CHAPITRE XXIX
charge son tombereau , paraissant ne pas avoir la moindre connais^ sance de ce qu'il avale ; ensuite il bêle d'un ton aussi peu naturel en prononçant les grâces, sort précipitamment de la salle à manger, pour aller s'enfoncer dans une masse d'énormes in-folio rongés des vers et aussi repoussants que lui ! Je pourrais m'accommoder assez bien de ce monstre , si j'avais quelqu'un avec qui je pusse rire de lui; niais Lucy Bertram , si j'ai l'air seulement de vouloir me moquer de ce M. Sampson (tel est le nom de ce joli personnage) , prend un air si chagrin que cela m'ôte toute envie de continuer; et mon père fronce le sourcil, se mord les lèvres, me lance un coup d'oeil terrible , et m'adresse des paroles dures qui me déconcertent tout-à-foit.
c Ce n'est cependant pas de cette créature que je veux vous parirai seulement qu'étant très instruit dans les langues, tant anciennes que modernes , il a essayé d'enseigner les premières à Lucy Bertram ; et si le grec , le latin , l'hébreu même peut-être, ne sont pas au nombre de ses connaissances , il faut en rendre grâces l son bon sens qui le lui a fait refuser. Aussi a-t-ellc réellement un grand fonds d'instruction, et je vous assure que je suis journellement surprise du talent qu'elle montre et du plaisir qu'elle semble prendre à se rappeler et à arranger dans sa mémoire le sujet de ses anciennes lectures. Nous lisons ensemble chaque matin, et je commence à aimer beaucoup plus l'italien que lorsque nous étions tourmentées par ce ridicule animal de Cicipici : c'est ainsi qu'on doit écrire son nom, et non Tchitchipitchi. Vous voyez que je suis devenue savante.
< Mais peut-être j'aime miss Bertram plus pour les perfections qui lui manquent que pour les connaissances qu'elle possède. Elle ne sait rien en musique , et elle ne connaît de la danse que ce qui est commun ici aux plus minces paysans, qui, par parenthèse, dansent avec beaucoup d'ardeur et de feu. Aussi je deviens maltresse à mon tour , et elle reçoit avec une grande reconnaissance les leçons dé clavecin que je lui donne ; je lui ai même montré quelques pas de Là Pique , et vous savez qu'il me regardait comme une écolière qui promettait.
« Le soir papa fait une lecture, et je vous assure qu'il lit les vers mieux que tous ceux que vous ayez jamais entendus. Il n'a rien de commun avec ceux qui, ne faisant pas de distinction entre la lecture et la déclamation , froncent le sourcil , contractent leur visage, et gesticulent comme s'ils étaient en costume sur un théâtre. La
manière de mon père est tout-à-fait différente : il lit comme un homme bien élevé, qui produit de l'effet par le sentiment, le goût, les inflexions de voix , et non par le geste ou les grimaces. Lucy Bertram monte très bien à cheval , et je puis maintenant raccompagner ; l'exemple m'a rendue hardie : aussi nous promenons-nous souvent en dépit du froid. Vous voyez bien dès lors que je n'ai pas tout-à-fait autant de temps pour écrire que j'en avais autrefois.
« Je me servirai encore , ma chère , de l'excuse de tous les correspondants paresseux, c'est que je n'ai rien à dire. Mes espérances, mes craintes, mes inquiétudes au sujet de Brown, sont moins vives, puisque je sais qu'il est en liberté et qu'il se porte bien. Je dois convenir aussi que je suis un peu piquée de ne recevoir de lui aucune nouvelle. Notre correspondance était peut-être imprudente, mais il ne serait pas flatteur pour moi que M. Van Beest Brown fut le premier à découvrir cela , et à rompre tout-à-coup. Je puis assurer que nous ne différons pas beaucoup d'opinion sous ce rapport : car j'ai souvent pensé que je m'étais conduite très follement dans cette affaire. Cependant j'ai une si bonne opinion du pauvre Brown, que je né puis m'empêcher de croire qu'il y a quelque chose d'extraordinaire qui l'oblige au silence.
« Pour en revenir à Lucy Bertram , ma chère Mathilde , croyez bien qu'elle ne peut rivaliser et ne rivalisera jamais avec vous à mes yeux : ainsi votre jalousie n'a aucun fondement. C'est une fille charmante , très sensible, très affectueuse ; il y a peu de personnes auprès de qui je chercherais plus volontiers des consolations dans les maux réels de la vie ; mais ces maux arrivent rarement, et on a besoin d'une amie qui compatisse aux peines du cœur. Le ciel sait, et vous savez aussi, ma chère Mathilde, que ces peines ne réclament pas moins vivement les consolations de l'amitié que les chagrins d'une nature plus sérieuse. Lucy Bertram , sachez-le bien , n'a rien de cette amicale sympathie , rien du tout , ma chère Mathilde. Si je suis malade de la fièvre, elle passera nuit sur nuit pour me soigner, avec la patience la plus résignée ; mais pour la fièvre du cœur , que ma chère Mathilde a calmée si souvent , elle n'a pas plus de sympathie que son vieux tuteur.
« Autre chose encore me contrarie : la petite dissimulée a un amant , et leur mutuelle affection , car je suis sûre qu'elle est mutuelle , a quelque chose de romanesque et d'intéressant. Elle devait hériter d'une grande fortune , je crois vous l'avoir dit ; mais elle a été ruinée par la prodigalité de son pèrejet par la scélératesse d'un