FRANÇOIS COPPÉE
Sous les bosquets poudreux où Ton sert des fritures.
Des gens à mirlitons surchargeaient les voitures ;
Entre les petits ifs, aux portes des cafés,
On buvait ; et jetant des rires étouffés,
Nu-tête et deux par deux, passaient des jeunes filles;
A la foule joyeuse, ouvrant ses larges grilles.
Le Luxembourg, splendide et calme, apparaissait,
Inondé d'un soleil radieux qui faisait
Plus verts les vieux massifs et plus blancs les vieux marbres.
A quelques pas, Guignol s'enrouait sous les arbres.
Et le chant des oiseaux dominait tous ces cris.
C'était bien le Printemps, un dimanche, à Paris.
Quoi de plus frais et de plus exact que cette impression? Et, à côté de ce tableau riant, combien il paraît triste et navrant celui de Paris au tomber de la nuit :
Là, sous le gaz blafard vainqueur du crépuscule, De toutes parts, la foule effrayante circule. C'est l'heure redoutable où tout ce peuple a faim. Sur le seuil des traiteurs et des marchands de vin L'écaillère, en rubans joyeux, ouvre les huîtres ; Et chez les charcutiers, sous leurs remparts de vitres, Les poulardes du Mans gonflaient leur dos truffés. L'odeur d'absinthe sort des portes des cafés. C'est l'heure où les heureux trop rares de la vie S'en vont jouir ; c'est l'heure où la misère envie ! L'Homme qui rit se heurte à l'homme soucieux. Le lourd omnibus passe en roulant ses gros yeux Sur l'épais macadam qu'en jurant on traverse. Tous se hâtent, courant dans la boue et l'averse, Ceux-ci vers leurs besoins; ceux-là vers leur plaisir; Partout on voit le flot de la foule grossir ; Et l'ivrogne trébuche et la fille publique Assaille le passant de son œillade oblique. Le pauvre qui mendie avec un œil haineux Vous frôle ; et sous l'auvent des kiosques lumineux S'étalent les journaux, frais du dernier scandale. En un mot, c'est la rue effrayante et brutale ! Du luxe, des haillons, de la clarté, des cris, Et de la fange. C'est le trottoir de Paris !
Ainsi, Coppée est, en quelque sorte, un poète de terroir : (( Il faut saluer en lui, a dit Jean Richepin, le poète local, régional de clocher, en qui s'incarne et chante son pays, son coin, son village, étant bien entendu que ce clocher s'appelle Paris, qu'il a pour clocher les tours de Notre-Dame, pour mail les Champs-Elysées, avec l'Arc-de-Triom-
phe au bout, et pour patronne la bergère Sainte-Geneviève par qui notre Paris fut sauvé des barbares. »
Si poète parisien qu'il soit, sincère, bonhomme, habile à peindre la vie et les spectacles urbains, François Coppée a voulu comme Hugo, Leconte de Lisle et Vigny, écrire, dans ses Récits Epiques, la légende de l'Histoire. Il y a apporté des qualités de science, de force et d'énergie qui souvent l'égalent à ses maîtres.
Il est, enfin, un autre Coppée, celui qui nous dit ses sentiments intimes, qui, avec une grâce mélancolique et tendre nous parle de son âme à lui, ou bien de celle d'un être qui lui est cher. C'est à ce Coppée-là que nous devons ces strophes jolies :
Au premier regard elle plaît, Ma fine blonde au teint de rousse ; Mais seul, je sais combien elle est Silencieuse, tendre et douce.
L'air anglais et mise avec goût, La taille svelte et gracieuse. Elle est exquise, mais surtout Tendre, douce et silencieuse.
Ses yeux clairs sont de purs émaux, Et mon désir s'y laisse prendre ; Mais son vrai charme est dans ces mots : Douce, silencieuse et tendre.
Voici pour le fond de l'œuvre poétique de Coppée ; pour ce qui est de la forme, je ne saurais mieux faire que de citer ici cette page de Zola : « Coppée est un des maîtres de la forme poétique à notre époque; il possède les vers les plus savants, les plus souples, les plus modernes qui existent ; dès lors, un poème n'est plus qu'un thème sur lequel il brode d'adorables variations. On n'étudie pas assez ces vers de Coppée, qui ont mis le frisson humain, dans la manière si parfaite et si sonore de notre jeune Parnasse. A la, suite de Victor Hugo, à la suite de Leconte de Lisle, le vrai chef, les poètes qu'on a nommés les Parnassiens ont poussé la perfection de la fonne à un degré extraordinaire... Coppée, un des fidèles de la première heure, a donc mis des sanglots eit des sourires dans cette poésie parfaite. De là, son grand succès, ce succès soudain du Passant qui passionne. On fut pris par cette humanité, au sortir du bruit des cymbales qui sonnaient à nos oreilles des rimes richement accouplées du Parnasse. jEnfin, on entendait une voix humaine; ce n'était plus seulement un beau bruit: c'était une langue. Le vers de Coppée est toute sa force, car j'ai déjà regretté de ne pas lui voir employer cet outil merveilleux
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à de grandes œuvres (i). Ce vers, si personnel, a gardé la science parnassienne: je veux dire qu'il est d'un fini précieux, d'une facture irréprochable, seulement il semble avoir profité de sa souplesse pour introduire dans la poésie toutes sortes d'idées et d'images, devant lesquelles Victor Hugo lui-même availt reculé. Etudiez un morceau de Coppée, et vous serez surpris des choses banales et courantes qu'il a trouvé le moyen d'y mettre en un langage poétique d'une simplicité parfaite pourtant. C'est là son triomphe : tout dire, un peu mollement quelquefois; et tout dire de façon à tout faire passer. Je ne juge pas, je constate. Il y a certainement là une transition très heureuse entre les effarements romantiques, le grandiose continu de nos poètes de 1830, et l'accent profond de vérité, la simplicité saisissante que je me plais à rêver pour les poètes du xx® siècle. »
Le jour de l'inauguration du monument de Coppée sur le boulevard des Invalides, M. Robert de Fiers, parlant au nom de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, eut une exquise façon d'expliquer le dévouement du poète aux jeunes dramaturges par la reconnaissance qu'il avait vouée au théâtre, auquel il dut son premier succès. « Sa muse, en effet, était restée jusqu'alors timide, un peu sauvage; elle se plaisait aux demi-confidences des Intimités et aux jeux d'orfèvrerie du Reliquaire ; elle craignait le bruit du monde, et même celui du succès. « Mais un jour, un soir, un adolescent survint; il portait un pourpoint gorge-de-pigeon, un toquet florentin, et la guitare en sautoir: Le Passant se mit à chanter, la petite Muse le suivit et voilà comment elle devint célèbre. » Le Passant, a dit M. Gauthier-Ferrières, c'est l'éclosion magnifique et soudaine de la jeunesse de Coppée, jeunesse étouffée dans le besoin, toute de déceptions et de rêves ; ce sont ses désirs refoulés s'échappant à la fin comme un vol d'oiseaux lâchés ; un adorable chant alterné, une Nuit de Mai avant la douleur. A quoi sont-ils, en effet, comparables, sinon à ceux de Musset, ces vers trempés de rosée, comme une fleur au matin ?
... Je vais par là, mais si la route Se croise de chemins qui me semblent meilleurs. Eh bien, je prends le plus charmant, et vais ailleurs. J'ai mon caprice pour seul guide, et je voyage Comme la feuille morte et comme le nuage. Je suis vraiment celui qui vient on ne sait d'oià Et qui n'a pas de but ; le poète, le fou,
(i) Oui, mais s'il l'avait employé à de grandes œuvres, cet outil merveilleux, Coppée n'aurait plus été Coppée.
Avide seulement d'horizon et d'espace, Celui qui suit au ciel les oiseaux, et qui passe : On n'entend qu'une fois mes refrains familiers. Je m'arrête un instant, pour cueillir aux halliers Des lianes en fleurs dont j'orne ma guitare. Puis, je repars. Je suis le voyageur bizarre Que tous ont rencontré, léger de ses seize ans, Dans le sentier nocturne où sont les vers luisants. Quand il pleut, je me mets sous l'épaisse feuillée : Et je sors, ruisselant, de la forêt mouillée.
Pour courir du côté riant de l'arc-en-ciel. Ne la cherchant jamais, je trouve naturel De n'avoir pas encor rencontré la fortune. Je suis le pèlerin qui marche sous la lune. Boit au ruisseau jaseur, passe le fleuve à gué; Va toujours, et n'est pas encore fatigué.
Une telle œuvre ne se commente pas. Oui ne la connaît et qui n'en sent le charme?...
Le beau ciel de Florence a porté plus d'une fois bonheur à Coppée ; c'est sous son azur, que se passent ces deux actes. Le Luthier de Crémone et le Trésor, deux petits chefs-d'œuvre de grâce et d'émotion.
Je passe sur La Guerre de Cent Ans, et sur Madame de Maintenon. Mais là surtout, oiî se révèle, dans toute sa puissance, le talent dramatique de François Coppée, c'est dans ces trois drames, véritablement admirables, qui s'appellent Severo Torelli, Les Jacohites et Pour la Couronne. Et que de beautés dans le dialogue ! N'est-elle pas d'une extraordinaire puissance dramatique cette scène de Severo Torelli, où Donna Fia apprend à son fils comment il a pour père le tyran Barnabo Spinola :