‹ Guy de MaupassantChapitre 5 sur 7 · LXX CLV DE MALPASSANT · texte numérisé non relu

LXX CLV DE MALPASSANT

et de mort. Tristan a succcdc à la Vieille Truande. Le conteur a laissé les manants et les vilains, les compagnons des Repues franches pour les seigneurs et les riches; celui qui naguère fréquentait chez M""" Tellier exalte à présent Michèle de Burne : Yseult a remplacé Macette. Dans Va Ostel de courtoisie», Maupassant cultive les abstractions coutumières de la moderne Table Ronde : Distinction et Mesure, Ferveur et Délicatesse. Le voici qui rédige les requêtes d'amour et devient le servant de la passion chevaleresque. L'apologiste des satisfactions immédiates s'est voué « au culte de la Dame ».

Maupassant désormais vit dans les salons et les raconte, exclusivement. Depuis longtemps, il avait résolu d'élargir son cycle; un écrivain, affirmait-il, doit « tenir tous les articles et décrire les marches «des trônes comme celles, moins glissantes, des cuisines ''».

Soutenu par les conseils, encouragé par les succès d'un camarade de lettres, il voulut à son tour scruter d'un œil, qu'il croyait encore implacable, la société mondaine de son époque. L'observateur qui était en lui se flattait dy récolter une moisson copieuse, l'homme espérait peutêtre y échapper dans l'agitation bourdonnante à ses pressentiments , à ses cauchemars.

Partout, il fut recherché, choyé, fêté. Mais le

'"' Lettre inédite.

GUY DE MAUPASSA?sT. LXXI

monde ne put se flatter d'avoir circonvenu l'écrivain. Jamais Maupassant ne s'abusa sur le clinquant de son prestige et la puérilité de son ensorcellement. II méprisa aussi foncièrement les fantoches qui s'agitaient autour de lui que jadis ses plumitifs et ses petits bourgeois : «Ah! j'en «vois, s'écrie-t-il, des têtes, des types, des cœurs «et des âmes! Quelle clinique pour un faiseur de «livres! Le dégoût que m'inspire cette humanité « me fait regretter plus encore de n'avoir pu de- « venir ce que j'aurais voulu être avant tout : un « satirique destructeur, un ironique féroce et co- «mique, un Aristophane ou un Rabelais '^\ » Et il ajoute peu après : « Le monde fait 'des ratés de «tous les savants, de tous les artistes, de toutes « les intelligences qu'il accapare. II fait avorter « tout sentiment sincère par sa façon d'éparpiller «le goût, la curiosité, le désir, le peu de flamme «qui brûle en nous '-l »

Mais les salons, s'ils n'entamèrent point la personnalité du romancier, pas plus qu'ils n'oblitérèrent sa clairvoyance, laissèrent-ils intacte son imperturbable sérénité? Je ne le crois pas. Maupassant, en vertu de sa plasticité, a subi fa envahissement» des mondains comme naguère celui des ruraux. Certes, il n'a pas été asservi, mais il a été enrôlé.

'^^ Lettre inédite.

C^' Ibid.

LWII GV\ DK MAL HASSAN r.

En dcpit de leur banalité, les louanges persistantes Unirent par émouvoir sa rude fierté. Ce ne fut pas l'applaudissement de l'unanimité qu'il rechercha, mais le suffrage discret d'une élite.

Maupassant dut se plier aux conditions de sa vie nouvelle. Comme il était bien élevé, il lui fallut respecter, au moins en apparence, les lois de l'artificiel et du convenu, s'incliner devant les idoles de la caverne où il avait pénétré. II connut la terminologie des clubs, le charme des conversations douces et grises, l'attrait énervant des flirts. Il argumenta sur l'amour, avec la casuistique enchevêtrée que le sujet comporte. C'était trop peu d'avoir acquis des mélancolies de bon ton et des sentiments bien portés, il lui fallut subir encore la tyrannie des élégances matérielles.

Le monde — pour lequel il n'était pas fait — le retint dans ses lacs puérils, aux mailles fines et solides, où se prennent parfois les plus rétifs. Et puis, car tout arrive, n'a-t-il pas rencontré dans ce caravansérail frivole des cœurs sincères et des mains fraternelles?

En résumé, si Maupassant ne fut jamais l'esclave des dogmes mondains, l'être d'instinct qui persistait en lui contracta dans les salons des goûts de raffiné, des disciplines d'extrême civilisé.

Le romancier habite depuis quelque temps cette cité enchantée et factice quand soudain la maladie

qui veillait s'exacerbe. Les névralgies le torturent, des douleurs fulgurantes encore inconnues, mystérieuses, le secouent et c'est dans une demi-cécité qu'il évolue, à tâtons. Les maux endurés sont si féroces qu'il éprouve le besoin de les crier. Mais, le phénomène clinique a été souvent décrit, du même coup son cœur misérable se convulsé et s'attendrit. Il est en proie à une émotivité singulière, ses facultés anciennes s'exaltent et s'affinent et dans la surexcitation de la souffrance son esprit s'élargit, s'ouvre à des compréhensions nouvelles.

Cette personnalité ennoblie, Maupassant la doit à ces douleurs chères aux grandes âmes dont a parlé Daudet. Lisez cet aveu inattendu :

« Si jamais je pouvais parler, je laisserais sortir « tout ce que je sens au fond de moi de pensées «inexplorées, refoulées, désolées. Je les sens qui « me gonflent et m'empoisonnent comme la bile «chez les bilieux. Mais si je pouvais un jour les «expectorer, alors elles s'évaporeraient peut-être « et je ne trouverais plus en moi qu'un cœur léger, «joyeux qui sait? Penser devient un tourment «abominable quand la cervelle n'est qu'une plaie. «J'ai tant de meurtrissures dans la tête que mes «idées ne peuvent remuer sans me donner envie «de crier. Pourquoi? Pourquoi? Dumas dirait «que j'ai un mauvais estomac. Je crois plutôt que «j'ai un pauvre cœur orgueilleux et honteux, un «cœur humain, ce vieux cœur humain dont on

I \xiv c;l'v de maui'assant.

(dit, mais qui s'cmciit et fait mal et dans la tcte «aussi, j'ai l'âme des latins qui est très usée. Et « puis il y a des jours où je ne pense pas comme «ça, mais où je souffre tout de même, car je suis «de la famille des ccorchés. Mais cela, je ne le «dis pas, je ne le montre pas, je le dissimule «même très bien, je crois. On me pense sans «aucun doute un des hommes les plus indiffc- «rentsdu monde. Je suis sceptique, ce qui n'est «pas la même chose, sceptique parce que j'ai les «yeux clairs. Et mes yeux disent à mon cœur : «Cache-toi, vieux, tu es grotesque, et il se « cache ^''. »

Page admirable où s'affirme, en dépit des réticences, le combat entre deux âmes opposées, celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Mais c'est en vain que Maupassant crispé essaie de cacher cette sensibilité imprévue : désormais elle se manifestera à tous les clairvoyants.

Le temps est passé pour le maître des beaux élans de la jeunesse à la conquête de la vérité, de cette vérité que tout le monde ignore «ou «feint d'ignorer sur la terre». Il sent flotter autour de lui les tristesses qu'il porte. «Elles s'élar- «gissent comme la nuit et m'oppressent du haut « du ciel ■-'. n

^'^ Lettre inédite.

''> Ibid.

Les regrets le visitent et les présages le poursuivent. A cette heure il subit l'irrésistible nécessité de s'hypnotiser devant l'inconnu et de fouiller l'inexplicable. H a la conscience précise qu'en lui quelque chose se détruit; à maintes reprises, il est hanté par l'idée du dédoublement de son individu : deux êtres qui vivent côte à côte et s'observent. La folie, il la devine qui le suit de loin, le guette et le toise, prête à bondir. Dans un vertige déambulatoire, il essaie de fuir, mais à la montagne comme à la mer, la nature, hier son refuge, l'épouvante; il croit entendre sa voix «triste et superbe» lui confirmer des arrêts impitoyables.

Alors son cœur s'épanche; tous les sentmients, naguère diffamés, il veut les éprouver. II célèbre maintenant dans ses livres l'amour-passion, l'amoursacrifice, famour-tourment; il vante l'abnégation, le dévouement, l'irrésistible joie de se donner toujours plus. L'heure est tardive, la nuit prochaine : quitte à souffrir davantage encore, il implore en hâte de la tendresse et des souvenirs.

Par instants, le Maupassant de naguère proteste contre les servitudes que lui impose l'homme nouveau. II se plaint de n'avoir plus complète comme autrefois la sensation d'être sans cont: :t avec rfen au monde, sensation si douce et si forte et qui rend fort. «Comme j'avais raison, écrit-il, «de me murer dans l'indifférence! Si on pouvait

«ne pas sentir et seulement eoniprendre sans lais-

« ser des lambeaux de soi-même à d'autres êtres!

«II est singulier de souffrir du vide, du néant de «cette vie, étant résigné comme je le suis à ce «néant. Mais voilà, je ne peux vivre sans sou- «venirs et les souvenirs me grignotent. Je ne «peux avoir aucune espérance, je le sais, mais je «sens obscurément et sans cesse le mal de cette «constatation et le regret de cet avortement. Et « les attaches que j'ai dans la vie travaillent ma «sensibilité qui est trop humaine, pas assez litté- «raire''l »

Interrogez ceux qui connurent alors Maupassant, ils vous diront que sa vie était rehaussée de ces fiertés, de ces délicatesses, de ces pudeurs de sentiment qui sont le lot des cœurs exceptionnels.

Sa pitié enfin, tout en gardant l'horreur des sensibleries, a pris une pathétique envergure. 11 ne songe plus à mépriser, avant de leur tendre la main, ces malheureux, comme lui harcelés, sur le chemin sans espoir. Toutes les larmes qu'il voit couler le ravagent et il saigne de toutes les plaies qu'il découvre. Sa tendresse ne s'enquiert ni de l'origine des misères ni de leur qualité. Et il plaint toutes les douleurs, douleurs physiques et douleurs morales, la blessure des trahisons, les

''^ Lettre Inédite.

GUY DE MAUPASSAxNT. LXXVII

crépuscules amers des existences manquées. II peut répéter avec SuIIy-Prudhomme :

Je suis le captif des mille êtres que j'aime.

Au moindre ébranlement qu'un soulHe cause en eux,

Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.

Son intelligence, elle aussi, s'est enfiévrée. Maupassant est possédé de toutes les curiosités d'esprit, il veut goûter à l'arbre de science. Un jour, il compulse les mystiques arabes, se repaît des légendes orientales, et il étudie le lendemain la faune marine, le mystère des continents madréporiques. II lit et il compare; il pense et il prend plaisir à penser : jamais il n'a été aussi clairvoyant. Son cerveau se maintient dans une ébullition continue; après le travail, après l'observation, le romancier savoure ces longues et lointaines rêveries que dédaignait naguère «le «faune lascif», s' abandonnant aux forces naturelles du monde. «C'est singulier, confesse-t-il , «comme je deviens mentalement un homme dif- «férent de ce que j'étais autrefois. Je le reconnais «en me regardant penser, découvrir, développer « des fables, sonder et analyser les êtres imaginaires «qui surgissent dans mes visions. Je goûte à cer- « tains songes, à certaines exaltations, le même «plaisir que je goûtais autrefois à ramer comme «un fou sous le soleil ''l»

'"' Lettre médite.

Pour la première fois sa sécurité d'écrivain est ébranlée. Ainsi que l'attestent ses derniers volumes, il est préoccupé de se transformer, de se renouveler. L'appétit lui vient d'approfondir les coeurs obscurs et précieux, de visiter les races inconnues. II a perdu sa magnifique sérénité.

Mais à quoi bon pousser ce portrait du romancier? Celui qui fut naguère l'impersonnel Maupassant ne se raconte- 1- il pas dans Fort comme la Mort, dans Notre Coeur avec une complaisance persistante, qui d'ailleurs nous le rend plus cher?

A l'inverse de ce qu'il a toujours fait, c'est lui maintenant qui régente et domine ses héros. C'est lui qui par leurs bouches flirte, épilogue, s'exalte, implore ou maudit. Sa sensibilité malade, sa mentalité troublée, ses transports récents, habitent maints de ses personnages : tous, ou presque tous, professent son pessimisme, épousent ses mélancolies et se cabrent devant la mort.

Au lieu d'expliquer ces élégants et ces raffinés, ces artistes et ces écrivains, de leur infuser une âme et de les différencier, de transposer en un mot comme Balzac, le romancier s'incarne en chacun d'eux. Sous les noms d'Olivier Bertin, d'André MarioIIe, de Gaston de Lamarche, c'est toujours Guy de Maupassant que l'on retrouve.

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