parisien; il nous donna d'admirables feuilletons, où il y a beaucoup d'esprit mais sans méchanceté ; il nous donna de délicieux portraits de poètes et d'artistes, une foule d'anecdotes et de souvenirs ; le tout émaillé de grâce, et de tendresse et de blague et encore d'ironie...

François Coppée restera, dans notre histoire, comme l'homme le plus populaire de la seconde moitié du xix^ siècle, « un Béranger bien plus grand, beaucoup plus artiste et non moins spirituel ». Sa Muse essentiellement française et parisienne sera toujours la préférée des petits, parce qu'ils ont trouvé en elle une grande sœur, qui les a

(i) Charles Buet : Les Grands Hommes en robe de chambre. (2) id.

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beaucoup aimés, qui a compris toute leur âme, et qui a dit tout ce qu'ils auraient voulu dire.

En somme c'est de cela et de cela seul que la gloire de Coppée se réclame. Et le titre qui doit être le plus doux à l'ombre du poète, est celui de l'auteur des Humbles. Que ce soient les humbles donc qui, conduits par Georges Docquois, aient l'honneur du dernier mot :

François Coppée, ô toi que parmi les plus grands

La Muse inscrit en son grimoire, O toi qui sus charmer les tristes, les souffrants.

Va ! Tu vivras dans leur mémoire, Car en tes vers, c'est dans tes bras que tu les prends !

C'est ainsi que tu sais bercer avec tendresse

Tous les pauvres inconsolés.

L'écho d'une chanson de toi, dans leur détresse.

Apaise les plus mutilés Et le plus abattu, s'il l'entend, se redresse.

Oui, de tes bras berceurs ainsi tu nous étreins, Tu connais que nous nous brisâmes

Sur les écueils de la vie; et tes refrains Versent sûrement en nos âmes

Le baume guérisseur de nos pires chagrins.

Certes, plus d'une fois, la déesse tragique

O maître, a couronné ton front.

Mais, préfères-tu pas à son laurier magique

Les fleurs que les humbles mettront Dans tes cheveux, poète doux et nostalgique.

Patrice Buet.

Paris-Septembre 191 1.

eûOPEPemE.:^^^^- OUVRIÈRE P''-8-1911 Le Gérant : Ernest Reynaud.

Portraits d'Hier

Frédéric Nietzsche

Par Elie FAURE

Frédéric i\ïet{scJie.

Portraits d'Hier n 59.

Frédéric Nietzsche

« // faut une grande âme pour supporter mes écrits. Aussi ai-je le bonheur d'irriter contre moi tout ce qui est faible et vertueux. »

Quand Frédéric-Guillaume Nietzsche, professeur allemand de philologie à l'Université de Bâle, atteignit sa vingt-sixième année, les deux forces antagonistes d'oii sortit l'esprit moderne, le monde latin, le monde germanique se heurtaient. Du Rhin, on entendait les échos du canon de Frœschwiller et de Forbach. Les soldats confiaient à la bataille la solution du problème que les maîtres de la jeunesse allemande lui soumettaient depuis Napoléon. La profondeur philosophique, la musique et la moralité allaient délivrer l'Europe et nettoyer l'esprit allemand de l'indulgence, du roman, de la fantaisie mtellectuelle. Nietzsche, hésitant d'abord, fut soulevé par la victoire. Il fit la campagne de Metz comme ambulancier volontaire, accompagna à Carlsruhe des convois de blessés, tomba malade, se rétablit lentement auprès de sa mère, à Naumbourg. Il accepta tout sans se plaindre. La guerre sainte, pour lui aussi, avait brisé le négateur.

Quelle rencontre ! A cette heure précise, l'esprit tragique l'habitait. Le livre de Schopenhauer, qui ne le quittait pas depuis cinq ans, lui enseignait le néant de tout ce qui n'est pas la Volonté. Richard Wagner, dont il avait fait la connaissance après une audition des Maîtres Chanteurs d'où il était sorti bouleversé, l'entretenait dans cette idée que l'art a pour mission de consoler ceux qui ne partagent pas l'Illusion morale et religieuse indispensable au maintien de l'équilibre social. Enfin, dans la rumeur montante de la préparation à la lutte que toute l'Allemagne virtuellement reconstruite attendait depuis Sadowa, il avait passé l'année précédente — la première de son professorat — à scruter avec passion l'esprit primitif de la Grèce. Il avait découvert, sous l'optimisme des artistes du siècle de Périclès, un gouffre d'horreur guerrière, des mythes effrayants, la cmauté d'une philosophie impassiblement clairvoyante. Il crut tenir la vérité. Il s'initiait au pessimisme allemand et l'Allemagne affirmait sa royauté matérielle et morale par une guerre victorieuse et le Crépuscule des Dieux, à l'heure où il entrevoyait, aux sources de la Tragédie grecque. les mêmes éléments de brutalité militaire, de mirage accepté, de déses-

poir intellectuel. Le monde antique avait trouvé dans l'Allemagne régénérée l'héritière de son esprit.

Le choral de Luther n'avait-il pas retenti depuis longtemps « comme le premier appel dionysiaque?» La victoire, l'Empire, c'était l'affirmation et le passage dans les faits de la force renouvelée qui surgissait du vieux panthéisme germanique dont le souffle, de Sébastien Bach à Beethoven^ de Beethoven à Richard Wagner, ne s'était jamais tout à fait éteint dans la poitrine des artistes. \\'agner était le poète tragique qu'attendait la nouvelle Allemagne avertie par les philosophes du mensonge de l'idéalisme moral et décidée à oublier le drame d'une vie sans but en vivant résolument ce drame et en demandant à sa volonté de projeter dans la musique l'oubli du néant entrevu. L'origine de la Tragédie (i) tremble de la première à la dernière page de ce formidable espoir. Les Grecs, avant les Allemands, avaient eu « besoin » de la Tragédie. Ivre d'orgueil, ivre de force, ivre d'avoir trouvé l'équilibre une seconde, elle avait jailli soudain du bref accouplement des deux tendances despotiques qui se partagent l'âme humaine et dont les Grecs seuls, jusqu'à présent, ont su réaliser l'accord. Dionysos et Apollon, la foule anonyme et l'individu, l'ivresse sensuelle et l'illusion intellectuelle, l'anéantissement du « moi » dans l'océan des sensations où l'homme mêlé par l'amour, la musique et la danse à l'homme roule avec les forces naturelles dans l'oubli grandiose et total de son épouvantable destin, et le surgissement superbe et douloureux du « moi » au-dessus des puissances fatales qu'il veut combattre et modifier, c'est là ce que l'âme d'Eschyle souda de son éclair. Depuis que la « naïveté » d'Homère avait remporté contre le pessimisme la première victoire d'Apollon, depuis que les poètes avaient créé l'Olympe pour objectiver son rêve de domination sur la mort et l'inutilité de tout, pendant que les sculpteurs lui donnaient sa forme tangible, la guerre et la philosophie ne cessaient pas de semer sur le monde le meurtre et la vérité. Seuls les tragiques avaient vaincu le pessimisme en traduisant l'ivresse dionysienne dans le langage d'Apollon et en maintenant dans le drame, en face des héros qui exprimaient sous une apparence plastique l'illusion de la volonté, le chœur où Dionysos faisait entendre la voix de la sagesse pessimiste victorieuse du néant.

Or, c'est de la musique, entraînant les homm.es parvenus au bord du gouffre de la connaissance vers l'orgie silencieuse de l'oubli, que la Tragédie jaillit du cœur d'Eschyle sous sa forme la plus terrible et la plus consolante à la fois. Richard Wagner, qui s'emparait du mythe allemand, n'était-il pas le sommet de la grande musique allemande ? Et puisque Socrate, à la fin du vieux monde grec, avait vaincu Dionysos par la bouche d'Euripide en substituant à l'Illusion

(i) Publié en 1871.

esthétique la dialectique et la morale et en chassant le chœur du drame, n'était-ce pas par la voix du musicien allemand que la tragéde ressuscitée allait vaincre l'esprit socratique représenté dans le monde moderne par le rationalisme français ? Socrate, vers la fin de ses jours, éprouvait le besoin de réapprendre la musique. Le serpent qui se mord la queue est le symbole de la vie. Quand la logique a parcouru le cercle de la connaissance réapparaissent inévitablement le vide et le creux de l'idole morale que les artistes seuls, en nous apportant l'Illusion, peuvent nous faire regarder en face et sans horreur. Il était donc réservé à l'Allemagne de rendre à l'univers intellectuel la possibilité de vivre en recréant la Tragédie par le génie de ses chanteurs et la force de ses soldats.

Le jeune homme profond qui avait écrit ce livre, premier poème tragique inspiré par le conflit impitoyable de son intelligence critique et de son lyrisme instinctif, était né à Roecken, en Thuringe (i). d'une famille de pasteurs. Il eut une dure enfance. Il atteignait à peine ses quatorze ans quand son père mourut fou. Lorsque, en 1850, Mme Nietzsche quitta Roecken pour Naumbourg avec le petit Frédéric-Guillaume et sa sœur, elle venait de perdre son second fils. Frédéric, comme son père, comme ses grands-pères, devait être pasteur, et le voulait. Il grandissait donc dans le deuil. Il était grave, net sur lui et en lui-même, avec une puissance singulière à se maîtriser et à vouloir. Il considérait le mensonge comme un mal répugnant, et sa sévérité à se regarder vivre lui imposait des examens de soi dont il sortait épuisé mais toujours droit, n'appelant jamais au secours. Ses camarades le nommaient « le petit pasteur », et ce n'était point par dérision. Il avait en lui tout ce qu'il fallait pour les tenir à distance et les forcer au respect. Un jour que l'un d'entre eux émettait des doutes ironiques sur l'aventure de Alutius Scsevola, il prit un charbon dans la cheminée, serra le poing, resta ainsi plusieurs minutes, les dents jointes, les jambes roides, tous les muscles contractés pour interdire au cri et au geste de trahir la douleur. Il entretint la plaie pendant des années, par un de ces entêtements d'enfant qui constituent souvent l'ébauche instinctive, d'une discipline du vouloir. D'ordinaire il était froid, peu liant. Sa force concentrée n'éclatait que quand il s'asseyait au piano, tirant de l'instrument si ])uissant sous des mains puissantes, des improvisations furieuses après lesquelles il s'enfermait dans un silence orageux. Depuis qu'un chœur de Haendel lui avait révélé la musique — vers sa dixième année — le monde lyrique qui s'enfonce dans une onibre infinie où l'éclair de plus en plus rare mais de plus en plus lumineux révèle des paysages éternels par delà la morne route, des

(i) Le 15 octobre 1844.

visages de dieux sous des masques d'hommes, l'illusion toujours renaissante sous le désastre permanent de la vérité et de la foi, le monde lyrique s'était déployé devant sa face sans que personne le siit.

C'est au collège de Pforta, où il entra en 1858 et où il passa quatre années, que Tinitiation commença. La culture grecque, le christianisme romantique, ces deux éléments principaux du drame moral qu'ont traversé toutes les grandes natures du siècle, lui infligèrent des crises de conscience auxquelles sa foi religieuse ne survécut pas, mais dont il eût pu sortir avec cette amertume et cette lassitude où nous plonge le plus souvent l'abandon de nos croyances, si son orgueil ne l'avait prévenu que l'intérêt supérieur de son âme lui commandait de vaincre sa douleur pour monter d'un degré plus haut. Quand il entra à l'Université de Bonn, qui représentait à ce moment-là en Allemagne les idées d'unité nationale et de liberté, il avait tout à fait renoncé au pastorat. Pour se le prouver à lui-même, il traversa la noce allemande, la bière, les tabagies, les chansons bachiques, le duel. Ecœuré, il s'enfuit à Berlin où un séjour de deux semaines le dégoûta de l'esprit symétrique, pesant et morne des Prussiens; puis à Leipzig, où il devait terminer ses études. C'est là qu'en 1865, à l'étalage d'un bouquiniste, il acheta le Monde comme volonté : « Je ne sais quel démon me souffla : Rentre chez toi avec ce livre. A peine dans ma chambre j'ouvris le trésor que j'avais acquis et commençai à laisser agir sur moi cet énergique et sombre génie ». Quinze jours il ne dormit pas, mangeant à peine, relisant dix fois le volume, interrompant sa lecture pour s'asseoir à son piano et traduire en transpositions musicales la pensée du philosophe qui avait vu dans la musique, image de la volonté, le principe même du monde. Il avait franchi la seconde étape. Il était délivré de la philosophie d'école et pénétrait dans la passion, indifférente aux fins morales, de consentir au destin. Il ne lui restait plus qu'à apprendre de sa propre bouche que le héros vivant de la musique allemande était lui-même un disciple de Schopenhauer pour tenter de trouver dans la recréation personnelle de l'univers la raison esthétique d'une vie que la raison pure s'avoue impuissante à justifier.

La première année qu'il passa à Bâle, où son maître Ritschl, qui l'aimait, lui avait fait donner la chaire de philologie, dut être la plus heureuse des vingt ans qu'il avait à vivre. Il y devint l'ami de quelques professeurs dont l'un, Overbeck, fut le premier près de lui à l'heure la plus tragique de sa vie, et dont l'autre, Jacob Bùrckhardt. qui lui révéla l'Histoire, devait plus tard reconnaître avec grandeur sa supériorité. Chaque fois qu'il était libre, il allait voir Richard et Cosma Wagner qui vivaient à Triebschen, sur les bords du lac de Lucerne, et l'accueillaient de telle façon qu'aucun d'entre eux ne s'aperçut de la distance qui séparait le jeune inconnu de vingt-cinq ans du vieillard glorieux de soixante. Ils connurent une de ces com-

munions intellectuelles qui s'usent comme l'amour. Nietzsche écoutait passionnément Wagner développer et magnifier la pensée de Schopenhauer sur la royauté de la musique, Wagner suivait avec la lièvre où nous jette la confirmation de nos propres pressentiments les progrès des idées de Nietzsche vers les sources tragiques de l'héroïsme eschylien. Quand un génie naissant recherche la lumière d'un grand esprit pour éclairer son ascension, quand un grand esprit s'avance pour attiser la flamme d'un génie naissant, le plus saint spectacle du monde n'est pas comparable à celui-là. Autour, toute la vie n'est qu'un faible murmure, il n'y a plus dans l'espace et la durée que des forces confuses qui vont toutes vers un brâlant foyer central. Nietzsche et Wagner ne sentaient sans doute tout à fait la majesté de leur amour qu'aux heures où le premier improvisait au piano les cantates ardentes qui étaient comme le choc sur les parois de sa poitrine des ondes d'harmonie arrachées au silence par le maître des orages alors qu'il sentait poindre dans les derniers souffles du Crépuscule le prélude de Parsifal.

Lorsque Frédéric Nietzsche, en congé de convalescence après sa campagne de Metz revint à Bâie, il ne s'attendait pas à l'accueil qu'il > reçut. Bùrckhardt lui sembla triste, la joie de Wagner était si grosse cu'elle le choqua. Il rentrait grave de la guerre. C'est seulement avant l'holocauste qu'on couronne de fleurs la gueule des canons. Il avait vu trop de blessés, trop de morts, trop de sang. Sombres victoires, qui masquaient d'un brouillard fétide les souvenirs de la Grèce de Marathon. Il descendit vers le soleil, passa le Saint-Gothard en compagnie de Mazzini dont la ferveur imprima dans sa mémoire une marque de flamme qu'elle conserva jusqu'à la fin. Au printemps V. rentrait à Bâle pour apprendre l'incendie du Louvre, pleurer avec Bùrckhardt sur toutes ces forces amassées détruites en un seul jour. Que croire ? V'oici que le guerrier ne chantait pas sur les ruines, ou chantait faux, qu'un militarisme bureaucratique se préparait à couler dans la terre allemande une armature de métal qui glacerait tous ses germes. Partout un plat et bas triomphe. Wagner entouré d'imbéciles et ne s'en apercevant pas. Aucun éditeur capable de comprendre, à la lecture du manuscrit des Origines, que la force allemande était là. Quand le libraire de Wagner consentit, à la fin de 71. à l'éditer, il y eut bien un grand moment d'espoir que l'enthousiasme du musicien, à l'apparition du volume, réchauffa jusqu'à lui ramener Nietzsche aimant comme au premier jour. Mais Bùrckhardt excepté et quelques amis d'études, presque personne ne le lut, personne ne le comprit. Il fallait lutter encore pour élever l'Allemagne à la hauteur de sa victoire et des hommes chargés par le destin d'en répandre dans les âmes la fécondité.

La nouvelle que le projet de Bayreuth était sur le point d'aboutir

lui parut providentielle. Il se rendit aux fêtes de la pose de la première pierre du théâtre wagnérien. Tout l'y blessa. La foule était grossière, les nouveaux amis du maître serviles, Wagner jaloux, menteur, mesquin. Il s'enfuit à IMunich où l'on jouait Tristan, y puisa ciuelque courage. Mais en vain. Une amitié intellectuelle qui s'effrite est ce jqu'il y a sur la terre de plus décourageant. A chaque occasion de rapprochement on espère, on respire, on se persuade pour quelques heures qu'on ne s'était pas trompé. Le lendemain tout recommence, le doute, l'instinct d'un désaccord fondamental, l'afïreux devoir de ne plus se mentir, de briser l'attache de l'esprit alors que l'attache du sentiment tient encore et tire à les déchirer sur toutes les fibres du cœur. Nietzsche, après un été passé à Bergame, refuse une invitation de Wagner, le froisse, est pris de remords, se rend près de lui au printemps de 73, ne peut s'empêcher de publier un pamphlet dont bien des phrases l'atteindront (i). Il s'agit, sans doute, de dégonfler un cuistre allemand. Mais que de mots cruels : « Notre victoire (pourrait bien se transformer) en une défaite radicale : la défaite, je dirais même l'extirpation de l'esprit allemand an bénéfice de l'Empire allemand. » Les Allemands sont des « philistins cultivés ». Ils ont toujours imité les Français, même après les avoir vaincus. L'Allemagne ne saurait dresser devant l'unité de culture de la France une image harmonieuse et styliste de son esprit.

Dès lors, tout ce qui suit rend l'écart plus large. A mesure que Nietzsche soupçonne que Wagner n'était pas dans la vérité propre à Nietzsche, il s'éloigne pas à pas avec autant d'hésitation que de douleur. Non, ce n'est pas lui qui se dément, il se trompait sur luimême quand il mettait dans la musique de Wagner les besoins qui étaient en lui. Nous brûlons les idoles que nous avons adorées lorsque nous nous apercevons que nous adorions en elles l'image d'un désir masqué que nous connaissions mal. Nietzsche n'y peut rien, ni Wagrer. L'amitié, comme l'amour, est soumise aux forces fatales dont dépend notre volonté. Il ne mentira pas. Les Allemands sont des érudits, non des civilisés (2). Tout chez eux est convention, leur unité politique est une armure sur une forme sans contours. Ils n'ont pas su manier la connaissance qui les domine et dont ils se servent contre la vie au lieu de demander à la vie d'utiliser la connaissance au gré de ses propres besoins. A ce moment, il lit Montaigne. Il s'aperçoit qu'aux origines les plus lointaines de l'optimisme français on retrouve, comme sous la surface du magnifique décor giec, une clairvoyance implacable. La Rochefoucauld et Pascal finiront de l'éclairer. Les Français aussi ont vécu et construit leur édifice sur un gouffre qu'ils connaissaient. Il traîne de Bâle à Bayreuth,

(i) Premières Considérations intentpestives. David Strauss. (2) II" Intempestive. Les Etudes historiques (1874).

136 PORTRAITS d'hier

de Bayreuth dans la Forêt-Noire, où il va lire Don Quichotte qui le rend très malheureux. L'Allemagne s'obstine et s'enfonce. Wagner voit bien qu'il n'est plus le même avec lui, s'irrite et gronde. Nietzsche est souffrant. Un de ses amis se fait moine. Wagner écrit Parsifal.. Hélas! c'est donc cela! Celui qui devait sauver l'Allemagne est un chrétien! C'est une fin, une agonie, un symptôme de déchéance! Nietzsche mettra encore bien des années à voir tout à fait cJair en lui-même, et ce n'est que cinq ans après « l'heure sainte où Richard Wagner mourait à Venise » qu'il s'expliquera là-dessus (i). Mais le pas essentiel est fait. Schopenhauer, lui aussi, est un signe de mort. Il a incliné la volonté devant la morale. Là où le pessimiste n'a pas triomphé de lui-même, là est la mort, et « celui qui s'efifondre devant la croix est un vaincu ». L'art wagnérien est un art hystérique, que noie l'ornement, le détail, la surcharge décorative, un art d'histrion prodigieux qui, tout en « augmentant à l'infini la puissance expressive de la musique » a noyé sous des fleuves de larmes la splendeur de vivre en santé et découragé le désir de regarder en face la mort et l'absence de but. C'est l'artiste des femmes, des comédiens et des déchus. Ce n'est pas Eschyle, mais Socrate revu par Platon et féminisé par le Christ. Et l'Europe qui meurt peut reconnaître en lui l'image de sa décadence.

Désormais, c'était l'agonie d'une flamme, de hautes lueurs qui montent soudain mais s'espacent de plus en plus. Nietzsche n'ira pas au banquet qu'on offre à Wagner à Bayreuth en 76, mais il écrira une lettre qui enchantera Wagner. Il fera un plus grand effort. Il ira suivre, à Bayreuth, les répétitions de Parsifal. Hélas ! il s'y sent seul, tout l'irrite, surtout le délire des snobs. Tous ces gens-là sont des chrétiens, lui seul sent monter l'avenir. Il est tout déchiré, mais une clarté s'éveille. Oui, au-dessus du désespoir, au-dessus des illusions détruites, au-dessus des globes morts qui roulent dans l'obscurité, il y a des sphères éclatantes. La nuit chante. Sur les champs de carnage frissonnent des nappes de fleurs. La mort n'est pas. La vie perle des pierres mêmes. Il est malade. Qu'importe. Il reviendra vers la lumière pour lui demander de réchauffer en lui l'orgueil d'être plus fort que le néant. Il part pour Naples, où il retrouve des amis. Ils lisent ensemble Hérodote, Thucydide, Michelet, Bùrckhardt, l'Histoire. Ils parlent de fonder un couvent laïque. Que devenir? Il est malade. Sa clairvoyance le brise, son instinct le pousse en avant, ses forces centrales agissent pour l'écarteler. Toute grande âme est le foyer de l'éternelle tragédie où la forme des dieux hésite.

Il nous a dit plus tard que Humain trop humain (2) était « l'histoire d'une crise ». A le lire on le voit bien. C'est là qu"il a brûlé ses idoles mourantes. Stendhal, Chamfort, les moralistes français qu'il

(i) Dans Le cas Wagner (1888). :,2) Publié en 1877.

étudie à Naples avec son ami Rée continuent la délivrance. Il écrit même à leur manière, par aphorismes courts et durs. Il faut qu'il soit impitoyable envers lui-même. Oui la réalité est atroce. L'idéalisme moral est une duperie grossière. L'égoïsme est partout. Aux sources boueuses et sanglantes de l'action où le vieux monde avait versé le vin du mirage esthétique, le christianisme a répandu son poison endormeur. Il a installé le mensonge à la place de l'illusion. L'honnête Kant est un mentenr. La Rochefoucauld seul est véridique. Il faut aller jusqu'au fond de nos actes, il faut savoir la vérité. Si quelque chose, un jour, adoucit notre sauvagerie, ce sera la connaissance. Il est retourné tout entier. Savoir, d'abord. La vie en lui est comme suspendue, c'est la seule fois qu'il soumettra sa force devenante, le sourd enfantement qu'elle fait d'elle-même, se dépassant toujours et se contredisant, à l'immobile vérité. Entre le premier de ses livres et le livre dominateur qu'il publiera cinq ou six ans plus tard il y a ce terrible passage, nu comme une lame d'acier.

Nietzsche reçut le livret de Parsifal au moment où \\'agner recevait le nouveau volume de Nietzsche. Wagner ne répondit pas. Lisbeth, la sœur de Nietzsche, Cosma Wagner eurent beau faire. Les femmes ne comprennent pas ces haines intellectuelles. C'était fini. Le Voyageur et son ombre (i) rendit la brouille irréparable. Nietzsche y prenait Wagner à partie, fonçait sur la musique romantique. Il dédiait son livre à Voltaire. Il attaquait avec violence la morale traditionnelle dont il dénonçait l'utilitarisme mesquin, établissait que le premier devoir envers soi-même était d'en purger son esprit et voyait poindre déjà, par delà la conquête décevante de la réalité, une activité reconquise qui pût vaincre le désespoir. Ce qui est riche en signification, « ce n'est pas le monde en tant que chose en soi..., c'est le monde en tant qu'erreur ». La morale de l'intelligence, dégagée de l'illusion ancienne, ne pouvait aboutir qu'à reconstruire une illusion.

« Un homme qui soulïre n'a pas encore droit au pessimisme ». Et lui soufïrait. Il n'avait droit qu'à l'espérance. Depuis trois ou quatre ans, sa santé, touchée par la guerre, déclinait de jour en jour. Ses yeux brûlaient. L"n marteau battait dans son crâne. Il ne pouvait plus faire son cours. L'Université de Bàle accepta sa démission. Il partit pour la Haute-Engadine où l'air est comme du cristal.

De profundis clamavi! La voix de Nietzsche, toujours, est montée du fond des abîmes. La connaissance et la maladie provoquaient incessamment en lui une aspiration vers la santé et l'oubli du néant du monde qu'il n'avait pas besoin d'arracher à tous ses nerfs tordus, aux terribles clartés que jetait son intelligence sur la dérision du destin. Toute hymne qui jaillissait était la révolte d'une nature indomp-

(i) Publié en 1880.

table et haute contre l'action déprimante de la vérité et de la douleur. Chaque torture de la chair, chaque vertige de l'âme étaient le prix d'une ascension instinctive et volontaire dans la joie de vivre et d'agir. S'il a exalté la santé et la force, c'est avant tout qu'il était faible et mal portant. La souveraineté qu'il savait à son esprit s'irritait d'avoir pour enveloppe un corps débile dont le dégoiît le prenait devant tous les spectacles de puissance indifférente qui s'ofïrent sans cesse à nous. Quand une imagination qui sent rouler en elle, rythmiques, ordonnées, royales, les violences confuses de l'instinct, est condamnée à s'abaisser à l'observance tyrannique du froid, du chaud, des régimes alimentaires, des potions et des cachets à prendre, des tisanes à absorber, un impitoyable élan vers l'animalité sainte l'élève d'un seul coup au-dessus des marécages pour la faire bondir libérée vers l'eau courante et le soleil. Il a bien affirmé que le choix de l'aliment et du climat constituaient « les affaires fondamentales » de la vie — et c'est rigoureusement vrai — il était peut-être bien aussi atteint de la manie d'introspection de ceux dont les nerfs sont malades ; c'est de sa misère physique tout de même qu'il tirait avant tout la haine de ce qui est malsain et l'amour de ce qui est fort. Il sentait le besoin de défendre sa pensée, et s'il a porté au christianisme les coups les plus durs, nous le devons sans doute à ce cju'il pénétra les origines de la religion qui renversa le culte de la force, de la joie et de la santé pour introniser à leur place la maladie et l'aspiration à la mort. C'est pendant ses plus noires années qu'il médite et écrit Humain, le Voyageur, les livres pessimistes 011 l'on sent monter quand même sa fureur contre la pitié et son besoin de redonner aux hommes un évangile de courage et d'orgueil. Dès qu'il est mieux, l'hymne reprend, il se rue vers la lumière, Aurore, Zarathoustra surtout sont chantés en quelques jours. Il passe presque brusquement de la haine à l'amour, de la négation à l'affirmation, de la clarté apollinienne à l'ivresse de Dionysos,, toujours obéissant aux ordres de ses nerfs, mais puisant dans leur état même le pouvoir d'utiliser son supplice ou sa délivrance aux profits de sa grandeur. Depuis la guerre, il ne s'était jamais bien porté. ]\Iais c'est surtout à partir de 76 que le martyre commença. Il aggravait lui-même ■ l'exaspération de ses nerfs par les drogues qu'il employait pour combattre ses insomnies, ses vertiges, ses migraines. Le chanvre indien, le chloral abîmaient son estomac qu'il soumettait en outre aux épreuves des cuisines trop épicées des trattorias italiennes. Pauvre (i), il était obligé de sacrifier une grosse partie de ses ressources à faire éditer ses volumes, dont personne ne voulait, il habitait la plupart du temps des garnis assez misérables, errant de ville en ville à la recherche du bien-être et du sommeil, surmené

(i) L'Université de Bâle lui avait reconnu une pension de 3.000 francs.

par ses voyages incessants, ses nuits blanches, le passage sans transition des petites tables d'hôte suisses aux gargottes de la Riviera. !a surexcitation cérébrale forcenée et continue à laquelle il se conûamnait. Quand il était dans la montagne, il respirait et dormait mieux, mais la neige blessait sa vue. En Italie, il avait contre lui le bruit et la poussière. Il était réduit à la vie nomade, passant presque tous les mois chauds dans la Haute-Engadine, à Sils-Maria. c-llant l'hiver de Gênes à Venise, de Venise aux lacs italiens, des lacs italiens à Nice, restant parfois plusieurs semaines où le hasard l'avait conduit, d'autres fois deux ou trois jours, poursuivant sans cesse le fantôme d'une santé à laquelle il ne tenait peut-être pas beaucoup, puisqu'il considérait son mal comme une épreuve nécessaire à sa discipline morale. Au fond il devait le chérir. Il le rendait à peu près inapte à l'amour. Et comme il voyait dans l'ascétisme du philosophe une condition de spiritualisation plus haute et un instrument créateur, dans l'ascétisme de l'artiste une transposition de l'appétit sexuel (i), comment lui, monstre à deux têtes, artiste et philosophe, n'eiit-il pas saisi cette occasion de se vautrer avec fureur dans cette « forme sacrée de la débauche?... »

Il trouvait aussi dans sa maladie, dans sa vie nomade, un moyen de fuir ceux qu'il dépassait trop. Ses amitiés s'égrenaient sur sa route l'une après l'autre. Jalouses, enthousiastes, fébriles dans sa jeunesse, elles devinrent plus tard assez circonspectes, mais aussi moins tyranniques. Du moins n'exigeait-il plus de ceux qu'il rencontra dans l'âge mûr le même élan que lui vers des certitudes (|u'il savait devoir lui apparaître comme des erreurs un peu plus tard. Les premières amitiés sont cruelles. Nous ne pardonnons pas à ceux que nous aimons et qui nous aiment d'être indifférents de nous. C'est la maîtrise de nous-mêmes qui met l'amitié à son plan et laisse à nos amis le droit de ne plus penser comme nous à la condition que nous reconnaissions en eux l'exemple de la fidélité et Ce la noblesse à laquelle nous aspirons. Après la trente-cinquième année, Nietzsche était à peu près seul. Ses derniers livres devaient accroitre le silence qui se faisait autour de lui : « Un homme profond a besoin d'amis, à moins qu'il n'ait un Dieu. Et je n'ai ni Dieu, ni ami ! »

Souffrait-il de sa solitude, alors qu'il était tout à fait perdu dans un hôtel de montagne, plus perdu encore dans la foule sordide et turbulente du port de Gênes, la foule oisive de Nice, ou parmi les touristes convaincus qui promènent de la place Saint-Marc- au quai des Esclavons leurs sacoches en bandoulière, leurs Baedekers et leurs chapeaux verts? Oui. Pas un encouragement, presque jamais de ces lettres réconfortantes qui relèvent votre vaillance et vous

(i) La Généalogie de la Morale (L'Idéal ascétique).

révèlent, au delà des visages connus et des voix familières, un cœur qui monte et qui s'ouvre et se contracte avec le vôtre, une sensibilité lointaine où le moindre de vos cris entre comme un rayon. Ces gens qui le coudoyaient dans la rue, qui se permettaient d'admirer sans aimer et de juger sans comprendre alors qu'il était là, ne savaient pas qu'une force terrible agissait à côté d'eux. Et jamais ils ne le sauraient. Ils en étaient incapables. Les phénomènes naturels ravissent ou épouvantent les plus humbles d'entre nous, les bêtes mêmes les sentent, pourquoi la grande âme seule est-elle condamnée à passer sans être écoutée ? Il était donc vrai qu'il portait en lui tout ce qui est ombre et lumière, et personne ne le savait, et personne ne le sentait. Aucun visage avide ne se tendait vers ses lèvres. Tout le fardeau était pour lui. Une implacable roue tournait dans son crâne, broyant la matière pensante d'oii ruisselaient des éclairs. Plus il s'élevait, plus il se sentait la puissance de recréer aux hommes un prétexte d'action, plus ils l'isolaient dans cette puissance dont ils n'avaient pas même peur, qu'ils ignoraient tout simplement. Sa revanche, c'est qu'il errait près de la mer ou habitait la montagne. Il en arrivait à croire, — il l'a répété vingt fois, — qu'il y avait entre l'air silencieux et frais des hauteurs, l'haleine des glaciers, la proximité des étoiles et son essor violent au-dessus des mensonges et des compromissions du monde, un échange de confidences qui peuplait sa solitude et l'arrachait au désespoir.... « Nous voulons vivre au-dessus des impurs comme des vents forts, voisins des aigles, voisins de la neige, voisins du soleil, ainsi vivent les vent forts (i). »

Il supportait le plus insupportable des supplices, qui est de se sentir au cœur quelque chose de pire que la mort et les ténèbres, le doute de soi, la certitude de l'anéantissement du globe et de l'oubli définitif, et de ne pouvoir interroger une âme là-dessus et lui demander son appui, précisément parce qu'il n'y avait pas d'âme autour de lui et que l'isolement même, en se prolongeant, lui doni:ait le temps de repousser les tentations du pessimisme que procure l'isolement. « Quand il m'arrive de penser: je ne peux plus endurer la solitude, alors j'éprouve une indicible humiliation devant moi-même; je me sens en rébellion contre ce qu'il y a de plus haut er moi. » Puisque sa propre activité suffit à justifier la vie, le génie, qui est la vie portée par l'homme à son plus haut point d'activité, ne peut-il pas, hors de tout but, de toute sanction, de toute admiration témoignée ou sollicitée, tourner sans fin dans son propre cercle au risque de ne jamais être entendu? Et quand l'homme a dépassé l'heure où il avait besoin de la société des autres hommes, quand il a tant monté qu'il n'a plus rien à apprendre de tous ceux

(i) Ainsi parlait Zarathoustra.

cmi sont vivants, qu'il ne trouve plus à dialoguer à travers le silence ces siècles qu'avec quelques rares esprits dont la cime émerge seule de l'ombre du passé et seule s'entrevoit dans l'ombre du futur, ne peut-il pas trouver dans cette certitude un orgueil capable d'entrainer son consentement à l'obscurité de son nom et une liberté de création qui l'élève toujours plus haut? Dans les pensions où vivait Nietzsche, parmi des malades, de pauvres êtres effacés, des vieilles dames, il s'était composé tout naturellement une personnalité de surface. Pourquoi tenter de donner aux vers des yeux et des oreilles et de proposer l'air violent des montagnes à ceux qui vivent dans les caves, même à six mille pieds de haut? Il s'informait avec politesse de la santé des convives, parlait du temps qu'il faisait, paraissait écouter avec intérêt les nouvelles que commentaient ceux qui avaient lu les journaux. Cet homme propre, peu disputeur et courtois inspirait de la sympathie. On savait vaguement qu'il avait été professeur et qu'il écrivait des livres, mais c'étaient de ces livres que personne ne Usait; lui-même n'en parlait jamais et n'insistait pas pour qu'on les liit. Quand, par politesse, on l'interrogeait là-dessus, il détournait la conversation. Tous lui étaient reconnaissants de ne pas lui imposer l'ennui de le lire et l'effort de le comprendre. Tous lui savaient gré de sa noble figure, de son menton soigneusement rasé, de la décence avec laquelle sa forte moustache militaire cachait l'amertume et la sensualité des lèvres agitées de tremblements. Personne ne songeait à lire ce qui se passait réellement sous ce beau front qui s'avançait comme une proue au devant des deux yeux inquiets et douloureux dont d'épais sourcils atténuaient la flamme trop fixe. Dans les ports, au milieu des pêcheurs, des débardeurs, des pauvres gens, il était encore plus à l'aise. Ils l'aimaient. A Gênes, on l'appelait « il Santo », pour sa douceur. Le spectacle de ses tortures, l'épouvante de ses découvertes étaient pour lui, et pour lui seul. Il tenait tout entier dans la question muette qu'il se posait sans répit : Oui était-il? « Les natures grandioses souffrent... des doutes que leur inspire leur propre grandeur, non de sacrifices et des martyres que leur tâche exige d'eux » (i). C'est demain qu'il s'emparerait de sa force, hier était mort. Il courait après ses idées dans de longues marches exténuantes dont il rentrait anéanti, incapable de dormir, mais avec une page, un chapitre, un livre nouveau. Il était presque constamment en proie à une agitation terrible, que l'orage de sa pensée dominait de son tumulte et qui le poursuivait même la nuit. Dans son crâne, là où il n'y a chez les autres le plus souvent qu'un marécage endormi ou quelques filets d'eau claire, des fleuves, des torrents coulaient, brisant les digues élevées par l'éducation, l'habitude, l'atavisme conservateurs. Il se comparaît lui-même à une femme dont

(i) Le Gai Savoir.

l'enfant va naître, pour la tension qu'il donnait à ses nerfs, l'effort douloureux qu'il accomplissait quand il sentait l'idée prête à jaillir des ténèbres, les flots de larmes qui coulaient de ses yeux au moment où elle apparaissait jeune et nue et chétive dans sa puissance, encore rabougrie et souillée du sang qui inondait son cerveau à chaque crispation du cœur. Il écrivait a pour se débarrasser de ses pensées ». Débordé par l'incessant afflux de création qui montait pêle-mêle avec les pleurs d'amour et le rire héroïque, il était obligé, pour maintenir en lui la lucidité nécessaire au passage de la pensée à la réalisation, de commander à tout son être un ordre et un silence dont il sortait à demi-mort.

Aurore (i) est sa nouvelle aurore, son retour à la santé. Au printemps de 1880, il avait quitté l'Engadine en meilleur état et fait à Venise, en compagnie de son ami Peter Gast, un séjour qui lui fit du bien. Il passa son hiver à Gênes et c'est là, dans les rochers où il allait s'étendre tout le jour pour absorber par les poumons, les yeux, p*ar toute la chair offerte le soleil, l'iode, le vent salé, qu'il sentit sa vie animale un moment anéantie revenir, et avec elle une de ces joies monstrueuses d'où le lyrisme s'épanche comme des gerbes d'eau pure, bouillonnante des forces souterraines qui le poussent hors du sol.

Quand on compare ce livre d'aphorismes et le Gai Savoir qui suivit aux livres d'aphorismes qui précèdent, on s'aperçoit que ce. n'est plus le même ton. Partout l'affirmation commande, la force reconquiert ses droits. La vie reprend le terrain qu'avait gagné la connaissance et s'échappe par bonds vers la connaissance supérieure qui tend à refaire l'instinct. La morale traditionnelle est la « Circé des philosophes » et la philosophie, depuis vingt siècles, a fait faillite, parce qu'en découvrant son mensonge elle a voulu le maintenir. Personne jusqu'ici ne l'a considérée comme un problème à résoudre impartialement, mais comme « un terrain neutre » oii tous se trouvaient d'accord. Les « mauvais instincts sont nécessaires à entretenir les forces sans lesquelles l'humanité serait amolie et corrompue depuis longtemps » (2). L'homme moral est un pauvre homme qui n'invente et ne crée rien, veut abaisser l'homme supérieur au niveau de sa timidité et étendre sur lui le lent linceul du marécage. Tout grand homme est hors la loi, la tradition, le devoir, la conscience. C'est un criminel de grand style. Qu'importe la vertu, qu'importe le bonheur, si le bonheur, si la vertu provoquent dans le corps social l'immobilité mortelle. « Il faut anéantir la morale pour délivrer la vie » (3).

Nietzsche aussi était .délivré. Un animal qui s'ébroue pour se débarrasser d'un fardeau qui l'ctouffe ou des dernières pesanteurs du

(i") Publiée en 1881. (2) La J'oloittc de Puissaucc. (3) Id.

sommeil n'est pas plus vivant ni plus jeune. Il secouait joyeusement tout ce que l'éducation et l'habitude avaient pu laisser dans son esprit de crasse séculaire et de dépôts étrangers. Pendant l'hiver de 8i il entendit, à Gênes, la Carmen de Georges Bizet. Cela lui parut une aventure providentielle. La violence et la gaieté de cette musique inconnue emportèrent tout de suite Nietzsche vers des certitudes nouvelles qui le forçaient à abandonner à leur moralisme compliqué tous les artistes allemands pour demander à l'art « latin » le secret de la vie saine. S'il ne s'était laissé séduire un peu trop vite, en barbare mal dégrossi qu'un rire étincelant et des yeux et des dents attirent, peut-être fût-il entré plus profond dans l'âme réelle du Sud. Homme du Nord, il ne pouvait s'apercevoir que Bizet évoquait en homme du Nord, par ses dehors ardents, sa tâche un peu tapageuse et vulgaire, un monde que les artistes du Midi ont exprimé par le dedans, dur, hautain et terrible, linéaire comme réclair. Eschyle et Michel-Ange pouvaient s'atteindre là où le Casino et l'Opéra ne lui livraient qu'une caricature puissante de l'image qu'il poursuivait. Le xvi® siècle lui eût donné Palestrina, le xvii^ Monteverde, le xviii^ Marcello, le xix^ Berlioz. Et le contact profond de cette pureté et de cette force l'eût probablement à la longue réconcilié avec Beethoven, Sébastien Bach et même Wagner auxquels Mozart, qu'il aimait, apporte sans effort avec sa grâce herculéenne, l'immoralisme auguste des prophètes du ]\Iidi.

N'importe. Il lui fallait de la lumière. Qu'il fût injuste pour les héros de sa race, qu'il choisît un peu hâtivement ceux qu'il leur opposait, il allait dans le sens de sa puissance dont ses erreurs et ses paradoxes mêmes précipitaient l'ascension. Nietzsche est comme la vie qui revient sur elle, s'égare aux méandres et aux accidents de sa pente, mais marche toujours vers son but qui est d'entretenir en elle le mouvement qui la nourrit. Tout en lui roule en tumulte, se heurte aux parois de son cœur. A cette époque de sa vie, il était habité par une puissance lyrique qui fût sortie de lui malgré luimême si la peur ou le préjugé eussent tenté de la retenir. Sa pensée surgissait des profondeurs de l'inconscient avec une telle ivresse qu'il en voulait à sa faculté critique de ne pas lui permettre toujours de « dire des choses les plus abstraites de la façon la plus corporelle et la plus sanglante ». Presque tous ses vers datent de ce temps-là où il cherchait d'instinct pour en accentuer la violence, tout ce qui était directement contraire au courant qui naissait en lui. Malade, il lui fallait la solitude où la plainte n'est entendue que de l'esprit intérieur qui l'accueille pour en faire un chant de combat. Libre et fort, il allait au devant des drames oix l'homme noble est presque toujours condamné à faire un choix tragique entre sa gloire et son bonheur. Il aima pour la seule fois de sa vie vers l'époque où, arrêté un instant sur le chemin de la

déchéance physique, délivré du fardeau de la morale séculaire, il sentait remuer en lui son plus beau livre, dont il écrivit en quelques jours chacune des quatre parties. Ses amis l'avaient fait venir à Rome où il rencontra une jeune Russe déjà familiarisée avec sa pensée et à laquelle, plein de sa nouvelle jeunesse, il livra généreusement en des causeries passionnées, l'inépuisable trésor d'allégresse qui allait bientôt aboutir à la conception et au chant de Zarathoustra. Il y eut une poursuite douloureuse à Lucerne, à Bâle, Nietzsche la suppliant de venir avec lui juger sur place, à Bayreuth, le conflit ae sentiments qui le séparait de Wagner, persuadé dans son innocence que s'il lui démontrait la supériorité de son génie, elle tomberait dans ses bras. Il ne savait pas encore que l'amour est maitre de l'admiration.

C'est cependant l'écho de cette courte aventure qui dût lui inspirer le beau chapitre sur la femme qu'il écrivit trois ans plus tard dans le livre terrible où son chagrin, la chute de Zarathoustra, l'échec de sa candidature à l'Université de Leipzig qui ne voulait pas d'un antichrétien, le retour progressif de son mal, ses nouvelles courses errantes de l'Engadine au littoral des mers latines, l'entraînaient à esquisser l'image d'une passion de vivre neuve sur le fond noir d'une raison de vivre que le christianisme avait détruite en voulant la développer (i). Il avait tout à fait surmonté la morale. Il n'acceptait du monde que les instincts vivants gouvernés par la volonté, et voyait en eux seuls le moyen d'augmenter le monde. Il gardait ses deux poings armés pour démolir les idoles, et ce n'était pas pour vaincre en lui-même quelques restes de préjugés qu'il devait encore se battre, mais pour étayer sur la connaissance historique les affirmations tranchantes que lui dictaient ses sens blessés. La Généalogie de la Morale n'aura d'autre but apparent que d'appuyer sur la philologie le combat qu'il a soutenu au nom de la vie contre le dogme négateur qui cherche à la diminuer.

La lecture de Spencer lui avait révélé l'antagonisme fondamental de sa pensée scientifique avec la pensée de ceux qui se sont emparés de la science pour donner à la morale la base utilitaire qui tend à la maintenir. Non, le Bon n'est pas à l'origine l'utile aux autres et le non égoïste, c'est le puissant, c'est l'homme selon la nature qui imposa par sa noblesse même au malvenu le sens des mots hon et mam'ais. Toutes les langues sont d'accord. Aux sources, le Bon est ce qui est noble et le Mauvais ce qui est bas: « Si le plus haut degré de puissance et de splendeur du type homme n'a jamais été atteint, la faute en est à la morale ». Elle a domestiqué le fauve, l'être qui promenait par le monde, avec la passion, l'imprévu, le mouvement, la guerre, les biens et les devoirs qu'il distribuait selon

(i) Par delà le Bien et le Mal (1887).

sa force et qui créait entre ses pairs et lui une égalité supérieure où l'amitié, la fidélité et l'honneur devenaient autant de leviers pour élever plus haut la vie. Mais le prêtre est venu, l'impuissant, le haineux, le diffamateur de l'action. Il a « renversé les valeurs ». Il a dit: Heureux les faibles d'esprit, heureux les médiocres, heureux les malades, ce sont eux qui sont les bons, ce sont eux qui sont les élus, ce sont eux qui se portent bien. Le méchant, c'est celui qui est fort. Et puisqu'il est le vice, c'est toi, faible, le vertueux. Et la morale des esclaves a vaincu celle des maîtres et entraîné le monde qui montait vers ce qui est haut à descendre vers ce qui est bas.

Nietzsche a symbolisé, au fond, dans sa pensée et sa vie, la civilisation chrétienne, malade presque volontaire aspirant à la santé et projetant hors d'elle-même, dans les élans de révolte désespérée qu'elle éprouvait contre elle-même, un jour la Cathédrale, un autre jour la Renaissance, un autre jour la musique allemande qui a brisé le christianisme malgré elle, à l'heure où Kant démontrait malgré lui que le christianisme adorait des fantômes. Barbare, Nietzsche éliminait violemment ce qui fut « un poison pour les jeunes peuples barbares ». Il avait vu le prêtre maintenir dans l'ornière les faibles dont la ruée hors de l'ornière eût peut-être ruiné la vie en détruisant tout ce qui dépassait. Il avait assisté tout le long de l'histoire au spectacle tragique de deux forces coexistantes, l'une de vie, l'autre de mort, dont les conflits perpétuels, les victoires, les défaites alternatives avaient créé le drame même de l'Histoire. Tandis que la Renaissance affirmait le réveil des valeurs aristocratiques, l'instinct délivré, la puissance de vivre exaltée et divinisée, le nouveau triomphe des forts, la Réforme avait réagi au nom des valeurs hébra'iques, soulevé de nouveau contre la vie la platitude et la moralité et abouti en fin de compte, malgré la noblesse française, à la Révolution. Napoléon, un homme antique, dressé contre elle une minute, n'a pu barrer la route à la révolte des moutons... L'esclave triomphe, l'Europe s'enfonce dans la veulerie et la peur, elle regarde comme mauvais tout ce qui élève l'individu au-dessus du troupeau, comme bon tout ce qui l'y maintient ou l'y ramène (i), le socialisme est la dernière invention de Saint-Paul, la pitié dissout dans les pleurs les volontés et les caractères qui tentent de se ressaisir. Nous ne sommes plus capables de supporter avec calme le spectacle de la souffrance, n'étant plus capables de souffrir. Nous sommes égalitaires, ne sachant plus monter, et envieux de ce qui monte. Le nihilisme des philosophes est venu nous verser un anesthésique nouveau (2). Ayant nié Dieu, l'humanité n'a plus de but, et comme la morale meurt, son dernier support s'écroule.

Dieu, au moins, était une illusion puissante. Mais ne sentez-vous

(i) Par delà le Bien et le Mal. (2) La l'olontc de Puissance.

146 PORTRAITS d'hier

ctonc pas que Dieu mort, la morale n'est plus qu'un épouvantail ridicule, un écriteau posé sur le chemin par l'être incapable de conquérir la vie pour lancer dans une direction fausse l'être capable de créer ? Au fait, le savez-vous, ô hommes, que Dieu est mort ? Savez-vous pourquoi vous errez ainsi dans les ténèbres, vous cognant à tous les obstacles, vous qui avez voulu substituer à l'erreur divine une vérité que vous n'avez pas la puissance de regarder sans pâlir ? N'avezvous donc pas vu passer auprès de vous un homme hagard, une lanterne à la main ? Il est pourtant assez hideux, il crie, il pleure, il va de l'un à l'autre, personne ne l'entend : « Nous avons tué Dieu, vous et moi! nous tous, nous sommes ses assassins... » (i). Le monde est vide. S'il n'y a que des gouffres sans fonds autour du héros en marche, s'il est seul à y voir les hommes patauger dans l'ombre fangeuse depuis qu'ils n'ont plus pour les en arracher le mirage menteur des oasis célestes qui miroite sur l'horizon, quelle force pour lui s'il voit briller, aussi haut que ses regards portent, une cime éclatante où pas un homme n'est monté, d'où Dieu assassiné ne tend plus ses deux mains ouvertes, mais où rient la source et l'éclair et d'où l'aigle s'élance pour voler vers le soleil ! Le pessimisme intellectuel est fait pour les nobles natures écrasées par un monde où baisse le flot vivant, l'optimisme moral est fait pour les êtres vulgaires incapables de supporter l'épouvante du néant. Allons vers l'optimisme intellectuel qui ne reconnaît d'autre sens à la vie que de la vivre en tirant d'elle toute l'ivresse et la puissance dont son indifférence à tout ce qui n'est pas elle-même nous offre l'exemple quotidien. Quand nous aurons visité les gouffres, nous danserons sur leurs bords. Il n'y a pas de raisons morales, il n'y a pas de raisons métaphysiques pour que ce qui est faible asservisse ce qui est fort. Puisque le lent déclin du monde a commencé le jour où les malades, venus dans un monde malade, ont nié les vieilles « valeurs ». mis la faiblesse là oii était la force et la résignation là où était la volonté, il faut que les hommes vivants renoncent aux valeurs chrétiennes. Puisque le monde-vérité, le monde de l'être éternel d'où découlent les valeurs fixes du bien et du mal assignées à notre misère a été détruit par les philosophes qui l'avaient édifié, il faut diviniser contre les philosophes le monde merveilleux des artistes et des vainqueurs, le monde de l'illusion que nous construisons nous-mêmes, le monde du devenir et de l'apparence qui est seul éternel puisqu'il dépend de notre volonté de le créer et de l'embellir. Nous qui avons franchi les horribles solitudes de « l'âge tragique » où la morale et Dieu détruits nous ont laissé face à face avec le néant, nous seuls avons le droit d'opposer nos poitrines à la déroute et de dire au monde vaincu : Pemonte la pente. Renverse toutes les valeurs. Là

(i) Le Gai Savoir.

OÙ on avait proposé pour buts à ta misère le sacrifice continuel, l'ascétisme, l'humilité, assigne toi-mcmc pour moyens à ta force l'égoïsme. la sensualité, l'instinct de domination. Et puisque la pitié te perd, sois dur. Tous les maîtres de l'action, tous les artistes, « tous les créateurs sont durs ». Sois créateur, parviens jusqu'à toi-même, conquiers la vie, et tu te riras de la mort.

On n'a le droit de penser et de dire ces choses-là que quand on a pratiqué vis-à-vis de soi-même la discipline impitoyable des passions qui pourraient adultérer et dévier de leur route les instincts ramenés à leur santé première et utilisés à porter l'homme total au plus haut degré de puissance. Ce négateur de la morale était parvenu à l'immoralisme à force de moralité. Il était de ceux qui aiment mieux voir s'abîmer le monde que de ne pas s'avouer à eux-mêmes la vérité qu'ils ont en eux. Il n'en était pas responsable. « Ce qui a triomphé du Dieu chrétien, c'est la morale chrétienne elle-même, la notion de sincérité appliquée avec une rigueur toujours croissante, c'est la conscience chrétienne aiguisée dans les confessionnaux jusqu'à devenir la conscience scientifique, la propreté intellectuelle à tout prix. » (i). Son père était quelque chose comme le Brand d'Ibsen. L'agonie du protestantisme a fourni ces hommes de pierre pour essayer de soutenir l'entablement du temple que leur instinct sentrit crouler. Pour leurs femmes, leurs fils, leurs filles, pour tous ceux qui les aimaient, ils étaient impitoyables. J'en ai connu un, c'était mon grand'père. Dans sa maison on parlait à voix basse, les enfants eux-mêmes savaient qu'il n'était pas permis de rire, et ses fils de cinquante ans, qui avaient connu les fusillades et les pontons de la Commune tremblaient devant lui. Détachés de sa religion, mais pleins d'amour pour sa personne, et muets quand il était là. la plupart allèrent jusqu'au bout des enseignements moraux qu'ils en avaient reçus, leur probité intellectuelle les conduisit au nihilisme. Leur père en soufïrit d'autant plus qu'il se jugeait responsable devant Dieu de n'avoir pas su les lui conduire, leur vie commune était un horrible silence, mais le respect qu'il leur portait l'empêcha de les maudire. Ils étaient bien ses fils, il leur savait sa pureté et sa passion. Les hautes natures ne se comprennent jamais mieux Que quand quelque chose d'irréductible les sépare et les condamne à ne pas se communiquer leurs désirs.

Nietzsche a semé sur ses pas des victimes innombrables. La vie passe comme la guerre, dévastant tout. Alalhenr à qui ne sait pas se défendre contre un grand esprit promenant à travers le monde 1 incendie de la vérité. Nietzsche a beaucoup servi aux jeunes hommes de ce temps qui avaient lu ses premiers livres à la course, dans l'exubé-

(1) Aurore.

148 PQRTRAITS d'hier

rance indisciplinée de leurs vingt ans, à masquer leurs chutes successives d'oripeaux philosophiques hâtivement cousus de sa forme paradoxale et à décorer des noms d'immoralisme et de volonté de puissance leur lâcheté. Je sais des anarchistes qui sont devenus sous-préfets en invoquant les mots de l'homme inexorable envers lui-même qui vécut au désert et mourut dans la pauvreté parce qu'aucune fonction, aucune vanité, aucune fortune ne lui paraissait correspondre à la force qu'il se savait. « Tu aspires à la gloire? Ecoute un conseil! Renonce à temps, librement, à l'honneur (i). » S'ils avaient vécu profondément dans sa pensée, si surtout ils avaient cherché à purifier et à vivifier en eux-mêmes les sources troubles et trop tôt taries que sa parole y faisait sourdre, ils eussent lentement appris, pour leur joie, que celui qui veut dominer avant d'avoir créé par le dedans sa raison de dominer est un esclave. Les forts ne s'imaginent pas qu'ils goûteront sur la terre ou ailleurs une autre récompense que de sentir monter en eux l'enivrement de leur force. Nietzsche repoussa toujours la pitié pour lui-même, jamais il ne se plaignit. Et s'il se permit d'écrire que « presque tout ce que nous appelons culture supérieure repose sur la spiritualisation et l'approfondissement de la cruauté (2), il entendait d'abord parler de la cruauté envers soimême, qui n'oblige pas à repousser tout ce qu'on a envie de prendre, mais à écarter de ses désirs tout ce qui n'est pas susceptible d'accroître la grandeur interne de sa vie, le doute qui la tord, l'enthousiasme qui la gouverne, son rayonnement silencieux qui pénètre en général les hommes longtemps après qu'il s'est éteint, comme la lumière de ces étoiles mortes qui nous vient après deux mille ans.

L'ascétisme de Nietzsche est une arme de combat. Toute passion est un moyen de parvenir à quelque chose de plus haut dont cette passion elle-même restera l'instrument si celui qui la possède, loin de lui obéir, la dirige et la perfectionne en n'abandonnant pas une minute sa volonté d'accroissement.^ Elle ruine et détruit le faible, mais elle fortifie le fort. Ce qui est un poison pour l'un peut nourrir l'autre (3). La vertu consiste à vaincre, le vice à s'avouer vaincu. Le vice et la vertu n'engendrent pas la décadence et la puissance, c'est la décadence et la puissance qui créent le vice et la vertu (4). Nous sommes destinés à nous battre avec les bras, avec le cœur, avec l'esprit, afin d'atteindre le pouvoir de saisir notre propre loi. « L'homme doit être élevé pour la guerre, la femme pour le délassement du guerrier, tout le reste est folie » (5). Ce qui est fait pour conquérir doit vivre dans la volonté d'être maître de sa conquête, ce qui est fait pour consoler doit vivre dans la gloire de sa puissance à consoler. Si les trois choses les plus maudites, la volupté, l'égoïsme, la

Ci) Le Gai Savoir. '2] Par delà le Bien et le Mal. {i, Le Gai Savoir. (4) Le Crc pusciile des Idoles. (5) Ainsi parlait Zarathoustra.

soif de domination sont les trois vertus cardinales, c'est seulement chez l'homme libre qui eut « la volonté de répondre de soi ». Lorsque tu pris pour témoin un arbre solitaire, le jour où tu pesas les qualités du monde et que la balance pencha vers ces forces terribles qui brisent et violentent la vie, font couler les pleurs, entretiennent dans l'univers le drame comme l'instrument essentiel de sa propre génération, tu savais bien, Frédéric Nietzsche, que celui qui se nourrit des pluies, respire les orages, essaie toujours de monter au-dessus des autres pour aspirer la foudre, ne se récuserait pas. Lui seul connaît la cruauté divine, la cruauté qu'il faut bénir pour le pouvoir que nous en retirons. La rafale des germes l'environne pendant mille ans. Ses feuilles étalées ne reçoivent qu'une faible partie de cette poussière vivante que reprennent la mer, le roc, les vents éternels qui font le tour de l'étendue. Comme il a vu toujours la vie crever le roc, fîeurir la mer, errer dans les vents au hasard, il ne sait pas ce qu'on veut dire quand on commande à la vie de nier la force indifférente qui la promène et la gaspille, mais sème ses victoires perpétuelles sans se pencher sur les déchets et sans compter les morts. Il a confiance. Des racines qu'il enfonce jusqu'au cœur tremblant de la terre aux branches supérieures qui s'élèvent éperdiîment pour aller plus près du soleil, il sent circuler sa puissance, il en jouit, il est lui-même... La volupté est « le vin des vins » pour les forts. La soif de dominer est l'élévation de soi-même puisqu'elle s'exerce toujours sur ce qui est plus bas. L'égoïsme chasse de soi tout ce qui compromet sa formidable ivresse, l'humilité, l'effacement, la lâcheté. Mais il faut « apprendre à aimer » et « celui-là s'est découvert lui-même qui sait dire : voici mon bien, qui sait dire : voici mon mal » A mesure que nous montons dans la possession de notre personne profonde, que nous saisissons dans nos irrésolutions anciennes le germe de notre pouvoir, les idoles placées devant nos yeux pour effrayer notre enfance, s'effritent sous le choc des tragédies que nous vivons. Le faible seul a besoin d'une morale, pour préserver sa vie chétive contre l'assaut des sens. Le fort est plus fort que ses sens, leur ivresse augmente sa force, là où le faible est englouti il nage joyeusement. Quand il est pris de défaillance, même longue, même presque mortelle, il se relève plus puissant, et s'il succombe tout à fait, c'est qu'il n'était pas digne de vaincre et de commander.

L'amour est donc interdit à cet être qui monte, et qui semble ne concentrer en lui tout ce qui est que pour s'accroître et dominer ceux qui l'entourent ? Ce n'est pas vrai ! Les déchus seuls ignorent tout ce qu'il y a d'amour dans le vainqueur. Seulement il en est le maître, comme il est maître de lui. « Malheur à tous ceux qui aiment sans viser une hauteur plus haute que leur pitié ! « Il faut comprendre. Comprenez-vous le péril où vous entraîne la pitié, vous qui êtes toujours prêts à verser des larmes, toujours prêts à céder,

toujours prêts à exalter ce qui est chétif et vaincu, toujours prêts par conséquent à mépriser et méconnaître ce qui est libre et sain ? Comprenez-vous pourquoi la religion de Saint-Paul fut « la plus grande folie collective de l'Histoire » pour avoir voulu maintenir le courant profond de la vie qui tend toujours à briser ses digues, à inonder ses rives, à porter plus haut sa surface, dans une chambre basse où s'étaient réfugiés les déchus, les malades dont l'énorme masse inerte finit par immobiliser les vivants, ceux qui élevaient l'homme en eux-mêmes et portaient la compassion comme une aile qui délivre et non comme un fardeau qui vous abat sur les genoux?

La bonté sera la dernière victoire de l'homme puissant sur luimême, un fruit miir qui tombe de la branche sans l'incliner vers k bas. Nietzsche l'a dit. Mais peut-être l'eiit-il mieux dit s'il avait rendu au christianisme la justice qu'on lui doit. Il nous reste quelque chose de toutes nos maladies. Nous aurons beau r.enverser les valeurs, les valeurs nouvelles frémiront intérieurement de l'écho de vingt siècles, tant de souffrance dépensée ne peut pas être perdue et "épouvantable silence imposé à tout ce qui donne à la vie sa force tetentira dans la force renouvelée que la vie viendra nous offrir. Comme elle passera à travers la tragédie du monde en acceptant de l'agir, comme l'allégresse de la conquête fera son pas léger et sûr, elle répandra sa richesse sans se laisser arrêter dans sa route par ceux qui, ne pouvant la suivre, tenteront de la calomnier. Elle ne compatira plus, elle sera généreuse, et son pardon s'appellera l'oubli. Ce qui est vivant donne et oublie sans cesse. Comme la vie est « ce qui doit toujours se surmonter soi-même », elle abandonne à ce qui meurt à côté d'elle tout ce qui n'est pas cette force ascendante après laquelle elle court. L'honmie noble est si bien la vie portée au plus haut point d'abondance disciplinée que la moindre de ses victoires est de perdre le souvenir des formes anciennes de sa puissance pour n'accepter du dieu qui l'habite que la puissance à conquérir.

Dès Aurore, Nietzsche entrevoyait cette morale surhumaine que le livre ébauché de la Volonté de puissance avait pour but d'asseoir sur un développement historique et philosophique complet et que laisse pressentir Zarathoustra comme un prélude grandiose en même temps qu'il joue de la durée et de l'espace pour enfermer l'être et le devenir dans ce cercle sans fin de l'Eternel Retour où l'aniertume et la joie entrelacent en guirlandes les feuilles de chêne et les roses. Tout ce qui vit, tout ce qui a vécu, même tout ce qui semble aspirer à la mort est une manifestation ouverte ou déguisée de cette volonté de puissance qui est la seule action du monde, « monstre de force sans commencement et sans fin ». La morale est une arme imaginée par le troupeau dans sa lutte contre le fauve, employée par le médiocre dans sa lutte contre le fort, par le malheureux dans sa lutte contre l'heureux, par le riche dans sa lutte contre le pauvre. La

morale ne triomphe que par son immoralité. Pour se transformer en vertu, le désir se débaptise. La sensualité prend les noms d'idéalisme platonicien, d'art, d'ascétisme, la chasteté dompte le mâle et l'attache à tous ses pas. Quand l'esclave veut dominer, il invoque la liberté, et la justice dont le philanthrope et l'humanitaire entretiennent l'idée dans le monde pour y fortifier leur pouvoir. La résignation et le courage sont les moyens dont nous usons pour exercer sur nous-mêmes notre instinct de domination. L'homme uniquement bon, qui n'est bon, lui aussi, que pour jouir de sa puissance, est cependant, de toutes ces forces sociales qui se déguisent l'une pour l'autre et mentent à elles-mêmes pour mieux vaincre et subjuguer, la plus dangereuse de toutes parce qu'elle nous désarme pour la lutte et nous déconseille l'effort.

Voilà le mensonge percé. Sur ses ruines, l'homme est tout seul en face de la vie qu'il n'a pu dompter malgré ses ruses, ses divinisations verbales, son douloureux effort pour l'abaisser vers ce qui est en lui de plus craintif et de moins pur. Ce qui est pur, c'est le flot qui monte, non ce qu'il dépose après lui. L'homme est un être total s'il ne recherche dans le monde ni le plaisir bas de l'utilitariste qui fait voir dans la vie l'impossible bonheur, ni la souffrance immorale du chrétien qui le promet après la mort. Il recherche la puissance, et par tous les moyens. Sa science — un mythe — , sa volonté — un niAthe — , tous ses mythes sont au service de cette volonté obscure qui jaillit de toutes les sources de l'être pour le porter plus haut. Une conséquence sociale en découle, effroyable pour tous ceux qui n'auront pas le courage de l'explorer à fond. Toute la morale chrétienne est basée sur l'idée de réciprocité. Or, là où il n'y a pas égalité, la réciprocité n'est pas possible. « Pour toute élévation du type homme il faut une nouvelle espèce d'asservissement (i). » Il est fatal et nécessaire que les uns commandent, que les autres soient commandés. Seulement, que les uns et les autres essaient d'écouter jusqu'au bout.

Rien, ni le hasard, ni les complicités de caste, ni la fortune, ni la naissance, à moins d'une cruelle discipline héréditaire ou personnelle ne désigne pour dominer. Mais « on commande à celui qui ne sait s'obéir à lui-même (2) » et cela seul marque le caractère ou l'esprit qui dominera. « Les masses sont prêtes à l'esclavage sous toutes ses formes, pourvu que celui qui est au-dessus d'elles... légitime le fait qu'il est né pour commander (3). » Dans un mode pareil la vie est délivrée, «tout ce qui est vivant est chose obéissante», celui qui ne sait s'obéir regarde avec reconnaissance celui qui sait à la fois s obéir et le commander, car il est soulagé par lui d'un fardeau insupportable. Celui qui sait s'obéir et commander est d'autant plus fort au

(i) Humain, trop Humain. (2) Ainsi parlait Zaratfioustra. (3) Le Gai Savoir.

contraire que le fardeau devient plus lourd. Et comme « le jour où ce qui est vivant commande, ce qui est vivant risque sa vie », c'est lui qui est la justice et le droit. Il est libre. Il protège. Il délivre. Il monte. Il accumule sur son cœur la charge redoutable d'introduire dans le monde l'énergie de ses créations et porte pour ceux qui sont faibles le poids tragique de la vie. Il ne demande en échange du bonheur dont il ne veut pas que l'obéissance à sa force qu'il paie de son repos, de ses illusions, de l'abandon des voluptés vulgaires, de la conraissance qu'il a du néant final qui l'attend. « A mesure que la vie i 'élève, elle devient plus dure; le froid augmente, la responsabilité augmente... (i) » Que celui qui veut commander médite ces paroles terribles avant de décider s'il n'est pas fait pour obéir.

Alors, le rire est mort ? Le rire n'est permis qu'à celui qui a remis entre des mains plus fortes le soin d'agir pour lui ? Celui qui monte et qui commande ne connaîtra pas l'ivresse joyeuse d'un monde dont chacune de ses minutes crée l'harmonie pour la détruire et la recréer de nouveau ? La joie n'est pas « le symptôme du sentiment que la puissance est atteinte ? » Au-dessus de l'homme innocent qui n'a pas trouvé l'inquiétude, au-dessus de l'homme inquiet qui a dépassé l'innocence, il n'est donc pas quelque part, dans la volupté de comprendre la nécessité de tout, une seconde innocence conquise que la force du créateur épouse pour s'amuser avec elle d'une Illusion qu'ils reconstruisent ensemble, tout en « jouant aux dés avec les dieux » ? Et si même cette Illusion s'efface, celui qui possède la vie n'aura donc pas la ressource de conquérir la puissance suprême qui est de rire de lui-même ? De rire, de rire fort, sans amertume, sans écouter le son de son rire, sans se regarder dans la glace, de rire de joie dans le sentiment de sa force que ce rire même accroît ? Ce n'est donc pas joyeux d'avoir refait un univers, d'être Eschyle, ou Michel-Ange, ou Shakespeare, ou Rubens, ou Beethoven, ou Napoléon ? Aussi joyeux que d'être une bête enivrée ? « Zarathoustra est un danseur », il n'a plus « d'objection contre l'existence »,... il dit « oui et amen d'une façon énorme et illimitée ». Comme un enfant, il rit de la lumière, des fleurs, il dialogue avec les monstres, son doute rpême est de la joie qui vient... Celui qui porte en lui l'évolution du monde et le cheminement des astres, qu'il agisse par le rêve ou qu'il imagine en action, celui qui a la faculté lyrique — et c'est d'enfermer dans son être la force éparse et de la libérer et de la répandre à son gré — est le créateur de sa joie. L'ombre approche, le jour décroît... Qu'une ivresse plus grandiose s'accumule entre la puissance qui ne cesse pas de monter et la mort qui va venir...

Nietzsche avait conçu ce grand livre, un de ceux qui donnent

(i) Ecce Homo. -,

à notre âme son architecture éternelle en la ramenant et en l'attachant à ses origines et à ses conditions permanentes de vie, — il n'y en a guère de ceux-là, trois ou quatre peut-être, le Promcthée, le Don Quichotte, le Faust — au cours des quelques mois qui suivirent la préparation et l'exécution d'Aurore, dans l'enivrement de santé et de liberté qui fut le centre de ses jours. Durant l'été de 81, une après-midi qu'il errait dans les bois de Sils-Maria, une idée lui vint, dont la lueur tragique le remplit d'une exaltation qui lui fit verser des pleurs. Il lui apparut tout d'un coup qu'aussi nombreux que soient les éléments du monde, ils sont en nombre fini, et que leur combinaison actuelle reviendra par conséquent un jour après une accumulation de siècles qui ne compte pas pour les morts. Oui, vous tous qui êtes vivants, vous revivrez vos vies, toutes les douleurs que vous avez eues reviendront identiques, et les joies, et les doutes, et dans le même ordre et dans les mêmes circonstances et selon le même progrès. Vous recommencerez à rouler le même rocher jusqu'au haut de la même pente. Vous avez peur de cela, vous tremblez? Vous qui réclamez la vie éternelle, vous repoussez cette vie qui ne continue pas, mais recommence, ne laissant rien à l'espoir? Il n'est donc qu'un homme capable d'éprouver l'orgueil où doit nous élever l'effort toujours pareil de recréer la minute immortelle?.. Le livre est fait, le poème du devenir que personne n'écrira plus, l'enivrement d'être seul avec le tonnerre dans les solitudes glacées, de jouer avec l'esprit et le destin comme une femme en luxure bondissant sur ses deux pieds nus. Il abandonnera les hommes de la ville qui ont « inventé le bonheur )> et qui (' deviennent de plus en plus petits à cause de leurs petites vertus... de leur continuelle petite résignation ». Il abandonnera ses disciples far amour pour eux, afin qu'ils ne ne le suivent pas comme un ti oupeau suit son maître. Il abandonnera les « hommes supérieurs « le jour où il les verra fuir devant l'innocence, le lion qui léchait ses larmes, le jour où il se sent délivré, où ses « enfants sont proches », où lui-même s'aperçoit qu'il va redevenir enfant. Il vient de chanter le Chant de Minuit, de découvrir que toute joie veut l'éternité de toutes choses, les tombes, la douleur, l'amour. N'est- <e pas une illusion, encore, le « Grand-Midi » va-t-il bien se lever? Il avait cru déjà trouver une minute un sommet qui est au-dessus des étoiles, et il a fallu redescendre « jusqu'à l'onde la plus noire..., plus bas qu'il n'est jamais monté ». Le moindre arrêt est un recul, il faut abandonner tout ce qu'on a conquis, dès qu'on a trouvé une cime pour y danser le pied vous manque, l'œil regarde en bas, 1 abîme s'ouvre, il faut encore repartir. Est-il certain que la pitié qu'il éprouve pour les hommes supérieurs soit « le dernier de ses péchés ? » Quand il a quitté sa caverne « ardent et fort comme le soleil du matin qui surgit des sombres montagnes », était-il sûr,

riême alors, que ses enfants allaient venir? Le poème du doute a-t-il le droit de s'arrêter, l'orgueil n'a-t-il pas le devoir de surmonter sa dernière conquête, et si Frédéric Nietzsche a vu se lever l'aurore de la foi qu'il a fondée, ne sait-il pas qu'elle aussi, tôt ou tard, tombera de lassitude? Le jour où il chanta le chant sublime des Sept Sceaux, devin suspendu sur les gouffres où il brisait et précipitait en riant les tables de la loi, s'en fonçant dans la mer après avoir rompu sa chaîne, volant comme l'oiseau dans sa propre liberté, le jour où le mot formidable reparut sept fois sous sa plume... « Car je t'aime ô Eternité... Car je t'aime o Eternité », n'entendait-il pas dans ces dures paroles, martelées comme un glas de fer, une de ces voix désespérées qui crient du fond de nous quand nous venons de voir, derrière une certitude nouvelle que nous nous figurions tenir, le visage du doute se profiler comme l'ombre du voyageur? L'Eternel Retour nous promet, sans doute, que la douleur doit revenir. Mais avons-nous le droit de compter sur cette promesse ?

N'importe. Ce qui le soulevait d'orgueil, ce n'était point d'avoir trouvé l'idée, c'est la puissance supérieure où l'élan vers l'idée portait son être total : « la sentence tremble de passion, l'éloquence est devenue musique, des foudres sont lancées vers des avenirs qui n'ont pas été devinés » (i). En vérité, il faut remonter jusqu'au Cantique des Cantiques pour trouver quelque chose qui soit comparable à cela... « Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante... Et mon âme, elle aussi, est un chant d'amoureux. » La nuit même et la lueur des cieux dialoguent au dedans de nous. Le cœur tout à fait solitaire est éperdu d'ivresse, il a trouvé l'onde éternelle, par delà le Bien et le Mal, et le bonheur, et la souffrance, où la vie reconquise par l'intelligence du monde et le courage a le droit de it laisser bercer au gré des puissances aveugles dont notre volonté est l'image et la reconnaissante sœur. Les puissances aveugles chantent. L'esprit se livre à elles innocemment, comme aux temps primitifs où les bergers des montagnes choisissaient pour porter leur verbe les brouillards qui montent, les vents qui soulèvent la mer, et les rayons du ciel qui dessèchent les marécages et les murmures imprécis qui sortent des sombres feuilles et le grondement des sources souterraines dans les cavernes inexplorées d'où s'échappent des vapeurs. A force de comprendre, tout ce qui est candide se retrouve. L'artiste est un enfant qui joue, une grosse abeille bourdonnante allant des fleurs saines aux fleurs vénéneuses, prenant aux unes et aux autres, mêlant leurs sucs et fabriquant son miel dans un enivrement lucide où les cellules géométriques s'étagent réguHèrement. On dirait un énorme bavardage, brutal et joyeux, roulant l'idée dans son écume. Mais ce Ivrisme torrentiel marche comme un théorème.

(i) Ecce Homo.

une phrase sautée ou mal lue empêche de rien saisir. La phrase est d'un éclat terrible, un éclair, un autre éclair brillent, tout rentre après et avant eux dans un grondement continu. Elle est taillée comme à coups de silex, avec des irrégularités tranchantes qui enfoncent dans les nerfs le sarcasme et la majesté. Elle est gonflée de force tendue, dure comme un cœur trop plein, et les images qui s'échappent ont l'air d'en crever l'écorce, comme si la langue des hommes ne pouvait les contenir. Elle exprime une joie animale de créer et de détruire telle que le cri de l'artiste qui voit en lui « un vainqueur dégouttant de sang », elle est le cri même de sa chair, la clameur d'un monstre divin qui a pour la première fois peut-être le courage d'ouvrir les yeux et de compter sur combien de mutilés et de cadavres s'édifie l'intelligence. Elle est cruelle, elle est gaie. « Mon style est une danse; je joue avec les symétries de toute sorte et je me joue de ces symétries mêmes jusque dans le choix des voyelles » ... Zarathoustra est marqué du signe suprême, qui est de s'enivrer de sa propre création. Zarathoustra a raison d'habiter au milieu des aigles et de prendre pour confidents les serpents et les lions. Bien peu a'hommes peuvent l'entendre. C'est un appel qui vient de hzvt, qui exige qu'on s'élève pour l'écouter, qui exprime un amour de l'homme sans limites, puisqu'il ne considère aucun sommet comme au-dessus de sa grandeur. Si celui qui veut le comprendre le suit jusqu'au moment où il pourra se passer de lui, celui-là sera l'homme de plus haute moralité. Il inondera de puissance ceux qui vivent dans le cercle de son action.

Quand la santé l'abandonna, après ce court répit où il avait fait tant de grandes choses, il retourna à l'abstraction, comme pour se tenir prêt à utiliser les éléments de son ivresse rajeunie dès qu'il se sentirait sur le point de la retrouver. Il écrivit son nouveau livre (i), cette « école du gentilhomme », avec une sorte de fureur. !) fallait donc nier encore! Pour poser en termes plus positifs ses affirmations prophétiques, il était obligé d'arracher l'homme aux larmes, la femme à la méditation, et de les repelacer tous les deux dans leur sexe pour leur rendre leur liberté. Il était obligé de définir une morale qui s'appuyât sur les instincts rendus, par l'épuration d'une discipline volontaire, plus impérieux et plus capable de créer. Il était obligé de dépouiller plus brutalement que jamais le christianisme de son masque, de dénoncer l'esprit scientifique moderne comme un déguisement dernier de l'ascétisme négatif, inventé pour détourner les hommes de l'illusion qui les grandit. C'est pourquoi il se vit forcé, pour répondre à un esclave suisse l'accusant d'immoralité, d'écrire encore la Généalogie de la Morale et de démontrer au pauvre

(i) Par delà le Bien et le Mal.

56 PORTRAITS d'hier

homme que toutes les puissances vierges de la vie, l'eau pure, le sang pur, le regard libre et tranquille, la poitrine qui s'offre, le front qui ne s'abaisse pas et la main qui frappe et protège restaient seuls au fond de l'histoire sur les multitudes oubliées pour approuver son action.

Entre temps, il avait traîné de ville en ville sa misère physique, passé des hivers à Nice, des printemps à Venise, des étés à Sils- Maria. Ses insomnies, ses douleurs étaient revenues. En outre, il ne trouvait plus d'éditeurs, les hommes ne voulaient pas du meilleur pain qu'on leur eût offert depuis longtemps. Pourtant, il recevait parfois quelque encouragement où son innocence inséparable des grandes profondeurs d'esprit, trouvait un réconfort puissant. Un jeune écrivain allemand vint le voir à Sils, il rencontra l'hiver suivant à Nice un de ses rares lecteurs. En revanche, tous ses amis de jeunesse l'abandonnaient l'un après l'autre, sa sœur, mariée en 1884 à un agitateur antisémite, s'était éloignée de lui, sa mère, qu'il alla voir en 1886 ne lui cachait pas que ses livres la désolaient... Il allait trop vite pour tous. Comme il les publiait par fragments, l'un n'attendait pas l'autre. Sa pensée était le théâtre d'un drame intellectuel dont les péripéties se précipitaient à une allure qu'il s'épuisait luimême à suivre. Quand il écrivait un poème, quand il écoutait ébloui le bruit du torrent des images dont chacune résumait un monde de méditation, voici qu'il entendait venir sous ce tumulte le murmure lointain d'une angoisse nouvelle qui le forçait à accélérer son travail pour recueillir, dès qu'il avait tracé le dernier mot de la dernière phrase, les éléments déjà flétris pour lui de l'œuvre qui montait de tout son être sans qu'une heure de repos lui permît de la ralentir. A peine, s'il avait le temps de lire quelques volumes achetés au hasard, Maupassant, Baudelaire, Guyau en qui il reconnut un esprit fraternel et qu'il annota avec fièvre, Dostoïevsky, sa plus grande rencontre depuis Stendhal... Il y trouvait des appuis ou des occasions de lutte, mais plus jamais ces départs décisifs que lui avaient fourni ses lectures de Schopenhauer et des moralistes français... Il dominait toutes les âmes. Il était devenu un de ces centres de puissance qui rayonneraient même dans un désert absolu, se passant de tout aliment, se dévorant eux-mêmes et s'éteignant tout d'un coup, sans fumée, après avoir brûlé jusqu'à leurs cendres. « Je vis dans ma propre lumière. Je me nourris des flammes qui s'échappent de moi... (i) ».

Il avait fait le tour du cercle. Cette exaltation frénétique était la révélation intérieure des énergies calmes du monde qu'il retrouvait intactes aux limites de l'intelligence, ayant lui-même vécu la Tragédie de ses origines à sa fin, prêt à rouler comme un enfant dans l'orgie de tout comprendre. Le Crépuscule, l'Antéchrist, Eccc Homo, des

(i) Ainsi parlait Zarathoustra.

livres sortaient brûlants, sa force et son orgueil montaient avec sa f-èvre à mesure qu'une lucidité supérieure élargissait l'espace de volupté totale et d'inconscience reconquise qui s'étendait autour de lui. L'automne qu'il passa à Turin dans un état divin de délivrance qui lui permit d'écouter avec la même allégresse Beethoven et Ofïenbach, Bizet et \\'agner marqua sa suprême victoire. Ce fut court. Des pressentiments l'agitaient. Les derniers mots qu'il envoya à Brandt, à Peter Gast, et, par une illumination tragique, à Cosma Wagner, étaient signés le crucifié... Ecce Homo... Voici l'Homme, îl se présentait déchiré, mais victorieux, prêt à paraître devant ceux qui comprendraient dans le futur qu'un homme comme lui avait le droit de proclamer qu'il fut indispensable à l'homme. Quand, dans les premiers jours de janvier 1889, Overbeck, appelé de Bâle en hâte, le trouva « labourant le piano avec son coude, chantant et criant sa gloire dionysiaque » (i), Frédéric Nietzsche pouvait s'endormir. Son esprit allait de pair avec les forces éternelles qui existaient avant les hommes et qui leur survivront.

Il s'endormit. Il ne mourut que onze années (2) après la crise de folie où son âme sombra toute, d'un seul coup. Depuis deux ou trois ans, une vague rumeur rôdait autour de son œuvre, Taine le remerciait de l'envoi d'un livre, Brandès lui consacrait des conférences, il apprenait que Brahms était de ses lecteurs. Strindberg lui avait écrit. Mais, vivant, il ne sut rien de la grandeur que prit si vite son nom vers la fin du dernier siècle. Les journaux étaient pleins de ses nouvelles, on allait le voir, on le photographiait, les éditions de ses livres se succédaient partout. Il ne sut rien. Seulement, avant que la raison lui eût échappée, il avait écrit ceci : « L'homme qui a découvert la transmutation des valeurs est une fatalité. Il brise l'histoire en deux tronçons. On vit avant lui, on vit après lui (3). »

Eh bien oui ! Nietzsche est un prophète. Que ce « créateur césarien de la culture d soit un commencement absolu, comme son orgueil admirable l'entraîne à l'affirmer souvent, ou plutôt la révélation des besoins essentiels épars avant et autour de lui dans la multitude des hommes, c'est un prophète. Il agira sur le monde moderne encore empoisonné d'humilité et de renoncement comme Saint-Paul avait agi sur le monde antique encore parfumé dans son agonie de l'esprit tout puissant qui avait fait l'Olympe à son image. Il agira en sens inverse, et voila tout. Comme saint Paul disait aux hommes d'obéir à une prétendue vérité morale susceptible de les soumettre à une loi commune inventée par la peur d'affronter la vie. il leur propose de conquérir une illusion esthétique perdue qui soit ca-

(i) Daniel Halévy. La Vie de Frédéric Nietzsche. — J'ai pris dans ce beau livre tous les éléments biographiques de ce travail. (2) Le 25 août 1910. (3) Ecce Homo.

1^8 PORTR^\ITS d'hier

pable d'entraîner le monde à la suite de quelques hommes vers une humanité décidée à vivre la vie et à en élever en elle le niveau. C'est un prophète. Mais ce qui le sépare des prophètes des anciens jours, c'est que ceux qui l'écouteront n'ont que faire des conseils qu'il leur a donnés pour refuser de le suivre partout. Il n'était pas nécessaire qu'il dît à ceux qui l'ont compris : « Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver, et ce n'est que quand vous m'aurez tout renié que je reviendrai parmi vous (i) ». Il les a délivrés des buts métaphysiques — et de lui-même — et replacés hors des principes dans le flot ascendant de la grande fatalité.

Lui aussi apporte l'épée. L'Europe lui apparaissait comme un corps qui s'affaisse et que de grandes convulsions seules, en réveillant en elle l'esprit de sacrifice et de conquête pouvaient sauver de la mort. Quelle que soit la forme de l'effort qu'exige la vie pour maintenir dans nos caractères sa richesse et son élan, il faut en user sans peur quand elle s'impose à nous. Tout homme fort est un ■guerrier, avant tous celui qui pense. La paix est une guerre souterraine, toutes les forces comprimées s'y livrent à un massacre silencieux auprès duquel les hécatombes des batailles ne comptent pas. La charge des créateurs qui ne cessent pas de lutter contre la tradition, pour ou contre la vérité, contre eux-mêmes et pour la puissance, est précisément d'entretenir dans le monde un état de guerre latent.

Nietzsche ne pensait pas que l'aristocratie future pût saisir pour s'affirmer une autre occasion que la guerre entre classes ou nations. 11 savait qu'il ne suffit pas qu'une classe commande pour être digne de commander, lui qui n'avait pas cessé d'affirmer que depuis deuxmille ans, malgré la Renaissance et la culture française, l'esclave était Roi. Il connaissait cette fausse aristocratie qui n'est que le plus bas rebut démocratique, une horde d'esclaves parvenus au sommet en flattant les autres esclaves et étouffant sous sa masse imbécile tout ce qui est noble et fort. Il savait que les maîtres de l'heure ne justifiaient le;ir conquête par aucune des qualités qui font aimer le conquérant. En haussant les faibles au sommet, l'imposture chrétienne a mis partout dès masques, le marchand a pris un masque de noble, le banquiste un masque d'apôtre, l'histrion un masque d'artiste, le militaire un masque de guerrier, le ministre un masque de chef. « Populace en haut! Populace en bas!... Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles, il tourne invisiblement. Mais autour des comédiens tourne le peuple et la gloire : ainsi va le monde (2). »

Comment donc Nietzsche, qui savait bien que tout est fluidité et devenir et dut avouer que les démocraties contemporaines recherchaient une société susceptible de révéler le fort en délivrant l'indi-

(i) Ainsi parlait Zarathoustra. (2) La Volonté de Puissance.

vidu (i), méconnut-il à ce degré les mouvements historiques qui tendent à renouveler de fond en comble l'Occident ? Comment ne sut-il pas dompter sa nature d'aristocrate jusqu'à la forcer à subir les contacts qui lui répugnaient mais qu'il savait nécessaires à préparer l'homme futur ? Sans doute, le sacrifice est difficile, « et plus d'un <en fut au désert et y souffrit la soif parmi les bêtes sauvages pour ne pas s'asseoir autour de la citerne en compagnie de chameliers malpropres ». Comme il voyait régner les faibles, reconnaissables à ce qu'ils ne peuvent ni ne savent accorder la justice a ceux qui sont au-dessous d'eux, comme il voyait que le maître de hasard ne ressentait pour l'esclave de rencontre que de la haine et de la peur, il engloba dans le dégoiit de l'heure tout ce qui tend à renverser les rôles et à préparer, par la guerre, une race de vainqueurs. Lui qui avait sondé tous les regards à travers tous les trous des masques, il jugea la Révolution d'après le masque que la bourgeoisie intéressée à son triomphe lui appliqua candidement. Ce qui éclate en elle, sa force guerrière et conquérante d'où Napoléon jaillit comme la pierre d'une fronde pour frapper les formes agonisantes des aristocraties anciennes, renverser les murs lézardés, retremper le monde fatigué dans la force qui vient d'en bas, il ne voulut pas le comprendre. Il ne voulut pas voir que le soldat qu'elle fit roi était d'accord avec elle, lui qui faisait rois ses soldats, contre une Europe à bout de souffle dont toutes les puissances usées, la noblesse française en tête, se levèrent pour défendre l'immobilité mortelle et dont toutes les puissances jeunes, la musique allemande en tête, se portèrent au devant de la France avec de grands cris d'espoir. Il ne voulut pas avouer qu'elle déchaîna d'un seul coup toute la pensée du siècle, que c'est à elle qu'il dut lui-même d'être « un bon Européen » . Ayant un jour écrit que la révolte est « la noblesse de l'esclave (i) », il en voulut à l'esclave d'avoir été noble une heure et d'avoir espéré l'avènement d'un monde où les aristocraties régnantes, au lieu de mourir d'elles-mêmes, accueilleraient l'apport du flot qui monte pour se renouveler par lui.

Quand on domine ainsi l'évolution des heures, le sens des grands rythmes sociaux, la prodigieuse oscillation qui conduit l'homme des limites de l'intelligence aux commencements de l'instinct, on doit éiever sa puissance jusqu'à tout accepter des moyens dont use la vie pour se préserver et grandir. Pourquoi, puisqu'il sentait que la démocratie, comme l'homme lui-même, est « un passage », une aristocratie qui se dissout pour refaire une aristocratie, pourquoi n'a-t-il pas cherché à saisir, dans la confusion et la pauvreté de ses formes, le germe d'un organisme assez fort pour faire éclater l'organisme

(i) Ai7isi parlait Zarathoustra.

l6o PORTRAITS d'hier

vieilli au sein duquel il doit s'accroître? (i). Il avait vu que le nivellement européen prépare une « hiéra;rchie » nouvelle (2). Il savait que l'individu libéré d'un ordre ancien cherche autour de lui ses semblables pour constituer avec eux de nouveaux groupes, réaliser de nouveaux équilibres, lutter pour la domination, s'étendre par la conquête et protéger par la victoire (3). Comme il se demandait où se trouvaient « les barbares du vingtième siècle » qui referaient notre force, il avait affirmé « qu'ils n'apparaîtront et ne consolideront qu'après d'énormes crises socialistes », et que ce seront « les éléments armés de la plus grande dureté à l'égard d'eux-mêmes et capables d'obéir à la plus longue volonté (4) ». N'était-ce pas assez? Son œil ne pouvaitil apercevoir, au milieu des débris de l'autorité, au sein des puissances d'argent avilies par l'anonymat de leur tâche, quekjue chose de terrible qui montait du fond noir des masses avec une irrésistible lenteur et durcissait comme un métal dans la boue brillante de l'Europe ? S'il avait vu naître et grandir dans les associations du travail, hors de toute attache dogmatique, de toute entrave sentimentale, de tout respect des choses qui s'en vont, cet instinct de force et de guerre qu'il voulait rendre aux hommes fatigués, le prophète eut été content. Une aristocratie se refait par la base, dans l'oubli total d'une morale qui n'est entre les mains des aristocraties dégénérées ou des démocraties flottantes qu'un outil d'asservissement. Le fruit doit tomber et pourrir pour que la terre en refasse, à travers de nouvelles branches, un nouveau fruit... « C'est aux époques de « relâchement » que la tragédie court les maisons et les rues, que naissent le grand amour, la grande haine, et que la flamme de la connaissance monte éclatante vers le ciel (5) ». Oui, pour éclairer les ténèbres des puissances d'instinct. La « culture » ne peut avoir de continuité extérieure. Elle se dévore elle-même. Elle se refait par les forces aveugles qui viennent du dedans de nous. Les barbares souhaités approchent. La décomposition morale du monde a toujours constitué, par la libération de l'homme, son moyen principal de renouvellement. Il y a des esclaves qui ne veulent plus de la morale des esclaves, et la laissent à leur maître, s'il en veut. Frédéric Nietzsche est « l'éclair créateur que suit en grondant, mais avec obéissance, le long tonnerre de l'action (6) ». Les hommes danseront encore sur l'abîme, car un homme approche à grands pas, dur et rude, à qui les mythes reconquis diront qu'il y a un abîme, mais dont la vie sera tellement forte qu'il le verra couvert de fleurs.

Elie F.aure.

(i) Ainsi parlait Zarathoustra.

(2) Charles Andler a consacré aux Idées sociales de Nietasche une très forte étude parue dans la Revue du Mois. '(3) La Volonté de Puissance.

(4) La Volonté de Puissance. (5) Le Gai Savoir. (6) Ainsi parlait Zarathoustra.

CûOPEBATivE-:>wI!m^^ OUVRIÈRE 15-8-1911 Le Gérant : Ernest Rlynaud.

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Portraits d*Hier

Par Jean STEENE

Garibaîdi.

Portraits d'Hier Néc.

A notre époque de veulerie générale où les vrais caractères sont rares, les énergies timides et les esprits recroquevillés dans un égoïsme à courte vue, il est bon et réconfortant de reporter parfois sa pensée vers quelque grande figure qui par l'exemple de sa vie nous sorte des mesquineries du temps présent.

Par son énergie, par sa bravoure, par son amour de l'indépendance et surtout par son dévouement désintéressé, Garibaldi est un modèle.

Il fut à proprement parler le « héros », au sens antique du mot; c'est-à-dire celui que la foule enthousiaste élevait autrefois au rang de demi-dieu en récompense de ses hauts faits. Au temps d'Homère, il eût excité la jalousie d'Achille, et l'on eût chanté sa légende en nombreux hexamètres. Au moyen-âge, il eût été le type accompli du chevalier, grand redresseur de torts, toujours prêt à ferrailler pour quelque noble cause. Venu dans les temps modernes, il a été l'ardent champion des idées de liberté que la révolution a jetées sur le monde.

Son destin le porta sur les points les plus éloignés du globe, mais où qu'il fût, et partout où il passa, il se constitua toujours le défenseur des opprimés, accomplissant des prodiges de bravoure et d'audace, menant à bien avec des moyens dérisoires les projets les plus téméraires.

« II ne ressemble à personne, écrit un de ses contemporains, il échappe à toute analyse, il déconcerte les lois de la vraisemblance et le calcul des probabilités, il paraît étranger à notre temps et à nos mœurs, on dirait un transfuge des siècles héroïques (i). »

Quelle existence fantastique et pleine d'imprévu ! A vingt ans, on le voit conspirateur à Gênes, puis proscrit à IMarseille où pour vivre

(i) Marc Monnier. Histoire de la conquête des Deiix-Siciles. P. i.

il se fait infirmier. Excellent marin, il trouve à s'embarquer pour l'Amérique du Sud, où il devient capitaine d'un navire et fait du cabotage. On le retrouve ensuite :

« ...flibustier, corsaire, chef de corps francs héroïques, livrant à Montevideo des batailles légendaires, des combats de Roland, et en même temps maître de mathématiques, conducteur de bœufs, courtier de commerce ; aussitôt après, coup sur coup, capitaine en Lombardie et dans le Tyrol, député à Turin, général à Rome, fabricant de chandelles à New- York, puis capitaine au long cours et transportant d'Amérique en Chine, pour engraisser la terre, des excréments d'oiseaux; hier, commandant d'un navire piémontais, aujourd'hui avec l'Autriche, entrant le premier en Lombardie avec une poignée de braves qui chassent des armées devant eux (i) ».

Il a tout fait, tout vu, tout éprouvé. Il a connu la délicieuse ivresse de la gloire, goûté l'ultime satisfaction du triomphe et la réalisation de rêves longtemps caressés. Mais il connut aussi les pires souffrances, les nombreuses défaites, les efforts vains, les trahisons, l'ingratitude de ceux qui lui devaient le plus. Autant il se montra fort et courageux dans l'adversité, autant il fut simple et dédaigneux des honneurs quand la gloire vint à lui sourire.

Sa vie est une épopée où la victoire, la défaite, les honneurs, la misère se succèdent à plusieurs reprises en un pêle-mêle déconcertant. Tantôt reçu en triomphateur, tantôt traqué comme un malfaiteur dangereux et sa tête mise à prix. Un jour dictateur d'un royaume, ayant un peuple à ses pieds, et le lendemain quittant tout pour se livrer à des essais de culture dans l'île rocheuse de Caprera.

Il eut des panégs-ristes ardents, qui tous ne furent pas italiens. IMichelet écrivit de lui :

«Je vois un homme en Europe, un seul, je n'en connais pas deux; toute sa vie est une légende. Bien qu'il eijt les meilleures raisons d'en vouloir à la France, bien qu'on lui eût pris Nice, et bien qu'on eût tiré sur lui à Aspromonte et à Mentana, vous devinez que cet homme a voulu se sacrifier pour la France. Et quelle modestie ! Il a si peu cherché à se mettre en évidence qu'il choisit le poste le plus obscur et le moins digne de lui.

« Grand homme, toujours plus grand que la fortune, comme une fusée lumineuse sa renommée s'élève toujours et sera sans rivale dans l'avenir ».

La vie de Garibaldi est surtout précieuse à méditer parce qu'elle constitue une opposition violente avec nos existences de petits bureaucrates bien sages. Elle nous montre, à nous, théoriciens impuissants.

(i) Marc Monnier. — Loc. cit., p. 2,

164 PORTRAITS d'hier

hommes au cerveau farci de doctrines, ce qu'est vraiment un homme d'action, et sa puissance. Elle est l'antithèse de notre vie remplie de parlotes, de congrès, de petites divisions mesquines. Nous savons discuter, nous ne savons plus agir. Avant de faire un geste" en faveur de leurs opinions, la généralité des militants d'aujourd'hui étudient, ratiocinent, pèsent, soupèsent, examinent, tiennent compte des petites rivalités, de l'avantage ou du désavantage qui peut en résulter pour chacun, et quand enfin après bien des hésitations ils se décident, l'occasion de faire ce geste n'est plus.

L'homme d'action ne laisse jamais passer l'occasion. Son élan peut être inutile, voire dangereux, parfois nuisible. Qu'importe! Mieux vaut se tromper quelquefois que de courir le danger d'une immobilité mortelle, endormeuse d'énergie, bien plus à craindre que les pires défaites. Pour un geste qui réussit, combien auparavant ont échoué ! Mais tous ces efforts, vains en apparence, tiennent en haleine, préparent les voies qui permettront un jour d'atteindre le but.

Ceci ne veut point dire que l'action soit tout. La pensée lui est antérieure et supérieure. ]\Iais elle ne peut rien à elle seule, et trop souvent l'excès de pensée annihile toute puissance d'action. Si l'unité italienne n'avait eu comme champion que Mazzini, homme de pensée, elle ne serait peut-être point encore faite. Mazzini, plusieurs fois laissa passer l'heure et organisa des conspirations alors qu'il n'était plus temps. Garibaldi, homme d'action, attendit parfois dix ans l'occasion propice. Lassé d'attendre, il partait, courait le monde, mettait au service des autres son trop-plein d'énergie, mais à la moindre apparence d'une réussite possible il accourait et sans hésiter se jetait à corps perdu dans une nouvelle tentative. Plusieurs échouèrent, finalement sa persévérance l'emporta.

Pour tout cela, et malgré ses défauts et ses erreurs, Garibaldi mérite d'être loué. Loué non pas comme un génie, non pas même comme celui dont la gloire « sera sans rivale dans l'avenir » ainsi que l'affirme un peu trop pompeusement Michelet, mais loué pour sa rare énergie c^ue ne tache aucune parcelle d'égoïsme.

S'il n'avait pas réussi son expédition de Sicile, s'il n'était point parvenu à réaliser l'unité de l'Italie, sa renommée n'aurait sans doute pas atteint d'aussi grandes proportions, et cependant il n'eût pas été moins digne d'être admiré. Et cela seul importe.

La réussite ou la non-réussite d'une entreprise tient à tant de contingences ignorées qu'il est presque impossible d'y démêler exactement la part qui en revient à celui qui la dirige. C'est pourquoi il vaut mieux apprécier un homme moins d'après ses hauts faits, auxquels il peut être en partie étranger, que d'après son énergie et son caractère. C'est surtout à ce point de vue que l'existence aventureuse de Garibaldi vaut d'être étudiée.

Raconter cette vie, c'est dire l'histoire de l'Italie au xix^ siècle. Il ne faudra donc point s'étonner de rencontrer au cours de cette étude quelques rapides exposés historiques, sans prétention, un peu secs et arides, mais indispensables à la clarté du récit.

Pour débuter, notamment, il est de toute nécessité de rappeler en quelques rruots, à ceux qui ne l'ont plus bien présente à la mémoire, la situation de l'Italie il y a un siècle.

Après la chute de Napoléon, en vertu des traités de 1815, l'ItaHe était très morcelée. Le centre appartenait au pape. Le sud et la Sicile constituaient le royaume de Naples. Au nord-est l'Autriche occupait les provinces de Venise et de I\Iilan. Au nord-ouest le royaume de Piémont, ou de Sardaigne, comprenait la Sardaigne, la Savoie, le Piémont, Nice et Gênes. Entre la région du Nord et les Etats du Pape étaient le grand-duché de Toscane, ayant Florence pour capitale, et divers petits duchés, tels que ceux de Parme, Modène, Plaisance, etc.

Le peuple italien commençait à prendre conscience de lui-même. Sous la domination de tant de princes, tous très autocrates, il pensait à se dégager et à se constituer en nation.

Une première insurrection, pleinement victorieuse, éclata dans le royaume de Naples en 1820. Les souverains de la Russie, de l'Autriche, de la Prusse, qui formaient la Sainte-Alliance, résolurent de la réduire par la force. L'Autriche fut chargée de l'action militaire. Le général napolitain Pepe fut écrasé à la bataille de Rieti (7 mars 1821), et le roi Ferdinand P"" reprit possession de son pouvoir absolu.

A la nouvelle de l'insurrection de Naples le Piémont s'était soulevé. Le roi Victor-Emmanuel P' avait abdiqué en faveur de son frère Gharles-Félix, absent du royaume. Les officiers piémontais se partagèrent en deux camps. La petite armée révolutionnaire, commandée par le colonel Régis, fut battue à Novare (8 avril 1821) par le général de la Tour qui avait réuni les troupes restées fidèles au pouvoir absolu et qu'aidait un corps autrichien.

En 183 1 Charles-Félix mourut. Il fut remplacé par le prince de Carignan qui monta sur le trône de Sardaigne sous le nom de Charles-Albert. Ce prince, faible d'esprit, constamment irrésolu, avait montré dans sa jeunesse des velléités de libéralisme, mais une fois au pouvoir, intimidé sans doute par l'Autriche, il continua la même politique que ses prédécesseurs.

En réalité tous ces petits souverains, sans en excepter le pape. auraient problablement volontiers consenti à l'unité de l'Italie, mais à la condition que cette unité se fit au profit de leur propre royaume.

[66 PORTRAITS d'hier

Ils se méfiaient entre eux et l'Autriche avait soin pour sa tranquillité personnelle d'entretenir cette méfiance sans permettre qu'aucun pût devenir plus puissant que les autres. Cette situation semblait sans issue ; pour conquérir sa liberté, le peuple italien n'avait à compter que sur lui-même.

Tel était l'état du pays lorsque Garibaldi entra en scène.

Son enfance. — Sa jeunesse

Giuseppe Garibaldi naquit à Nice le 4 juillet 1807. Quelques biographes ont essayé de démontrer qu'il était d'origine allemande, mais tous ne sont pas d'accord et les documents sur lesquels ils se basent sont sujets à caution. Ces recherches généalogiques sont d'ailleurs sans intérêt. Il est certain que dès le commencement du xviii^ siècle la famille des Garibaldi vivait déjà sur le sol italien, à Chiavari, petit port de la côte génoise. On peut donc, sans qu'il soit nécessaire de remonter au delà, considérer le héros de la guerre des Deux-Siciles comme étant bien de souche italienne, enfant légitime de ce pays qu'il aima d'un amour si ardent et si passionné.

Son père était armateur. Les hommes avaient toujours été marins dans la famille. Le jeune Giuseppe continua la tradition. Dès son enfance il manifesta le goût le plus vif pour la carrière maritime. Mais sa mère voulait le faire prêtre. Ce n'est pas qu'elle fût excessivement pieuse, elle voulait surtout le retenir auprès d'elle. Elle craignait pour lui les dangers d'une vie passée sur les flots ; elle craignait surtout la conscription.

Les guerres de Napoléon causaient alors de grands ravages. Chaque année l'empereur faisait une rafle de jeunes gens dont beaucoup s'en allaient périr au delà des frontières. Les mères s'efifrayaient en voyant grandir leurs fils. Se faire ecclésiastique était le seul moyen de ne pas être soldat.

Mais il est difficile d'étouffer une vocation. On confia Giuseppe Garibaldi au prêtre de la paroisse, on le sermonna, rien n'y fit. Dès que l'enfant pouvait se soustraire à la surveillance maternelle il courait sur le port ou à quelque partie de pêche au large avec ses camarades. Il travaillait bien, apprenait avec facilité, surtout les mathématiques, mais ne cachait pas sa répugnance pour le sacerdoce.

A quatorze ans, voyant que ses parents persistaient dans leur détermination de faire de lui un prêtre, il décida de s'enfuir. Son plan était de gagner Gênes. Il espérait, dans ce port, pouvoir s'embarquer comme mousse et rejoindre son frère Angelo qui habitait New- York. Avec trois de ses camarades qui étaient dans le même cas que lui il partit dans une barque de pêcheur. ]Mais ils avaient

été aperçus ; on poursuivit les fugitifs qui furent atteints à la hauteur de Monaco et ramenés chez eux en dépit de leurs protestations.

Cette évasion manquée eut cependant un résultat. A la suite de cette équipée, les parents de Garibaldi comprirent qu'il serait inutile de le contrarier plus longtemps dans ses goûts et ses aspirations. Ils consentirent à en faire un marin. L'enfant s'embarqua sur la Costanza qui faisait route pour la Mer Noire.

Ce bateau, le premier sur lequel il navigua, devait laisser en lui un impérissable souvenir. Longtemps après il en parlait encore avec ivresse :

« Comme tu étais belle, ô Costanza! Avec toi, j'ai sillonné la mer pour la première fois. Tes flancs rebondis, ta mâture légère, ton tillac brillant et jusqu'au buste de femme opulente de ta proue resteront à jamais gravés dans mon esprit. Comme tu te balançais gracieuse ! Et tes marins San-Rémois ! Voilà les vrais enfants de notre brave Ligurie ! Avec quel plaisir j'écoutais leurs chants populaires et leurs chœurs harmonieux ! Ils chantaient l'amour ! On n'enseignait rien d'autre, alors ! Et cependant, ces chansons m'intéressaient, m'enivraient. Ils m'auraient exalté aussi des chants qui auraient parlé de patrie, d'Italie. Mais personne ne disait, alors, qu'il existait une Italie, une patrie à racheter, à sauver ».

Après la Costanza il navigua avec son père sur la Santa-Riparata. Au cours d'un voyage il eut l'occasion de visiter Rome. Il s'attendait à être émerveillé : les souvenirs antiques bouillonnaient dans son esprit. Il fut un peu déçu. La Rome papale n'était point ce qu'il avait imaginé. Ce n'était alors qu'un nid de prêtres : « Tout était aux mains des prélats. Le triste spectacle de ce peuple toujours à genoux à l'église, prosterné dans la poussière des rues quand passait le pape ou une procession l'impressionna à tel point que l'idée de balayer toute ces « brutes inutiles » s'empara de son esprit bien avant qu'il pijt penser aux moyens d'y réussir (i) ».

Déjà son tempérament audacieux, son mépris du danger et son ardent désir de dévouement commençaient à se faire jour. A plusieurs reprises, dans ses voyages à travers l'archipel grec, il eut maille à partir avec les pirates du Levant. Il fit contre eux ses premières armes. Mais il avait soif de se vouer complètement à quelque noble cause. C'était l'époque où la Grèce commençait à s'agiter pour se délivrer de la domination turque et recouvrer son indépendance.

Un moment Garibaldi songea à s'enrôler parmi les révoltés, mais le hasard en décida autrement. Il se trouvait à Taganrog, au fond

(i) Jessie White Mario. Garibaldi et son temps, p. 29.

[68 PORTRAITS d'hier

de la mer d'Azov, quand il se lia avec un jeune compatriote, membre de la « Jeune Italie ». Cette association qui avait pour but de chasser les étrangers et les princes du sol italien et de constituer la péninsule en république venait d"être fondée à Marseille par Mazzini.

Dès qu'il en eut connaissance, Garibaldi s'enflamma pour cette idée et déclara qu'il se dévouerait toute sa vie pour sa terre natale.

Son point de vue devait s'élargir davantage. Dans un autre voyage il se rencontra avec un Saint-Simoiiien (i), nommé Emile Barraut, qui lui montra que l'affranchissement de l'Italie n'était qu'un point particulier de l'histoire des peuples. Ce qu'il fallait désirer c'était l'affranchissement de tous les opprimés.

De telles idées ne pouvaient laisser Garibaldi indifférent. On s'imagine ce que devaient être les conversations de ces deux jeunes gens à l'avant d'un navire, le soir, dans le grand silence du large, sur cette mer si pleine du souvenir des héros antiques.

La grande révolution n'était pas loin et tous les peuples de l'Europe vivaient cependant encore sous le régime d'une autocratie à peu près absolue. On se souvenait des grandes journées populaires et des victoires républicaines sur les rois et les empereurs. Les peuples s'étaient senti un instant à la veille de se comprendre et de s'aimer. Tout cela s'était terminé dans une tragédie sanglante, une folie de conquêtes pour la gloire d'un seul homme, dont la chute avait ramené au pouvoir les souverains d'autrefois. Mais l'espoir restait. Pendant plus de dix ans un gouvernement populaire s'était maintenu victorieux, et rien que d'y penser la jeunesse ardente d'alors en éprouvait comme une ivresse.

A partir de cet instant on peut considérer Garibaldi comme entièrement prêt pour sa « mission «. A ses yeux, la seule chose susceptible de rendre la vie intéressante était de se dévouer à l'affranchissement des opprimés. Il jura de s'y consacrer entièrement et prit pour devise:

(( Peuples, formons la sainte alliance « Et donnons-nous la main. »

(i) Nous nous permettons de rappeler pour mémoire que le saint-simonisme est une des premières doctrines ayant affirmé nettement qu'il ne serait possible d'améliorer la Société qu'à la condition d'en transformer complètement les bases. D'après cette doctrine, la propriété héréditaire doit être supprimée au profit de l'Etat, qui reste seul possesseur des moyens de production et les distribue à chacun « selon ses besoins et ses capacités ». Le saint-simonisme prêchait aussi la fraternité entre tous les peuples. L'école saint-simonienne, qui a plus d'un point commun avec le socialisme actuel, fut très florissante en France vers 1830, mais elle dégénéra bientôt en une sorte de mysticisme religieux et sentimental qui la tua. Il restera cependant du saint-simonisme le fait d'avoir fondé la Science sociologique et démontré qu'une amélioration de la société ne peut être obtenue que par une transformation du régime de la propriété.

Conspiration de Mazzini

En 1833, au retour d'un voyage en Orient, Garibaldi débarqua à Marseille et fut présenté à Mazzini qu'il aborda par ces mots : Je suis prêt, frère. Dites-moi où, quand et comment ! »

La réaction sous Charles-Albert battait son plein au Piémont. Mazzini, quelques mois auparavant, avait adressé au roi un suprême appel, ou plutôt une véritable mise en demeure de déclarer la guerre à l'Autriche et de réaliser l'unité de l'Italie, sans quoi les patriotes italiens sauraient se passer de lui et fonder la république. Cette lettre, restée célèbre, se terminait par ces mots :

« Sire, moi je vous dis la vérité. Les hommes libres attendent votre réponse. Quelle qu'elle soit, soyez assuré que la postérité verra en vous : ou le premier des hommes, ou le dernier des tyrans italiens ! Choisissez. »

En réponse, Charles-Albert fit poursuivre tous les patriotes. Beaucoup furent fusillés.

A Marseille, lorsque Garibaldi y arriva, tous les exilés italiens étaient en pleine efifervescence. On conspirait. Le but des conjurés était d'organiser une expédition pour soulever le Piémont. Mazzini devait faire une tentative du côté de la Savoie en même temps que d'autres essayeraient de fomenter à Gênes une insurrection. Garibaldi fut parmi ces derniers.

Pour réussir dans son projet il s'enrôla sur une frégate royale, VEurydice, sous le nom de Borel. Il espérait y faire de la propagande et amener l'équipage à la révolution.

Mais tous ces conjurés avaient encore peu d'expérience. Ils parlaient trop et ne se méfiaient pas. Leur conspiration fut découverte avant même qu'elle fiit entrée en exécution. Mazzini fut repoussé de la Savoie par des forces bien supérieures aux siennes. Quant à Garibaldi, il n'apprit cet échec qu'après avoir déjà abandonné son navire, au moment même où il s'apprêtait avec quelques amis à s'emparer des casernes de Gênes et à soulever la garnison.

Il dut fuir, se cacher, erra plusieurs jours sans abri dans les montagnes de Sestri. Plusieurs fois on le crut pris et fusillé. Il parvint enfin à gagner Marseille.

Il revenait de cette expédition manquée déçu mais non découragé. Sentant que pour l'instant il n'y avait plus rien à faire, il reprit son métier de marin et s'embarqua sous le nom de Joseph Pane à bord du bateau V Union, sur lequel il fit un voyage dans la Mer Noire. Au retour il quitta l'Union pour un autre navire, le Nautomin, qui se rendait à Rio-de-Janeiro,

Une nouvelle période de sa vie allait commencer. Avant son départ pour l'Amérique du Sud il apprit par les journaux que sa condamnation à mort par contumace venait d'être prononcée par le conseil de guerre de Gênes.

Il avait vingt-sept ans.

Quinze ans de combats. — Rio=Grande. — Montevideo

A Rio-de-Janeiro, Garibaldi rencontra plusieurs de ses compatriotes, proscrits comme lui, avec lesquels il se lia étroitement. Pour vivre il faisait du commerce, mais cette existence ne lui allait pas. Il écrivait à ses amis d'Europe que cela « lui embrouillait la cervelle». Il songeait toujours à l'Italie et aux moyens de la délivrer. Son idée était d'organiser dans ce Brésil où les Italiens étaient nombreux une légion brave, hardie, rompue à toutes les épreuves de la guerre et avec laquelle il tenterait plus tard un débarquement dans son pays.

Les circonstances allaient le servir. La province de Rio-Grande s'était déclarée République indépendante de l'empire du Brésil. Depuis plusieurs années les armées impériales luttaient pour réduire ce noyau d'insurgés. Bien que la cause des républicains fût gravement compromise, Garibaldi décida de combattre pour eux. Il transforma son bâtiment de commerce en corsaire et débuta par la guerre de course.

C'est ici que commencent les actes légendaires dont la répercussion devait se faire sentir jusqu'en Europe et qui furent le point de départ de sa célébrité. Il fallait en effet une audace peu commune pour partir en guerre avec les moyens dont il disposait. Mais l'enthousiasme, la confiance en soi et le sentiment de combattre pour une cause juste tenaient lieu de tout.

« Une garopcra, petit bâtiment de pêche, écrit Garibaldi, qui nous avait servi à faire quelques transports de marchandises dans les ports voisins de la côte, fut armée avec quelques vieux fusils rouilles. Et treize personnes sortirent avec elle du port de Rio-de-Janeiro, capitale de l'Empire, pour défier l'Empire ! Nous partîmes la nuit et nous arrivâmes dans l'île Marcia où nous débarquâmes. Il est difficile d'exprimer la joie et les espérances que nous eûmes quand des hauteurs de Marcia nous piîmes contempler l'océan dans sa majestueuse étendue. Le Mazzini, c'est le nom que nous avions donné à notre bateau corsaire, se balançait gracieusement sur les vagues et se préparait à déployer k drapeau tricolore de la naissante République, qui n'avait pas encore flotté sur la mer. »

On commença par s'emparer d'une goélette brésilienne et on coula le Maszini devenu inutile. Alais il fallait recruter des partisans pour

pouvoir effectuer une campagne sérieuse. Un anii de Garibaldi, Rossetti, se rendit dans ce but à Montevideo, tandis que la goélette croisait en attendant sur les côtes de l'Uruguay.

Malheureusement, Oribe, président de la république de l'Uruguay, ne voulant pas se mettre en mauvaises relations avec le Brésil donna ordre de s'emparer de la goélette-corsaire. Celle-ci fut attaquée alors qu'elle était en panne à l'embouchure d'une rivière. Les assaillants furent repoussés mais Garibaldi fut grièvement blessé au cou par une balle et pendant plusieurs jours on craignit pour sa vie. La nécessité de lui donner des soins sérieux obligea ses compagnons à aborder à Gualtguay, ville située sur un bras du Parana, en dehors du territoire de l'Uruguay.

Mais, là encore, on les traita en ennemis. On mit l'embargo sur le navire et tout le monde fut enfermé en prison. Garibaldi cependant fut soigné, sa blessure parvint à guérir.

Six mois se passèrent dans l'inaction ; l'on ne parlait point encore de relâcher les prisonniers. Garibaldi essaya de s'enfuir. ^lais il fut trahi par son guide, livré à un détachement de soldats et ramené à Gualeguay.

« Il fit ce trajet, les mains liées derrière le dos, les pieds attachés sous le ventre de son cheval ; par un soleil brûlant, à travers des terrains marécageux infestés par les moustiques ; il n'avait pas même la faculté de se défendre contre les piqûres dangereuses de ces insectes (i). »

On raconte que le gouverneur de la ville, un nommé Mellan, voulant obliger Garibaldi à dénoncer ses complices, mit son prisonnier au cachot et le fit torturer cruellement sans pouvoir lui arracher le moindre aveu.

Enfin, après deux nouveaux mois de détention, on lui permit de partir et il parvint à atteindre Piratinim où les républicains de Rio- Grande avaient établi le siège de leur gouvernement.

Ce fut alors pendant six ans une série de combats et d'actes d'héroïsme, de victoires et de revers (2). Six ans de vie aventureuse où il fut tour à tour constructeur de navires, marin, cavalier, fantassin, chef d'artillerie, tantôt combattant à terre, tantôt défiant avec ses deux petits navires, le Républicain et le Rio-Pardo, toute la flotte brésilienne.

Son plus bel exploit est le transport par terre de ces même navires.

(i) Général Bordone. Garibaldi^ sa vie, ses aventures, ses combats, p. 9.

(2) L'énumération de tous ces combats ne saurait trouver place dans une étude aussi rapide et risquerait, en l'absence de détails, de paraître fastidieuse, les lecteurs désireux d'avoir de plus amples renseignements sur cette campagne du Rio-Grande les trouveront dans les ouvrages cités à l'index bibliographique qui termine ce travail.

du Lago dos Patos (lac des Canards), où ils se trouvaient, au lac Taramandi qui avait l'avantage de communiquer avec la mer ; soit une distance de 56 kilomètres !

Mais il semblait que le destin qui devait plus tard le combler de gloire prenait plaisir à le décourager d'abord par les plus cruelles épreuves. A peine les deux bateaux, qu'il avait fait transporter au prix de tant d'efiforts, étaient-ils remis à flot qu'une tempête les jetait à la côte et qu'il voyait engloutir sous ses yeux la plupart de ses compagnons.

Cette perte lui fut des plus cruelles. Il lui sembla qu'il était seul au monde.

« Il ne me restait pas, écrit-il, un seul de ces amis de cœur qui sont nécessaires dans la vie comme la nourriture elle-même. Les compagnons qui me restaient m'étaient connus depuis bien peu de temps; beaucoup étaient bons, mais je n'avais avec eux aucune intimité. Puis, le changement s'était fait si rapidement et d'une façon si terrible ! Impossible de ne pas en être impressionné. Enfin, j'avais besoin d'un cœur qui m'aimât, et j'en avais besoin tout de suite, — ■ sans cela l'existence m.'était insupportable. »

Il était dans cet état d'esprit lorsqu'il fit connaissance d'une jeune fille nommée Anita, dont il s'éprit, et qui devint sa compagne. Elle suivit partout sa destinée jusqu'au mo-ment où la mort la frappa. Et vraiment, c'était bien la femme qu'il fallait à ce guerrier si souvent vaincu et jamais lassé. Une seule anecdote la peindra toute.

A la fin d'un combat, pendant que la petite armée de Garibaldi battait en retraite, Anita, après s'être défendue vaillamment, fut faite prisonnière. Les impériaux lui dirent que son mari était tué. Elle alla le chercher parmi les morts. Ne l'ayant pas trouvé, elle profita de la nuit pour déjouer la surveillance de ses gardiens, s'empara d'un cheval et se lança résolument dans la forêt. Pendant huit jours elle erra à travers les taillis, se nourrissant de racines, traversant les cours d'eau suspendue à la crinière de son cheval, et parvint enfin, à demi-morte de fatigue, à rejoindre la colonne où elle fut accueillie avec une joie que l'on comprendra sans peine.

Quelques mois après, le 16 octobre 1840, naissait leur premier enfant, auquel fut donné le nom de Menotti.

Il vint un moment où la cause de la République de Rio-Grande fut définitivement perdue. Après une série de succès, la discorde entre les généraux amena de nombreux échecs que le courage des soldats ne parvint pas à empêcher. Garibaldi ennuyé de voir la façon dont la guerre était conduite et comprenant qu'il n'y avait plus rien à espérer donna sa démission.

On lui accorda en reconnaissance de ses services un troupeau

de 600 bœufs qu'il se mit en devoir de conduire à ^Montevideo accompagné de sa femme et de son enfant. ISIais la malchance le poursuivait. Une épidémie décima son troupeau durant le trajet et c'est à peu près dénué de tout qu'il arriva dans la capitale de l'Uruguay.

Là encore son repos devait être de courte durée. Durant les premiers mois de son séjour il fut professeur de langues et de mathématiques. En même temps il faisait le courtage des grains et des fromages. Ses affaires allaient bien.

Cependant il restait en correspondance avec Mazzini et l'idée d'un débarquement le tenait toujours.

En 1842 il légitima son union avec Anita. Puis survint la grande rivalité entre Montevideo et Buenos-Ayres. Le dictateur Rosas qui gouvernait despotiquement cette dernière ville ne pouvait pardonner aux Montévidéens de donner asile à ceux de ses sujets que ses actes de férocité et d'arbitraire avaient obligés de fuir.

A cette occasion Garibaldi, que ses exploits au Rio-Grande avaient rendu célèbre, accepta le commandement des trois navires qui composaient toute la flotte de l'Uruguay. Il soutint pendant trois jours un combat terrible contre tous les vaisseaux ennemis, bien supérieurs en nombre, et mit le ,feu à ses navires quand il n'eut plus de miunitions. L'ne fois à terre, et toujours combattant, il parvint à regagner Montevideo après une retraite digne d'être comparée aux plus hauts faits d'armes de l'Histoire.

Bientôt, la ville même de Alontevideo fut assiégée. C'est alors que Garibaldi secondé par son ami Anzani forma sa fameuse légion italienne, dont le signe distinctif était la chemise rouge, cette chemise rouge qui devait devenir historique et légendaire. Avec cette troupe, il fit durant des années des sorties nombreuses. Quand il ne combattait pas sur terre, il prenait le commandement de la petite flotille qui restait et allait capturer quelque navire ennemi. Ce siège de Montevideo dura quatre ans, et si la ville ne fut pas prise, ce fut grâce à l'énergie, à l'audace, à l'entêtement de Garibaldi et de sa légion.

Finalement, la France et l'Angleterre, ennuyées de cette guerre qui durait si longtemps et entravait leur commerce, forcèrent le gouvernement de Buenos-Ayres à lever le siège. Une nouvelle campagne commença. Garibaldi partit avec une petite escadre et 200 légionnaires pour remonter l'Uruguay et s'emparer de la ville de Salto afin d'assurer les communications avec le Brésil.

Entre temps il s'empara de Gualeguay et, par un curieux retour du sort, trouva parmi les prisonniers le gouverneur Mellan qui l'avait si cruellement torturé quelques années auparavant. Pour toute vengeance Garibaldi le fit remettre en liberté..

Salto fut prise contre toute espérance, étant donné le petit nombre de troupes dont Garibaldi disposait. Quelques temps après, il livrait

dans des conditions d'infériorité inouïes le combat de Sant'Antonio où il mettait l'ennemi en fuite et, du coup, terminait presque la guerre. Ces exploits lui valurent de l'amiral français Laîné une lettre des plus admiratives ; le gouvernement de ^Montevideo voulut lui décerner le grade de général, mais il refusa cet honneur en des termes qui méritent d'être cités :

« En ma qualité de commandant en chef de la marine nationale, poste honorable où il a plu à la République de me placer, je n'ai rien fait qui mérite ma promotion au grade de colonel-major (général). Tout ce que je puis avoir mérité de récompense comme chef de la légion italienne, je le cède aux blessés et aux familles de ceux qui sont morts dans la légion. MiOn cœur serait ulcéré de recevoir, non seulement des bénéfices mais encore des honneurs au prix de tant de sang italien répandu, n

Déjà, il sentait que l'heure était proche en Italie. Sa correspondance avec Mazzini devenait de plus en plus active. Il songeait plus que jamais à revenir dans son pays avec un corps de débarquement.

Le gouvernement de Montevideo fît tout son possible pour le retenir, ne voulant pas se priver d'un tel chef. Mais les événements se précipitaient en Italie. Il se décida à partir. Il fit d'abord embarquer Anita et ses trois fils (car deux autres enfants lui étaient nés), dont l'un âgé seulement de quelques mois. Il comptait les rejoindre à Nice.

Lui-même quitta Montevideo le 15 avril 1848 sur le navire l'Espérance, avec 85 compagnons. Il s'était jusqu'ici dépensé pour les autres, faisant son apprentissage d'homme de guerre, soufflant son enthousiasme à des amis sîirs et éprouvés. L'heure était venue de se consacrer désormais à la cause qui lui tenait le plus au cœur et à laquelle il avait voué sa vie : l'affranchissement et l'unité de l'Italie.

Première campagne contre l'Autriche.

De graves événements se préparaient en Europe. L'oppression de l'Autriche était devenue de plus en plus odieuse dans les provinces italiennes du Nord. Ces provinces qui ne constituaient qu'un huitième de l'empire étaient contraintes de payer un tiers des impôts. Quatre ans auparavant, en 1844, le tragique épisode des frères Bandiera lâchement attirés dans un guet-apens en Calabre et fusillés à Cosenza avait ému toute la péninsule. De son côté Mazzini. réfugié à Londres, toujours infatigable, multipliait les appels au peuple. Il n'y était plus question d'espoir dans l'action d'un souverain pour faire l'imité. On ne comptait que sur le peuple et la république était considérée comme l'unique voie de salut.

Le roi de Piémont, Charles-Albert, commençait à penser que de toute cette effervescence il pourrait peut-être sortir quelque chose, et se demandait s'il n'y avait pas lieu de se mettre à la tête du mouvement pour en mieux tirer profit dans la suite. Mais il avait peur.

Chose curieuse ! C'est le pape Pie IX qui se montra le plus audacieux. A peine élu, en juin 1846, il proclama une amnistie générale dans tous ses Etats. Il accorda en outre à ses sujets une garde civique et laissa une certaine liberté à la presse. Enfin, dans une adresse « Aux peuples d'Italie » il parlait pour la première fois officiellement de la patrie italienne.

Ces différentes mesures eurent un effet immense. Alazzini lui-même écrivit au pape une lettre enthousiaste pour le remercier.

En réalité Pie IX n'avait agi ainsi que mfi par un sentiment des plus égoïstes et dans l'espoir de profiter de la guerre d'indépendance qui s'annonçait. Il songeait à réaliser l'unité italienne de telle façon que l'Italie n'eiit qu'un seul maître : le pape. C'était exactement ce que Charles-Albert songeait à faire au profit du Piémont. Il en est tellement ainsi que moins de deux ans plus tard le même Pie IX voyant ses espérances s'évanouir désavouait d'un seul coup les premiers actes de son pontificat et lâchait ouvertement la cause italienne.

Quand aux patriotes ils sentaient tellement la nécessité de s'unir et de chasser les Autrichiens qu'ils auraient combattu aussi bien pour le pape que pour Charles-Albert s'il l'avait fallu.

L'Autriche se chargea de précipiter les événements. Pour punir le pape de sa lettre aux peuples italiens elle occupa Ferrare, puis défendit à tous les princes de constituer une garde civique. La fureur fut grande et l'indignation à son comble. Une révolution éclata à Milan, puis à Venise où la république fut proclamée. Enfin la nouvelle de l'établissement de la république en France (février 1848) vint encore augmenter l'effervescence générale.

Charles-Albert, toujours indécis, se demandait ce qu'il fallait le plus craindre : de la contagion républicaine ou des Autrichiens. Milan ayant complètement chassé ces derniers et la poussée populaire devenant irrésistible il se décida enfin à déclarer la guerre à l'Autriche.

Il y avait plusieurs mois que la guerre était commencée lorsque Garibaldi débarqua à Nice le 24 juin 1848. Malgré ses idées républicaines, Garibaldi s'empressa d'offrir ses services à ce roi qui avait fait fusiller tant de courageux patriotes et l'avait fait lui-même condamner à mort. Il écrivit pjus tard :

[76 PORTRAITS d'hier

« J'aurais servi l'Italie sous les ordres d'un roi avec la même ferveur que sous une république, et j'aurais conduit mes jeunes guerriers sur le même sentier parce qu'ils avaient pleine confiance en moi. Faire l'Italie une, la délivrer des maudits étrangers était mon but et celui de tous mes compatriotes à cette époque. L'Italie ne pouvait être ingrate envers son libérateur, quel qu'il fût. »

Charles-Albert reçut Garibaldi à Roverbella. L'entrevue fut plutôt froide. Le roi craignait la popularité naissante de celui qui venait s'offrir à lui. La rumeur des exploits de Rio Grande et de Montevideo lui était parvenue. Il ne se souciait point de rendre le héros encore plus populaire. D'ailleurs il songeait déjà à faire la paix.

Peu après, en efifet, il rassemblait son armée à Milan et capitulait sans combattre. La cause de l'Italie était encore perdue.

Mais Garibalidi ne l'entendait pas ainsi. Il avait eu le temps de former un bataillon de volontaires ; il refusa de déposer les armes. Les Autrichiens le poursuivirent à Côme, puis à Arona. Ce fut alors autour du lac Majeur, à Luino, à Varese, à Morazzone, entre une poignée d'hommes et toute une armée une série de combats épiques si habilement dirigés que le général d'Aspre émerveillé disait quelques jours plus tard à une haute personnalité piémontaise: « L'homine qui aurait puissamment contribué à votre succès, vous ne l'avez pas reconnu : c'était Garibaldi. »

]\Iais le courage et l'habileté guerrière ne suffisent pas. Abandonné peu à peu par ses compagnons, Garibaldi, atteint lui-mêm3 d'un accès de fièvre paludéenne, dut passer en Suisse d'où il se rendit à Nice pour se reposer.

Son repos fut court. A^enise qui s'était donnée au Piémont, refusait de se laisser vendre à l'Autriche et continuait la résistance. Florence et Livourne se déclaraient en république. Garibaldi s'y rendit aussitôt. Il songeait à aller soutenir Venise quand il apprit qu'une révolution venait d'éclater à Rome. La garde suisse papale avait été battue, le pape avait dû s'enfuir sous un déguisement et s'était réfugié à Gaëte sous la protection du roi de Naples. La population romaine proclamait la république au nom du principe de la nationalité italienne et annonçait la convocation d'une assemblée constituante.

On était au 25 décembre 1848. Immédiatement Garibaldi s'offrit à Rome, où il fut reçu à bras ouverts.

La République romaine

Nous sommes arrivés à la plus belle époque de la vie de Garibaldi. Il était alors dans toute la force de l'âge et les épreuves les plus terribles l'attendaient. C'est dans l'adversité qu'un homme se

Garibaldi.

178 PORTRAITS d'hier

montre à sa juste valeur. Et c'est particulièrement dans la défense de la République romaine que Garibaldi montra vraiment ce qu'il était.

A ce moment tout pouvait peut-être encore être sauvé. Mais Charles-Albert fut complètement battu à Xovare (23 mars 1849) et abdiqua en faveur de son fils Mctor-Emmanuel IL Celui-ci fut obligé d'accepter la paix et de subir les conditions de l'Autriche.

Même ce désastre n'aurait peut-être point compromis la jeune République romaine si une nouvelle puissance n'était intervenue. A la grande surprise de l'Europe ce fut la France, à peine elle-même en République depuis un an, qui se chargea d'attaquer les républicains de Rome et de replacer le pape dans ses Etats ! Il est juste de remarquer que Louis-Napoléon était alors président de la République française et qu'il préparait déjà son coup d'Etat. Il espérait ainsi s'attirer les bonnes grâces du pape en vue de ses desseins futurs. La Chambre française en approuvant une telle politique se disqualifia aux yeux des républicains. En permettant l'étranglement d'une république elle pouvait s'attendre à être étranglée elle-même. L'expédition de Rome fut le prélude du Deux-Décembre.

La campagne, dirigée par le maréchal Oudinot, dura deux mois. Deux mois de lutte féroce, de combats presque quotidiens, où le terrain était défendu pied à pied. Plusieurs fois les Français furent repoussés. Furieux d'éprouver une telle résistance Oudinot osa ordonner de bombarder Rome, sans souci des merveilleux monuments qui s'y trouvaient ! Toutes les puissances durent protester et intervenir pour faire cesser un pareil vandalisme. Ce sont là des faits qui méritent d'être soulignés, d'autant plus qu'il est toujours entendu que les Français sont chevaleresques, spirituels, gens de gotit, artistes et tout à fait incapables de se conduire comme des barbares.

Après des prodiges d'héroïsme, Rome dut capituler. L'entrée des Français eut lieu le 3 juillet 1849. Les vaincus lancèrent avant de se rendre une fière proclamation dont les termes devaient rester gravés pour longtemps dans le cœur des patriotes italiens :

« Peuple ! Depuis un an les villes italiennes sont bombardées et mitraillées par les étrangers et par les rois !...

« Rome est vaincue ! La République française a voulu plonger un poignard dans le cœur de la République romaine !...

« Le lion blessé à mort est encore majestueux...

« Peuple, la vertu ne s'enseigne pas, elle est dans le cœur !

<( Ecoute le tien, qui est un cœur romain, et tu seras grand ! »

Garibaldi avait été l'âme de la défense. Il ne put se résoudre à capituler. Il préféra essayer de gagner Venise, toujours révoltée, malgré les dangers et les difficultés d'une telle entreprise. Beaucoup de ceux

qui avaient combattu avec lui voulurent l'accompagner. Il y avait là de vieux compagnons de Montevideo et ceux, moins vieux, des batailles autour du lac ^lajeur, tous portant la chemise rouge et le large chapeau calabrais.

Cette retraite vers le Xord fut des plus pénibles. Il fallait éviter les troupes autrichiennes auxquelles on risquait à chaque instant de se heurter. Pendant un mois ce fut une véritable chasse autour de cette troupe de deux mille hommes. Mais Garibaldi montra en cette circonstance toute sa valeur. Par ses pointes hardies il déconcerta l'ennemi, le dépista et parvint, après trente jours de marches et de contre-marches accablantes sur le territoire neutre de Saint-Marin.

Là il s'aperçut que ses compagnons étaient trop fatigués pour qu'on piit songer à les mener plus loin. Ils étaient en outre dans l'impossibilité de résister à une attaque. Il se résigna donc à les licencier et continua sa route avec Anita qui l'avait suivi depuis Rome en dépit des fatigues et des dangers. Une centaine d'amis fidèles s'obstinèrent à l'accompagner.

On parvint à gagner la mer et on s'empara de plusieurs barques de pêche. Garibaldi se croyait déjà certain d'atteindre Venise lorsqu'il fut surpris par la flotte autrichienne. Cinq barques furent capturées, d'autres coulées, il n'eut que le temps de jeter la sienne à la côte où il aborda avec Anita. Il se trouvait à Magnavacca. La premxière nuit on lui donna asile dans une ferme ; mais le lendemain il fallut partir : les Autrichiens arrivaient. Ils errèrent ainsi tous deux seuls pendant plusieurs jours. Anita enceinte de plusieurs mois tombait de fatigue, se sentait mourir. Mais elle ne disait rien, voulant malgré tout suivre son mari. Finalement, n'en pouvant plus, elle tomba évanouie. On la plaça dans un cabriolet qu'un paysan voulut bien prêter. Garibaldi marchait près de la voiture, tenant une ombrelle pour garantir sa femme des rayons du soleil, et s'arrêtait de temps en temps pour essuyer l'écume qui venait sur ses lèvres.

« Arrivés dans ime ferme di: marquis Guiccioli on trouva par hasard un médecin ; on transporta la mourajite sur un lit, elle but une gorgée d'eau de la main de son bien-aimé. retomba sur ses bras et expira. Garibaldi, désespéré, se jeta sur le cadavre, quand tout à coup le fermier cria : « Fuyez ! Fuyez ! Les Autrichiens sont là ! » Garibaldi refusait de se sauver, on l'entraîna au dehors et le fermier lui promit de donner une honorable sépulture à. sa chère femme. Mais ce fermier, épouvanté par les menaces des autrichiens, se contenta de la traîner pendant la nuit à un mille de distance et l'enterra dans le sable, où les chiens la découvrirent. Les autorités s'emparèrent de son cadavre et pendant quelque temps on crut que le fermier l'avait étranglée pour la A'oler.

Ainsi finit la femme remarquable qui pendant dix ans fut pour Garî-

baldi une amante et une épouse, une infirmière et une compagne d'armes fidèle et dévouée (i). »

Garibaldi, accablé par son chagrin, ne faisait presque plus d'efforts pour se sauver. ]Mais partout, dès qu'on savait qui il était, chacun s'ingéniait à le cacher. Son nom suffisait à lui ouvrir toutes les portes. Il erra ainsi pendant un mois à travers les Apennins et fut enfin conduit par un pêcheur à Chiavari, dans ce même petit village qui avait été le berceau de sa famille. Il était sur le territoire piémontais.

Après ce qu'il avait fait pour le Piémont il avait le droit de se croire désormais en sûreté. II n'en fut rien. Dès que sa présence fut connue on commença par l'arrêter, de crainte de l'Autriche. Il fut ensuite conduit à Gènes et emprisonné! Cette arrestation du héros de l'indépendance italienne provoqua une grosse émotion. Après un violent débat la Chambre piémontaise vota un ordre du jour formel pour la mise en liberté du prisonnier. On le relâcha, mais ce fut pour l'exiler. Le ministre Pinelli ne trouva que cette excuse: (( Garibaldi est trop grand pour pouvoir rester dans les Etats sardes. ■»

Garibaldi se rendit alors à Tunis, d'où, sous la pression du gouvernement français, il fut encore expulsé. Il alla à Tanger, même chose : puis à Gibraltar et de là à Liverpool. Dans ce port il s'enrôla sur un navire marchand qui le conduisit à Nev^-York où il s'arrêta.

Ainsi se termina dans le deuil, la tristesse et les larmes la seconde tentative de Garibaldi pour affranchir son pays. j\Iais tant d'efforts ne devaient pas être perdus. La question de l'unité italienne se trouvait posée désormais devant l'Europe et, coûte que coûte, il faudrait un jour la résoudre. Pendant six mois la République romaine avait vécu ; elle n'était tombée que sous les efforts d'une coalition étrangère. Tous les italiens se trouvaient rapprochés par la même haine contre les Français et les Autrichiens.

Si complète qu'eût été la défaite, l'incendie malgré tout n'était pas éteint, le dénouement était proche. Garibaldi s'en rendait compte. IMais il fallait attendre l'heure. Tout arrive. Il faut savoir être patient. L^n jour viendrait où l'on ferait appel à l'audace et au dévouement du proscrit, et ce jour là serait décisif pour l'Italie.

En attendant, comme il fallait vivre et qu'il ne voulait rien devoir à personne, il fabriquait des chandelles.

(i) Tessie White Mario. Garibaldi et son fctups, p. 356.

a^RIBALDI l8l

Deuxième campagne contre lAutriche

A Xew-York, Garibaldi habita chez un de ses compatriotes nommé Antonio Meucci, qu'il avait connu dans l'Amérique du Sud. La vie d'ouvrier lui plaisait moins que celle de marin. Aussi accepta-t-il avec joie le commandement d'un navire, et fut d'abord à Panama, puis au Pérou, d'où il fit le commerce de guano avec la Chine. Cela dura cinq ans.

Après avoir de nouveau touché à Xew-York, les hasards de la navigation le conduisirent en Angleterre, à Xewcastle. Sa popularité était telle que les habitants de cette ville lui offrirent une épée d'honneur et une longue-vue achetées par souscription. Un chargement de charbon qu'il prit à X'ewcastle le conduisit à Gênes. Il fut si heuleux de revoir son pays qu'il ne put se décider à le quitter et alla s'installer à Xice.

Le gouvernement piémontais ferma les yeux et ne parla point de l'expulser. Il avait des motifs pour s'abstenir. On était en 1855. Le Piémont s'était allié à la France et à l'Angleterre, et combattait avec elles en Crimée. Son influence grandissait. Après s'être longtemps tenu coi Victor-Emmanuel commençait à agir. Avec son ministre Cavour il travaillait à isoler l'Autriche et se montrait, quoique discrètement encore, comme le champion possible de l'unité italienne.

Dans ce but, la Société nationale fut fondée. ]\Iais Alazzini refusa de s'y rallier. Les fautes de Charles-Albert l'avaient aigri et désabusé. Il ne voulait plus entendre parler du Piémont ni d'acune monarchie. « La République seule, disait-il, saura faire l'unité italienne. »

Quant à Garibaldi, sans renier ses principes républicains, son clair bon sens lui montra qu'une République italienne, si elle parvenait jamais à se fonder, verrait aussitôt se dresser contre elle les mêmes ennemis que la République romaine. L'ne monarchie serait mieux acceptée. Et parmi les monarques celui du Piémont seul était capable d'arriver au but. Mieux valait après tout une dictature de la maison de Savoie qu'tme Italie dépecée, opprimée par les Bourbons, le pape et l'Autriche. L'unité d'abord, ensuite on verrait.

Il accepta donc d'entrer dans la Société nationale dont il devint vice-président, ce qui refroidit sensiblement ses relations avec Mazzini et les intransigeants de la « Ien7ie Italie ».

Enfin Cavour et lui se rencontrèrent. L'entrevue fut des plus cordiales, tous deux se séparèrent comme des amis qui ont une idée et des projets communs.

Entre temps Garibaldi avait hérité de son frère une petite somme d'argent qu'il employa à acheter un domaine à Caprera, petite île rocheuse à l'entrée Est du détroit de Bonifacio. Il s'v installa avec

l82 PORTRAITS d'hier

l'intention d'y faire des essais de culture. Il habitait « une toute petite maison sans étages, à toit plat surmonté d'un petit belvédère, dont il avait choisi l'emplacement et dont il avait été l'architecte et le maître-maçon. En tout deux chambres et une cuisine... Une cabane en bois servait à loger les bêtes à cornes et leur gardien. Enfin, sous un petit appentis nommé le Vatican, vivait en philosophe un vieil âne à qui le domestique de Garibaldi avait donné le nom vénéré de Pie IX » (i).

Les événements allaient bientôt arracher Garibaldi à la quiétude dont il jouissait sur son rocher. L'attentat d'Orsini (2) avait fait réfléchir Napoléon III qui se décida enfin à donner ouvertement son appui au Piémont. Fort de cet appui Mctor-Emmanuel prononçait en 1859 devant le Parlement de Turin un discours significatif et retentissant. L^n emprunt de 50 millions était voté. Une nouvelle guerre avec l'Autriche paraissait imminente.

Elle éclata à l'occasion de la formation du corps des chasseurs des Alpes, dont le commandement fut confié à Garibaldi. Ce corps comprenait environ quatre mille hommes. Garibaldi accourut au premier appel. Il eut quelque regret d'avoir à quitter sa chemise rouge pour revêtir l'uniforme de général piémontais. C'était la première fois qu'il se trouvait combattant régulier. On lui donna comme mission de soulever les Lombards sur les derrières de l'ennemi. Cette mission toute d'indépendance et d'initiative était tout à fait ce qui lui convenait. Mais par cela même il ne joua dans la campagne qu'un rôle relativement secondaire.

On sait ce que fut cette guerre et nul n'ignore les victoires de Magenta et de Solférino. Garibaldi agissant isolément s'était successivement emparé de Varese, de Côme, de Bergame, et s'apprêtait à envahir le Tyrol lorsqu'il apprit avec stupéfaction et fureur que la paix venait d'être signée à Villafranca.

Cette paix incompréhensible, en plein triomphe, qui ne délivrait (jue la Lombardie et laissait Venise à l'Autriche, avait été imposée à Victor-Emmanuel par Napoléon III. Ce dernier obéissait au pape qu'il craignait et dont il espérait faire le président honoraire ( !) d'une confédération italienne. Il ne voulait point d'une Italie unifiée qui aurait pu devenir trop puissante. Il pensait l'arrêter dans son essor en lui retirant brusquement son appui. Cette conduite indigne

(i) Général Bordone. Garibaldi, sa vie, ses aventures, ses combats, p. 106.

(2) Orsini, patriote italien, ancien défenseur de la république romaine, aidé de trois de ses amis, lança sur le passage de l'empereur des bombes qui tuèrent cent cinquante personnes. L'empereur ne fut pas atteint. Orsini fut exécuté. Mais avant de mourir, il écrivait à Napoléon III une lettre dans laquelle il déclarait avoir voulu le tuer pour son attitude envers l'Italie et le conjurait de réparer le mal qu'il avait fait à ce pays.

eut pour effet de réconcilier autour de Victor-Emmanuel tous les Italiens désireux de continuer la lutte. Mazzini lui-même cessa toute opposition. 11 écrivit au roi : « Soyez même dictateur, mais faites l'unité de l'Italie! » Cavour, furieux, démissionna.

Cependant l'élan était donné. Quelques mois après, la Toscane, ks duchés de Parme, IModène, Plaisance, Reggio, la Romagne votaient au suffrage universel leur rattachement au Piémont, cjui acceptait. Napoléon s'inclina devant le fait accompli mais exigea pour prix de son consentement Nice et la Savoie.

L'abandon de ces deux provinces causa une profonde douleur à Garibaldi. Il ne pouvait admettre que sa ville natale pût servir de rançon et passât au pouvoir de celui qui avait tué la République romaine. Il se brouilla avec Cavour qui avait repris le pouvoir, refusa le grade de lieutenant-général qu'on lui offrait et retourna s'isoler à Caprera.

Un grand progrès néanmoins avait été accompli. La moitié de l'unité italienne était faite.

L'Expédition des Deiix-Siciles

Dans la vie d'une nation il est parfois des heures où la présence d'un chef est nécessaire. Il n'est pas utile que ce chef soit une génie. Il suffit qu'il ait de l'audace, du caractère, la décision prompte, et ne soit intimidé ni par la faiblesse des moyens dont il dispose ni par l'énormité de la tâche à remplir. En un mot, il faut qu'il soit un peu casse-cou et sache foncer au bon moment, tête baissée, sans se soucier du danger ni des conséquences. S'il réussit, on l'acclame, on le porte aux nues. S'il échoue, on le désapprouve, et il est seul à supporter la responsabilité de son action qu'il paye de sa vie ou de la déportation suivant les cas.

Quand le besoin d'une telle personnalité se fait sentir impérieusement il est bien rare qu'elle ne se montre pas.

C'est Cromwell pour l'Angleterre, Washington pour l'Amérique, Jeanne d'Arc pour la France, Garibaldi pour l'Italie.

x\près la paix de Villafranca, le Piémont était dans une situation délicate. Il ne pouvait reprendre les armes contre l'Autriche, ni agir ouvertement contre les autres souverains italiens sans déplaire aux puissances. Force était de ruser. La meilleure et la seule tactique était de fomenter un soulèvement dans les régions non encore soumises au Piémont. Mais à quel agitateur confier un rôle aussi périlleux? L'^n seul était capable d'accepter une telle mission : Garibaldi.

Une révolte éclatant en Sicile contre le gouvernement despotique

184 PORTRAITS d'hier

de François II, roi de Naples, vint juste à point. Garibaldi, accompagné d'un millier (i) de volontaires partit aussitôt soutenir les révoltés.

C'était une folle équipée. Il s'agissait avec ces mille hommes de conquérir un pays dont le souverain avait quatre-vingt mille soldats et possédait une escadre. Garibaldi semblait de toute évidence avoir cause perdue. Mais cette fois la chance fut de son côté. Une chance inouïe, invraisemblable. Jusqu'alors tout avait été contre lui. Cette fois tout lui réussit.

Les « Mille » partirent le 5 mai 1860 du port de Quarto, près de Gênes. Ils étaient entassés sur deux petits bateaux : le Piémont, commandé par Garibaldi, et le Lombard, commandé par Nino Bixio. Leur départ avait été signalé à Naples et toute la flotte napolitaine était lancée à leur recherche. Contre toute attente ils ne furent point aperçus et arrivèrent le 11 mai à Marsala. Il y avait dans ce port une frégate et deux canonnières napolitaines qui n'auraient fait qu'une bouchée des deux petits navires, mais la présence de deux bâtiments de guerre anglais, derrière lesquels Garibaldi eut soin de se placer, empêcha toute action et permit aux volontaires de débarquer. Sans les deux navires étrangers, les Mille étaient anéantis avant même d'avoir mis le pied sur la terre de Sicile.

Le lendemain la petite troupe était à Salemi et Garibaldi se proclamait dictateur au nom de Victor-Emmanuel. Aussitôt des volontaires siciliens, des « piccioti » (2) comme on les appelait lui arrivèrent de toutes parts. La première rencontre avec les troupes du roi de Naples eut lieu à Calatafimi, trois jours après, le 15 mai. C'est au cours de ce combat que Garibaldi cria à son ami Bixio : « Ici, on fait l'Italie une, ou on meurt ! »

Et, de fait, ce premier combat à l'avantage des insurgés décida de tout. Le 17 mai on était devant Palerme, mais en dépit des recrues qui lui arrivaient sans cesse Garibaldi dut recourir à un stratagème pour s'emparer de cette place fort bien défendue. Il attira l'ennemi vers Monreale à l'aide d'un rideau de troupes et entra avec le gros de ses forces dans Palerme à moitié dégarnie.

Ce ne fut ensuite qu'une série de succès qui se terminèrent le 24 juillet par la prise de Melazzo et l'entrée à Messine. En deux mois la Sicile avait été conquise. Il ne restait plus qu'à en proclamer l'annexion au Piémont, mais Garibaldi n'osait le faire de peur de voir la diplomatie européenne s'en mêler et l'empêcher de continuer sa marche vers la Calabre et Naples.

{i) Exactement 1.072.

(2)^ C'étaient pour la plupart des jeunes gens de quinze ou seize ans. Le mot ptccioto, qui est du dialecte sicilien, signifie petit, enfant, et fait allusion à la faible taille et au jeune âge d'un grand nombre de ces volontaires.

Il voyait juste. Victor-Emmanuel, pour calmer les susceptibilités des puissances, lui écrivit de s'arrêter. Mais sans doute il savait que Garibaldi n'obéirait pas. Le 21 aoiit, en effet, Garibaldi passait le détroit et s'emparait de Reggio. Ce ne fut plus alors qu'une marche triomphale sans combats, jusqu'à Naples, où le libérateur de l'Italie entra, aux acclamations de la foule, le 7 septembre. Il était presque seul, et précédait de deux jours son armée ! Le roi François II s'était réfugié à Gaëte.

A la nouvelle de la prise de Naples Victor-Emmanuel n'hésita plus. Il envahit par le nord les Marches et l'Ombrie afin de concourir lui aussi à la chute des Bourbons. Pour ce monarque le point important était de ne pas laisser l'honneur de la délivrance de l'Italie à la seule démocratie et à son chef. Néanmoins, avant l'arrivée des Piémon-

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Autographe de Garibaldi.

tais, les Garibaldiens au nombre de 20.000 eurent le temps de livrer seuls et de gagner sur les 40.000 hommes de François II la fameuse bataille du Volturno. Ce fut à peu près le seul grand combat de toute la campagne, véritable bataille rangée, également acharnée des deux côtés, et au cours de laquelle Garibaldi montra de façon évidente sa décision, sa compréhension nette des situations, sa valeur de tacticien en un mot.

Mais par ses succès Garibaldi commençait à faire peur. On craignait qu'il ne mît à exécution son projet de marcher sur Rome puis sur Venise. Déjà commençaient à percer l'ingratitude, la peur et la jalousie. Dans son manifeste aux peuples de l'Itahe méridionale, Mctor-Emmanuel faisait à peine allusion à l'homme auquci il devait - tout ; il se bornait à en parler comme « d'un brave guerrier dévoué à l'Italie et à moi ». Il fut bien obligé cependant de l'avoir à ses côtés lorsqu'il fit son entrée à Naples, sans quoi le peuple se fût soulevé.

Mais Garibaldi faisait bon marché de l'ingratitude, trop heureux d'avoir pu réussir dans ses desseins. Il ne pensait qu'à ses fidèles

lS6 PORTRAITS d'hier

compagnons, et dans une lettre magnifique où il refusait tout pour lui-même il demandait seulement au roi de vouloir bien réintégrer dans son armée les officiers qui avaient été obligés de déserter pour venir combattre à ses côtés (i).

Enfin, le 15 octobre 1860, le jour même où l'on décrétait l'annexion des Deux-Siciles au royaume d'Italie, il publiait un Mémorandum aux Puissances, pour organiser les Etats-Unis d'Europe. Mais navré de voir que la campagne s'arrêtait là, que l'on ne prenait pas Rome et qu'on- ne délivrait pas Venise, qu'au besoin on l'en empêcherait s'il l'essayait, il quitta Naples en pleine gloire, sans avoir voulu accepter ni grade, ni honneurs, ni argent et retourna à Caprera.

Aspromonte. — Campagne duTyrol. — Mentana. —L'Armée des Vosges.

Mais Garibaldi ne put rester longtemps dans l'inaction. L'idée que Rome et Venise n'étaient pas encore italiennes l'empêchait de vivre heureux. Un an plus tard, en 1861, il se rendit à Palerme et prépara une nouvelle expédition. Victor-Emmanuel qui n'ayant qu'à y gagner l'aurait volontiers laissé faire, demanda à Napoléon III de vouloir bien retirer les troupes françaises de Rome. En échange, il lui offrait son appui sur le Rhin.

L'empereur refusa encore d'abandonner le pape. Quand on songe que sans ce refus impolitique et stupide la guerre de 1870 aurait pu être évitée ou rendue moins désastreuse, on se demande par suite de quelle aberration Napoléon III crut devoir s'entêter, contre son propre intérêt et celui de son pays, à soutenir ce pape qui n'avait même pas consenti à le couronner ! Son attitude nous valut de la part de l'Italie une haine légitime qui devait nous coûter cher. Et il est encore des gens pour vanter les vertus et les avantages du pouvoir personnel !

A^ictor-Emmanuel, obligé de céder à la France, ordonna à Pallavicino, préfet de Palerme, d'étouffer à tout prix l'insurrection qui se préparait en Sicile, et au besoin d'arrêter Garibaldi. Pallavicino refusa et préféra démissionner. Garibaldi croyait pouvoir recommencer pour Rome ce qu'il avait fait pour Naples. Mais la chance est capricieuse : on ne refait pas une épopée. La première rencontre avec les troupes italiennes eut lieu sur les hauteurs d'Aspromonte. en Calabre. Dès les premiers coups de feu. Garibaldi fut blessé au

(i) Le roi promit, mais cette promesse ne fut pas tenue. Cela provoqua, quelques mois plus tard, en plein Parlement, entre Cavour et Garibaldi, devenu député de Naples, une discussion des plus vives et des plus amères.

pied. Il défendit à ses hommes de riposter et se laissa emmener prisomiier. On le conduisit à Pise, mais bientôt un décret d'amnistie lui permit de rentrer à Caprera. Il y revint sans rancœur, ayant seulement la tristesse de voir toujours Rome au pape et Venise à l'Autriche.

Cependant Venise devait être bientôt délivrée. L'Italie s'était alliée à la Prusse contre l'Autriche. Elle fut battue à Custozza, mais la victoire des Prussiens à Sadowa lui permit d'obtenir la Vénétie. Au cours de cette ^erre, Garibaldi, quoique soufïrant sérieusement de rhumatismes, fit avec un corps de volontaires une belle campagne dans le Tyrol.

A son retour il s'occupa plus que jamais de chercher à conquérir Rome, qui manquait seule pour que l'unité fût complète. Le pape effrayé implora la France qui envoya douze mille hommes de renfort sous les ordres du général de Failly et fît pression sur Victor-Emmanuel. Celui-ci ne sachant comment faire pour empêcher l'insurrection fit arrêter Garibaldi. Ce dernier eut le temps de faire passer à un ami le billet suivant :

« Les romains ont le droit des esclaves : le droit de s'insurger contre leurs tyrans... En avant donc, Romains et Italiens !... Vous marcherez le front haut et vous direz aux nations : « Nous vous avons déblayé la route de la fraternité humaine de son plus abominable ennemi : la papauté 1 »

Cette arrestation provoqua un tel mouvement populaire qu'on dut faire semblant de le relâcher. On le ramena à Caprera, dans sa demeure, mais une garnison y était avec lui et toute une escadre faisait le blocus de l'île.

Malgré cette surveillance il parvint à s'échapper, reparut tout à coup à Florence, leva cinq mille hommes avec lesquels il eut l'avantage dans un premier engagement à Monte-Rotondo. Alais à Alentana il fut battu par les troupes pontificales, beaucoup plus nombreuses que les siennes. Au lendemain de cette bataille le général de Failly écrivait à Paris : « Les chassepots ont fait merveille ! »

Ils ne devaient pas faire merveille, trois ans plus tard, lorsqu'au lieu de servir contre un adversaire beaucoup plus faible ils furent utilisés contre les fusils allemands. La France paya alors la politique à courte vue de son empereur et apprit ce qu'il en cofitait de vouloir user de sa force pour imposer un pape à une nation qui n'en veut pas. Quelle revanche pour la nation opprimée! Dès que le désastre de Sedan fut connu, qu'on apprit la chute de l'Empire et la proclamation de la République en France, ce ne fut qu'un cri dans toute l'Italie: «A Rome! A Rome! » Le roi dut céder. L'armée italienne

entra dans cette Rome tant convoitée; et ainsi fut enfin complètement réalisée cette unité qui avait été le rêve de Garibaldi et de tous les patriotes italiens.

« Sadowa avait délivré Venise, Sedan délivrait Rome! » dit avec raison Mme Jessie Mario. Toute l'Italie considérait le peuple allemand comme son vengeur, et dans cette allégresse une voix pourtant s'éleva en faveur de la nouvelle France, la France républicaine qui venait de naître. Quelle voix ? Celle de l'homme qui avait justement le plus à se plaindre de la France, qui avait à lui reprocher et Nice et la paix de Villafranca et l'écrasement de la République romaine et Aspromonte et Mentana. Ce fut Garibaldi, déjà vieux, perclus de rhumatismes, qui, s'arrachant à son repos et faisant taire ses rancœurs, vint se mettre au service de la France parce qu'elle était en République !

Son rôle et son action à l'armée des Vosges mériteraient une étude spéciale dans les détails de laquelle il nous est impossible d'entrer ici. Il faut dire néanmoins qu'il fut reçu presque avec mépris par les généraux de l'Empire déchu. Ceux-ci le traitaient comme un vulgaire aventurier, le tenaient dans l'ignorance de leurs mouvements et ne faisaient appel à lui que lorsqu'ils étaient en danger ou qu'il s'agissait d'accomplir une mission périlleuse. Les journées d'Autun et de Dijon méritent d'être citées spécialement parmi les plus beaux faits d'armes de Garibaldi.

Le 2 février 1871 Gambetta lui écrivait: «Ah! quand donc viendront les jours où mon pays pourra dire tout ce qu'il vous garde de reconnaissance! » Ces jours ne vinrent jamais. Bien mieux! Quand l'armistice fut signé on négligea de l'avertir qu'il en était exclu. Plus tard, élu à l'assemblée de Bordeaux par quatre départements, il envoya sa démission. Il assista cependant à la première séance pour attirer l'attention du gouvernement sur les orphelins italiens dont les pères étaient morts au service de la France. Mais on ne voulut pas l'entendre et le président lui refusa la parole. Sa chemise rouge faisait peur aux bons ruraux.

Garibaldi quitta l'assemblée et fut, au dehors, acclamé par la foule. Il reprit le soir même le chemin de Caprera.

Derniers jours.

Dès lors la vie de Garibaldi fut assez effacée. Cependant il ne considérait point son œuvre comme terminée. L'unité italienne était faite; mais pour la faire il avait fallu se donner à un roi. La lutte devait maintenant se continuer pour instaurer la République. Il fallait jeter bas tout despotisme religieux ou politique et travailler en

vue de la fédération de tous les peuples en une République universelle. Telles sont les idées qu'il développa dans de nombreux articles tant en Italie qu'à l'Etranger. Il se fit inscrire comme membre de V Internationale.

En 1872 la mort de ÎMazzini l'affecta beaucoup. Lui-même commençait à sentir fortement les atteintes de la vieillesse. Tout travail manuel lui était impossible, et, n'ayant presque pas d'argent, lui et les siens se trouvaient dans un état voisin de l'indigence. Le gouvernement en eut honte et lui fit voter une rente viagère de cent mille francs. Il refusa ce don comme ne venant pas de la nation italienne, mais d'une monarchie à laquelle il ne voulait rien devoir. Il écrivit :

« Ces cent mille francs me pèseraient sur les épaules comme la

tunique de Nessus. En acceptant, je perdrais le sommeil et je sentirais à mon pouls le froid des menottes, les mains chaudes de sang; et chaque fois que j'apprendrais la nouvelle de déprédations gouvernementales et de misère publique, mon visage se couvrirait de honte. Pour nos amis et le Parlement en général, merci. Quant au gouvernement, dont le but est d'appauvrir le pays pour le corrompre, qu'il cherche des complices ailleurs !» '

Cependant, deux ans plus tard, le ministère modéré étant tombé et la gauche arrivée au pouvoir, il se laissa convaincre par ses amis et consentit à accepter une rente viagère de 50.000 francs.

Il s'affaiblissait de plus en plus et ne pouvait circuler que sur un fauteuil roulant. Néanmoins il voulut revoir avant de mourir le théâtre de ses anciens exploits. Il alla à Xaples, à Reggio en Sicile, Les foules enthousiastes se pressaient pour l'acclamer. Beaucoup pleuraient d'émotion en le voyant pâle et défait, cloué par le rhumatisme sur sa petite voiture. A Palerme il lança sa dernière proclamation, véritable rugissement du vieux lion mourant, contre l'influence papale :

« A toi Palerme, cité des grandes initiatives.... à toi appartient le droit de chasser de l'Italie l'appui de toutes les tyrannies, le corrupteur des hommes, le patriarche du mensonge... qui voulut vendre l'Italie pour la centième fois — le pape enfin ! «

Il retourna à Caprera, où il mourut le 2 juin 1882. Durant ses derniers jours il avait toujours auprès de lui un vieux volume de? Sépultures de Foscolo et un cadre contenant le portrait des mille soixantedouze audacieux qui le suivirent de Quarto à Marsala. Il expira doucement, dans son fauteuil, les yeux fixés sur la mer qu'il aimait tant et qu'il avait tant parcourue. C'était vers le soir, à l'heure oh les flots prennent une teinte mauve, et oti le soleil disparu répand encore dans le ciel la poussière rose de ses derniers rayons.

iço

Son caractère. — Anecdotes.

Malgré ses malheurs, Garibaldi fut un homme heureux, en ce qu'il put se donner pleinement à son idéal. Il eut en outre l'ultime joie, la suprême et rare récompense d'assister à la réalisation de son rêve. Il eut l'espace, des aventures, une alternative de déboires décourageants et de bonheurs inouïs. Il vécut. Il eut la gloire.

On a dit de lui qu'il fut le dernier des condottieri. Ce qualificatif ne lui convient pas exactement: il fut plus qu'un conducteur d'hommes et mieux qu'un aventurier. Son audace s'employait voion- ,tiers mais il fallait qu'elle eût un but conforme à son idéal. Il savait admirablement tirer parti des forces dont il avait le commandement. Il eût fait un excellent général d'avant-garde.

En plus de ces qualités il était doté d'un visage beau et sympathique. Les femmes n'eurent jamais grande prise sur lui; c'est-à-dire qu'il ne se laissa jamais conduire par elles. Cependant il se maria trois fois: avec Anita, dont on connaît l'histoire; puis, en 1859, après la campagne d'Autriche, avec la fille du marquis Raimondi qu'il avait connue à Varese. JNIais ce mariage ne fut point consommé. Aussitôt après la cérémonie Garibaldi ayant appris certains faits abandonna sans hésiter sa nouvelle famille pour ne plus la revoir. On ne sut jamais les vrais motifs de cette détermination. Enfin, en 1866, il se lia avec une ouvrière niçoise, Francesca Armosino dont il eut trois enfants et avec laquelle il vécut le restant de sa vie. Il régularisa cette union deux ans avant sa mort.

Il était d'une sensibihté extrême. Etant enfant il pleura un jour à chaudes larmes parce qu'il avait par mégarde brisé une patte à un insecte. A Caprera il était formellement défendu de chasser.

On n'en finirait pas de conter tous ses actes de bonté et de désintéressement. Durant sa dictature sur le royaume de Naples, des millions lui passèrent par les mains. Or il quitta Naples sans un sou. Il méprisait les honneurs. Il apostropha un jour Pallavicino qui, récemment décoré de l'ordre de VAnnunsiata, exhibait un superbe collier. Il le pria d'un air dédaigneux d'ôter « toute cette quincaillerie ».

Ce marin et ce guerrier était aussi un passionné d'agriculture. Mais il ne cultiva jamais que le sol rocheux de Caprera, sur lequel il s'entêta, durant des années, à vouloir faire pousser quelque chose. Il parvint un jour à obtenir dans « son jardin » une malheureuse pastèque, qu'il montrait avec orgueil à ses amis. Il en était plus fier que de la conquête de la Sicile.

Il avait une bonne instruction moyenne, développée surtout du côté des mathématiques. Il parlait fort bien le français qu'il avait

appris dès son enfance: « Une des rares connaissances, disait-il, que je dois aux prêtres. »

Ce ne fut pas un génie, mais un caractère. Il eut certes des défauts ; sa chemise rouge, ses manières un peu théâtrales, une certaine emphase dans ses discours et ses écrits montrent que sous des dehors très simples il avait une tendance à poser un peu. ^lais qui n'a pas ses défauts ?

Il fut le type accompli du vieux républicain révolutionnaire, le vieux républicain de la première manière qui voulait républicaniser le monde. Sa patrie d'abord, le monde ensuite, et sus aux tyrans ! Tous les peuples sont frères ! Belle race que ces républicains qui, une fois arrivés à la gloire et au pouvoir, ne disaient pas comme aujourd'hui: (v L'Etat, c'est nous ! » Ce n'est point ceux-là qui eussent assigné un terme à l'évolution sociale et tenté de dire à la République en marche : « Tu n'iras pas plus loin ! » Ils ne pensaient point à leur ventre ni à leurs poches, pas même à leur tête. Aussi faisaient-ils de grandes choses.

Depuis, les républicains sont devenus pratiques. Ceux d'autrefois fondaient la République et mouraient pour elle. Ceux d'aujourd'hui en vivent.

Et c'est pourquoi il est bon de jeter de temps en temps un coup d'oeil en arrière sur ces hardis conspirateurs d'autrefois, chevaliers errants de l'éternelle révolution. Leur grand caractère constitue pour nous un haut enseignement, en même temps qu'il nous console du présent et fortifie notre espoir dans l'avenir.

Pour terminer nous ne saurions mieux faire que de citer en épilogue cette belle poésie que Garibaldi composa dit-on dans une forêt durant son séjour en Amérique. Il s'y montre tout entier :

« Je n'aime pas les vastes et brillants jardins, les immenses palais, les travaux prodigieux de l'homme: je n'aime que les ombreuses forêts où ma pensée se plaît à errer.

« Je n'aime pas le ciel pur et serein, ni l'haleine embaumée des zéphirs qui doucement nous caressent; ce que j'aime, c'est la tempête mugissante, quand elle ébranle l'univers.

« Je n'aime pas la mer immobile et sans écume, ni la laA'e qui coule lentement sur les flancs du volcan: ce que j'aime, c'est le flot en furie, c'est le cratère mugissant !

« Et que m'importent à moi les avantages d'une paix abjecte et servile? Que m'importent les chaînes d'une société menteuse, et la lâche oisiveté de la plèbe oublieuse ?

« J'aimerais mieux te voir déserte, ô Italie, voir tes palais renversés, et, du sommet des Alpes, contempler d'un œil sardonique les ruines fumantes de tes cités,

« Plutôt que de te voir, tremblante sous le bâton d'un vandale, déshonorée, lâche et méprisée par tous les peuples, renier stupidement ton glorieux destin ! »

Octobre 191 1. Jean Steene.

Nous nous permettons d'adresser ici nos sincères remerciements à M. le D"" Jules Carret, de Chambéry, ancien combattant de Sicile et du Volturno, qui a bien voulu nous aider de ses précieux conseils dans rexécution de ce travail.

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