‹ Guy de MaupassantChapitre 3 sur 7 · I.VI GUV Dl. MALI'ASSAM · texte numérisé non relu

I.VI GUV Dl. MALI'ASSAM

incapable de modifier et à laquelle, d'ailleurs, il ne comprend rien. Tous pourtant, iiommes et femmes, jeunes et vieux, ont rivée au cœur I espérance insensée. Dans son cabinet de travail , Maupassant avait toujours devant lui ce chef-d'œuvre de Rodin, cette Chimère au nez court, au front méchant, aux veux rapprochés, fendant les nues de ses seins roides et traînant derrière elle un malheureux qui se tord au-dessus de sa croupe nerveuse. Chaque fois que j'ai rouvert les livres du maître, le visage de l'ogresse m'est apparu et j'ai vu s'étirer ses flancs de succube. C'est elle qui vous emportait dans sa course furieuse vers l'idéal menteur, au pays fabuleux de l'impossible rêve, vous, vos frères et vos sœurs, pauvres âmes absurdes et pitoyables. Tante Lison et Miss Harrict, Clochette et Julie Romain, vous Mademoiselle Perle et toi petite Chali!

Dans cette vie où nous tourbillonnons sur nous-mêmes «comme des mouches dans une ca- «rafe», seul le pire arrive; rien ne mérite qu'on s'attache ou qu'on s'excite. Nous ne devons attendre aucune joie de nos semblables , mauvais ou infirmes, et nous sommes impuissants à les épurer, comme à les secourir. Tout labeur est pénible et décevant, toute exaltation de la pensée, vaniteuse et mesquine. Le stupide orgueil des hommes fait naître en eux des ambitions lamentables et organise leurs sociétés selon de grotesques hiérarchies...

Ce nihilisme farouche n'est pas chez Maupassant une attitude. Toutes ses paroles, tous ses actes, il les phe strictement à ses idées. Dans son appétit de néant, il raille son propre effort et conteste son œuvre. Qiiant aux applaudissements et à la gloire, il n'en a cure et l'on connaît assez son superbe dédain pour les croix et les Académies.

Ecoutons ses confessions :

«Tout m'est à peu près égal dans la vie, «hommes, femmes, événements. Voilà ma vraie «profession de foi et j'ajoute, ce que vous ne «croirez pas, que je ne tiens pas plus à moi qu'aux «autres. Tout se divise en ennui, farce et misère. «Je prends tout avec indifférence. Je passe les « deux tiers de mon temps à m'ennuyer profondé- « ment. J'occupe le troisième tiers à écrire des «lignes que je vends le plus cher possible, en me «désolant de faire ce métier abominable '^l »

Et dans une lettre postérieure :

«Je n'ai pas un goût que je ne puisse à mon «gré arracher de moi, pas un désir dont je ne «me moque, pas une espérance qui ne me fasse « sourire ou rire. Je me demande pourquoi je re- «mue, pourquoi je vais ici ou là, pourquoi je me «donne la peine odieuse de gagner de l'argent, «puisque ça ne m'amuse pas d'en dépenser '-l »

''^ Lettre à M"' Marie Bashkirtseff.

'■' Lettre inédite.

I \iii (;lv df mal'hassant.

I^lus tard (.iicorc, il ajoute :

«Moi, )c suis incapable d'aimer vraiment mon «art. Je le juge trop, je l'analyse trop. Je sens « trop combien est relative la valeur des idées, des «mots et de l'intelligence la plus puissante. Je ne « puis m'empêclier de mépriser la pensée, tant elle «est faible, et la forme, tant elle est incomplète. «J'ai vraiment, d'une façon aiguë, inguérissable, la «notion de limpuissance humaine et de l'effort «qui n'aboutit qu'à de pauvres à-peu-près *". »

Notre seule joie spirituelle consiste à nous renforcer chaque jour dans notre négation, à nous divertir de nos blasphèmes et à ricaner de l'omniprésence de la niaiserie et du néant comique de notre destinée.

Il existe cependant un asile, un réconfort sublime, pour le philosophe et l'artiste qui dominent la multitude. Il réside dans l'admiration de cette Nature, qu'il faut chérir sans rien espérer de sa cruelle indifférence.

La Nature, Maupassant éprouve pour elle une ardeur frémissante. Il l'appelle de ses désns et toujours elle lui apparaît comme une femme qui s'éveille ou s'endort; toujours il la poursuit, avide de la surprendre dans la clairière, au bord de l'étang, et d'entrevoir, à travers les vapeurs et les branches, son sein et jusqu'à ses charmes les plus

'*' Lettre inédite.

secrets. II est Actcon et aussi le chèvre -pied du Corrège en arrêt devant les hanches de Vénus endormie. Et il est jaloux comme un amant : il souhaite être le seul qui fasse tomber ses voiles et dénoue sa ceinture. Ses senteurs le surexcitent, ses câlineries l'enjôlent et son étreinte l'anéantit. Les couleurs éclatantes le grisent et les grands arbres, formidables et paisibles, le transportent. Le jeune faune est lâché dans l'herbe et s'y ébat satisfait; il se glisse dans les eaux, ravi de se sentir pressé de partout, et le bain lui procure «la plus savou- «reuse des joies physiques honnêtes «'^^ Son être tressaille quand sa maîtresse lui rafraîchit le front de la brise légère du large. Elle seule sait le bercer et l'engourdir avec le flot.

Jamais rassasié, il la lui faut sous toutes ses parures. Aussi, voyage-t-il sans cesse, espérant trouver un coin du monde où il la possédera plus étroitement. C'est d'abord la province natale, la prairie et la mer normandes, puis les rives de la Seine, qu'il longe penché sur l'aviron. C'est ensuite la Bretagne avec ses grèves, où déferlent les hautes lames sous le ciel bas et mélancolique, puis l'Auvergne et ses burons épars dans l'herbe acide, sous les basaltes noirs. Il descend enfin vers les pays incendiés de soleil, visite la Corse, l'Italie, la Sicile, insoucieux des enthousiasmes artistiques,

'*' Lettre inédite.

pour ne goûter (jiic l'extase des grandes lignes pures. L'Afrique, la patrie de Salammbô, le désert, l'appellent enfin et il y respire ces odeurs lomtames que charrient les brises indolentes; la lumière monde son corps de clartés, «lave les coins «sombres» de son âme. Et il gardera un souvenir troublé de ces soirées des pays chauds oij l'air semble remplacé par des parfums de plantes et d'arbres.

Jamais pourtant, et quels que soient les spectacles offerts, le maître ne mêle de lyrisme littéraire à sa passion physique pour la nature; la pensée n'v vient point troubler l'ivresse sensuelle. Il éprouve simplement un «désir frénétique de « l'absorber en lui ou de disparaître en elle ». L'éternelle charmeuse, il l'a dans le sang, et par elle il goûte sans réserves la sensation voluptueuse de l'oubli.

Aussi lui obéit-il aveuglément et conseille-t-il aux sages, comme seuls désirables, les actes recommandés par elle. Mais qu'ils n'essaient pas de les compliquer ou de les moraliser et qu'ils s'en tiennent au sensualisme d'Epicure. C'est ainsi qu'il ne faut pas demander à la femme autre chose que le plaisir où nous incite l'instinct sexuel. Refusons notre cœur et notre intelligence à l'exécrable Féminin, que nous ne connaîtrons jamais et qu'une « infranchissable barrière » sépare de nous. Mais il faut nous pâmer sous tous les bai-

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sers et les assortir, pour en comparer les parfums et les adresses. Dédaignons Hélène et poursuivons les Bacchantes.

Nec Veneris fructu caret, is cjui vitat amoreni,

a dit Lucrèce.

Ainsi, en dehors des satisfactions physiques et des hcences éternelles, couru", chasser,

man<rcr et boire,

Tout n'est qu'ombre et fumée

Et le néant de vivre emplit la tombe noire.

La philosophie de Maupassant est aussi peu complexe que sa vision de l'humanité. Son pessimisme dépasse en smiphcité et en profondeur celui de tous les autres écrivains naturalistes. Seul, parmi ses contemporains, le nouvelhste a jugé l'humanité et l'a condamnée sans appel : les personnages d'Hujsmans, Monsieur Folantm et des Esseintes, fun dans sa poursuite de cuisines intègres, fautre dans sa recherche de pâtures spirituelles, croient, somme toute, à un mieux possible.

Pourtant on relève en lui des contradictions et non des moindres : la plus déconcertante est à coup sûr son invincible terreur de la mort. La Mort, il la voit partout et toujours elle le hante. II l'aperçoit à l'horizon des paysages et il la croise

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sur les routes désertes; quand elle ne plane pas au-dessus de sa tête, elle tourne autour de lui eomnie autour du pâle éphcbe de Gustave Moreau.

II tressaille au contact de sa main décharnée et il Inssonne longuement. Pourquoi cette horreur de I hôtesse consolatrice chez ce farouche mépriseur de l'univers? Pourquoi cramt-il le dénouement désirable, lui qui proclame l'anéantissement défînitifdc I être, I inanité des Elysées et des Erèbes? Peut-il sérieusement redouter, ce matérialiste déterminé, la stupeur du sommeil éternel ou l'éparpillement de l'unité passagère?

Si le pupille de Schopenhauer témoigne peu d'allégresse pour l'euthanasie , c'est qu'en dépit des certitudes du raisonnement persistent l'inexpliqué et la peur du mystère. Et il fuit devant le trépas, comme les hommes des premiers âges, dans la déroute obscure d'un indestructible instinct. 11 a tracé de ses cauchemars et de ses paniques des tableaux tels qu'on n'en avait jamais montré d'aussi affolants; au prix d'eux, les pages pourtant suraiguës de la Joie de vivre apparurent comme sereines. Ces images conquirent néanmoins à Maupassant des sympathies nouvelles. Le lecteur terrorisé admire en secret l'écrivain assez courageux pour confesser les faiblesses communes et inavouées. Et qui de nous, dans le nocturne silence, ne fût-ce qu'une minute dont il se souviendra toujours, n'a pas senti fondre sur son cœur la

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noire énigme, perler son front et en ondes douloureuses le frisson courir ses membres?

Avec une amère volupté Maupassant écoute la fuite des minutes qui nous blessent et entrevoit les déchéancesprochaines, irrémédiables. Sans qu'il s'en doute, les regrets l'envahissent et il reprend avec une superbe maîtrise, mais en l'assombrissant encore, le vieux thème ronsardien. Lui qui a l'effroi de l'avenir «parce que l'avenir c'est la « mort», le passé l'attire et il s'exalte pour les belles d'autrefois et pour les tendresses défuntes. 11 est hanté par les jeux qui un jour croisèrent les siens et par les baisers qu'il n'a pas goûtés. Toujours il préfère le souvenir à la présence, et il a d'infinies délicatesses de touche pour indiquer la tristesse des cœurs qui se manquent, se rencontrent trop tard, et vieillis et sans forces, s'épuisent à vouloir refaire une vie avec les lambeaux des années révolues. Ce que Flaubert appelait l'amertume des sympathies interrompues, il en a un sens pénétrant et supérieur qui, malgré lui, s'élève jusqu'à l'attendrissement.

Autre contradiction. Celui que le contact de la foule «supplicie dans ses nerfs», et qui professe pour les hommes tant de mésestime, celui-là considère la solitude comme un des plus amers tourments de l'existence. Et il se lamente de ne pouvoir se livrer tout entier, de «garder au fond de lui «ce lieu secret du Moi, où personne ne pénètre».

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