I.XI\ (,LV DE MAUPASSANT
Hélas! a dit son maître : «Nous sommes tous «dans un désert. » Personne ne comprend personne et «quoi que nous tentions, quels que soient l'élan «de nos cœurs et l'apjîcl de nos lèvres, nous sc- « ions toujours seuls!»
Dans cette géhenne de la mort, dans ces nostalgies du passé, dans ces transes de l'éternel isolement, faut-il voir quelque abandon de son système? Non certes, puisque ces contradictions renforcent encore le mal de vivre et deviennent une source nouvelle de souffrances.
En tous cas, le pessimisme de Maupassant redevient logique en aboutissant comme celui de Sclîopenhauer, à la pitié. Ici je sais que je heurte certains des admirateurs de l'édrivam. La pitié, on n'a pas voulu la trouver dans son œuvre : il est entendu qu'il est impitoyable. Mais, examinez de plus près ses récits et vous la verrez s'y révélant à chaque page, pourvu que vous pénétriez dans les entrailles mêmes du sujet. C'est là qu'elle vit naturellement, presque contre le gré du conteur qui ne la provoque ni ne l'enseigne.
Et puis, si elle est demeurée cachée pour tant de lecteurs, c'est qu'elle n'a rien à faire, cette pitié, avec la pitié humanitaire, débitée par les rhéteurs. Elle demeure philosophique et hautaine, dégagée de tout caractère «anthropocentrique». C'est la souffrance universelle qu'elle embrasse. Et même, pour dire vrai, c'est l'homme, c'est le bipède hypo-
crite et sournois qui y participe le moins; Maupassant est secourable à tous ceux de ses semblables que tenaillent les fatalités physiques, les cruautés sociales et les criminels hasards de la vie, mais il les plaint sans les estimer et sa bonté observe des distances. Par contre, le pessimiste a pour les animaux, que dédaignèrent les Evangiles, toutes les tendresses boudhistes. Quand il plaint les bêtes qui valent mieux que nous, leurs bourreaux, quand il plaint les créatures élémentaires, les plantes et les arbres , ces êtres exquis , il s'abandonne et il épand son cœur. Plus la victime est humble et plus généreusement il épouse sa douleur. Sa compassion est infinie pour tout ce qui vit misérablement, se débat sans comprendre, «souffre et «meurt sans parler». Et s'il a pleuré Miss Harriet avec ce lyrisme inusité, c'est que, comme lui, la pauvre déshéritée chérissait d'un même amour «toutes les choses, tous les êtres vivants».
Tel m'est apparu, tour à tour conteur, écrivain, philosophe, le Maupassant nouvelliste. J'ajouterai un trait : il est dénué de tout esprit critique. Quand il essaie d'échafauder une théorie, on demeure stupéfait de trouver chez ce grand lucide une pareille imprécision de pensée et une argumentation si débile. Sur Flaubert, sur «le vieux patron mort qui lui avait «pris le cœur d'une façon inexprimable», il a écrit fétude la moins
éloquente, la plus diffuse. Et plus tard, même faiblesse à exposer comme à prouver, dans son essai sur l'Evolution du roman, dans l'introduction de Pierre et Jean, dans ses Salons enfin qu'il ne faut pas relire. Veut-il cdicter un principe, il en cherche le fondement dans son œuvre propre, spécule, systématise et conclut d'après elle. Ainsi il élabore sans méthode, au hasard, des doctrines qu'il s'évertue ensuite à réduire en axiomes...
En revanche, il possède entre tous un pouvoir de créer, obscur et intime, qui s'exerce sans qu'il en ait expressément conscience. Vivant, spontané et pourtant impassible, il est le glorieux agent d une fonction mystérieuse. Par elle il domine la littérature et il la dominera jusqu'au jour où il désirera être littéraire.
Il est grand comme un arbre. L'auteur des Contemporains a écrit que Maupassant produisait ses nouvelles comme un pommier des pommes. Jamais jugement ne fut moins contestable. Maupassant lui-même, dans des lettres qu'ignora le critique, y souscrit.
A maintes reprises, il s'applaudit de la fertilité que développent en lui « les terres puissantes où « une furie vous monte au cerveau par l'odorat et «par les yeux'^'». 11 subit même l'influence des saisons et il écrit de Provence : «Je suis en sève,
^'' Lettre Inédite.
«c'est vrai. Le printemps que je trouve ici à son «premier éveii remue toute ma nature de plante «et me fait produire ces fruits littéraires qui cclo- «sent en moi, je ne sais comment''^\ »
Le «météore» rayonne à l'apogée de sa course. Tous l'admirent et le glorifient. C'est l'époque où Alexandre Dumas fils par trois fois lui écrit : « Vous êtes le seul auteur dont j'attende une œuvre « avec impatience. »
11 a du génie.
î'' Lettre inédite.
IXVIII CUV DE MAUI'ASSANr
Un jour vint pourtant où cette nnpassibilitc maîtresse perdit sa raideur, où le marbre s'amollit au contact de la vie et de la souffrance, Ei l'œuvre de romancier, inaugurée par le nouvelliste, va s'attiédir d'une tendresse qui point pour la première fois dans Mont Oriol. Aux dernières pages de ce livre, Maupassant se désintéresse brusquement de son sujet qui est la création , le « lancement » d'une ville d'eaux, pour se consacrer tout entier au malheur d'un personnage épisodique, au malheur de M"'^ Andermat abandonnée par Paul Brétigny. La comédie pittoresque où évoluaient baigneurs et charlatans, paysans et spéculateurs, s'achève en drame d'amour. Le maître prête à sa jeune mondaine délaissée une attention insolite et il éprouve pour son infortune, cruelle sans doute mais banale, une pitié singulière et profonde. L'amant de Marocca, de La Patronne, se penche sur cette âme fragile, y découvre des noblesses qu'il ignorait, des résignations qui le touchent. Gauche encore, mais avec des délicatesses charmantes, il s'évertue à panser la blessure, à endormir le chagrin de son héroïne.
— Bah! — lui dit un camarade au lendemain
de la publication du volume, en empruntant le ton sceptique de l'auteur lui-même — bah ! M""" Andermat fera comme les autres : elle reprendra Paul Brétignj marié.
Or voici que Maupassant s'indigne et sérieusement se fâche :
— Non, elle n'est pas comme les autres celle-là, je vous en réponds!... Allons, je vois que vous ne l'avez pas regardée!
Mais cet élan sentimental qui a étonné ses admirateurs s'est vite amorti, car l'année suivante paraît ce sobre Pierre et Jean, cet admirable chefd'œuvre de vérité typique, construit avec de la «pâte d'humanité», sans nul mélange d'assaisonnements httéraires ou de combinaisons romanesques. Le lecteur a retrouvé dans sa splendide intégrité le maître d'autrefois.
Il est touché cependant. Dans les livres qui vont suivre, comme un édifice longuement miné, l'impassibilité s'écroule. Avec une émotion toujours grandissante, il racontera, en les transposant à peine, toutes ses détresses physiques, toutes les affres de son esprit et de son cœur.
Quel est le secret de cette évolution? La lecture de ses œuvres nous le dévoile suffisamment.
Le jongleur a été accueilli dans les châteaux; il a été admis «aux chambres des dames». II a renoncé à composer ces fabliaux rapides qui firent sa gloire, pour s'ingénier aux beaux romans d'amour